‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 74 sur 106 · IV. 3â · texte numérisé non relu

IV. 3â

qui ramènent de Bretagne un cortège de pataches pour renforcer le blocus, expliquait le bonhomme Chevallier, dont la vue affaiblie ne discernait plus la forme des bâtiments. Mais du Chef de Baye, une batterie de neuf pièces foudroyait la ramberge de tète; Tescadre de Valençay, « sans marchander» , virait de bord, le cap au nord-est, pour s'épauler contre le fort Louis et la palissade; les régiments d'Estissac etde Chastelier-Barlot garnissaient les parapets de la digue; de la pointe de Coureilles, une seconde batterie de quatorze pièces ouvrait le feu ; et devant cette réception hostile, les arrivants rétrogradaient hors de portée (1).

C'était l'armée de secours, une soixantaine de voiles, mais seulement une dizaine de vaisseaux de haut bord, que dirigeaient le comte William Fielding de Denbigh, grand maître de la garde-robe, et le vice-amiral Palmer. Pour lui prêter main-forte, les assiégés équipaient en guerre leurs chaloupes, les plaçaient sous les ordres d'un amiral et demandaient par signal le moment d'agir. Valençay s'attendait à une action générale pour le 14 : ses capitaines étaient prêts à « s'agraffer »...

Mais Denbigh ne bougea point : par un exprès (2), qu'ils

(1) Pour ces engagements du 11 au 18 mai, les sources historiques sont nombreuses :

Du côté des Français : La Victoire du Boi contre les Anqlois au siège La Rochelle, du 15 mai 1628, l'état de l'armée navale, la mort du général et autres chefs Anqlois, la perte de dix de leurs vaisseaux, tant échoués que brûlés et la retraite des autres en pleine mer. Paris, 1628, in-8° : fort exagéré. — Nouvelles datées du camp devant La Rochelle, 12 mai (B. N., Franc. 3672, fol. 14). — Lettre de Richelieu à la reine mère. 20 mai (Lettres... de Richelieu, t. III, p. 113). — Récit véritable fait aux Reynes par M. de Camp-rÉmy, envoyé de la part du Roy, p. 5.

Du côté des Anglais : Rapports à Buckingham par William Denbigh, en mer, 9-19 mai, et à bord du Saint- Andrew, 2-12 juin ; le vice-amiral Henry Palmer, à bord du Garland, en mer, 8-18 mai; André Le Brun, capitaine de La Marie de La Rochelle (J. Bruce, Calendar of State pnpers. Domestic séries. Charles I (1628-1629), p. 105, 107, 113, 146).

Du côté des Rochelais : Mervault, p. 320.

(2) Le capitaine Vidaut.

récompensèrent d'une chaîne d'or, avec l'écharpe blanche et bleue aux couleurs municipales, les assiégés apprirent la cause de cette inaction. Denbigh prétendait avoir mission d'escorter le convoi, non de livrer bataille. « Nous ne sommes que quatre vaisseaux françois qui veulent bazarder, écrivaient Bragneau et Gobert (1). S'il y a apparence de passer, vous nous montrerez des drapeaux au droit des passes. >i Bragneau, Jacques Forant (2j, Le Brun, Guillct ne demandaient aux Anglais que des brûlots et un simulacre d'attaque qui ferait diversion, u Ne laissez point périr vos frères, que vous avez avec tant de belles paroles repus de promesses, suppliait Guiton (3) : toute l'Europe a les yeux sur vous: ne mentez pas à la bonne réputation de l'armée angloise. » Rien n'y fit. Et le 18 mai, Denbigh reprit la route d'Angleterre, afin de ne point hasarder, disait-il, les vaisseaux de son maître contre une flotte qui arrivait d'Espagne.

Richelieu ne pouvait croire à une retraite définitive. Pourtant, une des divisions anglaises fut rencontrée dans la Manche et battue par le gouverneur de Cherbourg, François Le Tellier de La Luthumière : de sept bâtiments bien armés, trois furent coulés, les autres pris par les marins cherbourgeois (4). Le reste du convoi de Denbigh se disloqua. Pour atténuer la portée de l'échec, Charles I" mandait aux Rochelais : « Tenez bon! Je suis résolu que toute ma flotte périra plutost que vous ne soyez secourus " (5).

(1) Aux Rochelais, de la rade de Chef de Baye, 13 mai (Mervallt, p. 328).

i2'l Un prisonnier breton, relâché par Forant, avisa le roi de cette résolution. Forant n'avait que sept canons sur son navire de 70 tonneaux (Camp-rémy, p. 10).

(3) 15 mai (Mervallt, p. 336j.

(4) La veille de la fête du Saint-Sacrement, 21 juin (La. défaite de sept navires an(flois par M. le baron de La Luthumière, rjouverneur île Cherebourg. Paris, 1628, in-8").

(5) Mervault, p. 374; la lettre de Charles I" était datée du 19 mai, ou 29 mai, nouveau style.

Un avis puisé à bonne source précisait : la flotte se déploiera en forces devant Valençay, pendant que deux mille hommes, débarqués derrière la pointe de Coureilles, marcheront droit sur le fort d'Orléans et, maîtres de la place, donneront la main aux assiégés (1). Un signal de feu à la hune de l'amiral anglais, un contresignai comme réponse aux galeries hautes de la tour de la Lanterne indiqueront le moment de l'action (2).

De la tournure que prenait la guerre, de la constante intervention des Anglais, Richelieu se montrait fort préoccupé, «fort pensif et jaune de visage» (3). Par de multiples revues qu'il passait lui-même (4), il tenait la flotte constamment en haleine. Disciplinés par cet étrange cardinal qui portait le costume de «général d'armée, castor noir, cordon d'or, habit de satin rouge, casaque d'écarlate toute couverte de canetille d'or, bas de soye et mules rouges (5) » , marins et soldats se sentaient les instruments d'une volonté de fer.

Rien n'entrait plus dans la place de La Rochelle. En juillet, la famine y était devenue horrible; on n'oyait que « voix d'aumônes » ; on n'apercevait que « visages terreux et allangouris (6) » : les assiégés se ruaient sur des gelées de peaux de bœuf, des bottes fricassées dans du suif, de la corne de cerf en poudre, du bois pilé, du plâtre, de la fiente (7). Aux propos de paix que Richelieu leur fit tenir : « Monsieur, ayez pitié de moi, il y a deux mois que je n'ay mangé de pain » , répondait un adolescent décharné, un sac d'herbes à la main, en s'adressant au héraut d'armes du

(J) Loménie de Brienne à Richelieu. Paris, 9 juin (Affaires Etrangères 790, France 47, fol. 193).

(2) Lettre de Guiton. 25 juin (Mervault, p. 397).

(3) Mervault, p. 366.

(4) Le 26 juin, 23 juillet, 6 août, etc. (Bassompierre, t. III, p. 383, 389, 391).

(5) Mervault, p. 490.

(6) Id., p. 405, 430.

cardinal (1). Richelieu garantissait aux protestants la liberté du culfe : « Foy de gentilhomme, disait-il, je ne saurais dire combien je suis délibéré d'y contribuer (2) » . Mais leur inflexible Caton intervint : « il en eût moins coûté d'anéantir cette âme républicaine que de la plier » (3). Il jure de poignarder quiconque parlera de se rendre. Esclave de sa parole, Guiton ne veut rien conclure sans en avoir référé au roi d'Angleterre. 11 attend, mais à quel prix !

Le scorbut fait rage; il meurt jusqu'à quatre cents personnes par jour; il n'y a plus de place au cimetière; la cloche du prêche ne sonne même plus; des soldats britanniques se couchent flegmatiquement dans leur cercueil (4) ; les vivants ne sont que des sépulcres d'où sort une plainte mourante; « pourvu qu'il en reste un pour fermer les portes, c'est assez, » déclare froidement Guiton (5). Et de Londres, les députés rochelais écrivent : « Retranchez aux enfants toute nourriture, et ménagez pour les gens de guerre le peu qui vous reste (6). »

La faim nous étreint, répondait Guiton par des dépêches répétées, qui parfois étaient interceptées au passage (7) : et il est si facile de faire une trouée; la flotte royale ne comprend que treize vaisseaux de ligne, peu de canons, six cents matelots. — Ah! cette apparition de la flotte anglaise, quelle vision de l'apocalypse! Voyez-vous avancer sur la digue ces ramberges hautes comme des forteresses, ces trente volcans qui vomissent des rochers, « ces globes d'artifices qui vont entre deux eaues et, venant à toucher

(1) Le 16 août (B. N., Brienne 318, fol. 169).

(2) Le 7 septembre (Mervatjlt, p. 490).

(3) Arcèbe, t. II, p. 300.

(4) Mervault, p. 576, 582, etc.

(5) Mémoires du sieur nE Pontis, édit. Michaud et Poujoulat, p. 546. *(6) La lettre parvint à La Rochelle le 8 septembre.

(7) Par le maréchal de Schombcrg le 20 août (B. N., Brienne 318, fol. 179). — Les 22 août et 8 septembre, Guiton envoya la même dépêche aux députés rochelais en Angleterre (Mervaijlt, p. 464, 500).

contre quoy que ce soyt, se crèvent et enlèvent tout ce qui est dessus " (1). Quand l'épouvante est partout, dix « lionceaux » à l'artillerie puissante, conduits par Pennington, foncent sur nos « dragons " , se font jour; bientôt, soixante vaisseaux de guerre, trente-six transports armés, vingt-cinq corsaires rochelais i2: auront réduit la Hotte de blocus à néant. Tel était le mirage qui dans les corps défaillants ranimait l'espérance et dont u le peuple se repaissoit " . Le 27 septembre, une hallucination lui faisait voir dans les nuages une armée navale comme de feu, qui s'ouvrait violemment un passage à travers la digue f3). Que devait être le lendemain la réalité ?

Car le lendemain, la Hotte de secours était en vue : trois coups de canon, tirés du clocher de Saint-Barthélcmy, annoncèrent la bonne nouvelle. Les vaisseaux ne cessaient de déboucher du pertuis Breton et du pcrtuis d'Antioche « avec le plus beau vent et la plus belle marée du monde 'i , pour se rallier sous les pavillons de l'amiral Robert Bertie de Lindsey, de lords Morton et Montjoy (4). Le dimanche 1'' octobre, cette immense Hotte de cent cinquante voiles cernait complètement l'escadre de blocus, en décrivant un vaste demi-cercle de Goureilles à Chef de Baye. Le dernier acte du drame allait se jouer.

La petite escadre de Valençay faisait bonne contenance, les boursets sur les barres et l'ancre à pic, prête à appareiller. La nuit se passa fébrilement à renforcer le blocus,

(1) Interrogatoire de Charles de La Grossetière, envoyé par les l\ochelais en Angleterre et fait prisonnier au retour. Saint-Lô, le 25 juillet (H. N., Brienne 228. — Affaires Étrangères 788, France 45, fol. 78).

(2) Liste de ces corsaire.s avec 1 endos de Pennington. Septembre (J. BnrCE, Calendar of State papers. Domestir, séries. Oiarles I (1628- 1629), p. 340).

(3) Mervault, p. 463.

(-'<■) Lindsey avait succédé comme amiral à Buckingham, assassiné au

moment du départ (J. Bruce, Calendar of State papers. Domeslic séries, Charles I (1628-1629), p. 278).

LE SIEGiL DE LA ROCHELLE :)51

enfoncer des chandeliers, dresser des batteries, border la côte, parer la Hotte en hommes et munitions (I). Mais le temps changeait : en voyant paraître au crépuscule " l'œil de bouc, qui est une espèce d'iris, en rond tout fermé ': , les pilotes n'auguraient rien de bon. Et le 1" octobre à l'aube, le calme était si grand que les vaisseaux de part et d'autre étaient à sec de voiles (2).

En guise d'aubade, Lindsey fit une décharge générale, à laquelle répondirent nos batteries de terre et de mer. « Chacun semblait se préparer au combat et défier son adversaire. Un petit vent de mer se leva, apportant un concert de trompettes qui venait doucement flatter les esprits abattus des Rochelais : cette harmonie était d'autant plus agréable qu'elle était coupée par quelques coups de canon de loin en loin, comme si c'eût été pour marquer les pauses et battre la mesure (3). » Sur l'ordre de Guiton, les soldats avaient couru au drapeau dès le premier coup de tocsin, les canonniers aux batteries, les volontaires à la tenaille, les matelots au rivage (i). Vers midi, au flux, Lindsey s'ébranla pour charger. Mais la bonasse à nouveau l'arrêta et, le lendemain encore, le maintint immobile. De ses mines flottantes, simples pétards en fer-blanc, qu'un ressort actionnait au moindre choc, il ne résulta que des gerbes d'eau au heurt de quelques bouées.

Le 3 octobre, les Anglais viraient vers l'île d'Aix, puis revenaient, grand largue avec brise d'est-sud-est, sur la flotte française, postée maintenant le long du promontoire de Chef de Baye en une file assez lâche " pour avoir le jeu

(i) Ce soin incombait particulièrement au maréchal de bataille de la flotte, Estampes de l'Isle (Affaires Étrangères 789, France 46, fol. 159), et à l'ingénieur d'Argencourt, maréchal de bataille des troupes.

(2) Mervault, p. 532.

(3) Id., p. 534.

(4) Ordre de Guiton, 29 septembre (xVrchives de la Charente-Inférieure, E suppl. 291).

plus libre et se mieux garantir du feu (1). )> L'une après l'autre, les ramberges, «vaisseaux monstrueux, qui ressembloient à de grandes maisons flottantes » , s'avançaient, présentaient le flanc et, d'un coup de tonnerre, lâchaient toute leur bordée à la fois. La ramberge au pavillon blanc de Soubise mit en panne " pour canonner plus glorieusement" (2) : avec une autre ramberge et cinq pinasses, elle fonça même comme si elle eût voulu aller à l'abordage. Quelques-uns de nos vaisseaux avaient déferlé leurs voiles; " l'un d'eux, au pavillon bleu et blanc, faisait contenance d'aller au devant de l'Anglais; " mais bientôt, tous brassèrent à culer en filant les câbles et s'abritèrent sous le promontoire, dont leur ligne épousa la forme.

Au-dessus d'eux, la batterie du Chef de Baye faisait de ses quarante pièces une musique infernale, où le chef d'orchestre n'était autre que le roi. » Il tira lui-même plusieurs coups; et il ne fut jamais plus libéral ni de plomb contre ses ennemis, ni d'argent envers ses canonniers, qu'il encourageoit en leur jetant des pistoles. » Lorsque la flotte anglaise battit en retraite, la galiotte de Pontis ramassa sur le lieu du combat une belle proue dorée aux armes d'Angleterre, te C'est moi qui ai tiré le coup, " s'écria joyeusement Louis XIII (3). Maigre trophée, sans doute; les Anglais disaient même ironiquement n'avoir eu de cassé que des pots de beurre (4) ! Mais à quoi aboutissait leur énorme

(1) Mervault, p. 537.

(2) Soubise avait la qualité d'amiral des étrangers en Angleterre (Lettres... (le Biclielieu, t. II, p. 779. — Mervault, p. 539, 550. — Relation du grand combat naval faict devant La Rochelle le troisiesme octobre 1628, envoyé par le Roy à la Royne mère de Sa Majesté. Paris, 1G28, petit in-4». — Histoire politique : B. N., Franc. 23308, fol. 339. — Vixce>t : B. N., Franc. 20963, fol. 67. — Bersard, L. XII, p. 99. — Récit véritable de ce qui s'est faict et passé au siège de La Rochelle, depuis que les Anqlois sont venus attaquer la Digue. Paris, 1628, in-S").

(3) Mémoires du sieur de Poxtis, dans Michaud et Poujoulat, 2* série, t. VI, p. 540. — • Bassompierre, t. III, p. 403.

(4) Et encore à bord du navire de Bragneau.

LA FLOTTIi ANGLAISK ATTAQl K I, A DIGUE

Estampe de Jaajues (lallot.

déploiement de forces, leurs milliers de canonnades? — A coucher bas vingt-sept hommes, pas davantage, dans l'armée de siège. Et le soir de cette « ombre de combat » , l'escadre de Valençay reprenait position » près de la palissade, comme pour la (ianquer et pouvoir plus à propos se parer contre le vent d'est-sud-est » (l).

Le lendemain 4 octobre, les Rochelais furent fort intrigués en voyant monter de la mer d'épaisses colonnes d'une fumée noire et puante, qui s'abattaient sur la flotte et les liatteries royales. C'étaient sept bateau.\-citerncs remplis de fumier en feu, que les Anglais envoyaient à la dérive pour aveugler nos canonniers. Mais aucune escadre ne se mouvait pour nous assaillir à couvert de cet opaque rideau j!2) : et nos chaloupes eurent vite fait de l'échouer sur la côte. Lindsey était perplexe sur la façon d'attaquer la palissade : au besoin, faisait-il dire aux assiégés, j'échouerai contre elle toute mon armée pour l'emporter à coups de hache, après avoir défait l'armée navale du roi : l'action décisive aurait lieu le 10; Soubise ferait la pointe avec le comte de Laval et les Français; que ce jour-là, les assiégés se missent à couvert; » quatre navires à mines, des foudroyants» maçonnés de briques et de rochers, de vrais volcans chargés de douze milliers de poudre, feraient sauter la digue.

Au jour dit, rien ne se produisit. Et Guiton écrivait avec une ironie amère : » Nous vous voyons bien en rade : mais le sens de la vue ne contente pas celui du goût; et c'est un miracle de Dieu que nous ayons subsisté jusques à présent. Hâtez-vous au nom de Dieu » (3). « Le gros d'eau » s'écoula sans que Lindsey en tirât profit pour renouveler l'at-

(1) Mervault, p. 540, 550.

(2) Id., p. 541. — Nouvelles de La Rochelle, octobre-novembre (Bibl. de Carpentras 1827, fol. 162).

(3) Mervault, p. 550, 557. — Vincent, B. N., Franc. 20963, fol. 67.

laque (I) : désespérant d'en rien obtenir, édifiés sur "Taffadissement » de leurs alliés, que les attaques de l'eseadre française (2) ne faisaient point sortir de leur mutisme, les marins rochelais conseillèrent à leurs compatriotes de se rendre i3j. Le pavillon bleu qui flottait sur la tour de la Lanterne disparut; les canons du port se turent (i); la capitulation était proche. Le 25 octobre, Lindsey donnait ordre d'appareiller pour l'Angleterre (5), presque au moment où un déserteur, le prieur de Brémond, offrait au roi Charles de faire sauter la digue (G). Des barques, des flûtes, un sorcier, échoués à Fouras, au Croisic (7), ailleurs encore, nous restaient comme des trophées « de la déroute » anglaise.

Trois jours plus tard, les Rochelais imploraient et obtenaient leur pardon (8). Les capitaines qui servaient dans la flotte anglaise, Bragneau, Forant, Gadot, Béziers, Chapperon, Petitfils, Chivernet, Anouvret, Neau, La Cave, Lestang, Quillet, Gaudouin, Pépin, Chapeauvert, Monlabeur, Cassemar, Barbot, Brun, recevaient une amnistie complète pour eux et pour leurs équipages (9). On tenait compte aux assiégés du patriotisme avec lequel ils avaient

(1) Fontenay-Maredil (p. 210) dil pourtant qu'une rambergc tenta d'en- Uler le chenal, mais elle avait un trop fort tirant d eau : le brûlot lancé d'autre part de La Rochelle fut coulé (12 octobre).

(2) Le 18 octobre, Beaulieu-Persac donna l'alarme à la flotte anglaise en la traversant (Bassompiebre, t. III, p. 409). — Dans la nuit du 21 octobre, quatre brûlots lancés au travers de la flotte anglaise obligèrent plusieurs navires à se défiler en coupant leurs câbles (Mervault).

(3) Vincent au maire Guiton. Du bord de M. de Soubise, 23 octobre.

(4) Mervault. — Récit véritable.

(5) Rapport du capitaine William Button, commandant le 5" » lionceau » de la flotte. Plymouth. 5 novembre (J. Bruce, Calcndar of State papers. Domestic séries. Charles I" (1628-1629), p. 370).

(6) Winchester, 4 novembre (Ibidem, p. 368, 369).

(7) Inspection maritime de Leroux d'Infreville. 1629 (E. Sue, Correspondance de d'Escoubleau de Sourdis, t. III, p. 204, 214).

(8) 28 octobre (Affaires Étrangères 788, France 45, fol. 93).

(9) Octobre (Affaires Étrangères 789, France kQ, fol. 236). — Bragneau, l'amiral de l'escadre rochelaise, et Forant furent les seuls à ne pas profiter de l'amnistie (Rapport de William Button, cité).

proclamé au milieu de leurs égarements, dans les traités avec l'Angleterre, leur fidélité à la couronne de France (l). Et Louis XIII pouvait écrire : « Du siège de La Rochelle, 1 issue a faict cognoistre à mes subjects de la Relligion prétendue réformée que ma juste indignation contre les rebelles se tourne bientôt en traictement favorable, lorsqu'ils recognoissent leur faute et se remettent dans le debvoir (2) « . Cette faute, une soixantaine d'irréductibles seulement, avec les capitaines Forant et Bourguis, refusèrent de la confesser; sous pavillon anglais, ils s'acheminèrent vers la Caroline (3).

Richelieu avait tenu parole; l'ère des guerres de religion était close; l'épouvantable famine supportée pendant le siège était pour les brebis égarées une suffisante peine : vingt-trois mille hommes sur vingt-huit mille avaient péri. Mais La Rochelle perdait ses privilèges, ses remparts, sa mairie. Elle cessait d'être un État dans l'État. A la porte du couvent des Minimes élevé à la mémoire des ])ons serviteurs de la patrie, une inscription perpétuait le souvenir de la fameuse Digue (i), que le temps n'a pu réduire à néant : on en voit les vestiges à marée basse ; au flux, une tourelle noire et blanche en indique le milieu.

A La Rochelle comme à Ré, les véritables vaincus, c'étaient les Anglais, dont le prestige maritime s'effondrait. Lorsque la reine visita La Rochelle en 163:2 (5), le com-

(1) MERViULT, p. 653.

(2) I^ouis XIII au garde des sceaux. 9 mars 1629 (Lettres et papiers il'Ktat... (le Richelieu, t. III, p. 250).

(3) Saixsrury, Calenclar of State papers. Colonial séries (1574-1660), p. 98. 108-111, 114, 121.

(4) Mervault, p. 660. — » Mémoire contenant l'o»dre et département des démolitions à faire au dedans et au dehors de la ville de La Rochelle » (Affaires P^trangères 1475, Anqonmois, fol. 133).

(a) On fit venir, à cette occasion, de Brouagc un détachement de la flotte royale, le Saint-Louis, l'Ange, le Saint-François, la Petite-Marque rite, des galiotes et des pinasses (B. N., Franc. 11319, fol. 31).

mandcur de la Porte, chef fjénéral des escadres, ne trouva point de spectacle plus beau à lui offrir qu'une naumachie, figurant la victoire de notre flotte (1). Et c'était bien la moralité qui se dégageait de la guerre : la marine française était ressuscitée par un miracle de la volonté cardinalice. On le vit lors de la dislocation de la flotte de blocus : tandis cjue cinq vaisseaux avec des pinasses-avisos restaient garder les côtes, dix-sept vaisseaux de ligne étaient placés à Brest dans la position de désarmement, avec une quinzaine d'officiers et matelots chacun; vingt-cjuatre dragons et hirondelles, quatre-vingts chaloupes étaient affectées à Brouage; une quarantaine d'autres bâtiments, normands, bayonnais, hollandais, flamands, étaient également entretenus à effectifs réduits (2). Officiers et soldats reçurent des récompenses, et surtout Achille d'Estampes-Yalençay, dont la crânerie avait intimidé les amiraux anglais; il fut élevé à la dignité de Grand'Croix par l'Ordre de Malte, sur l'expresse recommandation du roi de France (3).

Le relèvement de notre marine avait stupéfié les Anglais. On prédisait leur retour offensif dans la Gironde, l'occupation du Bec d'Ambcz où ils construiraient un fort, de Libourne et de Fronsac qui leur serviraient de bases d'opérations navales : dix mille insurgés, avait assuré Soubise, grossiraient leur armée (4).

Au printemps de 1629, rien ne bougea. Razilly se tenait paré avec sept vaisseaux de Brouage à repousser une attaque, baillant même escortée quatre-vingt-dix voiles qui

(1) 20 novembre 1632 (B. N., Franc. 11319, fol. 31 : Nouv. acq. ranç. 4967, fol. 81).

(2) Ordre daté de Brouage, 12 novembre 1628 (Affaires Etrangères 792, France 49, fol. 67).

(3) 1629 (Abbé DE Vertot, Histoire des chevaliers Hospitaliers de Saint- Jean de Jérusalem, 3'^ édit. (1727), t. V, p. 180).

(4) Avis de La Paillette. 5 mai 1629 (Affaires Etrangères 793, France 50, fol. 193).

allaient décharger du sel au Havre (1). Gomme un incendie qui s'éteint, la guerre se terminait par des engagements isolés sur des points fort éloignés, au Sénégal, aux Antilles, au Canada (2), premiers symptômes des luttes coloniales où la France et l'Angleterre allaient se livrer bientôt une autre guerre de cent ans. La paix signée le 24 avril 1G29, nous fîmes même des avances à l'Angleterre, lui offrant d'être « de la partie, » en cas de rupture avec l'Espagne (3). La rupture n'eut lieu que plusieurs années après, malgré de graves dissentiments (4), lorsque Richelieu sentit sa marine suffisamment forte pour imposer à la puissance espagnole lultima ratio regum.

(i) Marie de Médicis à Razilly. 14 avril 1629 (Marquis de Rasillv, p. 270).

(2) Voir aux différents chapitres qui traitent de ces contrées.

(3) Richelieu à Châteauneuf, ambassadeur en Angleterre. Fin novembre 1629 (Lettres... de Richelieu, t. III, p. 468).

(4) Mécontent de voir quatre cents navires de commerce arrêtés dans les ports d'Espagne, Louis XIII écrit au comte de Barrault, son ambassadeur à Madrid : « J'entends que vous exagériez, comme la chose le mérite » . Mai 1631 (B.N,, Franc. 22334, fol. 43).

RICHELIEU

ET

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