‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 54 sur 106 · LA BIBLIOTHÈQUE DES CHKRIFS MAROCAINS · texte numérisé non relu

LA BIBLIOTHÈQUE DES CHKRIFS MAROCAINS

Là, les Anglais avaient obtenu contre leurs rivaux un décret d'expulsion, en donnant à entendre que la trêve ménagée, en 1608, entre le roi catholique et les Pays-Bas par les soins de la France, entraînait entre les trois pays une alliance, dont le Maroc pâtirait. Notre diplomatie para le coup : non contente de s assurer, le cas échéant, d'une base navale à Larache (3), elle obtint du chérif Moulaï Zidân des capitulations semblables à celles que nous avait concédées le sultan (4). Enfermé dans un étroit sachet de

(1) Paul Masson, Histoire du commerce français dans le Levant au XVII" siècle, p. 28.

(2) .. Mémoire sur le trafic : M. Rrasset .. (B. N., Franc. 3653, fol. 67).

(3) Henri IV avait « contracté alliance avec le roy de Maroc et obtenu de luy le port de Larache pour retraitte de ses navires et des navires lioUandois " (Affaires Étrangères 792, France 49, fol. 168).

(4) Lettre de Moulaï Zidàn au juif Samuel Pallache, son représentant auprès des Provinces-Unies, 13 février 1612 (Comte H. dk Castries, les Sources inédites de l'histoire du Maroc, t. II). — Et du même, Autour d'une bibliothè(]ue marocaine, dans le Journal des Débats du 20 octobre 1907. — Cil. DE La RoNCiiîRE, la Question marocaine d'antan, dans le Correspondant du 25 août 1907. — Le P. François d'Angers, Histoire de la mission des pères capucins de la province de Touraine au royaume de Maroc en Afrique. Niort, 1644, in-8°. — Lettre escrile en réponse de diverses questions curieuses sur la partie de l' Afrique oii rèqnc aujourd'hui Muley Arxid, i-oi de Tafilete, par M*** qui a demeuré vingt-cinq ans dans la Mauritanie. Paris, 1670, in-i2. — Purcha.s, His Pilqrimaqc. London, 1626, in-fol., p. 698 : of the kingdome of Marocco.

soie à ramages, le traité allait partir pour la France à bord de la Notre-Dame-de-la-Garde, lorsque tout Téchafaudage de notre politique s'écroula. La cause? Une disparition de manuscrits.

A la suite d'une bataille malheureuse contre le « magissien " Abou Mahalli, Moulai Zidân se repliait de Marrakech vers Saffi, afin de gagner par mer le sud du Maroc. Réquisitionnant la Notre-Dame-de-la-Garde en vertu des récentes conventions, il plaça « sous la sauvegarde de l'estendart de France, qui est franq et libre par tout le monde, » et sous la surveillance de notre agent diplomatique Jean Philip Gastellane, tout ce qu'il avait de plus précieux : son sceptre et sa couronne, une bibliothèque assez riche pour former soi.xante-treize grands ballots, des caisses scellées, les cent soixante-dix vêtements de la garde-robe royale et jusqu'aux pantoufles de la sultane favorite, où se jouaient les mille feux de magnifiques pierreries (1). La cargaison, à destination d'Agadir, y arriva le 16 juin 1612. Mais elle ne fut point mise à terre, faute pour le chérif de payer l'affrètement ; une nuit, le capitaine provençal, las d'attendre une solution, appareilla pour la France. Il était encore à la hauteur de Salé le 5 juillet, lorsqu'il tomba au milieu des quatre vaisseaux de Juan de Lara, détachés en croisière par l'amiral Luis Fajardo. La lutte était impossible. Il fallut mettre pavillon bas. Maître et contre-maître, la hart au col, subirent le supplice de la cale sèche; Gastellane fut jeté dans les cachots de Cadix, la cargaison confisquée en raison de sa provenance, le mobilier envoyé à Madrid; et les quatre mille vingt manuscrits de la bibliothèque, invento-

(i) Comte H. de Castries, Autour d'une bibliothèque marocaine. — " Mémoire des hardes du roy Muley Sidan, prises dans le navire de Marseille où estoit Gastellane » (B. N., Franc. 16i47, p. 21). — Historia Je la vida y hechos del rey D. Phelipe III, chap. XLVIII (M. C.\siRi, Biblioteca arabico-hispana Escurialensis. Matriti, 1760, in-fol., t. I, p. iv.

ries à Lisbonne, furent déposés au monastère de TEscurial (l), où ils se trouvent encore partiellement.

Et savez-vous de quelle perte Moulai Zidân s'affecta le plus? Des babouches de sa favorite? de sa garde-robe? de sa couronne? — Non. Ce qui peina le plus ce « roi barbare » , ce fut la disparition de ses livres, parmi lesquels une légende fabuleuse comptait les ouvrages autographes de saint Augustin, honoré comme un marabout par les Marocains. Ces soi-disant autographes étaient en effet à l'Escurial, sous la même clef que la bibliothèque chérifienne : mais ils provenaient d'une tout autre origine (2).

Pour rentrer en possession de sa bibliothèque. Moulai Zidân fit agir les Etats généraux de Hollande et le sultan, offrant en retour » quatre ou cinq centz mil escus d'esclaves » (3). De ce paiement en nature, nos malheureux compatriotes faisaient les frais; les facteurs, les marchands résidant au Maroc, les cent dix-huit naufragés de la Notre- Dame de Marseille (4) étaient acheminés en longues chaînes vers la cézenne de Marrakech, pour v subir « l'excessive pesanteur des fers » de l'esclavage.

Castellane ne trouva point grâce devant l'opinion. Sans que le crime eût été consommé, sans même que la présomption de vol pût être établie à sa charge, alors qu'il paya de sa vie la défense du dépôt à lui confié, — car il mourut à Cadix, — ce fut un lieu commun de l'accabler

(1) Sur la réquisition de Juan de Peialta, prieur de l'Escurial. 1614 (Bevista de Archivas, t. VII (1877), p. 220).

(2) Du monastère de Spanheim, en Allemagne. Le fol. i de ce ms. en onciales a été reproduit par P. Ewald et G. Loewe, Exenipla scriptitrœ Visigoticœ. Heidelberga», 1883, in-fol., pi. 1.

(3) Lettre de Cochefillet de Vaucelas, ambassadeur à Madrid, 9 juillet 1615 (B. N., Franc. 16116, fol. 396). — Lettre de Harlay de Césy, ambassadeur à Constantinople, 23 septembre 1617 (B. N., Franc. 16738, fol. 116).

(4) En 1614 (Affaires Étrangères, Maroc, Correspondance consulaire, t. I, p. 9).

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des épithctes de traître, perfide, renégat, u maraud de Marseille, affronteur )> (I). Moulai Zidân était plus équitable. A ])résupposer que ledit Castellane fût un voleur, disait-il à Louis XIII, c'était à Votre Majesté seule d'en connaître; Votre Majesté a les mêmes motifs de demander raison au roi d'Espagne d'une insulte faite à un ambassadeur et à la Ijannière de France que, moi, j'ai d'avoir satisfaction de vous (2).

La thèse était inattaquable; mais la solution de l'affaire restait des plus laborieuses, car l'Espagne n'était point d'humeur à rendre les effets d'un belligérant. Aux lettres réitérées de Louis XIII, aux diplomates Boniface Gabannes (1617), Claude Du Mas, François de Razilly (1619), le chérif répondait par une fin de non-recevoir, tant qu'on ne lui aurait pas rendu ses chers livres : et il refusaitde libérer les captifs dont il s'était saisi comme gage, tant « l'intérest excède la cortoysie parmy les Mores " (3). Sur l'invite d'un « gentilhomme maure » qu'il dépécha en France (4), les relations commerciales furent pourtant reprises.

Que dis-je ! une Compagnie parisienne, dont le gros financier Regnault de Montmor était le plus bel ornement, tenta d'obtenir le monopole du commerce maritime au Maroc : « Nul estranger ne pourrait négotier en ces terres, portz et rivages que soubs l'adveu de la Compagnie, bannières et marques d'icelle " . Prospecteur et diplomate à la fois, M. de La Molle devait noter «les commoditéz du pays, qualité de l'air, fertilité du terrouer " , dresser l'hydrogra-

(1) Lettres de Harlay de Gésy cité, de Saint-Mandrier, de Razilly, etc.

(2) Antoine de Salette, dit Saint-Mandrier, au roi. Maroc, l*'' janvier 1618 (B. ?v.. Franc. 16148, fol. 218, cxfol. 78).

(3) Antoine de Salette, dit Saint-^Iandrier, au roi. Maroc, l'^'' janvier 1618 (B. N., Franc. 16148, fol. 118). Autres lettres de lui, du 15 juin 1617 (Ibidem, fol. 2), et du 20 février 1619 (B. N., Franc. 16149, fol. 41).

(4) Lettre escrile, p. 31.

phie du port d'Aier, dans la province de Doukkala, et, si une garnison do cinquante hommes suffisait à le défendre, en obtenir Toctroi. Celte ville forte avait été concédée à un capitaine de marine toulonnais, Antoine de Salette, dit Saint-Mandrier, banni de France à la suite d'un duel et devenu favori de Moulai Zidân. Mais on escomptait l'adhésion du capitaine aux statuts de la Compagnie, dont il serait l'avocat à la cour chérifienne pour nous nantir du monopole convoité (1).

Le beau rêve! trop beau, hélas, car il ne tarda guère à s'envoler. Voici comment. A la requête des captifs retenus à Marrakech, Louis XIII expédiait comme diplomate « une personne qualifiée, plus vigilante que le sieur Claude Du Mas » (2). Premier capitaine en la marine du Ponant (3), chef d'escadre des garde-côtes normands (4) et marin renommé, le chevalier Isaac de Razilly pouvait servir efficacement avec ses trois vaisseaux (5) tant les intérêts de la nation que les projets de notre Compagnie de commerce.

Le 4 octobre 1624, il mouillait en rade de Saffi. En dépit du soin qu'il prit de notifier sa qualité d'ambassadeur, on lui tendit un guet-apens, dont une traîtrise récente montre que, chez certains peuples, c'est affaire de tempérament.

(1) Instructions données à M. de La Molle (B. N., Franc. 19579, fol. 179).

(2) Les captifs de Marrakech au roi. 4 décembre 1622 (Affaires Étrangères, Maroc (1577-1693).

(3) Suivant brevet de l'amiral Henri de Montmorency. 23 décembre 1623 (Marquis de RiSiLLv, Généalogie de la famille de Rasilly. Laval, 1903, in-4», p. 258).

(4) Suivant lettres patentes de Louis XIIL 17 février 1624 (Ibidem, p. 259).

(5) Que Louis XIII lui avait donné ordre d'emmener. 10 mai 1624 {Ibidem, p. 259). — C'était le Saint-Louis (400 tonneaux, 23 canons et 20 pierriers) que Razillv commandait, la patache la Catholique (100 tonneaux, 10 canons et 8 pierriers), que commandait l'année précédente La Fosse-Bénard. Congé de l'amiral du 24 juillet 1624 (Arch. nat., Z''' 6, fol. 54, 90). États de la marine (Arch. nat.. Marine B* 1 : B. N., Nouv. acq. franc. 9386, fol. 433).

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Il débarquait sans méfiance avec une suite somptueuse de gentilshommes, gardes du corps, aumôniers, trompettes et violons, lorsque la populace se rua sur lui, garrotta ses gens et dirigea les prisonniers vers le camp du chérif. Saint-Mandrier, qui arrivait par mer au-devant de l'escadre, prit l'épouvante et tenta de s'esquiver : il n'y parvint pas. Accusé de trahison, il paya de sa tête les complaisances qu'il avait eues pour des compatriotes (1). ARazilly, les Marocains firent un crime de n'avoir pas compris les termes de son sauf-conduit, qui n'aurait été que pour vingt-cinq personnes et non pour cinquante : avant de le relâcher, ils exigèrent de lui une caution et gardèrent en otages sa suite, son neveu et deux Capucins sur trois, pour être assurés ainsi qu'il rapporterait dans les six mois la fameuse bibliothèque du chérif ou l'équipolent (2).

Les mois, les années passèrent. Razilly ne reparut point. La condition des otages empirait de jour en jour. Epouvantés par les tortures, les mutilations, la menace de voir distiller dans leurs plaies du lard bouillant, des captifs apostasiaient; d'autres guidaient aux parages de Terre-Neuve les pirates de Salé, qui, en une seule campagne, enlevaient quarante bateaux du Havre (3).

Razilly avait-il donc oublié sa promesse? Non. » Je n'auray jamais jour de contentement que je ne les aye vëus en liberté " , disait-il en songeant aux captifs (4). Et il quêtait leur rançon à Paris, à Rouen. Mais la guerre civile, puis

(i) Cespedes y Meneses, Historia de D. Felipe el IV. Lisboa, 1631, în-4°, p. 506.

(2) Lettre escrite, p. 171. — Richard, le Véritable père Josef, dans Cimber et Danjou, Archives curieuses de l'histoire de France, 2° série, t. IV, p. 181. — Le P. François d'Angers, Histoire de la mission des Pères capucins de la province de Touraine au rojauine de Maroc en Afrique. Niort, 1644, in-S", réédition de Rome, 1888, in-16, p. 7.

(3) G. Fagniez, le P. Joseph, t. I, p. 373.

(4) Isaac de Razilly à Richelieu. Rouen, 25 mars 1627 (Affaires Etrangères 785, France 42, fol. 113).

30(î HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE

la guerre contre TAiiglelerre, en nécessitant sa présence à la tète des garde-côtes, rempéchèrent de donner à l'affaire marocaine une solution ; quand et comment prit fin Tintolérable situation des captifs? La suite nous l'apprendra.

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