LE BRAS DU MAGNE
« Ne tarde point à venir, au nom du Christ! » écrivait-on de Grèce, l'an 1612, à " Tempereur Constantin. » Et déjà les palikares, par la voix de leurs évéques, demandaient de la poudre et des balles avec un vaisseau de guerre (1). Au moment où l'on disait pacifié le Péloponnèse (2), au moment où l'on comptait y créer un consulat français, un vent de révolte secouait toutes les parties du monde grec, depuis la Bulgarie et la Macédoine jusqu'à la Dalmatie et la Morée. Des montagnes de la Chimère, des flots d'insurgés descen-
(1) Néophylos, évêque du Magne, à reinpereur Constantin. 8 octobre 16J2 (Bkrgkr RE XivREY, Mémoire sur une tentative d'insurrection orqaniséc flans le Magne de 1612 à 1619 au nom du duc de Nevers, lu klAcadétnie des Inscriptions et Belles-Lettres dans la séance du 9 juillet 1841, publié dans la Bibliothèque de l'École des chartes, t. Il (1841), p. 532. — Crosmee, Croisade prèchée à Nevers au XVII' siècle . Fondation de l'Ordre de l' Immaculée Conception, dans le Bulletin de la Société nivernaise des sciences, lettres et arts, t. II (1855), p. 225. — Bccho>", Nouvelles recherches historiques sur la principauté française en Morée. Paris, 1843, in-8", t. I, l'^^p., p. 254.
(2) « Par ce fameux corsaire Morat rays, lequel ha dix galères entretenues pour la déffense des places fortes. " (» Advis pour eslablir un consulat en la Morée pour la nation françoise " , par GÉdoyx : B. N., Franc. 16738, fol. 157).
draient vers Avlona, vers Scutari, et les garnisons turques exterminées, le torrent grossi en route des contingents valaques emj)orterait Constantinople (1).
L'homme pour qui la Grèce conspirait ainsi, le dernier descendant d'Andronic le Vieux, n'était autre qu'un prince français, Charles de Gonzague, duc de Nevers. Pour les Hellènes, il restait « l'Empereur ». D'imagination fertile, d'esprit remuant au point que son repos même était agité et qu'il dormait les yeux ouverts (2), l'empereur se flattait de cueillir des palmes et des lauriers en ahattant le croissant sous les aigles des Paléologues (3) ; il promit d'envoyer à l'automne de 1616 un corps expéditionnaire de huit mille deux cents hommes, six hrigades d'infanterie et une de cavalerie (4). Son icône, distribuée à profusion, fut accueillie avec transport par les montagnards du Magne (5).
C'est dans ce massif du Maina, borné au nord par le Taygète et la vallée de Lacédémone, puis resserré entre deux golfes et appelé pour cela " le bras du Magne " , qu'avait sonné le réveil de l'indépendance. C'est là que le duc comptait établir son quartier général, à portée de dix mille pallkares, alors que les garnisons turques de toute la région ne dépassaient pas douze cents épées (G). Il était facile de fortifier, à l'extrémité du massif, le cap Matapan : la colline sise à la gorge du promontoire eût commandé de
(1) H. ?s., Franc. 'f725, fol. 28, 107 : Chosmkh, p. 291. — A vrai dire, dès 1610, l'anglais Shirley avait songé à " faire un fort au.x tnontaignes du Bras de Magne sur la mer .. (B. N., Franc. 16146, fol. 328).
(2) Procès-\erbal de l'assemblée des conjurés, 8 septembre 1614'BEBGKn DE XiVREY, p. 541).
(3) OËuvres de Balzac, édit. Moreau. Paris, 1854, in-12, discours 4 : "Aristippe.
(4) Oraison funèbre de Catherine de Lorraine, duchesse de ?severs, morte en mars 1618 (HiLAniox de Coste, Les lettres et vies des reines... Paris. 1630, in-4", p. 141,.
(5) La dépense eût atteint 800000 livres (H. >J., Franc. 4723, fol. 67).
(6) Bercer de Xivrey, p. 549.
ses feux le port Quaglio et le port de l'ouest, àTopposite (1). « La mer pour fosséz, d'inaccessibles montagnes pour murailles, n'ayant pour portes que quelques passages fort estroitz depuis Galamata jusques à Passava » , telle fut l'impression que l'envoyé du duc de Nevers rapporta de ce pays de brigands (2). Même avec le renfort des équipages du capoudan-pacha Khalil, Arslan-Pacba n'avait pu réduire à merci en août 1614 les rudes montagnards.
Pour seconder le mouvement insurrectionnel, l'élu des Grecs fonda un ordre de chevalerie où les chevaliers, commandeurs, grands croix et grands prieurs, nommés moyennant finances, étaient des commandants de compagnies, de régiments, de brigades et de quadruples brigades. A l'acte de naissance de l'Ordre de la Milice chrétienne, le 29 septembre 1617, la reine mère apposa sa signature, en faisant cadeau de 1 200 000 livres au nouveau-né. La fusion de la Milice avec deux associations similaires créées en Italie par les frères Petrignani Sforza de Spello, en Allemagne parle comte d'Althan, accrut les ressources de l'Ordre, dont le duc de Nevers fut proclamé le grand maître. Chacun dans son II détroit » , les fondateurs allaient propager des idées de croisade, qui furent partout bien accueillies. Vous n'aurez que l'embarras du choix » parmi les plus honestes gens de France, disait-on à Charles de Gonzague, pourvu qu'ils ayent espérance de meiner quelque part bientôt les mains » (4). Et de Vienne, de Cracovie, on lui annonçait
(1) K Discours sur les inteligences qu'on doibt entretenir en Levant » (B. N., Franc. 4727, fol. 3). — Cf. aussi Gustave Fagniez, le Père Joseph etB{chel{eu(i577-i.mS). Paris, 1894, in-8°, t. I, p. 177.
^2) Il Description du paï's et courage (îes Magnotes" , par Châteaurcnault. Juillet 1619 (Ribl. de l'Institut, Portefeuille Godefroy 516, fol. 282).
(3) De Hammer, Histoire de l'empire Ottoman, t. VIII, p. 205.
(4) Le P. Joseph au duc de Novers. 27 avril 1620 (G. Fagmez, le Père Joseph et Richelieu, t. I, p. 152). — Liste des chevaliers du Détroit Occidental de la Milice (B. N., Franc. 4723, fol. 53; Franc. 4725, fol. 45), dont 80 Languedociens (B. N., Fran,;. 4725, fol. 70).
qu'une quinzaine de mille Allemands, autant de Polonais, des Bohémiens, des Cosaques étaient prêts à marcher sur Constantinople (l).
Une épopée s'annonçait, dont le P. Joseph Du Tremblay, le fameux P. Joseph, célébrait le premier chant dans /^ Turciade : c'est r Enéide chrétienne qui commence, s'écriait dans une explosion d'enthousiasme le pape Paul V, en promettant d'employer toutes ses ressources, «jusquesà sachemise, au service de ce sainct œuvre " (2) On irait droit à Constantinople avec cent galères, soixante galions : les religieux les plus valides prendraient les armes pour recouvrer le Saint-Sépulcre. Aux fêtes de Pâques 16 17, à l'ombre du Vatican, s'ébaucha le plan d'attaque : Pierre THermite de la croisade, le P. Joseph donnait ses instructions au commandant des trente galions d'avant-garde chargés d'enlever les Châteauxdes Dardanelles, au capitaine Jacques Pierre (3), au dernier des vikings.