‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 65 sur 106 · LA SURPRISE DU BLAVET · texte numérisé non relu

LA SURPRISE DU BLAVET

Un malentendu avait rallumé la guerre civile. Forcé de recourir à un marin flamand, à Peter Ruskin, pour tenir en respect les pirates du Ponant (Ij, le roi s'élait décidé à acheter rescadrille de la Milice Chrétienne, alors en rade du Blavet (2), et à rappeler les capitaines de marine au service de l'étranger (3). Ce rappel, cet achat réveillèrent des craintes endormies. Au moment où les Rochelais réclamaient hi démolition du Fort-Louis, Benjamin de Rohan-Soublsc crut que la royauté s'armait contre eux et il voulut " destourner l'orage qui les menaçoit. " Sûr de l'appui du duc de

(i) Ruskin avait à Brest quatre l^âtiinents : la Sainte-Catherine (24 canons et 120 hommes), le Saint-Pierre (16 canons et 100 honuues) du capitaine Hiérosmc de Caverlay, l'Espérance (10 canons et 80 hommes) de Corneille Classe^ et une patache de 6 pièces et 50 hommes, xloût 1624 (Arch. nat., Z'''6, fol. 103). Le chef d'escadre de Bretagne, Isaac de Ilazilly, était alors au Maroc.

(2) La Vierge, évaluée par le duc de Nevers à 60 000 livres; le Saint- Michel, 40 000; le Saint-Louis, 20 000; le Saint-Basile, 36 000; le Saint- François, 30 000; le Saint-Jean, 30 000; la patache, 1000. 30 janvier 1625 (B. N., Franc. 4726, fol. 19, 54).

(3) Ordonnance de l'amiral, 5 août 1624 (B. N., Nouv. acq. franc. 1754, fol. 132).

Rohan, son frère (1), il réquisitionne l'escadre rochelaise de Loudriéres en partance pour la Guyane, et, la nuit du 18 janvier 1625, il pénètre dans le port du Blavet (2), où deux de ses bâtiments Tont précédé avec des troupes masquées sous les ponts. L'escadre de la Milice est prise en un instant, sans avoir eu le temps de se mettre en garde.

Tout a été réglé d'avance : l'auteur du guet-apens est renseigné sur la place par le lieutenant de marine Antoine de Cormier (3). Mais il a compté sans la citadelle de Port- Louis. Le commandant du fort, Kerolin, donne au gouverneur d'Hennebont le temps d'arriver à la tête de deux cents hommes : Razilly demande d'aller combattre la flotte, que des câbles tendus en travers du chenal maintiennent prisonnière; un ingénieur offre de la brûler; les feux croisés du Fort-Louis et de la batterie de Larmor l'empêchent de gagner le large.

Mais quel mauvais génie refrène ces généreux élans et favorise la retraite de Soubise en détournant du but les projectiles? C'est le propre amiral de Bretagne, César de Vendôme. Soi-disant abreuvé d'injustice depuis la mort de Henri IV, le frère naturel du roi conspire : il a écrit au maréchal d'Ornano qu'il veut se rendre fort sur mer; à défaut de Brest et de Nantes, il aura le Blavet et Salnt- Malo (4). Aujourd'hui il est gouverneur, demain il sera duc de Bretagne. A l'amiral de Montmorency, il a développé cette maxime : « Gardons-nous de ruiner les huguenots,

(1) "' Appologie de M. le duc de Rohan » (Affaires Etrangères 797, France 55, fol. 8).

(2) Avec dix navires, dix barques et quatre cents hommes, dont 1 équipage du normand Fleury.

(3) Affaires Étrangères 783. France 40, fol. 97.

(4) " La franchise avec laquelle vous m'avez fait savoir les entreprinses que vous avez eues sur- iNantes, Blavet et Brest " vous vaut votre pardon, écrit Louis XVIII à Vendôme le 31 décembre 1626 (Bibl. de Carpentras, ins. 1826, fol. 451).

parce que ce sont eux qui font subsister les princes et les grands (1) " .

Voilà pourquoi Soubise put s'évader : dans la nuit du 4 février, par grand vent de nord-est, il force la chaîne : deux vaisseaux se sont échoués du côté de Larmor, deux autres du côté de la ville. Les premiers baissent pavillon, les seconds sont bombardés. Mais là encore, s'exerce l'action néfaste de Vendôme pour relaxer avec armes et bagages La Roche-Testellart, capitaine du Saint-François (2), qui s'est rendu le 5, après s'être « fort bien battu contre le fort (3) " . Soubise a déjà « rompu les filets» , emmenant six vaisseaux, lorsque arrive Bassompierre, chargé d'interdire le gouverneur de Bretagne, « en cas qu'il ne marchât pas de bon pied (4) 1) .

Désavoué par les députés des Eglises réformées, déclaré criminel de lèse-majesté (5), Soubise refusa de se laisser sauver la face. Rohan, son complice, l'imita. Au lieu d'accepter la direction d'une croisade, l'un, à la tête des vaisseaux de la Milice Chrétienne et du duc de Savoie, l'autre, à la tête du contingent vénitien (6), les deux frères répondirent par une déclaration de guerre; tandis que Soubise affirmait sa maîtrise de la mer (7), Rohan ouvrait les hostilités en Languedoc. Avec soixante-quatorze bâtiments, Soubise entrait le 11 juin dans la Gironde, s'emparait de Castillon, Lesparre, Verteuil, poussait jusqu'au bec d'Ambez et ne battait en retraite que devant la menace

(1) Déposition de Henri de Talleyrand-Chalais, confident de Vendôme, qui servit de victime expiatoire (Ibid., fol. 440 v°).

(2) Dépositions de Ghàteaubriant, Razilly, etc., au procès de Vendôme (Affaires Étrangères 783, France 40, fol. 65, 192).

(3) B. N., 3347, fol. 118.

(4) Mémoires du maréchal de Bassompierre, t. III, p. 200.

(5) 25 janvier 1625.

(6) Mercure français : B. N., Franc. 22326, fol. 259.

(7) Sowliise à l'ambassadeur de Hollande. 20 avril (R. N.. Dupuy 100. fol. ri9).

d'être embouteillé par Jean de Saint-Bonnet de Toiras, maître de Blaye. Mais quelles forces navales étaient capables de réduire le rebelle à merci; oui, quelles forces"?

APPEL DU ROI A l'aNGLETERRE ET A LA HOLLANDE

L'escadre de Guise est dans le Levant. En Bretagne, les délégués de l'amiral, Razilly, Saint-Julien, Rhodes, restent trois mois sans pouvoir armer un seul bâtiment (1). Pour les Bretons, qui ne reconnaissent d'autorité maritime qu'à leur gouverneur, Montmorency est un intrus. En Guyenne, même force d'inertie : les Rayonnais entravent l'armement d'une division garde-côtes que les marins de Saint-Jean-de- Luz offrent d'équiper (2) .

Une question d'étiquette paralyse l'action de Montmorency en Bretagne; un scrupule de conscience rend problématique le concours de l'étranger. Charles l" a consenti au roi son beau-frère le prêt de huit vaisseaux an.glais (3), sous la restriction mentale que l'aide ira aux Huguenots, si le roi Très Chrétien obtient l'assistance du roi Catholique (4), et sous la réserve formelle de n'embarquer qu'une cinquantaine de nos soldats dans chaque bord. A leur arrivée

(1) B. N., Cinq-Cents Colbert 292. — Des Malouins pourtant croisèrent jusqu'au i" juillet contre Soubise (Arch. nat., Marine BH, fol. 63).

(2) Moyennant l'octroi de trois deniers sur les douze que payaient les marchandises transitées à Bayonne, Saint-Jean-de-Luz et Ciboure. 27 juillet 1625 (B. N., Franc. 18203, fol. 26).

(3) Toute la correspondance relative à cette affaire a été publiée par Samuel Rawson Gardiner, Documents illustratinq the impeachment of the Duke of Buckingham in 1626 : edited for the Camden Society, 1889,

(4) Ruzé d'Effiat à Louis XIII. Londres, 21 janvier 1625 (Gardi.ner,

à Dieppe, le capitaine John Penninglon et ses collègues (l) formulent l'une et l'autre restrictions; puis, plutôt que de combattre des protestants (2), ils rebroussent chemin sans écouler Montmorency, venu en hâte pour les passer en revue (3) .

Sur les réclamations très vives de Louis XIII (4), Pennington reprit la route de Dieppe. Et là, l'étrange capitaine, dont un {)orLrait dénote le caractère indécis (5), tout en consignant cuire les mains de l'amiral la ramberge royale Vanguard, établit, par un acte en due forme signé de tout son état-major, qu'il a bien vu le sceau de son maître, u mais non pas leu aucun mot de l'escrilure (6) " de l'ordre auquel il obéissait. Ses collègues, tous capitaines de l'East India C' (7), ne livrent leurs bâtiments qu'après dépôt préalable d'une caution (8), l'un d'eux après l'achat de son navire (9). Encore le fondateur de la Virginie, Ferdinando Gorge, refuse-t-il énergiquement, « par amour-propre national et par intérêt personnel n , de bailler son Great

(i) Qu'escortait Razillv. Lcltrc de John Pcnnin/jton, à bord du Van~ i/unril, aux Dunes, 27 mai (Gardinkr, p. 179).

(2) l^ennington à Potier d'Ocquerre. Rade de Dieppe, 28 juin, nouveau slyle ; I^ouis XIII et Oequerre à Loménie. 27 et 30 juin (Gardiser, p. 184- 189).

(3) Louis XIII à Penninglon. i*' juillet (Gardinpjr, p. 189).

(4) 20 juillet (Gardiner, p. 226).

(5) Le portrait de Pennington a été reproduit par Clovvks, The royal Navy, t. Il, p. 59.

(6) 24 juillet (Gardiîser, p. 261). Le 16 juillet, le marquis d'EfUat avait reçu mission de traiter avec Pennington. Les navires devaient recevoir un équipage mixte : deux tiers de Français, un tiers d'Anglais (B. X., Ba- \m.o 154, fol. 230, 234, etc.).

(7) James Moyer, Anthony Tutchen, Thomas et John Davis, Jespcr Darc, Henry Lewin et Ferdinando Gorge (Gardiser, p. 277).

(8) Pour les vaisseaux Pearl, Industrj, GiftofGod, Pierre and Joli n, I.oyally, Marycjold. 5 août (Gardinkr, p. 289. — Arch. nat., Marine BU, fol. 63).

(9) De 450 tonneaux, ilndiislry fut acheté sur l'heure 50 000 livres. Dieppe, 6 août (B. N., Franc. 3694, fol. 21 v°. — Davai., Histoire de la Réformation à Dieppe, t. II, p. 9).

Neptune (1). Et voyez dans quelle situation fausse se trouve placé notre amiral vis-à-vis d'auxiliaires récalcitrants : il est réduit, à la veille d'un combat, à requérir l'assistance de leurs « forces et bons conseils (2) » . x4u moment de l'action, le chevalier de Saint-Julien dut « porter l'épée à la gorge du capitaine hollandais sur le vaisseau duquel il était, parce que celui-ci ne voulait pas aborder l'ennemi (3). »

Des Hollandais, nous avions obtenu (4) en effet vingt vaisseaux de guerre, dont une douzaine devaient recevoir des capitaines français, tout en restant sous les ordres de l'amiral de Zélande, Guillaume Haultain de Zoete. Il était convenu qu'ils prendraient la route de Wight, après avoir embarqué au Havre un corps de troupes, et qu'ils pourchasseraient Soubise, où qu il fût. Mantin, venu « hâter la pesanteur » hollandaise, était à bord (5) .

A la vue de vingt-huit vaisseaux qui pénétraient dans leurs rades, les Rochelais envoyèrent une délégation à l'amiral néerlandais, pour le prier de rester neutre. Ils ne purent " tirer de luy aucune bonne response (6) » . Soubise endormit la confiance de son adversaire, en prétextant que leur communauté de religion leur interdisait d'être ennemis. Et le 16 juillet, l'enveloppant tout à coup avec sa flotte, il détachait contre le Hollandais deux brûlots accouplés. Accroché par eux, le vaisseau du vice-amiral Dorp

(1) Ferdinando Gorge à lord Conway. A bord du Great. Neptune, Beachy, 5 août (Gardi.ner, p. 280. — ^ J. Bruce, Calendnr of State papers. Doniestic séries ofthe reitfn of Charles I (1625-1626), p. 45, 65, 66, 70, 72,80, etc).

(2) Montmorency à Pennington. Les Sables, 11 août (Gardiner, p. 279).

(3) BiCHELiEU, Mémoires, t. I, p. 332. dans la collection de mémoires Michaud et Poujoulat.

(4) Traité signé en décembre 1624 par M. de Bellujon.

(5) « Articles du traicté des vaisseaux. » La Haye, 12 aMil 1625 (B. N., Franc. 3683, fol. 72 : cf. fol. 120 v°).

(6) Lettre du maire et des échevins de La Rochelle aux Etals généraux des Pays-Bas. La Rochelle, 29 juillet (R. N., Franc. 3685, fol. 22: Dupuy 100, fol. 155).

flambait et sautait avec trois cents hommes (l). Dès lors, les Hollandais, hésitants jusque-là, bien que douze cents soldats français eussent renforcé leurs équipages, ne cherchèrent plus qu'à se venger. Soubise s'était défait de ses propres mains (2j , malgré que la retraite de son adversaire par le Pertuis-Breton lui donnât l'apparence de la victoire. Montmorency, qui venait de subir le baptême du feu aux côtés de son collègue batave, n'avait alors que sept vaisseaux (3) et quatre galiotes. Mais ses forces croissaient d'heure en heure. Il aurait recommencé le combat avec un renfort de vingt bâtiments amenés des Sables d'Olonne par Philippe de La Trémoille, marquis de Royan, si les Hollandais n'avaient été au contraire d'avis de se replier sur le Morbihan ou, à défaut, sur les Sables (4).

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