MARSEILLE ET LES CORSAIRES H A R B A R E S Q U E S
La piraterie, maintenant déchaînée tout le long des côtes barbaresques, « dévorait insensiblement la substance du peuple " ; Marseille surtout souffrait. » C'est une des plus grandes villes de vostre Estât, disaient au roi ses consuls; la mer est son terroir, le commerce est son aliment et sa vie; toutes ses facultés consistent en deniers, et tous ces deniers en la foy de ceux qui négocient (I). " Pourquoi ces négociants sont-ils la proie de pirates si hardis qu'il faille couvrir de garde-côtes les rives provençales (:2) !
Par ses relations avec Paris, Amsterdam, Hambourg et le Ponant, par ses lignes de navigation sur Barcelone, Gênes, Livourne et Givitta-Vecchia, par les soixante-dix navires affectés au seul trafic du Levant, Marseille était l'emporium du commerce européen. Le spectacle de trois cents bâtiments en rade, un port capable de contenir des flottes entières, un mouvement commercial de huit millions d'or, l'accroissement incessant de la population stupéfièrent les ambassadeurs vénitiens venus pour étudier les causes de
(1) Cahier de doléances de Marseille. 18 janvier 1620 (Pl.\>ïet, Coriespnndduce des beys de Tunis, t. I, p. 43, note).
(2) En répartissant les galères par petits détachements à Marseille, Toulon et Antibes. Cahier du tiers état aux États de 1614 (B. N., Franc. 23699, fol. 114 v").
AUTOUR DE l'islam 397
la déviation du commerce levantin, jadis orienté vers V^enise (1).
Ces causes étaient multiples. Le fret surtout n'y était grevé que de faibles droits : 1 pour 100 à l'entrée et à la sortie pour le pavillon étranger, 9 pour 100 pour les assurances, 10 pour 100 à payer en territoire turc : au lieu qu'à Venise, la taxe du cottimo, le taux excessif des assurances, la moins-value du change, l'instabilité du crédit écrasaient le négoce sous leur faix. Autre avantage : les équipages marseillais naviguaient à la part; c'est dire qu'ils avaient intérêt à défendre la cargaison (2).
En dépit de la concurrence anglo-flamande qui s'était développée à la faveur des guerres de la Ligue, Marseille devait sa fortune aux lignes du Levant, aux Echelles (3) : Alexandrie fo-urnissait les tapis du Caire et les épices de rindc; Saïda les cotons et les raisins de Damas; Alcxandrette les soies de Perse; Smyrne les laines et les cordouans d'Asie-Mineure; Constantinople achetait les draps de Paris et les bois du Brésil. Chypre, la Morée, la Crète n'avaient point de services réguliers, et le trafic algérien avait perdu de son importance, car les raïs ne respectaient point notre pavillon et « battaient à outrance » nos capitaines, lorsqu'ils avaient trouvé à bord des marchandises espagnoles (i). L'Espagne était, après les Echelles, notre meil-
(1) u Relazione di Francia di Aiidrca Gussom cd Agostino Nani (1611) », dans les RcLizioni deqli Stati Europei lettc al senato dagli cmbnsclntori Venezinni, édit. Albeiii, Barozzi et Berchet, série II, Francia, l, I (1857),
(2) Comparez à la relation vénitienne l'exposé fait à Sëguiran par les délégués marseillais : Voyage et inspection de M. de Séguiran sur les côtes de Provence. 1633 (Bibl. de Carpentras, ms. 1775^ fol. 1 : publié par Eugène Suf:, Correspondance de Henri d'Esconblcau de Sourdis, t. III, p. 223, dans la Collection des documents inédits).
(3) Quinze vaisseaux marseillais allaient annuellement à Alexandrie, huit à Saïda, vingt à Alexandrette, douze à Smyrne, dix à Constantinople.
(4) Plainte de De Cacn et autres capitaines transmise par Louis XllI au
leur client ; les réaux indispensables pour le négoce levantin, les muscades, le poivre, le sucre, la cochenille, les perles de rinde s'y échangeaient contre les merceries et les toiles de France, les cotons et les soies du Levant, qu'ap})ortaient annuellement une quarantaine de bâtiments. En Italie, au contraire, en Corse et en Sardaigne, notre trafic était moindre, faute de fret de retour. Enfin, des commerçants marseillais allaient à Tétouan, Salé et Saffi troquer du tabac pour de l'or, du safran pour des plumes d'autruche.
Mais vingt ans après la visite des ambassadeurs vénitiens, tous se plaignaient de la « déchéance du négoce » . Ils en donnaient pour cause « les voleries des corsaires, les oppressions des ministres du Grand Seigneur, les malversations des consuls, les fréquentes banqueroutes des gens de marine, les fraudes commises aux contrats de sûreté " , les vexations des fermiers du roi pour les négociants étrangers établis à Marseille.
Quantité de parasites vivaient en effet sur l'étranger. Voici quelles « avaries » ils infligeaient à ses navires : l'abandon d'un baril de poudre ou d'une pistole au gouverneur du château d'If, en guise d'hommage; un mousquet à la ville, comme don de joyeuse arrivée; quatre livres de confitures au lieutenant de l'amirauté; un droit d'ancrage à verser au fermier de la gabelle ; un droit d'attache levé depuis un temps immémorial par les Bausset de Roquefort; enfin, un impôt de 1/2 pour 100, « la table de la mer » , concédé par Henri IV à Libertat et perçu par ses héritiers. Certains privilèges pesaient depuis des siècles sur le commerce maritime; le droit de 2 pour 100 que le duc de Savoie faisait payer à nos barques passant au large (1), remontait à une
duc de Guise. 3 janvier 163i (Guerre, Arch. historiques 15, p. 9. — B. N., Nouv. acq. franc. 4 967, fol. 73).
(i) Cf. les 11 différens des rois de France avec les ducs de Savoye, nommément pour le droict d'exiger 2 "/„ ^ic toutes marchandises qui se
époque où la Provence n'était pas réunie au domaine, où le terrible corps à corps de la guerre de Cent ans forçait à abandonner à autrui la protection de nos marins.
Et quel cauchemar dès qu'au signal paru sur la haute tour du monastère de Lérins, une traînée de feu courait de cime en cime, de pointe en pointe, à Sicyé, au cap de l'Aigle, partout où il y avait des guetteurs en vigie dans leurs logettes. Il suffisait d'une demi-heure pour donner l'alarme au littoral entier, depuis Antibes jusqu'à la tour de Bouc.
Pour sauvegarder l'existence de leurs Compagnies de pèche au corail, les Marseillais usaient néanmoins vis-à-vis des pirates d'une grande longanimité. Mais dès 1G13, ils étaient obligés d'évacuer leur poste fortifié de la Fiumara Salata à trente milles de Bizerte (1) : aux paroles de paix que portait en 1614 le vice-amiral Théodore de Mantin, les Tunisiens répondirent par la capture de vingt-deux barques provençales, parla mise à la chaîne de tous les Français (2). Nos pertes n'atteignirent pas moins d'un million huit cent mille livres pour une seule saison (3j, malgré la croisière de Mantin (4).
Outrés du procédé, les Marseillais armèrent cinq vaisseaux, deux pataches, quinze cents hommes, et remirent au capitaine Jacques de Vincheguerre ou Vinciguerra leur étendard, que l'évêque bénit solennellement au dépari le lA mars 1G16. Encore n'avaient-ils pas un vaisseau que Marseille et Esprit de Castellane avaient été quérir à Hon-
Iransmarchcnt par la mer de INice ». 1600-1633 (B. N., Franc. 17863, fol. 139).
(1) Lettre du duc d'Osuna. Palernie, 7 inars-22 juin 1613 (Coleccion de (locitmciitos iiieclilos para la historia de Espaha, t. XLIV, p. 456, 511).
(2) Paul Mas.son, Histoii'c du commerce... au XVII" siècle, p. 36.
(3) B. N., Franc. 3053, fol. 67. — lluiFi, t. I, p. 458.
(4) Qui offrit d'aller combattre les quatre forbans anglais sortis de La Goulctte. 1615 (Piuri-i, t. I, p. 457).
fleur (1), soi-disant pour aller au Pérou, mais que les Espagnols confisquèrent au passage du détroit de Gibraltar (2). Aux compagnons de Vincheguerre, un poète vaticinait la victoire sur les Maures mécréants :
« Tantôt, riches de la perte De Tunis ou de Bizerte, Sur nos bords étaleront Le coton pris en leurs rives Que leurs pueelles captives En nos maisons fileront (3). «
Combien le poète se trompait! Vincheguerre (4j, son fds Philandre, le chevalier de Montolieu, Jean-Paul Moustiers, Scipion, Boilhou, avaient décidé « d'arriver de jour en toute promptitude » sur La Goulette, pour frapper un grand coup. Le 25 mars, malgré " quantité de canonades » , la tentative échoua. Le capitaine Boilhou la renouvela le 6 avril en conduisant toutes les chaloupes à l'attaque de la Motte massée sous la forteresse. INIais, moins heureux que Beaulieu, il ne détruisit pas plus de quatre polacres. Neuf corsaires algériens s'étaient déjà fait jour vers Bizerte; la croisière de blocus devenait impossible avec trois cents malades à bord (5). Vincheguerre dut les mener à l'hôpital
(1) Achat de l'Aurjustc de 300 tonneaux par Marseille de Gaslellane à la marquise de Bressieux. llonileur, 5 et 16 janvier 1616 (Ch. et P. Brkard, Documents lelalifs a lu marine normande et a ses armements aux XVP et XVIP siècles. Rouen, 1889, in-8°, p. 173).
(2) Le marquis de Santa-Cruz avait trouvé les papiers du navire en règle, quand un des matelots lui déclara que le navire était corsaire. Les cent vingt-quatre hommes de l'équipage furent condamnés aux galères et les officiers à mort. Lettre de notre ambassadeur Bauffremont de Senecey. 1616 (B. N., Franc. 16116, fol. 608; Franc. 17329, fol. 404).
(3) Malherbe; cf. la Revue de Géographie, t. X (1882), p. 80.
(4) Frère Jacques de Vincheguerre commandait deux galères royales (Remontrances des Marseillais à Louis XIII. 1618 : B. N., Franc. 16656, fol. 27).
(5) " Conterolle tenu par nioy, Jehan Ollivier, de tout ce qui cest passé au voiage de l'armement faict à Marseille, conduit et comandé par le sieur de Vincheguerre contre les corsaires. « (Arch. communales de Marseille : Bullètes, années 1616).
de Malte. Excellent prétexte pour chercher des matériaux à bâtir! ricanait-on. Car l'opinion, fort montée contre Vincheguerre, lui reprochait d'avoir comme «seul ou principal desseing en ce voyage » le rétablissement du bastion de La Galle. « Après une infinité d'actions sordides, jusqu'à mendier la paix (1) " , le dernier acte de la campagne fut, non point un combat, mais un banquet : et le commensal de nos gens fut le chef des pirates, Osta-Mourad-bey . Les prisonniers furent de part et d'autre restitués : peu après le retour de Vincheguerre à Marseille (2), un ambassadeur tunisien vint offrir à Louis XIII des autruches, des chevaux arabes et des léopards (3) pour sceller la paix.
Mais se fier à la parole d'un pirate, la touchante naïveté! Et liquider comme inutiles vaisseaux de guerre et artillerie de fonte, la coupable imprudence (4)! Moins d'un an après avoir défendu au vice-amiral de Mantin de courir sus aux Barbaresques (5), les Marseillais le réquisitionnaient contre eux. A nos pacifistes, la capture de deux bâtiments, d'un demi-million d'écus, avait ouvert les veux : de compte à demi avec la royauté (6), ils armaient huit gros croiseurs, les meilleurs spécimens de la marine hollandaise, que Théodore de Mantin et Achille d'Estampes-Valençay allèrent quérir aux Pays-Bas (7). Après avoir baillé escorte aux con-
(1) Cahier de doléances de la ville de Marseille. 18 janvier 1620 (Plan- TKT, Correspondance des heys de Tunis, t. 1, p. 40 note).
(2) Le 4 septembre.
(3) Plantet, t. 1, p. 13, 24.
(4) Les Marseillais voulaient les vendre au duc d Osuna, vice-roi de Naples. Décembre 1616 (B. N., Franc. 20560, fol. 22 v").
(5) Les consuls de Marseille au duc de Guise. Marseille, 12 novembre 1617 (B. N., Franc. 20650, fol. 95).
(6) Édit royal du 17 mai 1618 (B. N., Franc. 20650, fol. 109), notifié aux Toulonnais le 19 juillet (Arch. de la ville de Toulon, BB 54, fol. 274).
— Quatre de ces vaisseaux, d'un port de 800 tonnes chacun, étaient commandés en Hollande pour un prix fait de 350 000 livre». 29 mars 1618 (B. N., Franc. 17329. fol. 198 v").
(7) Mantin au duc de Guise. 20 mai (B. N., Franc. 20559, fol. 111).
— ALintin eut le malheur de voir sondjrcr son bâtiment sur les côtes de