‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 73 sur 106 · LE SIEGE DE S A IN T - M A U T 1 N - D E - R É · texte numérisé non relu

LE SIEGE DE S A IN T - M A U T 1 N - D E - R É

Estampe de Jacijucs Gallot.

Plessis-Praslin, de la Meillerave et du Piémont, les gentilshommes de la reine, les chevau-légers du roi (1). Aussi quelle allégresse dans la façon enjouée dont le cardinal en rendait compte à son u lieutenant des eaux douces et salées » (2), sans se douter qu'à l'heure où il écrivait, le 6 novembre, la situation n'avait jamais été plus critique. Tandis que le convoi était bloqué par les vents à File d'Aix, Buckingham, dans un suprême effort, tentait d'enlever d'assaut la citadelle de Saint-Martin (3j.

Ordre fut immédiatement donné au maréchal de Schomberg, piloté par le capitaine Régnier, de quitter la rade de l'ile d'Aix, de serrer la terre par le travers de Sainte-Marie au pertuis d'Antioche, de parer sonde en main le rocher de Chauveau et d'opérer la descente près de la pointe de l'Aubier. On se réglerait sur l'amiral, en pleines ténèbres, sans tirer un coup de mousquet, de peur d'attirer l'attention des huit croiseurs de grand'garde à la pointe de Sablanceau. Des feux de repère seraient allumés à Sainte-Marie par le commandeur de Valençay, envoyé de l'avant (4).

Dans la nuit du 7 au 8 novembre, trente-quatre barques (ï>\ déposaient sans encombre sur le littoral de la mer sauvage un millier de fantassins et cinquante cavaliers. Laissant deux compagnies à la garde de sa flottille, Schomberg ralliait au fort de la Prée les régiments venus avec Canaples et Beaumont, et marchait droit au bourg de la

(1) Marillac, p. 186.

(2) Richelieu à l'évêque de Maillezais. 6 novembre (Lettres et papiers d'État, t. II, p. 694).

(3) Mervault, p. 131.

(4) Nouvelle relation véritable, p. 1. — L'Ordre tenu en lavant-garde, bataille et arrière-garde de l'armée de Sa Majesté, conduicte par M. le mareschal de Schomberg, publié à la suite du Vray journal, p. 119. — Deffaile entière des Anglois et leur honteuse fuitte et retraitte de l'isle de Ré. i , ris, 1627, in-S". — Bassompierre, t. III, p. 328. — Seconde relation par le maréchal de Schomberg de la défaite des Anglais dans l'île de Ré (R. N., Franc. 20154, fol. 1385).

(5' Sur les 01 du convoi.

Flotte sur les derrières de rennemi. Le bourg était vide. Il y avait deux heures que Buckingham avait décampé.

11 battait en retraite rers l'île de Loix avec les débris de ses troupes. Là, pensait-il, une garnison de deux à trois mille hommes, soutenue par vingt vaisseaux et trois ramberges aux ordres de Loudrières, ferait ferme et lui donnerait le loisir d'aller quérir outre-mer des renforts (1). L'attaque impétueuse de nos troupes déjoua ses plans. Lorsque les Anglais furent engagés en longues colonnes sur les digues qui mènent à travers marais à l'île de Loix, notre cavalerie chargea, le général des galères, Valençay et autres marins en tête, avec Retz, Huxelles, Humières, Villequier, Mouy, Piennes, Bussy, Harcourt. Délogée du village de la Couarde, l'arrière-garde britannique se renversa sur le centre, Schomberg acheva la déroute. Douze cents hommes, trente-quatre enseignes (2), cinq canons, le grand maître de l'artillerie, le général de la cavalerie, une foule d'officiers restèrent sur le champ de bataille; le reste s'embarqua dans une affreuse panique. De notre côté, les pertes furent infimes (3).

De la défaite, Buckingham tirait ainsi la moralité : n Mon malheur vient de la diligence de M. le maréchal de Schomberg et des ruses de M. de Thoiras, quia su toujours gagner du temps par de feintes négociations. Mais le premier homme du monde, c'est M. le cardinal (4). »

Sans attendre les renforts rochelais que leur amenait le capitaine de marine Forant (5), les Anglais battaient en retraite, vaincus, et le 17 novembre, levaient l'ancre :

(1) Selon qu'il le manilait le 4 novembre aux Rochelais (Mervault, p. 127).

(2) Schomberg parle de 1 800 hommes et 46 enseignes. C'était presque la moitié des troupes qui restaient à Buckingham (4 000 hommes), après quatre mois de siège.

(3) Le général des galères, Gondi, blessé h l'épaule, Villequier blessé, etc.

(4) Disait Buckingham à Beaulieu-Persac, alors prisonnier sur la tiolte anglaise (Beaulieu-Persac, fol. 140, 141 v").

(5) 18 noveaibre (Archives de la Charente-Inférieure, E suppl. 291).

allaient-ils chercher une revanche? » Je suis bien malheureus, gémissait l'amiral duc de Guise. Le nombre de mes vesseaux est si inégual à ceus des Anglois que je ne puis du tout antreprandre, ni niesme empêcher qu'ils n'exécutent tout ce qu'ils antreprandront dans cette rivière de Morjjihan. 11 n'i an a que set qu'on puisse nomer vesseaus de guerre, et autant de dragons mal artillés. Un de vos vesseaux de Hollande vaut mieux que tout cela (l). » Or, une escadre de trente-trois bâtiments, celle du comte Henry Holland, allait renforcer par le travers d'Ouessant la flotte de Buckingham (2). La situation de Guise devenait extrêmement critique, bien que la tempête eût affaibli son adversaire en jetant plusieurs centaines de naufragés sur la côte bretonne, lorsque la flotte espagnole si longtemps attendue mouilla dans le Morbihan (3). Don Ladrique de Toledo amenait la division Azevedo, de dix-sept vaisseaux et six mille hommes (4), que rallia de Dunkerque la division Ribera.

Il arrivait plein d'ardeur, ne trouvant u rien de trop difficile, et ses capitaines rien d'aizé » (5). L'ennemi, sur ces entrefaites, ayant rebroussé chemin vers l'Angleterre, Toledo en tira prétexte pour prendre congé à son tour (6). Richelieu lui décocha cette flèche du Parthe : " 11 y va de votre honneur (7). » Il y allait de l'alliance franco-espa-

(i) Guise à Louis XIII et Richelieu. Vannes, 14 novembre (Bibl. de l'Erniitage à Saint-Pétersbourg, Autographes 51, fol. 181-183).

(2) Extrait des lettres des députés rochelais en Angleterre (Affaires Étrangères 788, France 45, fol. 50).

(3) La descente de la flotte d'Espagne, jointe à l'année navale du roi commandée par M. le duc de Guise (30 novembre). Paris, 1627, in-8".

(4) Lettres de Priam-Pierre Du Ghalard et du marquis de Mirabcl (B. N., Franc. 15583, fol. 220, 268).

(5) L'évêque de Mende à Piichelieu. Du bord, 20 décembre (Ibidem, fol. 273).

(6) Le 5 février 1628, Fadrique de Toledo était de retour à Santander (Mercure françois, t. XIV, p. 593. — Fontekay-Mareuil, p. 196).

(7) Piichelieu à Du Fargis, ambassadeur en Espagne. Fin janvier (Lettres et papiers d'Etal de Ricltelieu, t. III, p. 13).

jjnole. Le premier à la solliciter contre l'Anjjleterre, Olivarés était le premier à la violer. Sa duplicité déchaînait contre sa patrie une terrible rancune, que Bérulle, le doux Oratorien, lui-même partageait : « Je vous déclare, disaitil, que je n'ai plus ni parole, ni encre pour me mêler davantage de vos affaires (l). "

Les Espagnols se dérol)aient; les gens des Pavs-Bas, « plus Anglois qu'Hollandois (2) » , mettaient l'embargo sur un énorme matériel de guerre acheté par notre agent (3), au moment où « cet envoy de canon était pour nous un coup de partie » (4). Terrible leçon infligée à notre imprévoyance !

«La France a tellement mesprisé la mer qu'il faut achepter tout, écrivait Richelieu. Il faut ou céder tout à fait aux Anglois et Hollandois, qui sont puissants à la mer, ou que Sa Majesté s'y rende si puissant qu'ilz ne puissent rien entreprendre à son préjudice (5). » Au dilemme, le cardinal donnait une solution, en donnant à la France une marine. Déjà, son programme naval en voie d'exécution lui permettait de déclarer fièrement (6) : « le roy a envoyé quérir les sept gallions de M. de Guyse et six galères dans le

(1) Bérulle à Richelieu. Lundi de Pâques et 2 mai (Abbé M. Houssayk, le Cardinal de Bérulle et le cardinal de Richelieu, p. 293). L'ambassadeur d Espagne se confondit en excuses, ayant cru comprendre que notre intention était d'armer contre les Hollandais, ennemis jurés de l'Espagne, après le siège de La Rochelle.

(2) Bullion à Richelieu. 27 mars 1628 {Lettres et papiers d'Etat... de Richelieu, t. III, p. 66, note).

(3) 7 vaisseaux, 300 canons, etc. Richelieu à Lopez et Gentillet, alors à Amsterdam. 6-22 janvier (Ibidem, t. III, p. 4, 7, 12). — Réclamations de Richelieu et Louis XIII aux États. 5 mai et 4 juillet (Ibidem, t. III, p. 103, 124).

(4) Richelieu à notre ambassadeur en Hollande, Faye d'Espesses. 7 mars 1628 (Affaires Étrangères 789, Fiance 46, fol. 62).

(5) « Mémoire pour faire voir au roy » . 15 août 1627 (Affaires Éti'angères 784, France 41, fol. 178).

(6) Richelieu à Du Fargis, ambassadeur en Espagne. Fin janvier 1628 [Lettres et papiers d'Etal de Richelieu, t. III, p. 13).

Levant (1), dix gallions tout neufs en Bretagne, douze vaisseaux en Normandie » (2). De ce rassemblement, quel était l'objet? Une revanche?

La mission donnée au comte de Tillières de fomenter des troubles en Angleterre et en Ecosse (3) semblait l'indiquer. Le gouverneur de Calais, Yalençay, proposait de charger quatre mille fantassins sur les gribannes de la Somme et de leur faire passer le détroit sous l'escorte de son iils, le commandeur, et de six vaisseaux de guerre. Ce serait le signal d'un soulèvement parmi les catholiques anglais 4), la juste contre-partie de l'intervention britannique en faveur des protestants de France. Mais non...

(1) Patronne, Cointine, Valette, Vincliequeyre, Vasse et Baillebaude (Affaires Etrangères 817, France 75, fol. 96), que le général comte de Joigny devait envoyer en Ponant, suivant ordre en date du 3 avril 1628 (Affaires Étrangères 789, France 46, fol. 80). — Du crédit de 100 000 livres, affecté à l'armement des galères et des galions du Levant (25 janvier : Ibidem, fol. 16), Potier d'Ocquerre retrancha 10 000 livres (7 avril : Affaires Etrangères 790, France 47, fol. 90 v").

(2) « M. le commandeur de La Porte nous fait responcc qu'il y a à Dieppe six vaisseaux tous prestz, ceux du sieur Du May, cinq au Havre et celuy qu'a fait fère le sieur de Tontuit, douze demy-pataches à Fescan, trois autres vaisseaux commencez " . 21 mars (Affaires Etrangères 790, France 47, fol. 29). — En attendant, les effectifs de la flotte- en croisière furent sensiblement réduits : « Rctranchemens à faire sur Testât présenté par M. de Guise sur l'armement de ses vaisseaux " , de 30 à 50 soldats par équipage (Lettres et papiers d'Ftat de Richelieu, t. III, p. 172).

(3) Mémoires du comte de TilliÈres : R. N., Nouv. acq. franc. 1205, fol. 22.

(4) Valençay à Richelieu. Calais, 3 février (B. N., Franc. 17023, fol. 218).

Dès que la floLLe anglaise aura passé Le Conquet, écrivait Richelieu à l'amiral duc de Guise (1), vous gagnerez la rade de Ré [2). Le siège de La Rochelle était décidé (3). « Contre

(i) 23 novembre (^Lettres et papiers d'Etat, éd. Avexkl, t. II, p. 729).

(2) Le 29 novembre, Guise était à l'île de Loix (Cf. suprà).

(3) On trouvera dans la Bibliocjvapltie rocheLdse de Léopold Délavant, (La Rochelle, 1882, in-8°, n°* 783-1003], 1 énorme bibliographie du siège de La Rochelle, dont nous ne citerons que les principales sources :

Du côté des Rochelais : Pierre Mkbvaclt, Rochelois, Journal des choses les plus mémorables aui se so)it passées an dernier siège de la Rochelle. Rouen, 1671 j in-8° : une première rédaction de ce Journal se trouve en manuscrit à la R. N., Dupuv 633. — Journal de Vi>'Cest, R. N., Franc. 20963. — Siège de La Rochelle, journal contemporain, publié par LFouis Mescdinet] de R[icueimosd]. La Rochelle, 1872, in-8". — John Rruce, Calendar of State papers, domcstic séries of thc reiqn of Charles I. London, 1859, 8°, t. II et III (1627-1629). — Relation véritable de tout ce qui s'est passé dans La Rochelle, tant devant qu'après que le roi y a fait son entrée. Paris, 1628, in-8°. — Georgii Reveli.i, Nannetensis [Reve.au], Pe Rupella ter obsessa, dedita demum, capta, subacta, libri tics. Amsterdam, 1649, in-12. — P. S. Callot, Jean Guiton. La Rochelle, 1872, in-8°.

Du côté des assiégeants : Relation du sieqe de La Rochelle, rééditée dans CiMBER et Danjou, Archives curieuses de l'histoire de France, 2° série, t. III, p. 37-138, d'après l'Histoire des deux derniers sièqes de La Rochelle. Paris, 1630, in-8°. — Mercure françois, t. XIII, p. 772; t. XIV, p. 1-208, 407- 424; t. XV, p. 1-724. — La fuite des Anglais et le véritable récit de tout ce qui s'est passé au conibat (18 mai 1628). Paris, 1628, in-8°. — Réeit véritable de ce qui s'est fait et passé au siège de La Rochelle, depuis que les Anglois sont venus attaquer la digue (3-15 octobre 1628). Paris, 1628, in-8". — Lettres, instructions diplomatiques et papiers d'Etat du cardinal de Richelieu, éditée par Ave>el, t. III. — Récit véritable fait aux reines, par

le boulevard du calvinisme, contre la citadelle de la rébellion, qui depuis deux cents ans se glorifioitde braver nos rois, entretenoit la discorde, formoit une république au milieu d'une monarchie, donnoit entrée aux étrangers et retraite à tous les mécontents », le P. Joseph avait prononcé devant le Conseil un terrible réquisitoire (l), auquel le cardinal se chargeait de donner une sanction. La tache était malaisée. Un coup de main, à la faveur de nombreux incendies allumés par des affidés, échoua (2). Les Rochelais l'éventèrent le 8 novembre, en découvrant des bombes incendiaires (3), faites de poudre et d'allumettes soufrées, auxquelles adhérait une mèche. Et à l'abri de leurs remparts, ils narguaient Richelieu et ses lieutenants généraux, Schomberg, Bassompierre, Charles d'Angoulème. Des lignes de défense " à la moderne » , treize bastions reliés par des chemins couverts

M. DE C\aip-Remy, de la honteuse retraite des Anglais. Paris, 1628, in-8°.

— La victoire du roi sur la flotte anglaise arrivée au secours des Rochelois . 1628, in-8°. — La victoire du roi contre les Anglois au siège de I^a Rochelle du 18 mai 1628. Paris, 1628, in-8". — Le naufrage et débris de la flotte anglaise, et le nombre des capitaines et soldats qui ont été arrêtés à Quimper- Corentin (3-12 novembre). Paris, 1628, in-8°. — Relation des fortifications et choses plus remarquables qui sont à pi-ésent au camp et armées du roi devant La Rochelle, écrit par un des gendarmes du roi. Paris, 1628, in-8". • — Jean dk (tAUFBeïe.vu, L^a digue, ou le siège et prinse de La Rochelle. Bourdeaux, 1629, in-8''. — Abel de S.\inte-Marthe, Expeditio Rupellana. Parisiis, 1629, in-8°, traduite en française par J. B.\udouix, Histoire de la rébellion des Rochelois. Paris, 1629, in-8". — P. Berïius, géograph. et profess regii. De aggerihus et pontibus ad mare exstructis digeslum novum. Parisiis, 1629, in-8°. — Nicolus Descarne.\cx, régis historiographus. De obsidione urbis Rupellœ lihri quatuor. Parisiis, 1631, in-8''. — Callot, Rupellœ obsidio, six gravures. — B.a.tiffol, Au temps de Louis XIII, p. 209.

En outre, on trouvera de nombreux documents manuscrits sur le siège, dans les papiers de Richelieu^ Affaires Étrangères 784-788, Fra)ice 41-45;

— aux Arch. jNat., Marine, B^l, campagnes navales; — à la Bibl. nat., Franc. 4140 et 4141, 3736, 3701, 18972; Cinq-Cents Colbert 2, fol. 125, etc.

(1) Richard, Le véritable Père Josef, capucin (Cimber et Dakjou, Archives ciaieuses, 2^ série, t. iV, p, 199).

(2) Affaires Étrangères 787, F?ance 44, fol. 93.

(3) Vincent, B. N., Franc. 20963, fol. 22 v».

assez larges pour y mener rartillerie, assez profonds pour la cavalerie, des casemates, des fossés à fond de cuve, des pièces cornues et des demi-lunes aux remparts, des râteaux et des tenailles aux portes, déliaient toute surprise. Dans le fer à cheval du port, derrière la chaîne qui en fermait l'entrée, deux cents vaisseaux de moyenne taille pouvaient reposer en sûreté.

Pour venir à bout de ces défenses, les assiégeants exécutèrent une œuvre de titans. Sur trois lieues de longueur, des forts, des redoutes, des redans, des batteries, des lignes de circonvallation formaient un réseau si impénétrable que " même un homme de pied n'y eût pu passer sans la permission des sentinelles » (1). Restait la mer. Un spécialiste réputé pour l'habileté avec laquelle il avait barré le canal d'Ostende, Pompeo Targone, retourna contre La Rochelle les procédés d'obstruction employés contre Rc : une estacade de mâts, une chaîne supportée par des pipes, « une machine carrée, flottante sur l'eau et fort élevée en façon de poêle (2j 1) , avec pièces accouplées, de telle sorte que le recul de l'une mettait l'autre en batterie.

La mer eut raison de tout cela (3) : « Le pauvre homme fut bientôt au bout de ses finesses " et remercié « avec civilité 1) (-4). Sans s'arrêter aux offres d'un autre étranger, de Jacques de Bye qui proposait un engin flottant capable de briser l'effort de cent navires de front (5), Richelieu, familieravec les classiques, allait renouveler l'exploitd'Alexandre

(1) Mervault, p. 204.

(2) Mervault, p. 173.

(3) « Histoire politique des choses plus remarquables qui se sont passées touchant l'administration de Mgr le cardinal duc de Richelieu « (B. N., Franc. 23308, fol. 277).

(4) Richelieu à Louis XIII. 28 février 1628 (Lettres et papiers d'État, t. III, p. 46).

(5) Jacques de Bye réclamait 100 000 écus de récompense, plus 2 000 pour amener à La Rochelle des ouvriers hollandais. Avril (Affaires Étrangères 1475, Angoumois, fol. 87).

contre Tyr, en construisant une digue monumentale de sept cent quarante-sept toises de longueur.

Sous prétexte de faire « une espèce de môle vis-à-vis de la citadelle de Ré (1) », il réquisitionnait depuis le 10 octobre 162" « tous les vieux corps " de navires. Bordeaux n'en fournit pas moins de cent cinquante (!2), Rouen une dizaine (3j, Nantes (4j, Vannes, Auray, Blavet, Concarneau, Brest, Conquet, Roscoff, Saint-Malo plus ou moins : tous devaient servir à clore la digue de La Rochelle (5).

Le 30 novembre, l'architecte Clément Métezeau et le maître maçon Jean Tiriot, mandés de Paris, avaient posé la première pierre du monumental ouvrage. Des points qu'on appelle aujourd'hui Richelieu et les Minimes, les tronçons avançaient l'un vers l'autre, sous la direction, là de Tavannes, ici de Marillac, d'où les noms de Fort-Tavannes et de Fort-Marillac aux bastions qui en protégeaient les amorces. Un coup de mer, le 10 janvier 1628, balaya le parement, parce que la muraille quasi-perpendiculaire manquait d'assise. L'ingénieur d'Argencourt, venu de Ré, y remédia en ne donnant pas plus de quatre toises à la plateforme pour douze au soubassement. Des amas de pierres sèches, sans autre ciment que le limon de la mer, sans autre liaison que des assemblages de madriers, telle était la digue.

A l'intersection des deux branches, des jetées en pattes

(1) Circulaire de Richelieu aux gouverneurs (^Lettres et papiers d'État, t. II, p. 654).

(2) Lettre du capitaine Rigault. Bordeaux, 3 novembre (Affaires Etrangères 788, France ko, fol. 24).

(3) Arch. mun. de Rouen.

(4) Arch. mun. de Nantes, CC 163.

(5) Richelieu prescrit au duc de Guise d'envoyer onze vaisseaux de guerre dans la Gironde pour escorter les navires maçonnés qui doivent être coulés dans le chenal de La Rochelle et qu'une douzaine de pataches rochelaises cherchent à capturer. 23 novembre (^Lettres et papiers d'Etat, t. II, p. 729).

de scorpion battaient le goulet, dont l'ouverture était hérissée d'obstacles : épaves de toutes formes (1), maçonnées à l'intérieur de blocs et de mortier; barricade de poutres, que soutenaient comme bouées des tonneaux; gros vaisseaux et Hûtes, attachés les uns aux autres par des câbles et des chaînes de fer pour former une palissade flottante aussi drue qu'une haie; les interstices en étaient garnis de chevaux de frise d'un si grand empattement qu'on les nommait des chandeliers^ les chandeliers de Bernard Du Plessis- Besançon ("2). Les cinquante-huit vaisseaux de l'estacade, défendus par le régiment La Rochefoucauld d'Estissac, élaient pourvus d'espars pour écarter les brûlots, de grappins pour accrocher les vaisseaux (3). Le régiment de Chastelicr-Barlot montait la garde sur la digue qui était protégée comme les ouvrages de terre par une demi-lune, un triangle dans rcspccc.

Pour briser le choc des escadres de secours, un triangle partait des extrémités de la digue cl s'enfonçait en coin vers le large. Le vaisseau de pointe, la Licorne du chevalier Isaac de Razillv, était flanqué de chaque côté de six grands navires et d'une quinzaine de traversiers tous liés entre eux, les perches parées afin d'écarter les brûlots, si les chaloupesvedettes cl une doiilde rangée de chaloupes à pétards (4) ne les arrêtaient pas. Le triangle était fermé à la base par vingl-six galiotles et pinasses, et l'ensemble était garni des soldats de Tavannes, de Maure et de Charosl.

De l'autre côté de la Digue, Claude de Launay-Razilly,

(1) Le Pot à fleurs, le Poisson Aoir, la Laitière, etc. (Affaires Étrangères 797, France 55, fol. 198).

(2) « Frais des machines et chandeliers du sieur Besançon » (Affaires Etrangères 797, France 55, fol. 250 v". — Comte Hokric de Bk.^uc.^ire, Les machines de Du Plessis-Besançon au siège de La Rochelle en 1628, dans les Archives historiques de la Saintoucje et de l'Aunis, t. XVIII (1890j, p. 368).

(3) Mémoires du comte ue Souvigny, édit. de Co.ntenson, t. I, p. 167.

(4) Affaires Étrangères 792, France 49, fol. 47.

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placé au même poste d'honneur que son frère, lui faisait pendant. Avec trente-six galiotes soutenues par une batterie flottante de deux grosses pièces, il devait déjouer toute attaque à revers des assiégés (1). Si l'on ajoute aux défenses fixes et mobiles l'escadre de grand'garde dont je parlerai bientôt, l'œuvre de titan entreprise par Richelieu n'absorbait pas moins de deux cent cinquante navires, d'un entretien mensuel de 183 500 livres f2). Comme on ne pouvait trouver de matelots « pour or, nv pour argent en ces quartiers » , le chevalier de Ray allait en quérir jusqu'en Cotentin (3), le capitaine des pinasses, Jean Le Bon de Laval, jusqu'à Ciboure (4).

Avant d'être embouteillée, l'escadre rochelaise avait appareillé le 19 janvier 1628 sous le commandement de Daniel Bragneau : une demi-douzaine de vaisseaux et deux brûlots seulement purent sortir. Une fausse manoeuvre du capitaine Bourguis, en obstruant le chenal, empêcha le

(Jj Depuis le 10 mai. Il avait succédé dans ce poste au commandeur Des Goiilte» (^Lettfes... de Richelieu, t. III, p. 107).

(2) La statistique mensuelle des bâtiments employés au siège comprend en mai :

37 vaisseaux et brûlots montés de 2 606 hommes.

11 hirondelles 524 —

191 barques, navires, pinasses 3 241 —

(Affaires Étrangères 797, fol. 198. — Arch. nat., Marine B''l, fol. 59). Une autre liste donne le détail suivant :

31 vaisseaux montés en moyenne de 125 hommes.

13 hirondelles et des brûlots

69 barques, galiottes, traversiers, pinasses. 35 hommes.

45 chaloupes 12

des bateaux flottants

(B. N., Dupuy 100. fol. 249. — Mervaum, p. 194, 390. —P. Bertius, De aqqeribiis et pontibus hactenus ad mare exstructis diqestum novuin. Parisiis. 1629, in-8°. — Le P. Fourmer, Hydrographie, 2"^ édit., p. 65. — Relation du xièqe de La Rochelle, dans GniBER et Dasjou, 2" série, t. III,

(3) Richelieu à Potier d Ocquerrc. 10 mars (Affaires Etrangères 789,

France 46, fol. 70).

(4) B. N., Franc. 23150, fol. 213.

reste de la flotte d'aller quérir en Angleterre (1), voire en Hollande (2), des renforts. Réduit à diriger la défense mobile du port, Bourguis organisa militairement en trois brigades avec une réserve ses onze chaloupes, les munit de pierriers, grenades et feux d'artifices, et attaqua un convoi qui arrivait sous escorte à Goureilles (3) . Deux galiottes royales furent prises, les autres forcées de s'échouer. Ses compagnons, Vidant, Perlicr, Hardouin Guyot dit Chapeau- Vert (4), faisaient « la petite guerre " , évacuaient les bouches inutiles, enlevaient la chaloupe du chef d'escadre de Mantin, jetaient à la mer plus de quatre-vingts matelots du roi et faisaient prisonnier l'un des ingénieurs de l'armée royale, « avec tous ses instruments de mathématiques (5) 1) .

Quant à leur ancien amiral, les assiégés ne lui donnèrent point l'occasion d'ajouter de nouveaux trophées à ses panoplies de pavillons gagnés en mer. Mais en élevant Jean Guiton à la première magistrature (6), ils suscitèrent à Richelieu un rival digne de lui. Petit de taille, vif et impétueux de caractère, Guiton exerçait sur tous l'ascendant d'un courage sans défaillance, mais avec une àpreté d'esprit qui excluait la contradiction, avec une dureté impérieuse jusqu'au despotisme (7). Il n'avait aucune nouvelle des députés Vincent, de Hinsse et David qui avaient accompagné Buckingham pour réclamer d'urgence l'envoi d'une

(1) Mervault, p. 162. — J. Bruce, Calendar of State Papers. Domeslic séries. C/,a//es / (1628-1629), p. 27, 115, 121, 206.

(2) Vincent, favorisé « sous main » par le prince d'Orange, apprêtait à Amsterdam une cargaison de vivres (Mervault, p. 296).

(3) Mervault, p. 158.

(4-) Ch. et Paul Bréaru, Documents inédits relatifs a la marine normande, p. 168.

(5) Mervault, p. 154, 157, 168, 180. — Lettres... de Richelieu, i. III, p. 66.

(6) Le 30 avril.

(7) Le P. Arcère (t. II, p. 285), d'après Mervault, Colin, Postis.

flotte, lorsque, le 3 mars 1627, un de leurs messa^,ers parvint à se glisser dans la place. D'un de ses boutons, il tira une dépêche vieille d'un mois, qui portait ceci : « Votre ravitaillement, conduit par M. de Hinsse,s'en allait en mer, escorté de quatre ramberges et quinze vaisseaux de guerre, quand nous avons appris que la tlotte royale prenait la route de La Rochelle : le Conseil a jugé le convoi trop faible et a rappelé à Plymouth M. de Hinsse pour renvoyer le tout avec vme forte armée (1). »

Dans la soirée du 22 mars, une violente canonnade, un crépitement ininterrompu mettait la population en émoi. La patache du capitaine Jean David, avec vingt-deux hommes, tentait une trouée; serrée de très près par les galiotes du blocus, un dernier effort lui fit franchir la chaîne; et les assiégés apprirent de David le prochain retour de Buckingham ou de Denbigh, son beau-frère, avec soixante vaisseaux de guerre. Une chaîne d'or aux armes du maire, la devise patriae magni sunt doua pericW, récompensèrent son acte de bravoure, qui fut, la nuit même, suivi d'un second. Le capitaine Jean Martin, dit Sacremore, venait s'échouer près de Tadon et, après avoir vigoureusement repoussé l'attaque d'un détachement royal, il apportait aux Rochelais toutes les dépêches que leur écrivaient depuis quatre mois leurs députés en Angleterre (2). David en avait un double, qu'il avait jeté à la mer, se croyant pris. Le paquet, recueilli à marée liasse par les assiégeants, les mit au courant des projets britanniques (3).

Dans un conseil de guerre présidé par Richelieu, Théodore de Mantin proposa de livrer bataille à l'ouvert de la

(1) Lettre de Vincent. Londres, 4 février (Mervault, p. 213).

(2) Mervault, p. 228 : B. N., Franc. 20963, foL 32,

(3) E.xtrait des lettres écrites d'Angleterre aux maire et éclievins de La llochelle. Décembre i627-mars 1628 (Affaires Etrangères 788, France h^, fol, 50).

rade, sauf à se replier en cas d'échec sur la Gironde. Les autres chefs d'escadre, persuadés qu'on ne pouvait j^agner cette ligne de retraite par les brises régnantes du nordouest, en indiquèrent une autre (l),dont l'ennemi eut vent. Car des prisonniers prêtaient à lord Denbigh l'intention de poursuivre notre flotte dans son refuge de la Seudre (2). « Contre l'opinion de tous ceux du pays et des plus expérimentés de l'armée navale, Valençay assura que les vaisseaux demeureraient fort bien à l'ancre dans le grand port, en quelque temps que ce fust (3). » Et renvoyant à Brest les lourds vaisseaux de la division Mantin, incapables de manoeuvrer dans les bas fonds de la rade rochelaise (4), il revendiqua l'honneur de soutenir avec des dragons de 200 tonneaux le choc de ramberges énormes. " N'estant pas tant pour combattre que pour s'attacher à ceux qui voudroient passer et les faire eschouer, les dragons y seroient mesme plus propres que des plus grands, parce qu'il leur faudroit moins d'eau. » C'est dans ces conditions que le duc de Guise remit à son ancien maréchal de bataille, Achille d'Estampes-Valençay (5), le commandement d'une armée navale " qu'il ne tenoit pas assez grande pour luy ((î) » . Valençay affirma de suite sa qualité, en faisant donner la cale au lieutenant d'une hirondelle qui avait omis de saluer au passage le pavillon de la Renommée (7).

Les chevaliers de Foincy et de Mailly faisaient fonction

(1) Mantin à Richelieu. A bord du Saint-Michel, à la rade de Belle-Isie, le 28 avril 1628 (Affaires Étrangères 790, France 47, fol. 134-).

(2) « Mémoire de ce que les prisonniers arrestéz au Boucault Vieux ont déclaré des desseings des Anglois. » Avril 1628 (xlffaires Etrangères 792, France k^, fol. 206V

(3) Fo^texay-Marecil, p. 195.

(4) Bassompierre, t. III, p. 359.

(5) Guise 1 avait nommé maréchal de bataille de 1 année navale à Marseille, le 4 mai 1625 (Affaires Étrangères 1700. Provence 277, fol. 298).

(6) Fostenay-Mareuil, p. 195. — Mémoires du comte de Soiîvigxv. <(lit. tie Contenson, t. I, p. 170.

(7j SouviOiv, p. 170.

de vice-amiral et contre-amiral : et le commandeur Des Gouttes soutenait, avec une douzaine d'hirondelles, les trente et un dragons de la première ligne : l'effectif de l'armée navale ne dépassait guère trois mille hommes (I). Sans faire état de certaine « machine de guerre propre à mettre le feu de bien loin dans vin navire, » que proposait un soldat (2), Richelieu donna ordre à Valençay de se battre au canon. Dès que les vigies établies le long des côtes auraient signalé par des feux (3) et les chaloupes de grand'garde par une flamme l'approche des Anglais, les vaisseaux mouillés près des estacades appareilleraient, puis les navires proches du large. Le champ de bataille serait limité par les batteries des pointes de Coureilles et du Chef de Baye qui épauleraient la flotte : l'ennemi serait tenu en haleine jusqu'à ce que le reflux le laissât à sec; s'il arrivait sur les estacades, on en viendrait à l'abordage. Chaque vaisseau devait se suffire. Accroché par un brûlot, il noierait ses poudres et lèverait les cales des culasses, afin que l'artillerie tirât en l'air sans endommager les bâtiments voisins (4).

Le 1 1 mai, Guiton, monté avec Chevallier, son ancien capitaine de pavillon, au sommet du clocher de l'église Saint-Barthélémy, se demandait quelle flotte entrait dans le pertuis Breton. — Ce sont les sept grands vaisseaux du roi

(1) " Estât de la despencc des vaisseaux de l'armée navalle commandée par M. le commandeur de Valançay » (Affaires Etrangères 797, France 55, fol. 198).

(2) Mémoires du sieur de Pontis, dans la collection Michaud et Poujoulat, 2° série, t. VI, p. 525. — L'invention avait été soumise au P. Joseph, que les soldats raillaient d'avoir en « teste plus de vent que de cervelle, » pour avoir voulu faire pétarder une porte en passant sous le feu de la courtine, à travers deux corps de garde et une herse (Philippe Fortin de La Hoguette à Pierre Dupuy. i'""' avril, dans les Archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis, t. VI, p. 460).

(3) Louis XIII aux gouverneurs (Guerre, Arch. historiques 13, pièce 140).

(4) Il Ordre que M'"' le cardinal de Richelieu veult cstrc gardé et observé par le chevalier tie Valancé, commandant les vaisseaux de l'armée devant La Uochelle. » 14 maii (Lettres... de Itichelieu, U III, p. 108).

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