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LE SIÈGE DU HAVRE

La paix d'Amboise (I), sur ces entrefaites, fit l'accord entre les frères ennemis aux dépens de l'étranger. Inquiète des suites de son infraction au traité de Cateau-Cambrésis, de l'acte d'iiostilité qui rendait définitive la perte de Calais, la reine Elisabeth proposa d'échanger Le Havre contre Calais (2). Elle sera bien « marrye de quoy je ne luy tendz le dos pour me fouetter, « riposta Charles IX (3). Et il recourut aux armes pour reprendre Le Havre (4). Le clergé, aliénant ses biens, couvrit les frais de l'expédition.

Ambroise Dudley, comte de Warwick, nous attendait de pied ferme. Depuis le mois de décembre 1562, il travaillait à s'installer à demeure dans la place, dont les ingénieurs Portinarys et Ubaldini renforçaient les fortifications, en s'aidant comme manœuvres de matelots français (5). Neuf mille Anglais y tenaient garnison; et huit vaisseaux de guerre étaient à la disposition du gouverneur pour la garde de l'embouchure de la Seine ou pour le service d'estafettes : trois croiseurs assuraient les communications avec Portsmouth, d'autres avec le Kent (6).

(1) Mars 1563.

(2) Il Instruction à M. d'AlIuye s'en allant en Angleterre pour la restitution du Havre de Grâce « (B. N., Cinq-Cents Colbert 102, fol. 7).

(3) Charles IX à l'ambassadeur M. de Saint-Sulpice (B. N., Brienne 70, fol. 28 v").

(4) Discours au vray de la réduction du Havre. Paris, 1563, réimprimé par Victor Toussaint, Pièces historiques relatives au siège du Havre. Le Havre, 1862, in-8''. — Vera effigies maritimae civitatis vulgo dictae Hableiieuf depicta (1563), Hironimus Cock excudebat, gravure reproduite dans Arthur Heulhard, Villegagnon, roi d'Amérique, p. 104.

(5) BoRÉLY, Histoire du Havre, t. II, p. 87, 89.

(6) Joseph Stevenson, Calendar of State papers, Foreigii séries n"' 1172, 1187.

Comme il n'y avait point place pour deux chefs, Beauvoir, l'homme de paille qui masquait de son titre l'occupation britannique, reçut congé. Puis ce fut le tour des catholiques (1). Dans le port, on ne comptait pas moins de cent cinquante-sept bâtiments français, d'une jauge de 13480 tonneaux (2), dont trois navires royaux et les nombreux longcourriers de Dieppe, de Bouen et du Havre qui allaient au Brésil, aux côtes d'Afrique, aux Antilles et à Terre-Neuve. Elisabeth fit mettre l'embargo sur toute la flotte en rade (3), en dépit des protestations indignées de l'amiral de Coligny, son partenaire (4). Une douzaine des meilleurs navires furent évacués sur Portsmouth, sous pavillon britannique (5); et à nos autres bâtiments, « tous les passages furent cloz et détcnuz » (G). Il y eut à l'embargo britannique une exception.

Comme on trouvait encore trop nombreux les Havrais en état de porter les armes (7), le célèbre corsaire François Le Clerc, si redouté des Espagnols et jadis des Anglais sous le sobriquet significatif de Jambe de Bois (Pié de Palo ou Timberleg), fut invité à prendre la mer avec douze navires et sept cents hommes. Le huguenot pourtant n'était point suspect d'hostilité pour la cause britannique. Tandis que son vieux compagnon d'armes aux Antilles, Robert Blondel, passait en jugement pour avoir comploté contre l'envahisseur, Jambe de Bois avait la faiblesse de servir d'indicateur

(1) Instructions pour Warwick. 31 octobre 1562 (Stevenson, n° 951).

(2) Décembre (Steyenso.n, n°' 1165-1 i67j.

(3) L'évêque Alvaro de Quadra à PhiHppe II. Londres, 7 février 1563 (Martin A. -S. Hume, Calendar of letters and State papers relating to ençjlish (iffairs preserved principàlly in tlie archives of Simancas. London, 1892, in-8°, Éli'uibeth (1558-1567), p. 300.)

(4) 11 avril 1563 (J. Dei.auorde, Gaspard de Colicjny, t. II, p. 596).

(5) H. de \jk Perrière, p. 134. — Oppemieim, The administration of the Royal Navy, t. I, p. 120, note.

(6) E. DE Fréville, Mémoire sur le commerce de Rouen, t. II, p. 468. (7j 340 arquebusiers, 400 matelots et 491 chefs de maisons, selon le

rapport de William Winter. 17 novembre 1562 (Stevenson, n° 1061 J.

à Warwick, en lui révélant l'état de nos forces navales (1). Et 11 s'offrait à combattre une petite division fécampolse de quatre navires, qui cherchait à couper les communications du Havre avec l'Angleterre ("2) et de Dieppe avec Caen (;i). Depuis décembre jusqu'au mois de mars 1563, les croisières de Jambe de Bols à l'ouvert de la Manche, notamment à Falmouth, se succédèrent sans discontinuer : elles provoquèrent une panique à la Bourse d'Anvers, et l'épouvante gagna jusqu'aux marins de Biscaie (4). En retour des nombreuses prises que Le Clerc, Sores et Bontemps ramenaient au Havre (5), Warwick demanda à la reine de les pensionner (6). — « Donnez-leur congé, répondit brutalement Elisabeth. — Gomment! licencier des gens capables d'entraîner à leur suite une centaine de braves gentilshommes? s'écria Warwick. Mais vous ne trouverez jamais marin plus entendu, plus fidèle, plus courageux que François Le Clerc : jamais plus vaillantes gens que ses compagnons ne servirent aucun prince, quatre d'entre eux surlout. Laissez-moi pourvcoir à leur entretien sur mes propres appointements, car ce me serait un trop grand dommage que de les perdre (7). " Ce pompeux éloge fut l'oraison funèbre de Jambe de Bols. Blessé dans son amourpropre, Le Clerc avait pris congé avec éclat pour aller

(1) Stevenson, n" 951.

(2) Warwick au Conseil privé. Le Havre, 4 février 1563 (Sïeve>'SOî(, Foreign séries (1563), n° 240).

(3) Cette division fut battue à la fin du mois par Mongonmery et les huit navires, chargés de sept compagnies, qu'il emmenait à Caen (G. Dupont, Histoire du Coteiitiii, t. III, p. 419).

(4) Stkve.nsoji, n"' 389, 419.

(5) La Nuestra-Seuora de Sesto de Biscaie (British Muséum, Additional mcniuscripts 26056), le Petit Abraham d'Anvers (Stevenson, n°' 637, 804, 821), deux navires portugais et deux bretons (Stevenson (1562), n" 1378).

(6) Warwick à lord Dudley. Le Havre, 22 mars et 19 avril 1563 (Stevenson (1563), n°» 499, 641).

(7) Warwick à Trockmorton. Le Havre, 31 mai (Ibidem, n" 822).

guetter aux Açores les convois des Indes; il mourut au cours de la campagne (1). Pour n'avoir pas su garder un auxiliaire aussi utile, l'ingrate Elisabeth ne tarda point à recevoir son châtiment. Le 27 mai 1563, le maréchal de camp François Du Plessis de Piichelieu commençait le siège du Havre par une violente escarmouche, où une soixantaine de navires anglais en rade lui ripostèrent, en joignant leur feu aux batteries de Sainte-Adresse et de la tour du Vidame (2). Nos troupes n'étaient soutenues que par la galère d'Albizzi, les galiottes de P. dOrnano-Gorsette, Girault et Blondet, et une roberge, qui, par surcroît, manquaient d'un point d'appui (3j : il fallut construire exprès pour elles un fort à l'Epinelte, en deçà de Honfleur, la seule relâche que le vice-amiral de La Meilleraye estimât possible (4) .

Mais pour intercepter les renforts que les assiégés ne cessaient de recevoir par mer (5j, Charles IX déchaîna la course (6). Et à la vaillante petite phalange des corsaires de Fécamp, se joignirent nombre de marins de Quillebeuf (7), de Honfleur (8), de Boulogne, des navires dieppois armés des grosses pièces de la marine royale (9), voire de minus-

(1) Trockmorton à Cecil. Rouen, 18 août (Ibidem, n»' 1155, 901).

(2) Kichelieu à Catherine de Médicis. Du camp du Havre, 27 mai 1563 (Saint-Pétersbourg, BihI. de l'Ermitage, autographes 98, t. II, fol. 88). — Charles Merki, l'Amiral de Coligny : la maison de Chàtillon et la révolte protestante (1519-1572). Paris, 1909, in-8", p. 320 : siège du Havre.

(3) Brissac à Catherine de Médicis. 18 juin (B. N., Franc. 15878, fol. 62. B. N., P. Orig. 2170, doss. Ornano).

(4) Lettre du maréchal de Brissac, 14 juin (Saint-Pétersbourg, Bibl. de l'Ermitage, Autographes 98, t. II, fol. 99).

(5) Lettre du Rhingrave. Du camp du Havre, 15 juin (Ibidem, fol. 102 : H. DE La Perrière, p. 140, 153, 159).

(6) 6 juillet (A. de Rossy, dans le Bulletin de la société' académique de Boulogne, t. VI (1901), p. 166).

(7) Warwick au Conseil privé. Le Havre, 18 mai (Steve>soi« (1563), n" 754).

(8) Commission de Charles IX à un capitaine de marine qui arme deux vaisseaux de Honfleur (B. N., Franc. 5285, fol. 66).

(9) Lettre de Charles IX à ce sujet. Fécamp, 23 juillet (B. N., Franc. 21544, fol. 28).

Cilles Ijateaux équipés en guerre, comme V Espoir de Saint- Valéry (l), en attendant la division des galères levantines, que le lieutenant-général Pontevès de Carcès devait amener «en la plus grande diligence" (2j, De cette croisière de blocus, les assiégés sentirent promptement l'étreinte. Un de leurs heus de transport fut capturé à Fécamp, un autre chargé de cent soixante hommes demeura prisonnier au Polet; en rade même du Havre, le 14 juillet, la galère de garde britannique courut les plus grands périls, et sa conserve, le Fox, eut quarante hommes sur les cinquante de l'équipage enlevés par une bordée des assiégeants (3j.

Les événements se précipitaient : depuis le :21 juillet, tout l'état-major de l'armée française, le connétable, le llhingrave, trois maréchaux, le grand maître de l'artillerie, trente enseignes de Français, trente-sept de Suisses, quatre mille pionniers, étaient sous les murs du Havre. La tranchée était poussée jusqu'au bastion de Sainte- Adresse, une brèche ouverte dans le boulevard, la tour du port entamée. Décimée par la peste, à bout de forces, au point de laisser les cadavres sans les enterrer, la garnison anglaise capitula le 29 juillet. Le surlendemain, paraissait la flotte de secours de l'amiral Clinton, dix-sept vaisseaux et transports : au lieu de sauver la place, elle ne servit qu'à évacuer les débris des troupes de Warwick (4). Catherine de Médicis avait ironiquement invité l'amiral anglais à descendre à terre, « où il trouveroit leurs Majestés prêtes à lui faire réception et honneur » (5) .

(1) De 35 tonneaux, capitaine Jean Le Conte. Lettres de marque datées de Saint-Valéry, 26 mai (Stevemso.n, n° 803).

(2) Charles IX et Catherine de Médicis le mandaient à cet effet en juillet (B. N., Franc, 15878, fol. 68, 69. — Clairambault 825, fol. 115).

(3) Warwick au Conseil privé. Le Havre. 15 juillet (Stevenson, n°» 1007, 1017).

(4) Lettre de l'amiral Clinton (il. de La Ferrièue, p. 181). (5') Merki, p. 324.

*i HISTOIRF, DE LA MARINE FRANÇAISE

Dans l'espoir d'une revanche, une demi-douzaine de leurs vaisseaux de guerre donnaient l'alarme aux gens de Granville et de Saint-Malo (1) : et on redoutait tellement leur apparition dans le sud, que Monluc avait ordre de mettre la saisie sur tout bâtiment anglais entrant dans la Gironde {2). A défaut de l'amiral de Guyenne, du tout jeune Henri de Bourbon (3), le vice-amiral de Burye assumait la défense de la côte, et son rapport suait l'épouvante : de Saint-Jean-de- Luz aux Sablcs-d'Olonne, l'ennemi pouvait attérir en vingt endroits, à La Rochelle surtout, d'une fidélité plus que douteuse (4).

Or, le 8 octobre 1563, vingt-cinq navires de guerre surgissaient dans le Pertuis Breton, comme un convoi chargé de vin sortait de la Rochelle. Il revira vent arrière, sans échapper pourtant à une vive poursuite. Atteinte près de la pointe de l'Aiguille, l'arrière-garde du convoi fit résolument face; deux bâtiments bretons et un navire basque, épaulés par une batterie de côte, repoussèrent <i furieusement » l'abordage des cinq meilleurs vaisseaux britanniques, qui subirent une perte de soixante hommes (5). Si peu (i eschauféz à faire leur debvoir » que fussent les habitants de La Rochelle, ils n'étaient point restés indifférents à un combat qui se livrait en vue de leur ville (6) : et ils avaient leur part dans la victoire. Au Groisic au contraire, les marins, presque tous huguenots, refusèrent d'aller au feu

(i) Le capitaine Breil à Matignon. Granville, 21 juillet (Comte de Palys, le capitaine Breil de Breta(jue, p. 194).

(2) Juillet (Bibl. de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, Autographes 21).

(3) Nommé amiral de Guyenne à la place du roi de Navarre, son père, i" janvier 1563 {Archives historiques de la Gironde, t. XXXV, p. 211).

(4) Rapport du lieutenant-général et vice-amiral de Burye, 6 août (B. N., Franc. 15542, fol. 57). — Cf. Paul Courteault, Biaise de Monluc, historien. Paris, 1908, in-8", p. 473.

(5) Le maire de La Rochelle à Burye. La Rochelle, 9 octobre (B. N., Franc. 15878, fol. 207).

(6) Burye à Charles IX (Bibl. de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, Autographes 98, t. II, fol. 123).

contre la même flotte anglaise qui venait de jeter six cents hommes dans l'île d'Houat, et ils empêchèrent Sourdeval, leur capitaine, de porter secours à Belle-Isle (l).

A ces insolences répétées, il fallait une leçon. Ce furent les Malouins qui la donnèrent (2). En cinq jours, leurs seuls bâtiments Lioii, Monplaisir et Crosmes (3) infligeaient à la marine britannique une perte de six vaisseaux enlevés à l'abordage et amenaient peut-être, par l'appréhension de la guerre de course, un revirement dans la politique de l'Angleterre (4). Le traité, qui mit fln aux hostilités entre les deux pays en avril 15G4, n'abolit point des sentiments do méfiance réciproque. De savoir les commerçants anglais en nombre à Saint-Malo, le vice-amiral de Bretagne s'inquiétait (5), tandis qu'eux-mêmes s'indignaient des mesures de sauvegarde prises à leur égard, où ils affectaient de voir une menace contre les îles anglo-normandes (6). Un coup terrible fut porté au commerce britannique par une ordonnance prohibitive, dont l'acte de navigation de Gronnvell fut au siècle suivant le plagiat. Charles IX défendit à ses sujets de fréter aucun navire étranger et aux étrangers de rien exporter autrement que sous pavillon français (7).

(i) Dom Taillandikr, Histoire de Bretagne, t. II, p. 295.

(2) Déjà, en 1563, trois galions armés par l'un d'eux, Guillaume Michelot, avaient fait une demi-douzaine de prises sur la côte anglaise (Dom MoRiCE, Preuves pour l'Histoire de Bretagne, t. III, p. 354).

(3) Armés par le vice-amiral de Bouille à Saint-Malo les 22 mars et 6 avril 1564- (Bibl. du dépôt des cartes et plans de la marine, 87', t. II, fol. 42, 43). — Le vice-amiral Jean de La Meilleraye armait de même au Havre, i" février 1564 (B. N., Nouv. acq. franc. 20030, foi. 17).

(4) Bouille à Charles IX. 30 août 1568 ( B. N., Franc. 15547, fol. 361).

(5) Bouille à Catherine de Médicis. Nantes, 29 novembre 1564 (B. N., Franc. 15880, fol. 348).

(6) Demande d'explications à ce sujet^ faite par la reine Elisabeth. Juin 1565(Stkvenson, Calendar of State Papcrs, Foreign séries, t. VIII, n"492).

(7) 8 février 1567 (Le P. Fouhnikr, Hydrogiap/ne, p. 251).

a En temps de paix, l'on avait de coustume en France, pour conserver les vaisseaux royaux, de les bailler et prester (1). )) C'est ainsi que le Chien, aux ordres de René de Laudonnière, capitaine de la marine de Ponant, était frété en marchandise pour Marseille, avec ordre de toucher Alger et d'y poursuivre la restitution de certains navires normands. Rien là que de très licite. Le galion royal n'en fut pas moins saisi, en cours de route, par Menendez, général des galères d'Espagne, et sa cargaison mise sous séquestre à Majorque : accusés de contrebande, Laudonnière, son pilote normand, ses officiers, furent dépouillés de tout, voire de leurs instruments de navigation.

On juge par là de l'aménité de nos relations avec l'Espagne, au lendemain du traité de Gateau-Cambrésis. Et quoi d'étonnant, dès lors, à voir un autre capitaine de la marine royale, Jean Le Blanc, posté en embuscade aux abords de Cadix, épiant sous l'emblème symbolique du griffon-volant les galions des Indes, dont les richesses l'at-

(1) Rapport sur la prise du galion royal le Chien. 1561 (B. N., Franr 16103, fol. 28 : cf. supra, t. II, p. 530. — E.-T. Hamt, le capitaine René de Laudonnière : nouveaux renseignements sur ses navigations (i5Gl- 1572). Extrait du Bulletin de géoqraphie historique. Paris, 1902, in-S", p. 5).

tiraient comme « la fumée d'un rost » (1). Le rôti fut suivi du buffet, un magnifique buffet d'argent que les habitants de Saint-Domingue offraient au roi d'Espagne, mais que s'offrirent deux de nos corsaires. L'année précédente, en 1560, nos marins avaient fait pis encore, mettant à sac le port de Gaballos et la ville de Trujillo en Amérique, sans autre perte qu'une trentaine d'hommes, demeurés captifs au Guatemala (2). Aussi l'appareillage de trois petits bâtiments du Havre pour le Pérou suffisait à troubler le sommeil de l'ambassadeur d'Espagne (8).

Quelle eût été sa terreur s'il avait su les projets de l'amiral de France! S'il avait su qu'on ne méditait rien moins que de « harrasser » les navigations espagnoles, en expédiant outre-mer les huguenots (A) !

RIBAULT FONDE GHARLESFORT (1562)

Les débuts de la colonie militaire rêvée par l'amiral de Goligny furent pourtant des plus modestes. Tout le corps expéditionnaire, gentilshommes, soldats et ouvriers, tenait

(J) Fourquevaux à Catherine de Médicis. Madrid, 15 avril 1562 (B. N., Franc. 16103, fol. 222, 230).

(2) Nicot à Catherine de Médicis. Lisbonne, 28 juillet 1562 (B. N., Nouv. acq. franc. 6638, fol. 166 v". — Febnakdez Ddro, Armada espahola, t. II, p. 464).

(3) Thomas Perrenot de Granvelle, ambassadeur d'Espagne, au cardinal de Lorraine. Paris, 28 octobre 1560 (Arch. mun. de Reims, Collection Tarbé, carton IX, pièce 113. — B. N., Nouv acq. franc. 9388, fol. 209).

(4) Alvaro de Quadra à Philippe II. Londres, 19 juin 1563 (Martin A. -H. Hume, Calendnr of letters nnd State papers relatituf to enqlisli affairs preserved principally in the archives of Simancas. Elizabeth, t. I (1558-1567), p. 335).

dans les deux roberges royales commandées par Jean Ribault et René de Laudonnière. Et ces marins, qui avaient jadis donné des preuves de leur l^ravoure à la tète de la Fleur de Lis (1) et du Chien, trouvèrent l'occasion d'un succès nouveau pour eux, en s'improvisant historiographes fort alertes (:2). Ils avaient pour guides le sergent-interprète La Caille (3) et Nicolas Barré, l'ancien compagnon de Villegagnon dans la France Antarctique.

Partis du Havre le 18 février 1562, ils coururent la bordée de l'est-nord-est, en dehors des routes espagnoles; au bout de deux mois, ils avaient en vue la terre baptisée par Verrazzano Franciscane ou Nouvelle-France. C'est là qu'ils plantèrent, par les 30" de latitude, non loin du Cap François, une colonne de pierre au blason fleurdelisé. Vite apprivoisés, les sauvages apportèrent des poissons et du

(1) Ilibaull commandait la Fleur de lis en 1558, lors de la reprise de Calais (cf. t. m, p. 558).

(2) Nous n'avons plus l'ouvrage de Jean Rib.vuï, paru à Londres en 1563, Hisloire de iexpédition française en Floride. Mais une traduction anglaise parut la même année sous le titre : The ivhole and true discovery of terra Florida, and uowe newly set forthe in enqlishe tlie XXX inay of 1 563 . London, 1563, in-16. Elle fut rééditée par Richard Hackluyt, dans A notable historié, containing foitre voyages made by certaine Frenche captaynes unto Florida. London, 1587, in-4"; et dans Diverse voyages touchaing the discoverie of America and the islands adjacent. London, 1582, in-4'', réédités eux-mêmes pour l'Hakluyt Society par John Winter Jones. London, 1850, in-8°, p. 91. — Histoire notable de la Floride située es Indes Occidentales, contenant les trois voyaqes faits en icelle par certains capitaines et pilotes français, descrits par le capitaine Laudonnière (jrta'j' « commandé l'espace d'un an trois moys. Paris, 1586, in-8", édit. Basonier; rééditée par Pierre Jannet. Paris, 1853, in-12. Hackluyt en a reproduit une traduction anglaise dans The principal Navigations (1600), t. III.

(3) Qu'on ne s'étonne point de voir dans 1 e.xpédition un Français familier avec la langue des indigènes. JNous n'avions point cessé, depuis Verrazzano, de fréquenter les parages de la Floride, témoin l'expédition de Mesmyn aux Bcrmudes (t. III, p. 584), et celle de Cause, » vaillant capitaine pilote, natif d'une petite ville de Xaintonge, une lieue de la maison de Madion " : passé Mispaniola, en allant vers la Floride, «vous apparoist la terre de Cause, » écrivait Thevet en relatant un voyage de l'année 1555 (ïriEVET, Deux voyages aux Indes Australes , B. N., Franc. 15454» fol. 137).

mil, les caciques des aigrettes, en échange de bracelets d'étain. Le paysage était féerique. Après la rivière de Mai, découverte le premier jour de ce mois printanier, on ne compta pas moins de huit autres rivières en soixante lieues de côtes, la Seine, la Somme, la Loire, la Charente, la Garonne, la Gironde, la Belle et la Grande, pour arriver enfin à l'embouchure d'un beau fleuve, capable de recevoir les plus belles flottes du monde, un vrai port Royal.

Au chant des psaumes de David, nos huguenots prirent pied sur les rives du fleuve qu'ils baptisèrent le Jourdain. « Et cheminans à travers les ramées, ils ne voioient autre chose que poules d'Inde s'envoler par les forêts » de cèdres et de lentisques, « de si suave odeur que cela seul rendoit le lieu désirable. " Non loin de l'embouchure, un bras de rivière, si pittoresque qu'il rappelait et qu'on le nomma Chenonceaux, séparait deux îlots faciles à défendre, Lil)ournc et Charlesfort. Il s'agit là sans doute des îles qu'on voit à l'entrée de TEdisto, dans la Caroline méridionale.

Dans l'une, à Charlesfort, une petite forteresse s'éleva sur les plans des capitaines Laudonnière et Salle. Des remparts de seize toises de long sur treize de large suffisaient à protéger les vingt-huit hommes qui avaient librement consenti à rester au Nouveau-Monde « pour le soulagement de la république françoise » . Après une mâle allocution où il leur dit d'obéir en soldats au capitaine Albert de la Pierria en attendant son retour, Ribault quitta Charlesfort et continua vers le nord ses explorations. En six semaines, on avait fait plus de découvertes que les Espagnols en soixante-dix ans. Il fallait en tirer parti, et, les vivres touchant à leur fin, gagner l'Europe pour quérir de nouveaux colons. Le 20 juillet, sans encombre, l'expédition était de retour à Dieppe.

Tombant en pleine guerre civile, Jean liihault. i>e pou-

lY. 4,

vait plus attendre le moindre appui de l'amiral, passé dans le camp des insurgés. Et lorsque Dieppe fit sa soumission au roi le 30 octobre 1562, il préféra s'expatrier une seconde fois, (1) plutôt que de renier son chef et ses sympathies à la cause protestante. Mais en publiant à Londres la relation de son voyage (2), il appelait l'attention des Anglais sur la Floride. La reine Elisabeth lui promit trois cents ducats et, au retour, un logis s'il voulait faire remise de Charlesfort à un aventurier, Thomas Stukeley, qualifié de comte, duc, archiduc ou vice-roi d'Irlande (3). L'offre était tentante ; et Ribault allait quitter la Tamise à la tête de cinq vaisseaux et de trois cents hommes, lorsque, pris de remords et honteux de prêter les mains à l'œuvre de spoliation déjà commencée sur nos côtes, il tenta de s'évader. Repris à Gravesend en juin 1563, Ribault fut mis aux fers en compagnie de trois autres de nos pilotes et forcé d'accompagner Stukeley, sous la menace d'être pendu (4). Il dut son salut à un coup de théâtre.

L'apparition sur les côtes d'Angleterre d'un bâtiment à la dérive, de passagers épuisés de faim, ruina les projets d'Elisabeth. C'était la garnison de Charlesfort qui faisait retour en Europe. Choyée par les caciques Adusta, Hoya, Covexis et Ouadé, elle avait longtemps vécu aux dépens de la générosité indienne, qui ajoutait aux vivres de petits cadeaux, tapisseries en plumes, perles ou fin cristal de roche, et qui s'emplova même à reconstruire la forteresse

(1) B. N., Franc. 17294, fol. 231. — Sur son séjour à Londres en 1546, cf. le t. III, p. 453, n. 2.

(2) En 1563.

(3) Cf. une notice biographique sur Thomas Stukeley par le comte H. de Castriks, Sources inédites de l'histoire du Maroc. Paris, 1905, in-S", t. I, p. 406, note 2.

(4) Alvaro de Ouadra à Philippe II d'Espagne. Londres, 1'^'^ mai, 19 et 26 juin 1563 (Martin A. -H HtME, Cnlendar of letters and State papers-, relating to english affairs,preserved principally in the archives of Simancas: Élizabeth, t. I, p. 322, 335, 337, 339).

détruite par le feu. " Le malheur voulut que ceux qui n'avoient pu estre domtéz par les eaux, ny par le feu, le fussent par eux-mêmes (1). » Par sa rigueur, par la condamnation à mort d'un tambour aux gardes françaises qu'il pendit de sa main, par la dégradation d'un autre soldat, le capitaine Albert provoqua une révolte et périt massacré. Puis ne voyant rien venir de France, les mutins s'embarquèrent à bord d'un grossier bâtiment fabriqué avec l'aide des Indiens; et déployant leurs chemises en guise de vodes sur les lianes tressées qui tenaient lieu d'agrès, ils appareillèrent sous la direction de Nicolas Barré. Quand une roberge britannique non loin de la côte anglaise les rencontra, les misérables, à court de vivres, avaient dévoré l'un des leurs.

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