LA MER INFESTKR DE PIRATES
Arrêtons un instant nos regards sur le tableau désolé de noire situation maritime dans le monde, « sur le pauvre estât de notre admiraulté du Ponant, les causes du mal, la nécessité du remède (1). " De tous temps, nos marins s'étaient fait les champions de la liberté : «La mer, disaientils, n'appartient à aucun prince plus avant que la balle du canon peut aller. » Mais alors qu' » en la Grèce, les Hermès et Mercures l'urent mis aux carrefours et chemins croisez pour monstrer le privilège qu'avaient les marchands d'aller de tous costéz (2) » , nous ne rencontrions partout sur notre chemin que des barrières, nous ne récoltions que des coups.
Les Portugais nous jettent hors de la France Équinoxiale, les Espagnols nous ferment la mer des Antilles, les Anglais nous expulsent de l'Acadie et bientôt du Canada, les Hollandais du Groenland et des Indes Orientales, les pirates
(J) Remontrance de l'amiral Charles de Montmorency au roi sur les affaires de l'amirauté du Ponant (B. N., Franc. 17329, fol. 436).
(2) Factuin pour Jacques Bar et Charles de Fleury, capitaines de marine [1613] (B. N., Dupuy464, fol. 56).
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marocains nous pourchassent sur les bancs de Terre- Neuve (I), que dis-jc! dans le canal même de la Manche ["2). « L'on veut divertir Taffection des François de plus trafficquer sur l'Océan et faire cesser entièrement le cours de nostre navigation. Il n'y a rien qui nuise tant aux voyages de long cours que de se veoir meurtrir, piller, voler impunément liij » . En dépit de l'ordonnance de Henri IV contre la piraterie (4), que nulle force navale, du reste, ne fait respecter, « les cotes sont infestées de pirates; la mer éveille l'idée d'une vaste forêt de Bondy, où les voleurs seraient aussi nombreux que les voyageurs ('-*] » . La perspective d'être cloué au mât par les yeux, jeté à l'eau dans un sac ou écorché vif, « refroidit» tout désir de s'y aventurer (6).
Ajoutez que « la mauvaise discipline de nos François au faict de la marine dégouste les plus enclins à la navigation (7). Les plus vaillans cappitaines, les plus capables de grandes entreprises, les plus sçavants et expérimentez pilotes se retirent avec leurs familles aux païs estrangcrs. Nos voisins font comme ces peuples qui, se sentant trop faibles pour résister à la puissance d'Athènes, mais plus riches d'argent, subornèrent ses cappitaines, achetèrent sous main ses vaisseaux et attirèrent ses mariniers pour en diminuer les forces (8). » Nos marchands eux-mêmes, tra-
(1) Je renvoie aux chapitres : Autour de l'Islam, Finance éauiiioxiale, la Boute des Indes.
(2) Histoire véritable de la prise des vaisseaux de plusieurs corsaires et pirattes turcs, et sont prisonniers à Vallongne. Paris, 1620.
(3) Factum pour Jacques de Bar, cité.
(4) 15 septembre 1607 : publiée par Auguste Dumas, Étude sur le jugement des prises maritimes en France. Paris, 1908, in-8°, p. 344.
(5) Vicomte d'Avenel, Bichelieu et la monarchie absolue, t. III, p. 198. (6j Bemonstrance très humble en forme d'adverlissement que font au
Boy... les capitaines de la marine de Ponant [1614] (B. N., Dupuy 464, fol. 148).
(7) B. N., Dupuy 464, fol. 24.
<^8) » Renionstrance faicte au Conseil d'Estat par de BretigniÈres, sein-
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cassés par les fermiers des droits, préfèrent recourir au pavillon étranger plutôt que de « risquer librement leurs deniers » dans des armements maritimes (1). Deux mesures surtout les vexent : l'obligation de déposer une caution (2), et Tédit des affréteurs qui force les armateurs à divulguer leurs desseins, alors que « la traite consiste au secret des advis que les marchands, par correspondance de leurs facteurs, tirent des plus reculées parties du monde (3) » . En Espagne, nos vaisseaux sont confisqués pour les plus futiles prétextes. Ont-ils un pilote hollandais? Sont-ils de fabrication hollandaise? Portent-ils du blé? Tout prétexte est bon pour s'en saisir (4).
Notre commerce maritime s'étiole et meurt : il n'y a pas vingt familles de négociants français en Espagne, tandis que la seule ville de Rouen ne compte pas moins de soixante maisons hollandaises, portugaises, flamandes et anglaises (5). « Journellement, les estrangers s'habituent et prennent pied en la ville et, jouissant de pareils privilèges que les bourgeois, embrassent seuls tout le trafic (6) » . Que l'on comprend dès lors le protectionnisme à outrance des économistes Laffémas et Montchrétien, et la sanction que lui donna, le I G juin KJn, un arrêt du parlement de Rouen.
A la requête d'un consortium d'armateurs normands et bretons, le transport des marchandises en France fut réservé exclusivement au pavillon français. Un arrêt du conseil, en
dicq des Estatz de Normandie, en febvrier 1609 " (K. N., Cinq cents Colbcrt Ï7, fol. 1).
(1) Remontrance de Charles de Moatmoviency, citée.
(2) Cahier du Tiers-État aux États de 1614 (B. N., Franc. 23699, foi. 112).
(3) Picmonstrance par de BrÉtickiÈres, citée.
(V) Mémoire de notre ambassadeur Du Fargis. 1626 (B. N., Nouv. acq. franc. 9318, fol. 11).
(5) Mémoire du sieur Charlot (Affaires Étrangères 792, France 49, fol. 17.V).
(6) Remontrances du conseil de ville de Rouen au roi (Arch. municipales de Rouen A 24, à la date du 4 mars 1624).
déboutant les marchands anglo-hollandais de leur opposition, le 5 octobre (1), inaugura le fameux système prohibitionniste qu'Olivier Gromwcll devait faire sien dans VActe (le navigation. A l'acte de navigation, la marine anglaise dut sa fortune. Sur la nôtre, la sentence des magistrats rouennais eut-elle la même répercussion? — Non. Il eût fallu pour cela que l'impulsion vînt d'en haut, comme on y conviait le roi.
« Vous avez. Sire, deux grands chemins ouverts à l'acquisition de la gloire, écrivait Montchrétien : l'un vous porte contre les Turcs et mécréants; l'autre s'ouvre largement aux peuples qu'il vous plaira envoyer dans le Nouveau Monde. La Palestine n'aura point assez de palmes, ny la Grèce assez de lauriers pour couronner vostre chef. Chaque navire vous peut estre, Sire, un taureau pour ravir une Europe : Marie de Médicis sera en France une Isabelle de Castille » pour d'autres Christophe Colomb (2) . Naïves illusions ! " Pauvre de paroles et encore plus pauvre d'idées (3) » , la régente ne peut rien, au Canada et en Orient moins qu'ailleurs : Condé, le vice-roi de la Nouvelle- France, et Nevers, le prétendant à l'empire grec, sont ses ennemis acharnés.
(1) B. N.,Nouv. acq. franc. 7 287 (Rrienne 319), fol. 114; Franc. 18202, fol. 235 V».
(2) Antoine de Montchrétien, Traicté de l'OEconomie politir/ue dédie nu lioy et a la royne mère du Roy. Rouen, 1615, in-4° : De la navigation, p. 253, 185, 227, 240. Cf. aussi la réédition de T. Fuxck-Bhexta.no. Paris, 1895, in-8°.
(3) Le nonce Bextivogho, Correspondance, t. I, p. 124. — Gabriel Hanotaux, Histoire du cardinal de Riclielieu. Paris, 1893, in-S", t. II, p. 130.
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