IV
Cette opposition faisait le jeu d'une société exotique, la Compagnie de la Nacelle de Saint-Pierre fleurdelisée. Le Hollandais Nicolas de Witte-Scapencas et le Brabançon Francisco Billoty parlaient aussi de créer un port franc, voire deux, l'un sur l'Océan, l'autre sur la Méditerranée, et d'arracher « à la gueuserie et à l'oisiveté » les mendiants valides, en les déportant aux colonies. Mais c'était à quatre cents familles des Pays-Bas qu'ils comptaient faire appel pour organiser de toutes pièces les ports francs, avec des ateliers de tous genres, des manufactures de draps, soieries, dentelles, des fabriques de tourbe de houille à la mode de Hollande et de porcelaine à la façon des Indes. Douze vaisseaux, dès l'abord, eussent promené à travers le monde, du Canada à la Moscovie, les armes parlantes de la Compagnie, la Nacelle de Saint-Pierre arborée comme dra peau.
Drapeau symbolique, car la Nacelle de Saint-Pierre ne devait transporter outre-mer que des ouailles du pape (1) ; et une clause secrète plaçait l'entreprise de colonisation sous les auspices du tout-puissant Père de Bérulle, fondateur de l'Oratoire (2). Quant aux colons, ce seraient les captifs rachetés par la Compagnie en pays barbaresques; ils s'engageraient à résider six ou dix ans avec leurs familles dans tel
fol. 349) : « Récit véritable de ce qui s'est passé pour l'édit de Morbihan, lequel Monseigneur est humblement supplié de suprimer, après l'avoir veu n . — Dcgast-Maxifeux, p. 89.
(1) Limours, 19 mai 1626 (B. N., Franc. 18781, fol. 214; Dupuy 318, fol. 123, 137. — Hibl. Mazaiine, ms. 142. — Affaires Étrangères 782. France 39, fol. 264. — Bibl. de Carpentras, ms. 1775, fol. 180. — Mémoires de Mathieu Mole, édit. Aimé Ghampollion-Figeac pour la société de l'histoire de France. Paris, 1855, in-S», t. I, p. 423. — Pigeonneau, t. II, p. 428).
(2) « Articles segrets et particulliers que le sieur grand maitre, surintendant général du commerce, a promis faire agréer et ratifiiez à Sa Majesté en faveur de la Compagnie appellée de la Nacelle de Saint-Pierre tleurdelizée » (Affaires Étrangères 792, France 49, fol. 46 : extraits dans Lellres et papiers d'État du cardinal de Richelieu, édit. Avenel, t. VIII, p. 195).
pays qui leur serait désigné, voire à placer les deux cinquièmes de leurs biens dans l'avoir social pour une période minima de dix ans (1). Du Havre et du territoire voisin, la Compagnie de la Nacelle obtiendrait remise pour en faire un port franc (:2j . Mais Richelieu ne comptait nullement céder Le Havre : a C'est une place pacifique, disait-il, convenable à mon humeur, à ma profession et à ma santé (3). v Comme son programme embrassait aussi la Méditerranée, la Compagnie lia partie avec l'auteur d'un plan de pénétration française en Afrique. Moyennant une participation d'un tiers dans les bénéfices, le Marseillais Biaise Reimond Mcrigon, qualifié intendant des pêcheries de corail en pays barbaresques, aurait charge de créer en Provence le second port franc (-4) .
Entre le golfe de Giens et la rade d'Hyères, la presqu'île de Giens, qu'un étang coupe à la gorge, est une place-forte créée par la nature. Plus d'un étranger en avait, upar fortune, découvert l'admirable assiette » . Le prince Jean de Médicis, le même qui proposait d'armer quatre galères garde-côtes avec l'argent des tripots, avait songé à l'occuper. Et un ingénieur des Pays-Bas, Hieronymo de Comans, après avoir examiné en 1606 les moyens d'améliorer le port de Marseille (5), projeta de bâtir dans la péninsule de Giens une
(1) 11 Ample déclaration des affaires secrètes cy devant proposées en termes généraulx par Nicolas dk Guittp;, dit ScAPK>r,AS, natif d'Alcmar en Hollande, à Mgr illustrissime et révérëndissime cardinal de Richelieu » . 29 décembre 1626 (Bibl. de Carpentras, ms. 1775, fol. 192. — Affaires Étrangères 797, France 55, fol. 42).
(2) i< Advis [de \Vitte-Scapenc,\s] touchant la réparation et raccomodation de la rivière, portz et quays soit de Havre, Harfleur qu'autres » . 29 décembre (Bibl. de Carpentras, ms. 1775, fol. 198 v").
(3) Richelieu à Guron. 23 avril 1627 (B. N., Nouv. acq. franc. 5131, fol. 97).
(4) Supplique de Mérigoa au parlement d'Aix. 27 mai 1627 (Bibl. de Carpentras, ms. 1775, fol. 206-209).
(5) 1' Invention pour rendre le nettoyement du port de Marseille fort aysc 11 , avec plan de deux canaux à creuser, l'un pour al)riter les navires
très belle ville, qui ne le céderait à nulle autre comme site et salubrité. Il se rencontrait dans ce dessein avec un sieur de Boyer et avec les habitants d'Hyères, qui se déclaraient tout prêts à s'établir dans la cité future Par là, les pirates, habitués à se loger dans les îles voisines, seraient chassés de leur repaire (l). L'idée plut à Henri IV; des ingénieurs hollandais partirent en 1009 pour la Provence, un fonds de 800 000 livres leur fut affecté (2), et le fort de Tile Ribaudas ou Roubaud commanda les approches de la nouvelle ville. Mais l'entreprise resta à l'état d'ébauche.
Mérigon comptait y donner suite pour le compte de la Compagnie de la Nacelle : et, afin de travailler en paix, sans craindre d'être emprisonné pour dettes, il demanda un moratorium à ses créanciers (3). Or, de divers côtés, on signalait au cardinal de Richelieu l'intérêt stratégique des îles d'Hyères (4-). «Je laisserois au roy d'Espagne le soing de garder l'isle de Malte, écrivait un marin qui avait sillonné en tous sens la Méditerranée; et ferois construyre une belle, grande et forte ville dans les isles d'Ières; et obligerois tous les François qui sont dans l'Ordre de Malte d'y faire leur demeure. » Ce serait le port d'attache de quarante galères, que les commandeurs de l'Ordre auraient obligation de tenir en toutes saisons armées, "à peine de privation d'habit et de chastiment exemplaire » (5).
marchands, l'autre les vaisseaux de guerre. 1606 (B. N., Dupuy 154, fol. 107).
(1) Mémoire à Henri IV » pour la ville nouvelle d'Ières » (H. N., Dupuy 154, fol. 103).
(2) Rapport de Scguiran. Avril 1633 (Bibl. de Carpentras, n,s. 1775, fol. 108-80 intervertis).
(3) Supplique de Blaise-Reimond Mérigon au parlement de Provence. 27 mai 1627 (Ibidem, fol. 207).
(4) « Advis que le sieur de La Borde donne au Roy et à Monseigneur le cardinal duc de Richelieu touchant la peuplade des Islcs d'ilières ou isles dOr .. (B. N., Franc. 17329, fol. 486).
(5) « Raysons qui doyvent obliger le Roy à se rendre puissant sur la mer Méditerranée» (Affaires Etrangères 1700, Provence, fol. 325).
RICHELIEU aiîAND MAITRE \)Ë LA NAVIGATION 501
Ce projet ne cadrait nullement avec le plan des armateurs hollandais, qui prétendaient nous tenir à leur merci comme pourvoyeurs de notre marine de guerre (l). Si leur programme avait une belle ampleur, « nous associer quatre cens familles, en leur donnant le droict de bourgeoisie, rendre nobles des estrangers incongnuz, peult estre bannis de leur pais, establir enfin inie petite république dans ung royaulme (2) », constituaient un danger trop évident pour que le Parlement pût y souscrire (3).
En remplaçant simplement l'un des associés par un marchand de Rennes (4), en substituant sur son pavillon l'efligie du Paraclet à l'image de Saint-Pierre, Witte-Scapencas tenta de donner le change. Mais sa Compagnie du Saint- Esprit, créée sur le papier le 10 juin 1627 (5), n'eut pas plus de succès que la congrégation du Saint-Esprit qu'on projetait de fonder à l'île de Batz, avec un hôpital, pour prêter assistance aux navires au long cours (6).
Erançois Du Noyer prit avantage de ces échecs répétés pour rentrer en scène et proposer la fusion en une seule société de la Chambre de commerce avec les Compagnies des Indes Orientales et des Voyages au long cours. Le roi en serait le chef, Paris le siège, Saint-Martin-de-Ré la léle de ligne. Pour constituer une flotte de cinquante navires marchands et cinquante croiseurs, la Compagnie emprunterait en « vade pour prix d'argent» les vaisseaux du roi, de la
(1) Lopez à Richelieu. 20 décembre 1627 (V,. N., Franc. 15583, fbî. 153).
(2) Il Discours sur la vériflication du contract concernant le commerce et traficq général sur la mer, que l'on veult establir en France » , par M. BouGuiER. 1627 (B. N., Franc. 4826, fol. 24).
(3) L'affaire donna lieu à de longs débats au Parlement, du 15 au 17 septembre 1627 [Ibidem, fol. 27).
(4) Pierre Terrier de La Haye.
(5) B. N., Franc. 4870, fol. 80; Cinq-Cents Colbert 203, fol. 232.
(6) Quintin à Richelieu. 3 avril 1627 (Affaires Étrangères 785, France 42, fol. 119).
reine, du surintendant, les canons des villes et des seigneurs (1). Appuyé parla Chambre de commerce, Du Noyer obtint, le -i mars I62H, de faire dresser ses propositions en forme d'édit. Mais en vain multiplia-t-il ses démarches près du cardinal et du surintendant des finances (2). On traita de chimère sa Compagnie générale de Commerce^ dont le champ d'action n'embrassait rien moins que " les Indes Orientales et Occidentales, les autres provinces de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe, sans compter les îles de la mer Océane. " Après vingt ans de démarches infructueuses, le malheureux mourait de faim (3).
Au lieu d'une Compagnie unique, des groupements d'intérêts avaient plus de chances de réussir. Par exemple, les négociants du Ponant, — Rouen, Le Havre, Dieppe, Saint- Malo, Audierne, Nantes, Sables d'Olonne, Bordeaux, Bayonne et Paris, — pourraient s'associer pour expédier annuellement en Amérique vingt-quatre vaisseaux. Les commerçants en soieries et épices de Paris, Tours, Lyon, Marseille assureraient avec seize navires le trafic du Levant. Chaque société, administrée par les plus habiles de ses membres, aurait un siège spécial, Paris ou Rouen, Lyon ou Marseille (4). La Compagnie royale du Levant fut de fait dressée sur le papier : elle eût consacré vingt galères aux lignes du Levant, onze autres à la police de la mer. Toulon, avec juridiction privilégiée, eût été son port d'attache.
(Ij Propositions nouvelles de François Du Noyer o au Roy et à Nosseigneurs de son Conseil « (B. N., Dupuy 651, fol. 185).
(2) " Abrégé des offres présentées au Roy par Du Noyer Saint-Martin >). 1630 (Affaires Etrangères 797, France 55, fol. 46). — Edict du Roy pour Vestablissement de sa Compagnie royalle des voyages de long cours, Levant, Midy et Poneut, et autres effects et adménaqements en France dans sa ville de Paris. 1634, in-fol. (B. N., Franc. 18592, fol. 27).
(3) Vicomte d'Avekel, Richelieu et la monarchie absolue, t. III, p. 213.
(4) « Propositions pour rétablir en ce royaume la liberté antienne du trafic maritime, divertir les sujets et estrangers d'y entreprendre des nouveautéz » (Affaires Etrangères 792, France 49, fol. 38),
Mais de telles protestations s'élevèrent contre son monopole et aussi contre l'emploi des galères comme navires de commerce, que le projet resta lettre morte (1).
Tout autre fut le sort des Compagnies du Ponant, car il y en eut plusieurs, chacune pour un but déterminé : Saint- Christophe et les Antilles (2), la Nouvelle-France, la Guyane, le Maroc, le Sénégal, la Guinée, Madagascar et enfin le Spitzberg (3). Et c'est à leur spécialisation qu'elles durent leur succès. La Compagnie des Cent Associés limitait désormais à la Nouvelle-France, dont elle prit le nom comme raison sociale, son rayon d'action, rayon immense encore, puisqu'il s'étendait « depuis la Floride jusqu'au cercle arctique et depuis l'isle de Terre Neufve jusques au grand lac dict la Mer Douce et au delà (4). "
Le comité que Richelieu chargea «de lier une forte Compagnie, afin que la Nouvelle-France fût acquise au Roy avec toute son estendue pour une bonne fois » , comprenait les représentants des principales villes du Ponant : le maire de Calais, Gabriel de Lattaignant (5), le syndic dieppois Simon Dablon, l'échevin havrais David Du Chesne, le contrôleur des salines de Brouage Louis Houel, les Parisiens Claude de Roquemont et Jacques Castillon. Mais dans un pays où «les meilleures bourses ne se veulent bazarder en de grandes entreprises (G) " , la propagande ne suffit pas. L'invite du grand maître à subordonner « les intérestz particuliers à
(1) Proposition pour une Compagnie royale du Levant (Ibidem, fol. 177).
(2) 2 octobre 1626.
(3) Pour chacune d'elles, je renvoie au chapitre qui la concerne.
(4) Aiticles accordez par le Roy à la Compagnie de la Nouvelle-France . Impr. s. 1. n. d. (B. N., Franc. 18593, fol. 353). — Articles et conventions de société et Compagnie faicte entre nous soabsignez, en siiitte et pour l'exécution des articles accordés par Monseigneur le cardinal de Richelieu. Impr. s. 1. ni d. (Ibidem, fol. 358 v").
(5) Lattaignant venait d'organiser le transport, sur 120 navires, de la cavalerie de Mansfeld (Affaires Étrangères 781, France 38, fol. 151).
(6) Le P. FouRNiEii, Hydrographie, édit. de 1667, p. 157.
l'intérest général de l'Estat (1) » n'eiit pas été entendue, s'il n'y avait ajouté une véritable pression administrative. Il lève des actionnaires comme on lève des troupes. Dans la Compagnie de Saint-Christophe qu'il vient de créer, on ne compte que des subordonnés du grand maître de la navigation et de son collègue au conseil de marine, le surintendant d'Effiat (2). Et parmi les Cent associés de la Compagnie de la Nouvelle-France (3), entin constituée le 7 mai [G"27, les capitaines de vaisseau Champlain, Daniel, Razilly, les secrétaires du roi x\lix, Bonneau, Aubert, le capitaine de port Berruver, le trésorier Kobineau... voisinent avec les gros marchands de Paris, Rouen et Bordeaux (4), que l'appât des lettres de noblesse a hypnotisés (5). Les Bretons seuls se sont tenus à l'écart.
Les Razilly soutiennent énergiquenient, de leur argent et de leur personne, le grand maître. On jugera de leur action parce seul fait que nombre de fondateurs de colonies furent leurs voisins de campagne : de même que les créateurs de la France Equinoxiale, les premiers gouverneurs de la Guadeloupe, de l'Acadie, de la Nouvelle-France, Liénard de Lolive, Menou d'x\ulnay, Denys, Iluaul de Montmagny, étaient de Touraine.
(1) Inspection de jNicolas Langlois, lieutenant de Richelieu, le long des côtes normandes. 22 n)ars-22 mai 1627 (B. N., Franc. 18596, fol. 1).
(2) Voyez leurs noms au chapitre : Antilles françaises.
(3) Noms, surnoms et qualitéz des associez de la Compagnie de la Nouvelle-France. Impr. s. 1. ni d. (B. N., Franc. 18593, fol. 343). Liste de ces associés au 17 mai 1629 (Collection de manuscrits relatifs à la Nouvelle-France. Québec, 1863, in-4°, t. I, p. 80).
(4) Les directeurs nommés en 1627 et renouvelables par moitié tous les deux ans étaient, en dehors des trois secrétaires du roi, du trésorier llobineau, de Lattaignant et de Houel, trois marchands de Paris, Quantin de Richebourg, Raoul Luillier, Barthélémy Quantin, deux autres de Rouen. Jean Rosée et Simon Le Maislre, un de Bordeaux, Jean Tuffet (Archives du Canada).
(5) Aux archives du Calvados, série C, bureau des finances, on trouve, à la date du 7 octobre 1678, une liste de douze anoblis de la C'^' de la Noitvelle-France (1628).
Quant aux colons, où les prendre? u Les Basques étaient pêcheurs plutôt que commerçants ; les Bordelais plus commerçants que marins; les Kochelais, qui étaient l'un et Tautre, étaient exclus par leur religion des établissements d'outre-mer; la Bretagne avait des corsaires intrépides et d'admirables matelots, mais trop attachés au sol de leur patrie pour le quitter sans retour; nulle part, le commerce n'était plus riche qu'en Normandie et la petite noblesse plus pauvre. » G est là que le cardinal trouva pour fonder ses Frances Nouvelles des capitaux et des cadets (l), après que se furent dissipés les derniers orages de nos guerres civiles.
(1) G. Haxotaux, l'Énergie française, p. 249.
Un grand homme d'État « ne travaille pas moins pour l'avenir que pour le présent. « " Replâtrer » la situation politique par des traités ou des concessions éphémères n'est point digne de lui : il veut « pousser les affaires jusques au hout. " Richelieu voulait en finir avec les protestants. » Le lieu d où l'on pouvoit tirer le plus de secours pour le siège de La Rochelle », c'était Brouage. Richelieu l'obtint de Saint-Luc « et en prist le commandement » au nom de la reine mère. Et n'ayant pu neutraliser les Anglais par le mariage d'Henriette de France avec Charles I", il résolut de prévenir toute intervention de leur part, en portant la guerre chez eux.
Le traité du 20 mars 1027 avec l'Espagne prévoyait une attaque combinée des deux flottes contre l'Angleterre; « les endroits où les Franco-Espagnols descendroient furent marqués, leur nombre arresté et au cas qu'ils fussent attaqués, les secours qu'ils se devroient mutuellement (1). » Mais les Anglais furent prêts avant les confédérés.
En février 16*27, une flotte s'armait à Plymouth. On lui prétait de suiistres desseins sur un de nos ports du Ponant,
(1) Mémoires de Messire François Duval, marquis DE Foxtenay-Ma- HEC1L, dans la Collection de Mémoires Michaud et Poujoulat, S*" série, t. V, p. 185.
mais lequel? A Bordeaux, les trois vaisseaux de Mantin avaient ordre de faire front et, au besoin, « affront » aux agresseurs (Ij : Oléron, que le gouverneur de Marans avait précipitamment gagné avec deux galiotes (2), fut occupé par six cents hommes et mis en état de défense par Claude de Launay-Razilly (3j : à Brouage surtout, les marins britanniques pouvaient facilement de leur beaupré grimper sur les remparts. Au nom de Dieu, remédiez à ce défaut des fortifications, gémissait Richelieu : quant à l'argent, « vous n'en manquerez pas, le deussé-je emprunter en cent bourses pour le service du Roy, qui m'est plus cher que la vie (4). ))
Avant que rien fût paré, deux édits britanniques, coup sur coup, les 28 avril et 12 mai 1627, déclanchèrent la guerre : tout commerce avec la France était prohibé, tout vaisseau français confisqué dans les eaux britanniques. Que dis-je ! Dans un raid audacieux, quatre vaisseaux anglais sous pavillon fleurdelisé surprenaient toute une flottille en rade des Blancs-Sablons (5) : de soixante-dix bâtiments, dix-sept seulement parvinrent à gagner Le Gonquet (6). Dès lors, Mantin (7), porteur d'un pli cacheté à n'ouvrirqu'àl'O.-S.-O. d'Ouessant, eut ordre de protéger le retour des terreneuviers, de concert avec Richardière qui montait de Brouage
(Ij Louis XIII à Mantin. J2 février 1627 (Affaires Étrangères 785, France 42, fol. 109). Le 23 février, Louis XIII lui donne l'ordre de rallier le commandeur d'Oisemont et les vaisseaux du Port-Louis {Ibidem, fol. 110).
(2) Richelieu à Guron, gouverneur de Marans. 17 février (^Lettres et papiers d'Etat... de Richelieu, t. II, p. 377).
(3) Richelieu à Launay-Razilly, au port d'Oléron. 26 mai [Ibidem, t. II, p. 463, 396).
(4) Richelieu à Guron. 28 mars et 18 avril [Ibidem, t. II, p. 424, 432).
(5) Le 26 avril et capturaient 70 bateaux sur 140 (Hécourt à Richelieu. Brest, 27 avril : Affaires Étrangères 785, France 42, fol. 155).
(6) Mémoires du comte de Souvigny, édit. de CoNTENSOis, t. I, p. 157.
(7) Avec son vaisseau et ceux de Miraumont, Poincy et Rigault (Richelieu à Mantin. 30 juin et 1" juillet : Lettres et papiers d'État... de Richelieu, t. II, p. 490).
508 HISTOIUE DE LA MAIUNE FRANÇAISE
vers Grolx pour lui donner la main (1). Soit isolés, soit en fjroupe sous la direction du premier qui avait a la barbe et l'expérience par-dessus Tautre n , Isaac de Razilly et Cangé devaient voltiger sur les Hancs de l'ennemi 'çl). Cet ennemi était formidable. I^a Hotte anglaise, massée à Stokcs bay le '27 juin 1627, prenait la mer en cinq escadres (3;, cent bâtiments, aux ordres des amiraux lUickingliam, Lindsey et Harvey i i i ; avec ses marins, avec les troupes de dél)arqucmcnt de John Burgh, treize mille deux cent quatre-vingtdeux hommes en tout, George Villlers, duc de Buckingham, pensaitregagner en France le prestige que venait d'ébranler sa malheureuse campagne de Cadix. Escomptant un soulèvement que Soubise proclamaitimminent, tablantsur l'appui de deux mille matelots de Mornac et d'Arvert 5;, sur la facile conquête de lié, puis de Bordeaux (6), il j)ariit le 20 juillet devant l'île de Ré (7).
Après l'échange de quelques canonnades avec le fort de La Prée, il débarqua ses troupes à la pointe de Sablanceau. Le gouverneur de l'ile, Jean de Saint-Bonnet de Toiras, n'avait point les huit brûlots que Richelieu lui avait mandé de tenir prêts (8j ; en fait de troupes, il n'avait qu'un millier
(1) Et à Saujon (Affaires Étrangères 785, France 42, fol. 182, 200).
(2) Richelieu au commandeur de la l^orle. t7 juillet {Lettres et papiers d'État... de Richelieu, t. II, p. 512).
(3) De 24, 2i, 20, 20 et 12 navires, soit 97 bâtiments (H. N., Dupuy 93, fol. 199). — Expeditio in Ream insidam, authore Edouardo Domino Heriikrt barone de Guerp.uhy. Londini, 1656, in-8", p. 12.
(4) 15 vaisseaux de guerre, 50 transports, 4 prises françaises, 10 vaisseaux hollandais. Récit des opérations militaires dans l'ile de Ré (Lord Lansdowne s Works, t. II, p. 316. — Clowe.s, The royal Navy, t. II, p. 65).
(5) [Michel DE Marili.ac , Relation de la descente des Anglais en Cisle de Ré. Paris, 1628, in-8'', p. 1-19.
(6) Affaires Étrangères 787, F/«»ce 43, fol. 113.
(7) 11 Le 20, jour de S'" Marguerite, les Anglois parurent aux costes près l'islc de Ré, et le 22, ils tirent leur descente à Sablonceau en ladicte isle, sur les six heures du jour » (Registre de l'Église Sainte-Marguerite à La Rochelle, arch. de la Charente-Inférieure, E suppl. 405).
(8) 2 mai {^Lettres et papiers d'Etat., de Richelieu, t. II, p. 451).
d'hommes. Pourtant, dès qu'il y eut deux mille Anglais sur la grève, il n'hésita point à charger, malgré les bordées de la flotte qui le prenaient d'enfilade. Il enleva un drapeau et mit six cents hommes, quinze officiers hors de combat, au prix d'une perte trois fois moindre (l). Mais à peine avait-il eu le temps d'amasser quelques vivres dans la citadelle de Saint-Martin que l'investissement commençait le 21 juillet. Les bastions n'avaient pas encore de parapet; trente hommes pouvaient entrer de front par la porte; et sur ce réduit mal pourvu, mal armé (2), défendu par une poignée de braves, le léopard britannique allait user ses griffes.
A une condition pourtant : c'est que les défenseurs eussent vivres et munitions. En quelques jours, avec une activité incroyable, le cardinal de Richelieu prit toutes les dispositions pour y parer. Principal ministre (3), avec un souverain si malade qu'il fallait lui cacher la nouvelle de l'invasion, seul chargé des affaires de la marine comme grand maître de la navigation, Richelieu n'avait jamais senti davantage le poids de la responsabilité f4).
(1) Parmi les officiers tiie's du côté des Français, se trouvaient le baron de Chantai, père de Mme de Sévigné, qui fut enterré à Saint-Martin, Navailles, commissaire du roi à La Rochelle, Montaigne, neveu de l'auteur des Essais, Rastinclerc frère de Toiras, etc. (Cf. leur liste dans une lettre de La Miltière, publiée dans une Relation du siège de la Rochelle, rééditée par CiMBKR et Daxjou, Archives curieuses de ihistoire de France, 2"^ série, t. III, p. 54).
(2) Quatre bastions et quatre demi-lunes avec un fossé de deux toises de creux taillé en plein roc [Lettres... de Richelieu, t. II, p. 532).
(3) Suivant l'expression toute nouvelle des lettres patentes du 15 mars 1627 (B. N., Brienne 354, fol. 100).
4) On trouvera une liste des sourcks historiques du siège de Ré dans la Rihlioqraphie rochelaise de Léopold Délayant. La Rochelle, 1882, in-8", n"' 725-773. Nous ne citerons ici que les principales d'entre elles :
Le vray journal de tout ce qui s'est passé en l'isle de Ré depuis la descente des Anglais jus(jues à leur rembarquement. 8°. — [Charles de Valois, DUC d'Angouléme], La généralle et fidelle Relation de tout ce qui s'est pa.ssé en l'isle de Ré, envoyée par le Roy à la Royne sa mère. Paris, 1627, in-8°. — Relation du père Placide de BnÉMOND, bénédictin,., faite à Sa Majesté Il son retour de l'isle de Ré,... du passage miraculeux de vinc/t-iieuf bannies
De vagues alliances, un patriotisme faussé et détendu par nos discordes, une flotte encore en chantier, la marine dans le désarroi d'une réorganisation hâtive, l'autorité du grand maître méconnue, telles étaient les conditions dans lesquelles Richelieu lançait simultanément, le 28 juillet, un appel à l'aide de la marine espagnole (Ij, un ordre de mobilisation générale le long des côtes de Ponant, a II serait impossible de rapporter toutes les dépesches qui furent faites et tous les ordres donnez. " Les navires légers étaient partout réquisitionnés : " Au nom de Dieu, écrivait Richelieu au gouverneur d'Oléron, hasardez force matelots pour faire entrer des biscuits en Ré (2) » . Le maître de camp de Beaumont opérait du Port-Louis à Nantes (3), Beaulieu au sud de la Loire (4), l'ardent abbé de Marsillac des Sables d'Olonne
que M. le cardinal envoya a M. de Toiras en la cilddcllc de Saint-Martin de Ré, ensemble les combats de mer et de terre rendus par les Anglois pour empêcher le convoy. Paris, 1627, in-S". — La bravade faite par nos argonautes français a la teste de Boufjuinquant. Paris, 1627, in-S". — .Jacques IsjiARD, Histoire du sièqe de la citadelle de Saint-Martin de Ré, traduite du latin par Foucault (Dépôt fies fortifications, places étrangères, art. 15, .*;(■(■tion 2, cart. 10). — Récit véritable du secours entré en l'île de Ré, conduit par les seigneurs et capitaines ci-après nommés, le 8" et 9'^ du présent mois d'octobre 1627. Paris, 1627, in-S". — Relation de la défaite des Anglais dans l'île de Ré, le 8" jour de novembre, par... le maréchal de Schomberg. Bourdeaus, 1627, in-8°. — La défaite entière des Anglais et leur honteuse fuite et retraite de l'île de Ré,... ensemble le brûlement de trois vaisseaux et la prise de vingt drapeaux et quatre pièces de canon. Paris, 1627, in-8°, etc. — Hkrbert, haro dk Gherbury, Expeditio in Ream insulam. Londini, 1656, in-8°, p. 87. — Michel dk Marillac, Relation de la descente des Anglais en l'île de Ré. Paris, 1628, in-8°.
En outre, citons les pièces et relations manuscrites suivantes : Mémoires du capitaine de marine BEAri.itiu-PKRSAC sur la défense de Ré (B. N., Cinq- Cents Colbert 2, fol. 129). — Papiers d'Étal de Richelieu (Affaires Étrangères 787-788, France 43-44).
(1) Mafillac. La mission de ramener la flotte espagnole était confiée à P. Du Qhalard.
(2) Richelieu à Launay-Razillv. 31 juillet. (Lettres et papiers d'Etat... de Richelieu, t. II, p. 525).
(3) Suivant commission du 6 aoiit {Lettres et papiers d'Etat... de Richelieu, t. II, p. 547. — Mercure français, t. XIV, p 4).
(4) Beaulieu à Richelieu. Nantes, 14 août (.Vffaircs Étrangères 1503, Bretagne 88, fol. 304j.
au Chef de Baye, le commandeur de Valençay à Brouage, le lieutenant de Messignac dans la Gironde ; le commandeur de La Porte mettait vingt barques en chantier sur un modèle fourni par l'ingénieur Pompeo Targone; le commissaire de marine Sauvé allait quérir à Bayonne des pinasses basques à la vogue rapide, destinées comme les chattes vendéennes, les galiotes olonnaises, les traversiers-pécheurs de Brouage et les flouins bordelais au ravitaillement de la citadelle. Et Mantin recevait ordre d'examiner avec tous les capitaines présents au Blavet si on ne pouvait, par surprise, jeter des vivres dans la place (l).
Au surplus, les vaisseaux de ligne s'assemblaient pour un coup de force : Richelieu pensait que Mantin en aurait, au 15 août, quarante de Bordeaux, d'Olonne et du Havre. En Hollande, le commandeur Des Gouttes pressait la construction des dix vaisseaux auxquels le roi, la reine, de grands seigneurs attachaient leur nom (2); au Havre, l'évéque de Mende, Daniel Du Plessis, surveillait l'équipement des gardecotes. A Saint-Malo, le commissaire Charles Jonchée Des Tourelles mettait arrêt de prince sur les meilleurs vaisseaux malouins (3). Mais que de difficultés à surmonter partout, que d'obstacles à vaincre! Les matelots normands ne veulent point embarquer, faute d'avoir reçu leur solde pour la dernière campagne (4). Les Malouins, ameutés par Gicquelais-Picot contre cette façon détournée « d'introduire
(1) Dépêches de Richelieu. 30 juillet {Lettres et papieis d'Etat... de Richelieu, t. II, p. 522, 524).
(2) Richelieu à i'ambassadeui' Faye d'Espesses et au capitaine Custojoux 22 mars 1627 {Lettres et papiers d'Etat... de Richelieu, t. II, p. 418. — B. >'., Franc. 17023. fol. 202).
(3j Le Saint-Pol, le Henry, le Grand-Saint-Etienne, le Saint-Michel, d'une trentaine de canons, le Saint-Tignace (sic), le Croissant, le Saint- Etienne. Charles Jonchée Des Tourelles à Richelieu. Saint-Malo, 1^'' avril et 12 aoijt (Affaires Étrangères 15u3, Rietagne 88, fol. 285, 288; x\ffaires Etrangères 787, France 44, fol. 43).
(4) MAniLL.^c.
une admiraulté sur eux, » refusent leur concours, afin de rester libres « en forme de république (1) » . La ville ne veut pas prêter ses canons (2). Il faut recourir aux pièces de fonte de deux carraques portugaises naufragées (3) : car la division royale à Brest n'a ni artillerie (des pièces du calibre de cinq livres!) » ny pouldre, ny balles, ni mesches, ny mousquets : il y a un an que nous le crions " sans nous faire entendre, gémit le commandeur de Rhodes (4). Dans la Gironde, Treillebois manque à ce point de voilure qu'après avoir conduit dans la baie du Morbihan sa première division, a il eust fallu ramener les voiles à Bordeaux pour venir quérir les autres (5) " . Telle est la flotte de choc confiée à l'amiral du Levant, Charles de Guise : qu'on ne s'élonnc point si elle tarde à se masser dans la rivière d'Auray (H) derrière les batteries du fort Sainte-Marie que Pons de Lauzières de Thémines achève de construire (7).
Des flottilles de ravitaillement, le sort est encore pis Richelieu avait mandé le héros du combat de La Goulette, afin d'aviser. Voyons d'abord les positions des assiégeants, avait répondu Beaulieu-Persac. L'apathie des populations vis-à-vis du danger le stupéfia (8). A portée de mousquet,
(1) Beauvilliers, intendant de l'année navale à Richelieu. Auray, 18 novembre (Bibl. de l'Institut, Godefioy 270, fol. 153j.
(2) De Moulères à Richelieu, 20 août (Affaires Etrangères 787, France 44, fol. 80).
(3) La Sanla-Elcna à Gap Breton et le San-Baitolomeo à Cap de Buch en janvier 1627. Elles valaient huit millions (Garpentras, ms. 1827, fol. 13- 19. — Arch. de Lur-Saluces. — Cleirac, Us et coustunies de la mer (1647), p. 472).
(4) Rhodes à Richelieu. Port-Louis, 28 juillet (Affaires Étrangères 785, France 42, fol. 229).
(5) La Fosse-Bénard à Richelieu. A bord du navire de Votre Grandeur devant Bordeaux, 30 juillet {Ihiilem, fol. 236).
(6) Ibidem, fol. 15.
(7) Thémines à Richelieu. Auray, 30 septeuibre (B. N., Franc. 15583, fol. 228).
(8') «Je n'ay jamais veu personnes si peu affectionnez que sont tous ceux
despataches britanniques surveillaient nos havres, sans qu'il se trouvât, au Plomb, une batterie pour les tenir en respect, à Marans, une chaloupe pour brûler le grand croiseur en vigie. Brouage, un port de guerre! ne put fournir que des bateaux de pêche, treize traversiers, pour transporter des troupes à Ré. Des six mille hommes de renfort proposés par le commandeur de Valençay, il fallut descendre jusqu'à huit cents, puis jusqu'à deux cents, à deux compagnies du régiment du Ghastelier-Barlot. Quant aux matelots, « quasi tous huguenots, il fallut les amener à coups de baston et les garder dans les prisons de Brouage; " il fallut leur donner un chef plus connu d'eux que Beaulieu-l'ersac et que Philippe d'Estampes de risle d'Autry. Au risque de perdre Oléron, dont il était gouverneur, on adjoignit donc Claude de Launay- Razilly aux commandants du convoi, avec Cahuzac, Claude de Roquemont et autres gentilshommesde la maison du roi. Passer à tout prix, tel était le mot d'ordre (1). Beaulieu- Persac, malgré tout, ne put gagner Ré. Bloqué dans le courau de Brouage par quatorze vaisseaux de guerre, il offrit vainementde renouveler contre eux l'exploit de La Goulette. Cinq capitaines de brûlots refusèrent de marcher : menaces, promesses, rien n'y fit. Péniblement, par la mer Sauvage, après une poursuite mouvementée de jour et de nuit, la petite flottille gagna les Sables d'Olonne, rendez-vous général d'un grand convoi de secours (2).
Seize pinasses de Bayonne, Biarritz et Saint-Jean-de- Luz i3) y étaient arrivées le 27 août, après avoir échappé à
de ce pays, pour estie si pioches du mal " . Nantes, 18 août (Beaulieu à Richelieu : Affaires Etrangères 787, France 44, fol. 77j.
(1) 23 août (iMabillac, p. 98).
(2) Mémoires de Be-^ulieu-Pefs-VC, fol. 130.
(3) Conduites par les capitaines Valin de Bayonne, Ibaignette de Saint- Jean-de-Luz, Jean Pellot d'Hendaye (Ducéré, Histoire de la marine bayonnaise. Les Corsaires sons iancien régime. Havonne, 1895, in-8'') — Beaulieu à Richelieu. Sables d Olonne, 29 août (Affaires Etrangères 787. France 44, fol. 109).
trois divisions anglaises (1), postées au pertuis d'Antioche, à la pointe des Baleines et au verger du Jar. Mais à peine à terre, les équipages désertèrent en masse. Le capitaine Valin recouvra quatre-vingt-onze hommes seulement sur deux cent quarante, et dut les mettre en prison, au pain et à l'eau, jusqu'au départ (2). A Coup de Vache, deux cents mousquetaires embarqués à bord d'une douzaine de chaloupes ne pouvaient passer, faute de matelots (3). Que le triste sort réservé aux prisonniers, que le spectacle de cadavres journellement rejetés sur la grève, les bras liés aux jambes, impressionnât les poltrons, soit. Mais ces défections collectives, insolites parmi une nation de braves, avaient une cause plus profonde que la contagion de la peur. Le continent épousait la cause de l'ennemi. Les Rochelais venaient de témoigner, par une déclaration formelle, de leurs sympathies pour les Anglais (4). Et l'investissement de leur ville (5) n'empêchait pas René de Fallensat de Loudrières, leur sénéchal, de rallier l'ennemi.
Pour clore du côté de la mer la ceinture du blocus, les Anglais avaient tout tenté, une batterie flottante gigantesque, — tel le château de Merveille employé par les Espagnols au siège d'Ostende, — une estacade de grands mâts, des épaves chargées de pierres... Un coup de vent avait balayé l'une; de l'autre, la mer s'était « moquée " comme d'une poignée de fétus; sur ces fonds de roc enfin, les courants avaient emporté les épaves (6). Aussi les assiégeants
(1) De 6, 4 et 6 vaisseaux.
(2) Marillac, p. 119.
(3) Beaumont à Richelieu. 26 août (Affaires Étrangères 787, France 44, fol. 96).
(4) 25 août (Pierre Mervault, Rochelois, le journal des choses les plus ■mémorables qui se sont passées au dernier siège de la Rochelle. Rouen, 1671, 8% p. 68. — Affaires Étrangères 784, France H, foi. 194).
(5) Conçu par l'ingénieur d'Argencourt dès le J9 août (Affaires Étrangères 784, France M, fol. 82).
(6) Le vray journal, p. 46.
n'avaient eu d'autre alternative que d'établir, en demicercle, du bourg de la Flotte jusqu'à la fosse de Loix, un immense barrage de poutres, de cables et de navires entremêlés (1). Cela fait, dans la forme la plus courtoise, en accompagnant de succulents melons sa lettre comminatoire, Buckingham somma Toiras de capituler : la réponse sentait peut-être l'eau de fleur d'oranger et la poudre de Chypre, dont le gouverneur faisait galamment cadeau à son adversaire; mais elle contenait un refus catégorique (2).
Ce qui n'empêchait point Toiras d'être fort inquiet. Après six semaines de siège, il n'avait rien reçu, ni nouvelles, ni renforts, ni les navires que Beaulieu-Persac avait ordre de risquer un à un pour le secourir, ni un bâtiment hollandais frété spécialement à Nantes par l'intendant Briet (3), ni la division bordelaise de Treillebois, qui avait décidé en conseil de guerre de faire une trouée (4), sauf à se replier, en cas d'échec, sur un point d'appui créé au préalable (5). Les vivres tiraient à leur fin; des soldats passaient journellement à l'ennemi. Toiras donna avis, par des nageurs émérites, de sa situation précaire : l'un se noya; mais on trouva sur son cadavre la dépêche enveloppée dans une charge de mousquet; l'autre arriva à bon port, esquivant par de multiples plongeons la poursuite des vedettes anglaises. Il n'y avait plus à atermoyer.
Valin relâcha ses Basques et, avec eux, se tint prêt à partir. On y joignit cent vingt soldats du régiment de Champagne, le baron de Saujon, Vernatel, Terraube, Cur-
(t) Marillac, p. 123.
(2) Le vray journal, p. 41.
(3) Marillac, p. 98.
(4) « On a proposé, dans le conseil de guerre, trois moyens pour exéquuter l'entreprise de ravitaillement de l'isle de lié. » Bordeaux, 28 août (Affaires Étrangères 784, France 41, fol. 189) : Treillebois avait huit légers vaisseaux et quatre brûlots.
(5) A la Dive avec huit canons (Affaires Étrangères 787, France 44, fol. 165.)
sol, Ganteloup, Salières, Perroteau, Bezas, Goimpy et Du Lac, chargés chacun du commandement d'une pinasse (1). Saujon devait aller à la découverte à quatre cents pas en avant de Valin, dans la nuit noire Le 5 septembre, l'entreprise échoua, par la faute des organisateurs, l'abbé de MarslUac et le vivandier Le Clerc, u deux nautonniers infernaux " , qui ignoraient vents et marées. Mais la nuit du lendemain, Valin, doublant la pointe des Baleines, passait à toute vitesse près des vaisseaux de grand'garde, puis au travers du barrage, qu'une soudaine tourmente avait disloqué (2). Ganteloup, chargé de l'arrière-garde, arrivait premier a à ventre déboutonné (3). » Et à deux heures du matin, treize feux, allumés au sommet de la citadelle, signalaient au continent que la plus grande partie de la flottille, treize pinasses étaient à bon port (i). Valin ramenait le surlendemain, avec le même bonheur, les blessés de la garnison, les femmes et les enfants. Tous ces braves eurent une récompense royale : Valin, Oudart et Du Lac des chaînes d'or de mille écus, Terraube, Vernatel et Bezas des compagnies, Perroteau et Ganteloup des commandements de vaisseaux, les matelots deux cents écus par pinasse (5).
Mais sur l'importance du ravitaillement, il ne fallait point s'illusionner : c'était prolonger de six jours, pas davantage, les subsistances. Aussi Toiras réclamait-il d'urgence de nouveaux convois, que la clarté des nuits, sous peu, rendrait
(1) Marillac, p. 119.
(2) Mervault, p. 78. — « Discours véritable de tout ce qui s'est passé en lisle de Ré despuis quinze jours, avec Ihcureuse arrivée des pinaces » (B. N., Dupuy93, fol. 201).
(3) Le Clerc, général des vivres, à Claude de Toiras, évèque de j\imes. Sables d'Olonne, 10 septembre (x\ffaires Étrangères 787, France 44, fol. 139, 151).
(4) Lettres de La Forest-Toiras. Coup de Vache, 7 septembre ; et Le Clerc, 7 septembre (Affaires Etrangères 788, France 45, fol. 5, 13).
(5) i< Mémoire contenant les récompenses que le Roy veult faire à ceux qui servent au secours de Ré » (Affaires Etrangères 787, France 44, fol. 81 : Lettres et papiers d'Etat... de Richelieu, t. II, p. 597).
LA DEFENSE DE HE ÔlT
impraticables. Qu'on sacrifiât sa galère, son vaisseau, que • out vînt s'échouer à la côte, pourvu qu'on en pùL retirer des vivres et des hommes : "Je dis des hommes, parce que nos soldatz harassez nous font appréhander continuellement une désertion en masse. Agissez, je vous supplie. Le service du Roy et nostre honneur despend du secours à temps (Ij. »
La nuit même où était lancé cet émouvant appel, le 12 septembre, Augustin de Beaulieu, le navigateur des mers de l'Inde, tentait de forcer le blocus avec la Poste, une barque et une chatte. La Poste parvint à une portée de mousquet de la citadelle, mais là dut rebrousser chemin : ses compagnes furent prises après une vigoureuse défense du capitaine de Basilic, dont l'équipage se fit massacrer (2). Le lendemain, dix vaisseaux chargés de munitions et de vêtements quittaient Bordeaux avec Treillebois, gentilhomme protestant de grand courage, dont la famille gardée en otage garantissait la fidélité (3). Mais ils durent passer outre, tirant vers la Bretagne où ils allaient rallier le duc de Guise. Les chattes des Sables (4), les barques de Brouage restaient aussi impuissantes que les pinasses bayonnaises, dont » le viceamiral joua le tour de lisancier les matelotz (5). »
Il fallait compter désormais avec les contre-attaques des Rochelais. Le 14 septembre, huit de leurs chaloupes, conduites par les capitaines La Pierre de Saint-Jean-d'Angély, (Ihapron, Vidant, tentaient un coup de main sur le convoi assemblé à Coup de Vache. Le 21, Jean Guiton, à la tête
(i) De la citadelle de Saint-Martin, samedi au soir, 11 septendiie (Affaires Etrangères 786, France 43, fol. 182).
(2) Marillao, p. 127. — L'abbe de Marcillac à Richelieu. Aux Sables, 16 septembre (Affaires Étrangères 786, fol. 191, 219).
(3) B. N., Dupuy 93, fol. 203 v°.
(4) Valin à l'abbé de Marcillac. 22 septembre (Affaires Étrangères 786, France 43, foi. 213).
(5) Mervault, p. 80, 102.
d'uneautre escadrille, faisaitsajonclionavcc Buckinj^ham (l). Dès lors, les marins du roi n'eurent pas de plus redoutables adversaires que leurs compatriotes. Le convoi de Coup de Vache, surveillé de près, tenta vainement d'appareiller ("2). De sept barques expédiées de la rivière Saint-Benoît le 22 septembre, une seule parvint à jeter, au pied de la redoute qui dominait la falaise de Saint-Martin, les trente soldats du chevalier Du Mesnil (3). Richardière le jeune, dit Maupas, la guidait. Mais une semaine plus tard, vingtcinq autres chaloupes de secours, parties du Plomb, furent rembarrées par l'escadre de garde, aux ordres des Rochelais François Augré et Jean Forant : quatre d'entre elles succombèrent après un sanglant combat, trois s'échouèrent, le reste battit en retraite vers les côtes du Poitou (4-). Et au contraire des assiégés, les assiégeants ne cessaient de recevoir des renforts, une escadre anglaise d'abord (5), puis un convoi hollandais de quatre-vingts voiles, qui participa au blocus (6).
La déroute du convoi formé au Plomb avait jeté la panique parmi les équipages de la grande flottille rassemblée aux Sables-d'Olonne. Cent vingt déserteurs furent repris, condamnés à mort et remis, garrottés, à Beaulieu-Persac pour en faire justice. — Grâce, gémissaient-ils : nous réparerons notre faute. — Beaulieu pardonna, et, comme ils étaient sans le sou, les gratifia de cinquante écus empruntés au
(i) L'évêque de Nîmes à Richelieu, i"' octobre (Affaires Étrangères 786, fol. 247.)
(2) Marcillac et Desplan de Griniaud à Richelieu. Aux Sables, 22 et 24 septembre (Affaires Étrangères 786, France 43, fol. 221, 226, 228). — M.\niLL.\c, p. 148.
(3) Mervatjlt, p. 105.
(4) Trois ramberges et dix vaisseaux, avec 2 000 à 3 000 hommes amenés le i" octobre par Bêcher (Mkrvaclt, p. 106).
(5) L'évêque de Mende à Richelieu. 18 septembre (Affaires Étrangères 786, Fiance 43, fol. 197).
(6) Beaulieu-Persac, fol. 134.
chevalier de La Fayette. Menacé lui-même d'être dépossédé de son commandement au profit du jeune Richardière- Maupas : « Soit, je serai son soldat, si les commissaires du roi le jugent à propos » , avait déclaré le vieux brave. Tant d'abnégation désarma l'engouement paternel du bonhomme Piichardièrc, l'organisateur du convoi, qui se contenta pour son fils de la direction de lavant-garde. Malade et si faible qu'il dut se pendre au cou d'un ami pour aller à bord, Beaulieu arbora l'étendard sur son traversier amiral ; l'évêque de Nimes, Claude de Toiras, donna en pleurant sa bénédiction (1). On était au 7 octobre, et une lettre désespérée de Jean de Toiras, son frère, qu'un nageur avait apportée cachée dans une balle, ne disait-elle pas : « Si vous voulez sauver cette place, envoyez-moi les pinasses le huict du mois d'octobre pour le plus tard : car le soir du huict, je ne seray plus dans la place, faulte de pain (2). »
... La dernière nuit était arrivée. Le 8 octobre, la citadelle de Saint-Martin devait capituler « incontinant qu'il serait jour » , lorsqu'un bruit insolite, deux heures avant l'aube, réveilla la garnison. C'était le convoi de secours: les traversiers de Brouage, les barques de la rivière Saint- Benoit, des pinasses bayonnaises amenées par Etienne (3)
(i) La lettre était du 28 septembre (Affaires Étrangères 788, France 45, fol. 16. — Mémoires de Messire François Duval, marcjuis de Foî<tenay- Mareuil, dans la collection de mémoires Michaud et Poujoulat, 1^ série, t. V, p. 191).
(2) " La Madelaiîse, gentilhomme saintongeais, Véritable receuil des choses plus remarquables arrivées à la descente et siège de Ré n (Affaires Etrangères 787, France 44, fol. 109). — État des vivres chargés sur l'escadrille (Ibid., fol. 112, 116). — Le P. Fournier, p. 265. — Herbert de Cherburv, p. 87. — Placide de Brkmomd. — Marillac. — Relation du siège de Là Rochelle, rééditée par Cimber et Danjou, 2*^ série, t. IH. — DucÉrÉ, Histoire maritime de Rayonne. Les corsaires sous l'ancien re'gimc. Bayonne, 1895, in-S", p. 69.
(3) Qui s'était signalé au siège d'Ostende. Ajoutons que Bayonne avait armé à ses frais les quatorze pinasses placées sous la conduite d'Andouins (Archives de Bayonne, BB 21 ; EE 56. — Richelieu, Mémoires, t. II, p. 613).
d'Aiîdouins, quarante-six bâtiments, sept cent soixante hommes, l'élite de nos marins (1). Quatorze barques faisaient l'avant-garde guidée par le capitaine Maupas et par le marquis Esprit Desplan de Grimaud, qui avait juré de sauver son vieil ami Toiras : à droite de Maupas, Claude de Launay-Razilly et Beaulieu-Persac battaient conjointement pavillon amiral; à gauche, marchaient Cahuzac et l'officier d'infanterie de Brouilly. Dix pinasses, douze traversiers étaient au corps de bataille, avec Etienne d'Andouins et Tartasse; Canteloup, à bord d'un flibot, et Perroteau menaient les six barques olonnaises de l'arrière-garde. Le mot d'ordre est : « Vive le Roy, passer ou mourir! » On gouverne droit sur le fanal allumé au sommet de la citadelle, droit sur les gros vaisseaux, parce que leurs canonnades auront moins de prise sur les pinasses que les grappins des chaloupes en croisière au large. C est Andouins, le frère de la belle Corysande, qui en fait décider ainsi (2).
Les sentinelles degrand'garde au blocus ont laissé passer sans souffler mot le convoi, pour se rabattre sur ses derrières et l'enfermer, tandis que les ramberges lui tiendront tête. Et voilà nos gens, enveloppés par cent cinquante bâtiments, navires et chaloupes.
«Allons! faites force de voiles! " commande Beaulieu- Persac. Mais à bord de la Marguerite que mène Maupas, le chirurgien est emporté par un boulet, le mât de misaine s'écroule sur le marquis de Grimaud, cinq chaloupes bordent et entourent la barque, qui fait eau : Maupas est à l'avant, » capabod » de l'autre, les chevaliers de Montenac et de Villiers sont à bâbord et à tribord, un sergent à
(1) L'évêque de Mende à Richelieu. 5 et 8 octobre (Affaires Étrangères 786, France 43, fol. 258, 265). — L'escadrille comprenait : 1 flibot, 2 galiotes, 13 traversiers, 20 chaloupes, 10 pinasses.
(2) Mémoires de Gaston, duc d'Orléans, dans la collection Michaud et Poujoulat, 2^ série, t. IX, p. 576.
l'arrière; Placide de lîréniond, le chapelain qui a, de TaffLit d'un canon, harangué l'équipage, travaille à la pompe; mousquetaires, canonniers, artificiers, cinquante hommes attendent silencieux à leur poste, qu'au cri des Anglais «amène! amène! n riposte le commandement : n tire! ». Et une salve terrihle couche bas nombre d'adversaires. D'un coup de « tarrabat " qui tranche un gros câble, le contre-maitre Goussage a ouvert un passage dans l'estacade : 1(1 Marguerite a franchi le blocus (1).
Mais le bout du câble, tombé sur le traversier amiral^ accroche le gouvernail et, par une forte houle, entraine le tout contre un grand navire. Aussitôt, les Anglais passent une chaîne autour du mât, coupent les haubans et maintiennent si solidement le petit bateau qu'il ne peut se dégager. Launay-Razilly était à la proue, Beaulieu-Persac au gouvernail ; « les pierres nous tumboientde toutes parts, coups de pique et coups de mousquets. Trois soldats vinrent jusqu'à moy, écrivait Beaulieu plus tard; le premier me portast un coup d'espée, lequel je parey, et luy donnay un coup de pistolet dans la teste à bout touchant; il tumbast sur moy mort. Son compagnon vint après luy avec une demve pique, lequel me manquast aussi. Je luy donnay un coup de pistolet dans l'estomach; il tumbast roide mort. Aiant tiré mes deux pistolets, je voulus mettre l'espée à la main, mais je ne trouvay que le fourreau : » La Guette, un ancien page de la reine Henriette d'Angleterre, l'a prise pour fendre le crâne d'un assaillant. A la proue, le commissaire d'artillerie Calottis parle de capituler. Mais riiéroïque Beaulieu ne veut rien entendre. Il ne veut point non plus sacrifier à son salut celui de la citadelle et ordonne à Etienne d'Andouins, qui propose son appui, de continuer sa route. Mais à Gabareul le Flibot, d'Oléron, et aux vingt-
(i) Placide de Brémoxd. — Marillac.
quatre hommes qui montent la chaloupe amirale, il crie d'accoster, afin d'enlever son adversaire à l'ahordage... La chaloupe passe outre. Le boutefeu à la main, Beaulieu déclare alors au capitaine Green : « Autant être rôti que bouilli, je sais trop de quelle sorte vous avez traité les nôtres depuis quelques jours. » Et il va mettre le feu aux poudres. Green jure de leur laisser à tous la vie; Beaulieu jette épée et pistolets par dessus bord, afin d'enlever à Tennemi tout trophée, puis capitule. Dès lors prisonniers, les deux commandants en chef, le sergent-major La Liberté, Galottis, d'Ennery, Claude de Roquemont, La Gaigne sont transbordés pour la plupart sur la ramberge Nonsuch, qui bat pavilllon vice-amiral d'Angleterre (1).
Ce sacrifice a porté ses fruits. Il a créé une diversion, que seconde le feu très vif des bastions de la citadelle. L'avantgarde, le corps de bataille avec Etienne d'Andouins, qui abat la main d'un Rochelais aggrippé à son gouvernail, vingt-neuf barques ont franchi le cordon d'investissement; l'arrière-garde seule s'est repliée sur le Plomb. Au « Qui vive? » des assiégés, une foule de voix joyeuses répondent : " Vive le Roy! " Une chaloupe d'espions rochelais s'est glissée dans la flottille pour la brûler : reconnu, impuissant à fournir le mot de passe, son équipage est passé par les armes.. .
A huit heures du matin, moment fixé pour la capitulation, les Anglais s'avancèrent. Au lieu de visages blêmes, mornes de désespoir, quelle ne fut point leur stupeur de voir une armée en fête : dindons, chapons et victuailles dansaient au bout des piques ; les canons, depuis quelques jours muets faute de poudre, crachaient la mitraille. Chaussures, cabans pour les sentinelles, charbon de terre pour les bivouacs, médicaments, tout était à couvert, la flottille vide,
(1) Beaulieu-Persac, fol. 137-138.
LA DKFENSE DE ftl5 , Ô23
lorsque les Anglais l'assaillirent de boulets et « de grandes balles à feu » (1). Toiras était sauvé et son adversaire si découragé, qu'il faillit du coup lever le siège. Batteries et troupes anglaises se rembarquaient déjà, lorsque Soubise et les députés de La Rochelle, menacés d'abandon, firent surseoir le départ. Le 13 octobre, les Rochelais signaient un pacte d'alliance avec Buckingham, dont ils renforçaient aussitôt l'escadre d'une vingtaine de pataches et « barques à feu », commandées par Abraham Chevalier (2).
il Le grand secours », la flotte de choc rassemblée dans la l)aie du Morbihan, eût porté à Buckingham le coup de grâce. » Le grand euvre est la bataille, écrivait l'amiral duc de Guise; infailliblement, les ennemis lèveront le siège pour la recevoir (3). — Au nom de Dieu, en ceste occasion pressante, lui écrivait Richelieu, n'envoyez pointquérird'ordres qui diffèrent votre partcment. Et acquérez une gloire immortelle dont je me ferai moi-même l'historien (4). » Mais que pouvait le duc de Guise, n'ayant que u huit ou neuf vaisseaux de résonables » sur les vingt-sept vaisseaux et les quinze pataches (5) des « escouades » de Normandie, de Bretagne et de Guyenne, amenées par Isaac de Razilly (6),
(1) Mabillac, p. 166.
(2) Mervatjlt, p. Ii3, 114.
(3) Guise à liictielieu. Vannes, 21 octobre 1627 (Saint-Pétersbourg, bibl. de l'Ermitage, autographes 51, fol. 133).
(4) Richelieu à Beauvilliers, intendant de marine, et au duc de Guise. 4 et 11 octobre (Affaires Étrangères 784, France 41, fol. 284. — Lettres et papiers d'Etat de Richelieu, t. II, p. 658).
(5) Charles de Guise au chevalier de Mailly, envoyé à La Corogne audevant de la flotte espagnole. Morbihan, 6 octobre (Affaires Etrangères 785, France 42, fol. 19).
(6) Licorne (Razilly), Hercule (Gange), Fortune (Anglure), Corail [Xv^entigny), Europe (Rouvray), de 500 tonneaux et 205 hommes chacun; Petite- Vierge (Mailly), Hambourg (Guitault), dragons de La Rochelle, de Létier, de Puygareau et de Rumare, de 200 tonneaux et 95 hommes, pataches de Cangé et Abraham Duquesne (Etat du 20 mai : Affaires Etrangères 787, France 44, fol. 214).
le commandeur de Rhodes (l) etTreillebois (2) ; une division malouine (3) et de légers bâtiments donnais (ii n'avaient guère accru ses forces.
Arrivé le dernier, en déjouant par son retard une surprise de Pennington contre Le Havre (5), Razilly n'en réclamait pas moins comme un honneur le poste d'avant-garde, où " chacun sçait, disait-il, que je fis mon debvoir » (0). Guise eût volontiers marché à l'ennemi (7), malgré l'ordre de ne livrer bataille que dans le cas de nécessité extrême (8), s'il n'avait eu à compter avec l'épuisement des vivres et la débandade des matelots (9) ; la pénurie des canons surtout l'eût forcé à aller droit à l'abordage, en s'aidant des régiments d'Estissac, de Thémines et de Coetquen (10). Et sa meilleure escadre, les vaisseaux construits en Hollande, le Royal sur lequel il devait arborer son
(1) Saint-Louis de Saint-Malo (Rhodes), Saiiil-Michef (Mantin), de 600 tonneaux et 205 hommes; Petil-Saint-Louis (Poincv), Saint-Jean (Montfan), JAon d'Or (Rigaull), Marquerite de Saint-Malo, Saint-Iqnace (La Richardière), tous de 300 tonneaux et 125 hommes; Miraumont, Canqe (5a\esne), de 200 tonneaux et 100 hommes; Petil-Oiirj, 75 hommes (Affaires Etrangères 786, Fiance 43, fol. 36).
(2) Espérance-cn-Dieii et vaisseau de La Fosse-Bénard, 125 hommes chacun, 8 pataches de 83 hommes.
(3) Croissant, Saint- François, Saint-Malo, deux autres bâtiments (Cf. l'état général de la flotte dans le ms. de la B. N., Franc. 22344, fol. 98).
(4) L'ensemble de l'escadre de Guyenne atteignait le chiffre de dix-sept navires de guerre et huit brûlots (Thémines à Richelieu. Aurav, 30 septembre : Bibl. de l'Institut, Godefroy 270, fol. 84).
(5) Clowes, The Royal Navy, t. II, p. 65.
(6) Octobre 1627 (B K., Franc. 15583, fol. 228).
(7) Richelieu au marquis de Mirabel, ambassadeur d'Espagne. 29 octobre (Lettres et papiers d'Etat... de Richelieu, t. II, p. 687).
(8) 11 Instruction donnée à Monsieur de Guyse sur ce qu'il a à fère pour le service du Rov au commandement de son armée navalie. » 27 août (B. N., Dupuy 93, fol. 205; Joly de Fleury 1718, fol. 114, 121. — Bibl. de Carpentras, ms. 1827, fol. 78, etc.).
(9) Beauvilliers à Richelieu. Vannes, octobre (Bibl. de l'Institut, Godefroy 270, fol. 130).
(10) Richelieu à Guise. 21 octobre (Affaires Etrangères 785, France 42, fol. 20 v").
pavillon (1), ne paraissaient pas. Il savait que le commandeur Des Gouttes avait eu l'autorisation de contourner les îles britanniques, afin d'esquiver une croisière anglaise (2). La réalité était pire.
Le 7 octobre, huit vaisseaux britanniques de Sackville Trevor pénétraient dans le Texel (3) ; les marins du commandeur Des Gouttes avaient eu le tort quelques jours avant, — a et les chefs ne furent pas moins blasmables que les soldas, » — de forcer dans le port d'Enkhuysen un navire anglais à mettre pavillon bas. La populace furieuse avait failli les assommer (4) : et l'escadre hollandaise allait assister, impassible, aux représailles britanniques. Que disje? Au moment où le capitaine du Saint-Esprit (5) Régnier, ordonne le branle-bas pour tenir tête à Sackville, ses canonniers, tous des Pays-Bas, se cachent à fond de cale et laissent écraser par l'Assurance el /'./«iyen^ure nos malheureux matelots rangés en bataille, bandoulières vides, sur le pont. Régnier va se faire sauter, lorsque le maitre canonnier l'appréhende et le livre à l'ennemi. Le commandeur Des Gouttes, inquiet de ces rumeurs nocturnes, avait eu la présence d'esprit d'abriter ses autres vaisseaux sous la digue d'Enkhuysen; ce furent trois carraques hollandaises revenant des Indes qui pâtirent et furent emmenées avec le Saint- Esprit (H).
(1) Le vaisseau du roi, celui de la reine, le Toiras, le Gentillot, le navire et la patache d'Oléron, le dragon et la patache du Normand de Pontpierre formaient l'escadre de Hollande.
(2) Richelieu au commandeur Des Gouttes, au capitaine Custojoux, à l'ambassadeur Faye d'Espesses (Affaires Etrangères 785, France 42, fol. 14 v" : Lettres et papiers d'État, t. II, p. 629).
(3) Clowes, The royal Navy, t. II, p. 70. — Cf. les lettres des capitaines Alphonse et Des Gouttes à Richelieu (B. N. Franc. 17023, fol. 202).
(4) Custojoux à l'ambassadeur d'Espesses. Amsterdam, 1^"^ septembre (Ribl. de l'Institut, Godefrov 270, fol. 53).
(5) Dit aussi le vaisseau de Toiras.
(6) ly amiral Dorp reçut, en conséquence, Tordre d aller à Wight user de représailles (Avis de La Haye. Octobie : B. N.j Dupuy 93, fol. 213).
Pour agir, le duc de Guise attendait (1) de Cadix, de La Corogne, de Dunkerque, soixante vaisseaux espagnols. L'amiral Fadrique de Toledo avait reçu ses instructions en même temps que lui, à la fin d'août (2). Le pilote réal d'Espagne avait dressé d'avance l'hydrographie de la rivière d'Auray, le sergent-major préparait les logis dans l'île du Renard (3), des barques croisaient d'Ouessant à Belle-Isle pour piloter nos alliés (4). On leur réservait la meilleure place dans Tordre de bataille, voix égales au conseil de guerre, franchise de juridiction à terre, parts égales au butin (5). Nous nous bercions de l'illusion que «l'Espagne avait dessein d'aider la France; mais les plus clairvoyans connurent qu'elle n'en vouloit que l'apparat (6). » En octobre, l'amiral Ribera prétendait n'avoir aucun ordre pour quitter Dunkerque (7) : Oquendo, venant de Cadix, se disait impuissant à doubler le cap Finisterre : Toledo ne quitta La Corogne qu'au moment où il se sut inutile, où Richelieu par exprès le contremandait (8).
(1) Abraham Du Quesne, qui courait la Dier avec le Petit-Saint-André 11 pour la seureté des vaisseaux françois « (B. N., Franc. 21118, fol. 288), eut ordre de rallier Guise avec le meilleur de ses vaisseaux. 11 septembre (Lettres et papiers d'Etat de Biclielieii, t. II, p. 591).
(2) Ses instructions étaient du2V août (Coleccion Navarrete, t. XXXVIII.
— Eserito histàiico de la Armada fjiie salià del pucrto de la Coruna para la Jornada de Francia a orden de D. Fadrique de Toledo. Madrid, 1627.
— F. Duno, Armada espanola, t. IV, p. 85).
(3) Charles, duc de Guise, et Lauzièrcs de Thémines, gouverneur de Bretagne, à Richelieu. Vannes, 29 septembre; Auray, 30 septembre (B.N., Franc. 15583, fol. 223, 228, 231).
(4) Richelieu à Thémines. 7 août (Affaires Etrangères 785, France 42, fol. 14 v°).
(5) Richelieu à Guise. 21 octobre (Ibid., fol. 20 v°).
(6) Mémoires de Richelieu, livre XVIII.
(7) Richelieu à Bérulle. 20 octobre (Affaires Étrangères 785, France 42, fol. 20 v"). Francisco de Ribera, qui avait quatorze vaisseaux et trois pataches, ne quitta Dunkerque que sur les énergiques objurgations de lllchelieu (Abbé M. IIoussaye, Le cardinal de Bérulle et le cardinal de Richelieu. Paris, 1875, in-8°, p. 257).
(8) 21 novembre (Lettres et papiers d'Etat, t. II, p. 727).
« J'é un péché de vangance sur le cœur contre les Espagnols, écrivait le duc de Guise : ils n'ont pas voulu contribuer à la ruine de Tarmée de mer des Anglais. C'estoit si facile que, si j'eusse eu les vesseaus de Hollande et les miens, nous pouvions an venir à bout. Dieu n'a pas voulu les châtier par se moyen; il an a pris un autre (1). »
Cet autre moyen, suggéré par Valençay, adopté par Toiras (2), par le duc d'Angouléme, par Richelieu (3), c'était de prendre à revers les assiégeants, en jetant dans l'île six mille fantassins, trois cents cavaliers avec le maréchal de Schomberg et le maréchal de camp de Marillac (4). Le roi, arrivé depuis peu devant La Rochelle (5), avait fait de l'expédition sa chose, jusqu'à en tracer les plans (6). Jour et nuit, il observait la girouette placée devant sa fenêtre, et, boussole en main, relevait sur la carte le havre d'où le vent portait vers Saint-Martin-de-Ré (7). Car, a pour jouer au plus seur, veu l'inconstance des vents, on avait embarqué des gens de tous costéz » (8) ; Bassompierre pressait les armements au Plomb, Marcillac et Richardière aux Sables, Richelieu et Valençay dans les havres du sud. A Royan, l'évéque de Mende, Daniel Du Plessis, « se levait une douzaine de fois la nuict pour considérer les ventz et presser les matelotz » (9), tant il y avait extrême urgence : si le fort de
(i) Guise à Bérulle. Loix (ile de Ré), 29 novembre 1627 (Aroh. nat., M 231 ; publiée dans le Musée des Archives nationales. Paris, 1872, in-4°,
(2) Affaires Étrangères 787, France 44, fol. 91.
(3) 7 septembre (Lettres et papiers d'Etat, t. II, p. 584).
(4) Ordre du roi en date du 15 septembre (Marillac, p. 171).
(5) Le 12 octobre.
(6) Marillac, p. 186.
(7) Le Vray journal, p. 90.
(8) Kichelieu à Schomberjj, 26 octobre (Lettres et papiers d'État, t. II, p. 682).
(9) L'évéque de Mende à Richelieu. 27 septcudjre (Affaires Étrangères 786, France 43, fol. 237).
la Prée n'était pas secouru le 18 octobre au plus lard, il capitulait (l).
Expédiez Canteloup n au fjros d'eau qui vient » , ordonnait Richelieu; qu'il mette des vigies aux coutelas affilés dans les hunes, des matelots aux faulx renversées à la proue, et qu'il force le blocus (2j. Mais pour lui barrer la route, les Rochelais détachaient coup sur coup en croisière quinze pataches, puis neuf autres avec trois compagnies d'infanterie à bord (3). Ils ne purent empêcher le régiment des Gardes et les mousquetaires, avec Ganaplcs et Beaumont, de gagner le 30 octobre le fort de la Prée. Canaples était parti du Plomb : deux ramberges anglaises, qui s'étaient aventurées jusque-là à la poursuite d'un petit détachement, faillirent être coulées par Bassompicrre (i . Le convoi des Sables-d'Olonne ne s'ébranla que dans la nuit du 8 novembre, en une colonne double, dragon amiral d'Odart et Hibot vice-amiral de Descart en tête, patache contre-amiralc de Paul Masson en serre-file i5j. Mais le sort de la campagne était déjà décidé. On le devait à l'énergique impulsion de Richelieu.
Lors de son arrivée à Brouage et Oléron, il n'y avait pas trois barques prêtes à appareiller : à la Toussaint, tout un convoi était en mer avec les régiments de Navarre, du
(1) Richelieu à l'évèque de Maillezais en Olcron. 16 octoljre (Lettres et papiers d'Etat, t. II, p. 664).
(2) Richelieu à Maicillac. 22 octobre (Ibidem, p. 675).
(3) Les 27 et 28 octobre (Merv.\dlt, p. 124-125. — Journal de ma vie : Mémoires du maréchal de Rassompierre, édités par le marquis de Chantérac, t. III, p. 320, 324).
(4) Mervaclt, p. 125. — La Descente du régiment des Gardes du roi et celui du sieur de Beaumoiit eu iile de Ré. Paris, 1627, in-S".
(5) « L ordre que le sieur de La Richardière a ordonné estre tenu pour la conduite du secours envové des Sables à Saint-Martin, le 8^ de ce mois de novembre 1627 " : quinze baïques, en trois divisions. Elles devaient faire autant de feux sur la citadelle qu'il aurait passé de divisions (Affaires Etrangères 784, France 4i . fol. 315, 317 : Affaires Étrangères 78â, France 42, fol. 38). G étaient les régiments de Vaubecourt, de Ribeyrac et d'Urbelière qui devaient embarquer sur ce convoi.