RAPPEL DES ESCADRES A N GL O - HOLL AND AIS E S
Fallait-il en finir avec La Rochelle, sans faire état de la répercussion qu'aurait cette lutte à outrance sur les protestants du Midi, d'Angleterre et de Hollande? Et n'était-ce pas imprudent de greffer une guerre civile sur les affaires de la Valteline et de Gênes qui nous mettaient déjà aux prises avec l'Espagne et l'Italie? Toutes ces questions, agitées en conseil de cabinet, furent l'objet d'un rapport très net du secrétaire d'État Antoine de Loménie (1).
Il faut choisir, concluait Loménie. Si le roi ne peut délaisser dans la Valteline les Grisons, qu'il abandonne la guerre contre Gènes, immolant «la passion de M. de Savoye au bien de l'Estat. " Parce qu'il y a « plus de gloire à faire justice qu'à vaincre ou s'acroistre, parce que la grandeur de l'Estat consiste en la forse, et la forse en l'union » ,1a guerre contre La Rochelle s'impose. Il faut «abattre la teste de l'idre >> , en maintenant le corps immobile par l'étreinte vigoureuse de deux camps retranchés, tant aux abords de Montauban qu'en Bas-Languedoc Quant à La Rochelle, un blocus suffit avec une faible Hotte. De la mise en état de Ré, dépend le succès : « Au bourg Saint-Martin, qui commande la rade et la Fosse de l'Oye, port asseuré de tous vents, il fault un fort royal, capable de soubstenir un siège, et aux descentes de Tisle d'autres forts moindres. " Et deux ouvrages s'élevèrent, en effet (2), l'un pour commander le passage entre
(i) " Advis an Roy sur la guerre de La Rochelle, fait par Monsieur [Loménie] de la Villeauxclers, secrétaire des commandements de S. M, » . :}0 septembre 1625 (Bihl. de Carpentras, nis. 1826, fol. 393).
(2) Sous la direction de Toiras, des ingénieurs d'Argencourt et Le Camus (Le P. AncKRK, t. II, p. 218).
l'ile et e continent, l'autre pour servir de réduit central : le fort de la Prée, la citadelle de Saint-Martin.
Le siè^re de La Rochelle semblait proche : Claude de Launay-Razilly avait mission d'acheter une dizaine de vieux vaisseaux bretons pour les couler dans le chenal du port (1); son frère Isaac allait entrer en croisière de blocus à la tête de la ramberge Vanguard (2), quand se produisit un coup de théâtre. Les Rochelais imploraient de « l'auguste image de l'Etre suprême » le pardon : et le pardon vint aussitôt, le 6 février 1626, à des conditions Ijênignes : les habitants n'entretiendraient aucun vaisseau de guerre et ne prendraient point la mer sans congé de l'amiral (3). Sou bise, loin d'être puni, voyait ériger en sa faveur un duché-pairie (•4). Ces actes de faiblesse, qui constituaient une prime à la rébellion, montraient combien le roi avait hâte de mettre fin à la guerre.
C'est qu'il ne pouvait plus compter sur nos auxiliaires étrangers. L'amiral Haultain demandait congé, de peur d'être dépêché en Angleterre contre Soubise et ses protestants (5); et sans tenir compte du vœu de Louis XIII, qui offrait d'acheter six de leurs vaisseaux (6), les États généraux des Pays-Ras rappelèrent toute leur flotte (7).
(1) 20 décembre 1625 (B. N., Duchesne 43, fol. 22 v». — Cinq-Cents Colbert 292, fol. 18).
(2) Un brevet de l'amiral de Montmorency lui donna ce commandement le 9 janvier 1626 (Marquis de Rasim.y, Généaloqie de la famille de RasHly, p. 261).
(3) Mercure français, t. Il, p. 922. — Le P. ArcÈre, t. II, p. 221,
(4) Juillet 1626 (B. N., Franc. 4586, fol. 28).
(5) Haultain à l'ambassadeur néerlandais d Aersens. 19 décembre 1625 (B. N., Franc. 17023, fol. 200 v").
(6) Les six vaisseaux de l'amiral Haultain, de Lyffaibre (capitaine de Saint-Julien), de Vassenhorre (capitaine d'Anglure), de Masdanboure, de Jean Yvrelen et du commandeur Govst. Louis XIII à Faye d'Espesses, 10 novembre 1625 (B. N., Franc. 3685, fol. 117. — Lettres et papiers d'État... de Richelieu, t. II, p. 197).
(7) Les États généraux à Faye d'Espesses. 10 mars 1626 (B. N.,
D'autre part, la défaite des protestants rochelais avait produit en Angleterre une si fâcheuse impression qu'elle faillit devenir un casus belli. Vingt-deux de nos navires marchands, d'une valeur globale de deux millions et demi, furent saisis. Quand ils parurent dans la Tamise, battant encore pavillon de France, la population les accueillit avec des transports d'allégresse, « des chansons et des vaudevilles, 1) sans compter les salves d'artillerie : on vit bientôt pourquoi. Une populace grouillante, les soldats de garde eux-mêmes, remplissaient d'argent et « de cochenille leurs pochettes et chausses » , en chassant ignominieusement nos équipages. Le magistrat chargé d'en poursuivre la restitution, représentait combien de tels procédés nuisaient à l'entente cordiale : « Que le diable emporte le premier qui la rompra! " s'écria Gonway. — « Amen! » fut notre répons (1).
Lorsque Razilly reconduisit outre-mer les sept bâtiments (2) prêtés par le roi Charles, il délivra cet étrange certificat, qu'ils n'avaient rien fait qui fût " digne de remarque à la deffaicte des vaisseaux de M. de Soubize; » les uns étaient restés au corps de bataille, et la Vangriard, que sa longueur et son tirant d'eau empêchaient de virer entre les bancs, n'avait pu approcher du théâtre de l'action qu'à une grande portée de coulevrine (3). Ainsi espérait-on, par cet acte de complaisance, calmer les toile britanniques;
Franc. 3686, fol. 138) : la Hotte hollandaise prit congé le 3 février; trois jours après, Louis XIII pardonnait aux rebelles.
(i) « Relation sommaire du procédé de Maistre Joseph Fournier, sieur de CIcaux, envoie en Angleterre pour y poursuivre la restitution de vingtdeux navires » . Octobre-décembre 1625 (Bibl. de Carpentras, ms. 1826, fol. 401).
(2) En avril 1626 (Arch. nat., Marine H* 1, fol. 63).
(3) Razilly à Buckingham. A la rade de l'ile de Wight, à bord de la ramberge [Vangiiai-d], 26 mai fG.\RDi>'F.n, p. 297). — Certiticat de Neuville et de Bonneville, « cappitaines et lieutenants des vaisseaux anglais par commission du Roy souhz la conduitte de M. de Razilly, général des susdits vaisseaus » . 15 mai (Gardiner, p. 296).
mais si faible qu'on le présentât, l'appui donné aux adversaires du protestantisme surexcitait de plus en plus l'opinion contre nous. La pauvre petite reine Henriette-Marie, une fille de France, victime de ce mouvement populaire, vit expulser sa suite et jusqu'à son confesseur. Les pirateries redoublèrent, « et il y avait apparence que ces extravagances n'en demeureraient pas là " (1). Etions-nous en mesure de les empêcher?
(1) Richelieu à Toiras. 23 octobre 1626 (Lettres et papiers d'Etat du cardinal de Richelieu, édités par Avesel, dans la Collection des documents inédits, t. II, p. 279).
RICHELIEU