BATAILLE NAVALE DE S A I N T - M A R T I N DE RE
Or, riieure avait sonné d'une partie décisive : u Nous mènerons si beau bruil, écrivait l'amiral duc de Guise, le 2G octobre, que vous entendrez sonner nos cloches. » La revue qu'il venait de passer à Belle-lsle l'avait rempli d'aise. Les contingents bretons et levantins comptaient trente-cinq vaisseaux de ligne et huit pataches, avec huit cent quarante-quatre bouches à feu, que rejoignirent le lendemain les galères de Gondi, défilant en colonne double sous grand pavois. Au.\: Sables d'Olonne, La Rochefoucauld avait comme troupes de débarquement quinze cents fantassins et deux cents volontaires (1).
(i) Pour la bataille navale tlu 27 octobre 1622, nous possédons de nombreuses SOURCES ROYALISTES, émanant des principau.v officiers de l'escadre : Lettre de Mgr le duc de Guyse, général de l'armée navalle du Roy, escrittes a Mgr le cardinal de Sourdis sur la dejfaicte de l'armée navalle des Rochetais. Bourdeaus, 1622, in-8". — « Kelalion du combat par mer faict par Monseigneur de Guise contre les Ilochelois le 27, 28 et 29 octobre 1622 11 (Affaires Etrangères 1475, Angoumois, fol. 17). — Estât de l'année navalle du roy, commandée par Mgr le duc de Guyse, admirai et lieutenant général de la mer, par M. de Bontséguiran [Sécliras, s'' de Bouc], sergent-major de l'armée navale. Bourdeaus, 1622, in-8" : et du même, relation de la bataille adressée à Peiresc le 30 octobre (Bibl. de Carpentras, ms. J826, fol. 232, 235). — « Ordre de notre armée le jour de la bataille, " avec un schéma indiquant le poste de chaque vaisseau, signé de Guise et de Séguiran de Bouc (Carpcntras, ms. 1775, fol. 109; ms. 524, fol. 188). — llelation de la bataille, par un officier des galères. Novembre 1622 (Garpentras, ms. 524, fol. 184). — Lettre de Guillaume de Mo^"ronEu, capitaine de la galère Patronne, à M. le chevalier de Montolieu. Port d'Aiguillon, 4 novembre (Bibl. de la Rochelle, ms. 151, fol. 115).
— Autres relations (B. N., Dupuy 100, fol. 120, 124). — Le P. Fournier, Hydrographie, édit. de 1667, p. 260. — Oudik, Histoire de la maison de Guise '(— 1627), B. N., Franc. 5 801, fol. 249. — Mercure francois, t. VIII.
— Naumachia, seu descriptio navalis pugnae habitae XXVII octohrisMDCXXII in Oceano Aquilanico circa Rupellanum littus, per S. Pas-
Après avoir tenu conseil avec le général des galères, le duc de Guise entra le 26 octobre dans le Pertuis-Breton. Dans la nuit, l'ordre de bataille fut communiqué à tous les capitaines et leur rang assigné dans la file continue, qui permettrait des deux bords le libre jeu de l'artillerie Chacun des amiraux était en tête de sa brigade, à deux encablures de la voisine; Saint-Luc, à l'avant-garde, avait dix vaisseaux de ligne. Guise, au corps de bataille, en avait seize ; Mantin formait l'arricre-garde avec les six derniers (1).
Massés en ordre profond sur la hanche de l'arrière-garde, les bâtiments à rames conservaient toute liberté d'action. Les galères du général de Gondi, sur deux lignes (2), mas-
CHASiUM. Parisiis, 1623. — « Lettre au sieur Guyot, habitant tle la ville de Nantes, par son tilz, soldat en l'année navalle du Roy. De la rade de l'Esguillon, le 29 octobre 1622 .. (B. N., Franc. 20559, fol. 129).
Sources Rochelaises : « Véritable récit de ce qui s'est passé ez combatz et batailles navales dans les costes de La Rochelle. . . jusqu'à la paix publiée au bord de l'amiral de l'année rocheloise » (B. N., Franc. 20784^ fol. 115; Franc. 23339, fol. 108). — Compilation de BonuNEAC, dans Y Annuaire de la société d'émulation de la Vendée, t. XXII (1875), p. 163. — Le P. ArcÈhe, Histoire de la ville de La Rochelle, t. II, p. 185. — Gravure représentant la bataille navale (B. N., Géogr. D 3358). — Histoire générale de ce cjui s'est passé entre les armées navales de France cl celles des Iiocltelois. S. 1. 1624, in-4°.
(1) Avant-garde : Vice-amiral de Saint-Luc sur le vaisseau de Razilly, que flanquaient deu.\ pataches; puis le Saint-Jean de Monfan, la Choste-Flcur de Pontpierre, le navire du chevalier de Montigny, le Hardi, les navires malouins Marquei-itc, Pelit-Sainl-Etienne, Saint-Martin, Toussaints et Henri.
Corps de bataille : amiral duc de Guise, sur son galion, que flanquaient les pataches de La Trémoille et Vincheguerre, le galion de Malte; puis les vaisseau.K malouins Grand-Saint-Laurent, Grand- Saint- Michel, Grand-Saint- J.ouis, Saint-Julien, Saint-François, Pctit-Saint-L^aurent, Sainte-Claire, Etoile, Turc, Croissant, Saint-Paul, Catherine et Saint-Pierre, avec le galion ducal Pellicorne en serre-tile.
Arrière-garde : le contre-amiral de Mantin, à bord de la Vierge, avec les deux pataches de Quérolin, menait la belle division des galions du Levant, Lion, Ours, Oraison et Victoire, le fioscoff et le Sauveur de Portenoire.
(2) Première ligne : Fpernonne, Patronne, Réale, Régine et Guisarde ; — Deuxième ligne : Connélahle, Jniguy, Pilles, Raronne, Vincheguerre.
Puis venait, sur trois lignes, l'escadre des vingt et une pataches de La Rochefoucauld. Les trois pataches d'Arrérac formaient l'arrièrc-garde.
quaient le corps de débarquement de La Rochefoucauld, dont les pataches d'Arrérac couvraient les derrières. Les capitaines de galères, à un ordre de l'amiral, avaient répondu qu'ils n'avaient de commandement à recevoir que de leur général ; et la mésintelligence entre les deux chefs (1) devint une cause d'émulation entre les deux corps. Soixante-douze bâtiments, en définitive, allaient en attaquer cinquante-six, qui auraient à soutenir, avec cinq ù six mille combattants, le choc de quatorze mille hommes.
La flotte rochelaise était sous voiles, sur une triple ligne, dans la rade de Saint-Martin-de-Ré. Fiers de l'engagement qu'ils avaient eu précédemment contre les galères, les Huguenots se moquaient d'elles, en disant que n les grenouilles des rivières les avaient mangées! » Ils éprouvèrent à leur dam que « c'étaient des morceaux de dure digestion n . La bonasse immobilisant les voiliers, Gondi en profita pour entamer l'action, et avec une telle vigueur qu'une seule bordée des canons de coursie couchait bas vingt-sept hommes. Dans une accalmie, le duc de Guise vint le rejoindre à bord de /a Réale pour reconnaître la position et la portée du canon de son adversaire (2). Il s'en rendit compte en voyant tomber à ses côtés un lieutenant, trois ou quatre canonniers et plusieurs forçats (3).
Le front de l'armée royale s'étendait alors du sud-ouest au nord-est; huit galères formaient l'extrême droite vers lu
(1) Affaires Étrangères 824, France, fol. 167. — Un verra plus loin à qiu I degré d'acuité était arrivée la querelle entre l'amiral du Levant et le général des galères.
(2) La gravure conservée à la B. N. (Géogr. D 3358), représente précisément 1 attaque des dix galères contre la flotte huguenote, dont les vaisseaux sont marqués de la lettre H.
(3) Séguiran de Bouc: à Pcircsc (Gaipcntras, ms. 1826, fol. 232 v"). D'apiis MoJiTOUPiu, le général des galères envoya convier le duc de Guise " au plaisir d'un second combat, en attendant que ses vaisseaux fussent approchés » . Et le duc, conduit par le capitaine de Villages, revint à bord de la Réale : « le combat dura depuis dix heures du matin jusqucs à quatre. "
pleine mer, deux autres la gauche; les voiliers étaient au centre. Pour lui faire face, Guiton rangea sur une seule ligne quarante vaisseaux, la gauche appuyée sur Saint- Martin de Ré. Vers midi, « un vent assez gaillart se leva du sud, à la faveur duquel l'armée rocheloise commença de s'esbranler, pliant toute son aisle droite comme pour aborder les nostres. Puis tout à coup, Guiton tourna toutes ses voiles et estendit ses navires à la file, les proues vers la pointe de l'isle de Ré. » Cette feinte retraite leurrait l'adversaire, en attirant ses grands vaisseaux dans des basfonds et en lui faisant perdre « le dessus du vent " . L'amiral et ses deux matelots, le galion de Malte et le Grand- Saint-Louis , talonnèrent et durent rétrograder en se faisant haler par les galères.
(i Avec cet avantage, les Rochelais vindrent à voiles dcsploiées, fondre sur l'armée du Roy, qui l'attendoit résoluement (1). Un peu après deux heures de relevée », le combat commença par un engagement de leur aile droite contre l'aile gauche des Royalistes, qui n'était autre que l'avant-garde de Saint-Luc. Incontinent, le front des deux lignes fut en feu (2). La gauche était la partie faible de la flotte royale, tant pour le tonnage des vaisseaux que pour le nombre des galères, qui par surcroît devaient laisser refroidir les canons. Le duc de Guise |dépécha vers Saint- Luc son sergent de bataille pour lui mander de ne point s'engager à fond avant l'entrée en ligne du centre. Mais son adversaire l'avait devancé.
Le Saint-Louis de Nantes, qui battait pavillon vice-amiral,
(1) " L'ennemy, voyant que le vent se mettoit en sa faveur, pouge sur notre armée pour s'arramber avec nos galères et y mettre le feu par le moyen de ses dragons. Ils s'approchent de nos vaisseaux, et nos vaisseaux font le même sur eux; enlin les voilà aux salves de rnousquetades qui comme une gresle continuelle ne cesse durant deux heures de pleuvoir. Ce n'était rien qu'éclats et que tonnerres » (Montolikh).
(2) R. N., Dupuy 100, fol. 124.
et les vaisseaux maloulns Marguerite et //enr? étaient investis par les capitaines Jacques Arnaud d'Orléans, dit la Croisette, Daniel Bragneau, Hélie Thomas et Jean Arnault de la Trcmblade. Écrasé par les boulets du Saint-Louis {l), le Postillon Rochelais coula, l'étrave emportée. De deux cents hommes, il n'échappa que le capitaine Arnaud d'Orléans, le lieutenant, le conseiller Tessereau et trente-cinq marins réfugiés dans les hunes au moment du naufrage. Le baron de Gandé avait péri avec la plupart de ses soldats. Recueilli par les chaloupes du galion de Malte, Arnaud avoua que le conseil avait résolu d'attaquer la flotte royale en pleine mer, sur l'avis que les galères n'y étaient point; mais l'entrée en ligne de celles-ci avait déçu cet espoir (2). Durant un court répit laissé aux combattants pour reprendre haleine, la fumée s'était dissipée; le commandeur de Castellane de Montmeillan avait reconnu urgent d'intervenir, et le galion de Malte se traînait vers le lieu du combat, remorqué par trois galères de Forbin, qui s'étaient attelées à cette lourde masse de 1 500 tonnes. Il était temps. Sous l'étreinte de quatre adversaires, n'ayant que cent hommes à leur opposer f;3), Claude de Launay-Razillv, commandant de la Marguerite (4), allait succomber, quand tonnèrent à ses côtés les cinquante grosses pièces du galion. Ce fut un sauve-qui-peut général parmi les assaillants. Ceux qui ont sauté à l'abordage sont massacrés; Jaumier,
(1) Le Saint-Louis, commandé par Isaac de Razilly, capitaine de pavillon de Saint-Luc, avait 400 tonneaux et 300 hommes, suivant la revue passée par l'amiral de Guise au Port-Louis. 24 septembre (Marquis de Hasilly, Généalogie de la famille de Basillf, p. 256j.
(2) B. N., Dupuy 100, fol, 121 v".
(3) Revue du 24 septembre (Marquis de Rasilly, p. 256).
(4) Suivant un texte malouin, la Marquerite avait pour capitaine Alain Le Breton Le Demaine (B. N., Franc. 22344, fol. 128). De fait, Claude de Launay-Razilly avait une commission du duc de Guise, datée du Port- Louis, 8 octobre 1622, pour succéder à son frère en cas de décès comme capitaine du Saint-Louis (Marquis de Rasilly, p. 257).
enveloppé de trois cùlés, perd tous ses hommes; Bragneau se replie sur le Chef de Baye avec vingt marins sur cent soixante et, pour reprendre le lendemain son poste de combat, embarque des volontaires.
Cependant, lavant-garde royaliste était fort maltraitée, faute de soutien. Après d'infructueuses bordées pour monter au vent avec son corps de bataille, Guise revira tout court et, seul, gouverna sur le gros de la flotte rochelaise. Ah! la magnifique cible que la Noire-Dame-de-Liesse avec sa batterie double, sa poupe toute sculptée, son pavillon gigantesque (1) irradié d'une Madone d'or, sa grande enseigne de damas vert et blanc aux armes de Lorraine! Mais en retour, « vint-et-quatre canons de baterie au premier lillac, vint coleuvrines au secont, et au gallars et Saint- Aubinet une disène de gros canons pierriers, la mousqueterie toute à couvert et à l'épreuve du mousquet » , donnaient à ce superbe bâtiment de fabrication hollandaise un aspect si formidable « que les plus belles roberges d'Engleterre ne luy fesoient pouint de honte (2). »
Guiton résolut de frapper un coup de massue. Occupé alors à l'aile droite, il abat ses voiles pour ne pas tomber trop bas, hors du front adverse; il jette même l'ancre pour permettre à la majeure partie de ses vaisseaux de rallier. Alors, il fonce sur la Notre- Dame-de-Liesse que le vice-amiral Macquain a juré de brûler, dùt-il y périr. Deux navires à feu, accouplés et remplis d'artifices, » les sorciers » des capitaines Bourguy et Lambert-Foucaudière, s'aggrippent de leurs mains de fer aux haubans du grand màt, à la galerie de poupe du duc de Guise; et leurs torrents de flammes
(1) 120 pieds carrés.
(2) Théodore de Mantin au duc de Guise. 20 mai 1618 (B. ?y., Franc. 20559, fol. 111). — Le galion de Malte avait été construit la même année à Amsterdam pour 60 000 écus d or (Vertot, Histoire des chevaliers (le Saint-Jean, t. V, p. 175).
propagent l'incendie jusqu'aux hunes. Une fumée acre, « si puante qu'elle estouffoit « , prend à la gorge les matelots; un feu roulant « en courtine et le long du vaisseau » , le feu de vingt-cinq navires rochelais les empêche de paraître sur le pont pour détacher de la Notre-Dame-de-Liesse cette tunique de Nessus.
« Ah! Monsieur, tout est perdu, s'écrie le comte de La Rochefoucauld en allant au-devant de l'amiral. — Tourne, tourne, commande celui-ci au pilote; autant vaut rôti que houilli (1). » Il faut à tout prix écarler ces sorciers que le vent maintient collés contre la poupe. Au moment où le duc de Guise en donne l'ordre au capitaine de pavillon Jacques de Vincheguerre, son interlocuteur tombe mort à ses pieds, sur le pont de corde qui unit les deux gaillards. Et c'est au sergent de bataille Séguiran de Bouc, au Génois Vassallo de soutenir la lutte contre l'incendie, pendant que l'amiral, « comme un autre Mars » , casque en télé, cuirasse sur le dos, dirige la bataille. A. ses côtés, pilote, gentilshommes de la suite, Belin, d'Oursicres, tombent foudroyés, La Verdière blessé. L'instant est critique : le vicomte de Tavannes à la proue, le comte de Carcès à la poupe, le comte de La Rochefoucauld au grand mât se tiennent parés contre une attaque à l'abordage. Le marquis François de Kerveno, à la tête de ses volontaires bretons, est prêt à justifier sa fameuse harangue au roi (2) : » Sire, mes ancêtres et moi sommes tous morts au service de Votre Majesté. »
Les renforts parviendront-ils à temps? Le combat dure depuis deux heures. . .
Engagé dans un combat o])Hiiàtre contre l'arrière-garde ennemie, le général des galères a pourtant détaché au
(1) Les Historiettes de Tajxemast des RÉiux, 2° édit. de Monmerqué, t. II (1840), p. 24.
(2) Ibidem, t. II, p. 112.