LA REVANCHE DE L'ANGLETERRE
La question religieuse nous avait enlevé une amie : elle nous coûta la paix. Le protestantisme avait fait tache d'huile parmi nos marins du Ponant, soit conviction, soit contagion de l'exemple, soit intérêt, car ils étaient incontestablement lésés au profit des armateurs hispaniques par la bulle de démarcation pontificale. L'amiral de Goligny, champion de la religion nouvelle, avait pour lui des lieutenants de port, des capitaines, contre lui les vice-amiraux (1). De ces tiraillements incessants entre officiers, entre armateurs, entre proches, était né un malaise général. <i Le monde est si changé, la crainte et l'obéissance si faillie, la division et partialité si grande, écrivait un vice-amiral, que, s'il ne plaist au roy y pourveoir, la place de Saint-Malo se perdra » et passera aux Anglais (2).
(1) C'est pour cela que Coligny enleva au vice-amiral Je La Mcilleraye la capitainerie de HonHeur et du Havre. 4 octobre 1560 (B. N., Franc. 32614, fol. 289).
(2) Lettre du vice-amiral de Bouille au gouverneur de Bretagne. Saint-
a La partialité " , l'esprit de parti! de quelles mortelles atteintes n'allait-il point frapper l'idée de patrie. Le 16 avril 15()2, à la suite de commotions intestines que je n'ai point à relater ici (1), et peut-être après le départ de huit des galères royales (2), Rouen donnait le branle à la révolte : Le Havre, à son exemple, puis Dieppe passaient aux protestants. Coligny, Condé, par haine des Guise, se mettaient à la tête du mouvement. La première guerre de religion éclatait.
Tout d'abord, les protestants essayèrent de se suffire. Deux galères royales, mouillées près du vieux palais de Rouen et forcées par eux, établirent un va-et-vient entre les villes rebelles. Par trois fois, le 9 juin, les 16 et 28 juillet, l'une d'elles fut arrêtée par le feu de la place catholique de Caudebec et par l'estacade de bateaux coulés en travers de la Seine. Le 14 septembre enfin, le capitaine Coustan franchit l'estacade, pour ramener du Havre, trois jours après, une hourque anglaise chargée d'artillerie et de munitions (3). Dans un nouveau voyage, Coustan prit Quillebeuf, coula un vaisseau, en captura trois autres avec quarantecinq pièces de canon et fit au Havre une entrée triomphale (4) . La hourque qu'il avait convoyée portait Gabriel de Lorges-Mongonmery, l'adversaire malheureux de Henri II, qui s'était réfugié à Jersey après la mort du roi. Avec l'Espoir du port, commandé par Thomas de Boudeville, et trois autres bâtiments, il avait débarqué le 16 août à Port-
Malo, 14 juillet et 21 octobre 1560 (Dom Morice, Mémoires pour servir de preuves à l'histoire de Bretagne, t. III, col. 1250, 1257).
(1) Cf. Imbart de la Tour, Les origines de la Réforme. Paris, J895, t. I, in-8°.
(2) Qui repassaient en Levant en juillet 1562 avec Pontevès de Carcès (B. N., Nouv. acq. franc. 6638, fol. 194 v").
(3) Deux chroniques de Rouen : 1" des origines à 1554, 2" de 1559 à 1569, ëdit. A. Héron. Rouen-Paris, 1900, in-8°, p. 201 et suiv.
(4) A.-E. BoRKLY, Histoire de la ville du Havre. Le Havre, 1880-1881, in-8», t. II, p. 48.
en-Bessîn et tenté un coup de main sur Caen. Il échoua : mais le vice-amiral Jean de Moy de La Meilleraye, venu de Honfleur à sa rencontre, ne put l'empêcher de gagner Le Havre, puis Rouen (1).
Les colonnes de Goyon de Matignon en Basse-Normandie, du duc d'Aumale dans le pays de Caux, en ne laissant aucun répit aux protestants, les amenèrent à chercher à l'étranger un appui.
Dans une province dont le patriotisme au siècle précédent avait atteint au sublime, on vit ce spectacle étrange : la capitale, oublieuse de sa mémorable défense de l'an 1418, jurer fidélité à la reine Elisabeth comme «subjetz naturels» à leur « maistresse » (2) ; les « manans " de Rouen traiter les Anglais de frères, les Havrais les accueillir en cousins (3), et les Dieppois (4) incarcérer deux capitaines pour avoir murmuré contre l'arrivée d'une garnison anglaise. A Caen, on entendit qualifier de crime toute résistance aux débarquements britanniques (5) ; car ces alliés, ajoutait quelqu'un, « emploieraient leur vie à la conservacion des subjectz du Roy (6) " .
Pour un diplomate, que c'était mal connaître la politique britannique ! Elle était si dépourvue de voiles pourtant qu'on la voyait aux aguets de nos défaillances, en quête de notre point faible; douze croiseurs rôdaient aux abords de Saint-
(1) C. Dupont, Histoire dit Coteiitin et de ses îles. Caen, 1885, in-S", t. m, p. 393, 400 et suiv. — Journal de Gouberville, p. 750. — De Thou, L. XXX.
(2) Adresse de la municipalité de Rouen à la reine Elisabeth. 8 septembre (BORÉLY, p. 41).
(3) Guillaume de Marceilles, Mémoires de la fondation et oriqine de la Ville française de Grâce, édit. J. Morlent. Le Havre, 1847, in-4", p. 31.
(4) B. N., Franc. 17294, fol. 227 v».
(5) Avis du chevalier Batresse, gouverneur de Caen (Bibl. de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, Autographes 98, t. II, foi. 86 : publié par le comte Hector de La Perrière, La Normandie à l'étranqer. Documents inédits {XVI^ et XVir siècles). Paris, 1873, in-8", p. 151).
(6) Beauvoir-La-^soçle. 6 novembre (H. de La Ferriére, p. 38).
Malo et de Brest, où la fière contenance du vice-amiral de Bouille, de l'amiral-gouverneur Jean d'Etampes les tint à distance (1). L'ambassadeur britannique, Nicolas Trockmorton, indiquait où frapper : « Demandez Le Havre au lieu de bons de garantie, écrivait-il à son gouvernement; ce vous sera une monnaie d'échange pour ravoir Calais (2). » Et dociles, les délégués de Condé en Angleterre souscrivirent à l'occupation de ce point stratégique parle capitaine de Portsmouth (3). Le lendemain du jour où quatre compagnies de Horsey débarquaient à Dieppe, le 4 octobre, les troupes de \\ arwick recevaient au Havre un accueil triomphal. Effrayé d'une pareille invasion, un capitaine de la marine royale tenta de rapatrier une partie des Anglais sur le heu de maître Bérot. Bérot refusa : « Mon corps et mon heu sont au roi, répondit-il : mais j'ignore la route de l'Angleterre. Pourquoi le capitaine n'y va-t-il pas luimême? Il en sait le chemin, puisqu'il a été quérir les Anglais (4). »
De Dieppe, du Havre, les renforts britanniques se portaient au secours de Rouen, que l'armée du connétable tenait investie depuis le 2(j septembre. Henri de Montmorency-Damville écrasa les premiers : les seconds, qui venaient par la Seine, passèrent, amenant trois cents nouveaux défenseurs aux assiégés. Un témoin en pleurait de rage (5). C'était Catherine de Médicis venue, par le chemin creux du fort Sainte-Catherine, encourager l'attaque. 11
(1) LeUre du capitaine du Breil à Matignon. 9 et 30 juin (Comte de Palys, Le capitaine Bi-eil de Bretagne. Rennes, 1887, in-8'', p. ITl, 174. — Doui Taill\ndikr, Histoire de Bretagne, t. II, p. 292).
(2) 18 mai 1562 (H. de La Ferrière, p. 9).
(3) Adrien Poynings et 3 000 Anglais. Traité de Hamptoncourt, 20 septembre (Guillaume et Jean Daval, Histoire de fa Réformation a Dieppe (1557-1657). Rouen, 1878, in-8", t. I, p. 29. — D. AssY-hiT^v., Antiquités et chroniques de Dieppe, t. I, p. 316j.
(4) Guillaume de MABCErLLES, p. 32.
(5) Brantôme, t. VÎJ, p. 365.
PREMIERE GUERRE DE RELIGION 3i
fallait en finir (I). Un nouveau convoi d'Anglais, à bord d'une galère et d'un galion, avait encore tenté, le 24 octobre, de forcer le barrage de Caudebec (2). Le surlendemain, les troupes royales montaient à l'assaut, connétable de MontmorenCy en tète; et, dans un furieux élan, elles brisaient toute résistance : une galère et des roberges anglaises restaient entre nos mains : « Je les garderay pour témoignage de la maulvaise volonté de la dame " d'Angleterre, écrivait le roi (3). Seule, l'ancienne galère de Meuillon, celle qui avait transporté Marie Stuart en Ecosse, nous échappait avec Mongonmeryà bord. Stimulés par l'appât de la liberté, les galériens, à toutes rames, passèrent par-dessus l'eslacade de Caudebec et gagnèrent Le Havre (4).
Dieppe suivit la capitale de la Normandie dans la voie de la soumission (5), comme elle l'avait fait dans la révolte; le lieutenant d'amirauté Charles de Poussart de Fors (6) s'enfuit en Angleterre avec Jean Ribault. C'est là que Mongonmery vint les trouver et combiner contre Dieppe un coup de main qu'il réussit le 29 décembre, à la suite du massacre du gouverneur Ilicarville (7). Deux mois plus tard, il ral-
(i) Cf. le vray fjourtraict delà ville de Rouen assiégée par le rov Charles, curieuse gravure reproduite par A. Hp:uLHAnD, Villecjagnon, l'oi d'Amérique, p. 240-241. — E. Lk Parquier, Le siège de Rouen en 1562. Sotteville-lès- Rouen, 1907, in-8°.
(2) Deux chroniques de Rouen, édit. A. Héron, p. 202.
(3) Charles IX au duc de Savoie, 31 octobre (H. de La FerbiÈre, p. 30, 33). — Le maréchal de Montmorency avait tout fait pour empêcher les vaisseaux de passer du Havre à Rouen (B. N., Nouv. acq. franc. 3601, p. 30).
(4) BORÉLY, t. II, p. 56.
(5) 30 octobre (Daval, t. I, p. 29).
(6) Poussart de Fors et Ribault suivirent les troupes anglaises qui repassaient le détroit (B. N., Franc. 17294, fol. 231. — Asselkne, t. I, p. 316. — Daval, t. I, p. 37). — Après la paix d'Amboise, Poussart de Fors reprit ses fonctions de " lieutenant au pais de Normandye en l'absence de Mgr l'admirai. » Quittance du 30 avril 1564 (Bibi. du Dépôt des cartes et plans de la marine 87\ vol. I, n" 24.)
(7) Mongonmery à Cecil. Dieppe, 26 janvier 1563 (H. de La Ferrière, p. 67).
liait Warwick, non sans soutenir en route un vif combat contre trois chaloupes fécampoises (1).
Toutes les troupes protestantes refluaient vers Le Havre. Goligny, pourchassé depuis Orléans par le duc de Guise, mais vainqueur du marquis d'Elbeuf qu'il avait expulsé de Caen, avait fait savoir qu'il serait devant HonHeur le 12 février 15G3. Beauvoir-la-Nocle, gouverneur nominal du Havre, prenait des mesures pour cette « sainte entreprise, de laquelle dépendait le repos de la Normandie " ; sans se douter, le niais, qu'on félicitait à l'heure même la reine Elisabeth d'être maîtresse de la province (2), il comptait emprunter à la garnison anglaise douze cents hommes, une batterie et des croiseurs (3). Il y avait à Honfleur un corsaire enrichi dans les voyages d'Amérique, « le roi Ghaudet» . Devenu le champion de la Réforme, après avoir été frère servant de la Confrérie de la Charité, Élie Chaudet guida contre ses concitoyens la colonne d'attaque. Les catholiques furent forcés après une défense opiniâtre ; et leur redoute, l église Saint-Léonard, disparut dans les flammes avec nombre de maisons (4).
(i) Le 25 février, il arrive au Havre [Ibidem, p. 86).
(2) Warwick à la reine Elisabeth. 2 mars (Joseph .Stevenson, Calendar of Slate papers. Foreign séries of the }-ei(/n of Elizabeih (1562), prcserved in ihe... Record ofHce. London, 1867, in-8», t. VI, n"' 391, 392).
(3) « Ensuyvent les articles des forces et munitions nécessaires pour exécuter l'entreprise de Honnefleur, « proposés par Beauvoir-la-Nocle à Warwick, 7 février (British Muséum, Caligula E V, copie à la B. N., Moreau 675, fol. 222).
(•*) De La GermoniÈre, La triompliante victoire faite pur les Français stir la mer. Rouen, 1899, in-8'.