LE PROGRAMME NAVAL DE RAZILLY
En prenant possession de la grande maîtrise de la navigation, il avait demandé conseil à un voisin de campagne, à
de deux grands pilotes instructeurs par province, l'entretien de soixantequinze vaisseaux, l'établissement d' « Accadéniies de toutes sortes d'armes » • (J) Extrait des registres du Conseil d'État. 1627 (B. JN., Franc. 18781, fol. 2^).
(2) Le P. FouRsiF.R, Hydroçji-aphie (édit. de 1667), p. 157: .. Que le mespris que les nobles font du trafic par mer est grandement préjudiciable à un Estât. «
(3) Mémoire adressé à Ilichelieu sur le Sénat de Thégée (Affaires Etrangères 792, France 49, fol. 172, 173).
(4) Mémoires de Richelieu, dans la collection JVIichaud et Poujoulat, t. XIX, p. 437.
un marin dont vingt-trois années de labeurs avaient été « consommées à la recherche de la cognolssance des quatre partyes du monde » . J'ai nommé le chevalier Isaac de Razilly. Le mémoire qu'il remit au grand maître le 26 novembre 1626, — en s'excusant u de ne pouvoir escrire ung discours pollv, pour n'avoir estudyé, sinon dans les mœurs et coutumes des vivans, — ce grossier discours de matelot» est une des plus belles études philosophiques que je connaisse sur la marine française (1). Une des plus solides défenses aussi! Car il y avait, — et il y a encore, — des » personnes de quallité, mesmes du Conseil, » pour soutenir « que la navigation n'estoyt poinct nécessayre à la France, que les habitants d'ycelle avoyent toutes choses pour vyvre et s'habiller, sans rien emprunter des voysins, partant, que c'estoyt pure erreur de naviguer. Vielles chymères! "
« Quiconque est maistre de la mer, a ung grand pouvoyr sur la terre. » Voyez le roi d'Espagne : « Depuys qu'il a armé par mer, il a tant conquys de royaulmes que jamais le soleil ne couche dans ses terres. i> De petits Etats comme Malte se font redouter par tout le Levant ; Alger et Tunis ont pris aux Chrétiens soixante millions ; en huit ans, les corsaires du Maroc, de Salé et de Tétouan ont fait six mille captifs, la plupart français. Les lys sont partout bafoués.
« J'ay le cœur tout serré, quand je viens à considérer les discours que font tous les jours les estrangers quand ils pairlent de la France. Et me disoyent : Quelle puissance a vostre roy, veu qu'en touttes ses forces, il n'a peu vayncre ung gentilhomme de ses subjects sans l'assistance d'Angleterre, de Hollande et de Malte : à plus forte rayson, s'il avoyt guerre contre le roy d'Angleterre! »
Et pourtant, que nous manque-t-il pour avoir une marine
(1) Mémoire du chevalier de Razilly au cardinal de Richelieu. Pontoise, 26 novembre 1626 (Bibi. Sainte-Geneviève, manuscrit Lf36, publié par L. Descuamps, dans la Revue de géo(jraphie (1884), p. 374-383 et 453-464).
RICHELIEU GRAND MAÎTRE DE LA ^AVIGAT10^ i'M
de premier ordre? Nous avons des ports à profusion, des forêts dans le voisinage de la mer et telles qu'on pourrait bâtir plus de navires qu'il n'y en a dans toute l'Europe; pour fret, du blé et du vin, dont l'étranger est tributaire ; pour marins, des gens d'une bravoure et d'une endurance sans égale : tels, ces marins du commandeur de La Porte et du cbevalier de Beauregard qui, rationnés à vingt-deux fèves par jour, le ventre creux, livraient des combats admirables, ou ces matelots ponantais réduits, durant leurs voyages au long cours, à « manger jusques à leurs soulliers. Je me suys trouvé plusieurs fois en ses extrémitéz là, ajoute Razilly; et tous mes solsdats suportoyent cette fatigue patyemment avecq de fortes résolutions « .
Mais en France, qui encourage ces braves? La noblesse, si prompte à relever des blessures d'amour-propre, ne croit pas qu'il y va de sa réputation de fonder des colonies : nous faisons construire nos vaisseaux en Hollande; plus de deux cent mille marins servent à l'étranger pour n'être point taxés chez eux de « fols et hipocondriacques. Ce quy a empesché que les personnes de quallité ne se soyentmis sur la mer, ça esté que ceux quy ont gouverné l'Estat cy devant, se sont moqués de la navigation » . Au lieu d'encourager les bons serviteurs du roi, " je prendray la hardiesse de dire que Ton c'est gouverné envers les hal)ittants de ce royaulme comme les sauvages du Canada font envers Dieu : ils ne le craignent et ne le servent, parce qu'il ne leur fera poinct de mal; ayns, au contraire, servent le diable d'aultant qu'il est mauvays » .
K II est doncq besoing que le Roy dyse publicquement chascun jour que ses favoris seront ceulx quy feront fayre des navyres et quy auront le courage d'enlreprandre des voyages de long cours, et non tous les vicieux et importuns quy suyvent la cour. » Qu'il permette aux nobles de trafiquer sur mer sans déroger; qu'il anoblisse les armateurs et
donne à tous ses sujets l'exemple, en devenant le premier armateur de France.
De la Compagnie royale de navigation, le roi fournira le premier vaisseau, de 1000 tonnes et cinquante pièces de canon, auquel il imposera son nom. La reine mère, le frère du roi, le cardinal de Richelieu, les princes du sang, les ducs, les maréchaux feront de même à proportion de leurs ressources ; ce sera tout profit pour chacun. Baptisés du nom de l'armateur et commandés par ses créatures, ces vaisseaux porteront aux extrémités du monde la renommée de la noblesse française, en lui constituant par surcroit une source de revenus. Le grand maître de la navigation, au nom du roi, ira à l'Hôtel de ville; il n'aura point de peine à obtenir dans l'intérêt public la construction d'un vaisseau de 800 tonneaux et de quarante pièces de canon, qui s'appellera le Paris. L'exemple sera suivi par toutes les vdles capitales du royaume; il n'y aura pas jusqu'aux présidiaux qui ne bâtiront des pataches. Au clergé, incomberont les frais de l'évangélisation, le transport des indigents dans les colonies futures et le soin d'habiller les sauvages, « bien que la charitté dans l'Eglise soit bien reffroidie» . Avec cette impulsion puissante donnée à la navigation, Razilly se portait fort de rendre, en dix ans, que dis-je ! en six ans, " le rov maistre de la mer et redoutable par tout l'unyvers. Comment doncq faire? Tenyr à Marseille et Toulon vingt-cinq gallères capables de empescher la communiquation de l'Espagne et de l'Itallye. Pour les embarquements des vaisseaux ronds, je ne les trouve auculnement nécessaires, d'aultant qu'ils ne peuvent empescher les gallères d'aller où elles voudront secouryr des places. Un grand navyre est mal aisé à tourner et pesant à faire ses bordées et ne porte ordinayrement que deux pièces de canon en pouppe. » Partant, en temps de calme, un vaisseau de 800 tonnes pourra être battu par un petit bâtiment armé en chasse de pièces de fort calibre.
Pour le Ponant, construisez sans tarder de nombreux vaisseaux de 2 à 300 tonneaux ayant neuf pieds de tirant d'eau, et non davantage, parce que nos ports ne sont pas assez profonds pour en recevoir de plus grands ; armez-les de seize pièces de vingt-quatre, dont quatre à l'avant. Des pataches de même modèle, avec huit pièces de dix-huit, une paire tnant en chasse, seront munies d'avirons, afin d'évoluer en temps de calme. Des navires mobiles et de gros canons, telle est » la quint'essance de la mer. » Cent vingt hommes pour les premiers, moitié moins pour les pataches suffiront comme équipage; l'un dans l'autre, les bâtiments ne reviendront pas à plus de douze mille livres pièce.
Une vingtaine de ces vaisseaux et dix pataches, répartis en trois « escouades, » Normandie, Bretagne et Guyenne, et une réglementation sévère protégeront les marchands français, malheureux « poissons voUans, » qui n'échappent aux oiseaux de proie étrangers que pour être pillés et mangés par les officiers » chiquaneurs " de Tamirauté. Et comme un fonds de quinze cent mille livres, formé par tiers à Rouen, Rennes et Bordeaux, sera affecté à leur entretien, la garde des côtes sera normalement assurée.
Des fonderies de canons seront établies à Brest et au Havre, où les canons inutiles seront refondus afin d'unifier les calibres. Dans tous les ports de guerre, il y aura des écoles de canonnage, car on ne saurait trouver aujourd'hui en France vingt bons canonniers. Ainsi, sera constituée une puissante flotte de guerre.
Son premier emploi sera de châtier les pirates de Salé; il suffira de six vaisseaux pour bloquer leur rade, et leurs soixante navires ne pourront ni entrer, ni sortir sans être capturés. Les relations reprises avec le chérif marocain, les captifs délivrés, on installera une garnison de cent hommes avec six canons dans l'île de Mogador, non loin des
mines d'or et d'argent qui alimentent le trésor des chérifs : le troc de nos toiles et de nos draps contre la poudre d'or et les plumes d'autruche n'atteindra pas moins de cent mille écus par an. Par Mogador, on aura « un pied dans l'Afrique pour aller s'étendre plus loin ». Plus loin! c'est-à-dire en Sénégambie, où les Dieppois ont depuis longtemps un important trafic.
Quant aux Indes Orientales, « il ne fault s'imaginer y planter des collonyes. Les voyages sont trop longs, les Espagnols et HoUandoys trop forts ». Mais une puissante Compagnie, où entreraient les marchands marseillais, aurait à meilleur compte les denrées asiatiques, si elle les envoyait charger aux Indes par une dizaine de vaisseaux, au lieu de s'en fournir par les échelles du Levant. En Perse, elle aurait pour son trafic une liberté absolue.
Reste [Amérique. Au sud du Canada, les Anglais se sont établis par les 3G" de latitude nord. » Il fauldroyt les borner le plus proche qu'on pouroyct, » puis organiser la colonisation de la Nouvelle-France, sans tabler sur les marchands, impropres à dresser des colonies, parce qu'ils sont uniquement préoccupés du profit présent et indifférents à ce qui arrivera dans l'avenir. Une Compagnie fera de grandes choses pourvu qu'elle n'ait qu'une tète, un directeur. Il devrait y avoir aujourd'hui quatre mille colons au Canada, au lieu des vingt-cinq qui y résident (1).
Mais rien ne vaut l'Eldorado, dans l'Amérique du sud, qui va du quatrième degré au nord de la ligne jusqu'au Pacifique. Toutes les richesses de la terre s'y rencontrent, a mynes d'or et d'argent, esmerauldes, canes de succre, baulme, taintures, senteurs, roucou, poyvre rouge, tabac; les arbres y sont toujours verts; les ananas et melons s'y cueillent en toute sayson; forests et prayryes sont esmaillées de mille
(i,) Il V tn avait en réalité «ne soixantaine, dont trois femmes et huit enfants (Champlai>", 2' part., liv. II, in fine).
sortes de fleurs. " Quant aux indigènes, ils ont une telle haine des Espagnols, que c'est le seul obstacle à leur conversion : « Ils ne veullent qu'après leur mort, leurs âmes ayllent où sont celles des Portugays-Espagnols, » parce qu'ils pourraient être encore persécutés par eux dans l'autre monde. Avec pareil état d'esprit, quinze cents hommes nous rendraient maîtres de l'Eldorado, depuis le ileuve des Amazones jusqu'à la rivière " d'Areure » .
8i nous n'avons point gardé nos précédentes colonies, si nous avons été chassés de Rio-de-Janeiro, de la Floride et du Maranhào, c'est que nulle part, nous ne pouvions mettre en ligne trois cents hommes de guerre : encore, ce qui nous a perdus, ce sont bien plutôt nos dissensions, la diversité des croyances, la multiplicité des chefs, le manque d'argent. " Or, de la façon que je projecte l'establissement dans ladicte terre d'Eldorado, c'est jouer à boulle veue. L'extrême passion que j'ay de voyr bientost réussyr ceste affayre me transporte hors de moy, les jours m'estans des années jusques à l'heure que j'auroy i'honneur d'estre commandé de Vostre Grandeur pour servyr de soldat dans ce généreux dessing. »
Razilly n'alla pas à l'Eldorado. De son programme, c'était le point qui lui tenait le plus à cœur; ce fut le seul qui ne reçut point de sanction (Ij. Mais quelle belle compensation lui était réservée! Toutes ses propositions étaient tour à tour adoptées : la Compagnie de la Nouvelle-France s'organisait suivant ses vues; on délaissait les Indes Orientales pour reprendre notre séculaire politique africaine. Stimulés par ses critiques, le roi, la reine, donnaient le branle à la réorganisation de la marine en équipant chacun un vais-
(1) « Pour I entreprise que vous me proposez, nous en parlerons particulièrement ensemble, ne voulans pas légèrement donner conseil au Roy de hasarder ses vaisseaux. « Richelieu à Razilly, 10 décembre 1626 {^Lettres... de Richelieu, t. II, p. 004.)
seau de lifjne ; les Dragons de la Manche et les Hirondelles légères (1), qu'on mettait en chantier, réalisaient ses plans. Bref, son mémoire était la préface de l'œuvre dont Richelieu allait écrire les chapitres. On en présentait ainsi le sommaire à l'assemblée des notables :
1° « l'armement que le roy se propose de faire pour se rendre maistre de ses mers;
2° l'esgalement des impositions (douanes) à celles des princes estrangers;
3° l'establissementd'une Compagnie pour le trafic, comme celle de Hollande » (2).