‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 76 sur 106 · IV. aft · texte numérisé non relu

IV. aft

soit par ses propres rapports (l), le cardinal faisait ressortir les avantages matériels et moraux de la transformation. Au roi notamment, que liaient les pouvoirs de l'amiral de France, elle rendait toute liberté d'allure pour confier au mérite le commandement des armées navales.

Mais à part l'exercice du commandement, le grand maître de la navigation possédait les mêmes pouvoirs et les mêmes prérogatives que son prédécesseur (2). Le titre de l'oflice avait surtout été changé, « afin qu'il ne restast plus aucun prétexte de cette division d'admirautéz si préjudiciable au bien des affaires (3) « .

L'extinction des amirautés autonomes et la centralisation de l'autorité maritime, telle était en effet la tâche que Richelieu considérait comme l'indispensable préface du relèvement de notre marine.

I. Que les âmes sensil^les ne s'apitoyent pas sur le sort du duc de Montmorency. La suppression de sa charge lui valait douze cent mille livres en capital (4) ou quatre-vingtseize mille livres de rente, dont il ne détacha qu'un huitième pour dédommager Antoine-Hercule de Portes, démissionnaire comme lui (5). On a vu que le marquis de Portes se faisait passer pour vice-amiral général; mais » jamais il n'a eu la charge de visadmiral général de Guienne (6), pro-

fit D'abord un « Mémoire touchant la marine " du 18 novembre 1626, puis un « Mémoire sur la charge d'amiral de France suprimée en 1626 et remplacée par celle de grand maître, chef et surintendant général de la navigation et commerce de France contenant les raisons alléguées par M. le cardinal de Richelieu pour la supression de cette première charge et pour l'exécution de la seconde en sa faveur » (Dépôt des cartes et plans de la marine, ms. 7288, fol. 1).

(2) 11 Matières dont Monseigneur le Grand maistre cognoistra » (Affaires Étrangères 781, France 38, fol. 105, 155. — Auguste Dumas, le Conseil des prises, dans la Nouvelle Revue historique fie droit (1905), p. 360).

(3) Moyens pour M. le dite de Bréz.é, déjà cités.

(4) Mémoires de Richelieu, p. 424.

(5)20 novembre 1626 (Arch. nat., K U3, n" 23)

(6) Il y a peu de choses à tirer, pour celte période, de la Notice sur

lUCIIELIEU ET LA CENTRALISATION 5(i3

testait le vieux Jaubert de Barrault, telement qu'il n'en peut avoir traité à mon préjudice (1) " . Et M. de Rambures, gouverneur du Crotoy, revendiquait de même le titre de vice-amiral de Picardie (2). Ajouterai-je que les Rochelais avaient aussi leur amirauté, qu'ils délivraient passeports et congés, touchaient les droits de prises et qu'une commission de dix membres, députés de l'assemblée des églises protestantes ou échevins de La Rochelle, connaissait en dernier ressort des affaires maritimes (3). Et de l'ordonnance du 13 décembre 1()2() qui réservait au grand maitre de la navigation l'octroi des congés, ils ne craignirent point de réclamer la révocation, comme " contraire à leurs privilèges et à l'un des articles de la paix (4j » .

H. Si Barrault, Rambures, Guiton durent tour à tour mettre pavillon bas devant le cardinal, les Bretons se montrèrent irréductibles. Ils étaient depuis longtemps sur leurs gardes. Ayant obtenu la suppression des offices créés par Joyeuse (5), ils avaient pris ombrage du brevet qui les englol)a, le 17 janvier l(>12, dans le ressort de l'amirauté de France (H). Invité préalablement à faire valoir ses titres

iamiraulc de Guyenne, par Bordexavk [Actes de l' Académie de Bordeaux (1879). p. 45).

(i) A. Jaubert de Barrault à Richelieu. Barrault, 10 mai 1627 (Affaires Étrangères 785, France 42, fol. 135). Richelieu répondit en pressant le parlement de Bordeaux d'enregistrer ses provisions de grand maître, 16 mai (Lettres et papiers d'Etat du cardinal de Richelieu, publiés par x^venkl,

t. II, p. 453).

(2) « Voyage et inspection maritime de M. d'infreville sur les côtes françaises de l'Océan " (1629-1631) (publié par E. Sun:, Correspondance de Henri d' Escoubleau de Sourdis, Paris, 1839, in-4", t. III, p. 198, dans la collection des documents inédits).

(3^ >' Reiglement provisoire de ladmirauté establi par l'assemblée généralle des églises réformées de France à la Rochelle. La Rochelle, 5 juin 1621 " (Archives historiques du Poitou, t. VIII, p. 271).

(4) Les maire et échevins de La Rochelle à Richelieu. 12 janvier 1627 (Affaires Etrangères 1475, Anqoinnois, fol. 55).

(5) Les États de Bretagne demandèrent cette suppression le 27 avril 1588 (H. IN., Franc. 8294, fol. 65).

(6) .< .Amiraux do Bretagne -. (B. N., Clairambault 825, fol. 104).

à Tamirauté locale (1), le gouverneur César de Vendôme s'était dérobé. Mais, comme il incarnait en lui les prérogatives du vieux duché, parlement, Etats, juges, épousant sa cause, ne laissèrent plus à Charles de Montmorency et à ses successeurs un instant de repos. Au parlement breton, le Conseil imposa bien silence, en lui interdisant de s'immiscer au procès (2). Mais les Etats surent se faire entendre pour arracher leur province, en vertu de « Tusance » , à toute création d'offices d'amirauté (3).

La réplique de l'amiral de France fut l'ordre, pour tous les capitaines, d'enregistrer leurs congés à Paris ou à Rouen, aux greffes des tables de marbre. De plus, Vendôme reçut défense itérative de « s'entremettre des faitz de la mer » , sauf à produire dans les six semaines ses moyens de défense (4). Il les produisit : aux précédents qu'invoquait MontmorencY, à Bonnivet, Annebault, Coligny, Villars, Joyeuse, La Valette (5), le gouverneur de Bretagne en opposait d'autres; et, rétorquant l'argument de son adversaire, il montrait que les droits d'amirauté avaient appartenu aux ducs d'Etampes, de Montpensier et de Mercœur, ses devanciers (6). Il parlait de « mourir plutost que de souffrir » une atteinte « contraire, disait-il, au l)ien du service du roy, à celuy de ce pais et de ses privilèges et à

(1) Par arrêt du Conseil en date du 3 octobre 1611 (B. N., Duchesne 43, fol. 182).

(2) Arrêt du Conseil du 26 juin 1612 (Ihid.).

(3) Déclaration royale du 10 septembre 1614 (B. N., Franc. 22243, fol. 268). Le 20 août précédent, les États de Bretagne avaient chargé le procureur général de s'opposer à toute innovation de ce chef (B. N., Franc. 8294, fol. 66).

(4) Arrêt du Conseil du 30 janvier 1625 (B. N., Duchesne 43, fol. 141).

(5) « Qualité, droitz et don du sieur de Danipville en l'admiraulté de Bretaigne » (B. N., Dupuy 464, fol. 7).

(6) Mémoire pour César de Vendôme (Affaires Étrangères 792, France 49^ fol. 173 y").

rhonneur de ma charge (1) » . Sur un retour offensif de Montmorency, les Etats envoyèrent une dëputation en Cour pour s'opposer à sa prestation de serment comme amiral de Bretagne (2) ; à leur réquisition, Vendôme jetait en prison le capitaine garde-côtes Ruskin, qui voulait faire juger ses prises par la Table de marbre de Paris (3) et que le parlement de Rennes condamna comme pirate, pour avoir accepté de l'amiral de France ses lettres de commission (-i).

La querelle tournait au tragique. Elle avait failli compromettre la campagne navale de 1625, où les Bretons refusèrent d'obéir à l'amiral de Montmorency. Elle inspira l'opposition que Richelieu allait rencontrer soit pour établir la Compagnie du Morbihan, soit pour faire reconnaître luimême son autorité. Vendôme s'était pourtant vu relever de ses fonctions, et Louis XIll avait spécifié dans les provisions du nouveau gouvernevir, que l'amirauté n'y était point comprise (5). Mais les Etats ripostèrent immédiatement qu'ils ne reconnaîtraient d'autre amiral que le roi (6) ; et lorsque le fidèle Thémines, " du lict de la mort, le jour des mortz 1627 » , eut adressé à la royauté le nunc dimittis de « son très humble serviteur » (7), son successeur, Brissac, continua à délivrer des congés de navigation (8).

Il faut à Richelieu une volonté de fer pour briser la résistance des Bretons, qui défendent leurs privilèges comme on

(1) Lettre de Vendôme au marquis de Coëtquen, gouverneur de Saint- Malo. Nantes, 5 juin 1625 (B. N., Franc. 22344, fol. 56j.

(2) 13 octobre 1625 (B. N., Cinq-Cents Colbert 292).

(3) 17 octobre 1624 (B. N., Franc. 8294, fol. 67. — Nouv. aeq. Franc. 1754, fol. 137).

(4) 18 septembre 1625 (B. N., Duchesne 43, fol. 74).

(5) Provisions de gouverneur pour le maréchal de Thémines. 23 juin 1626 (B. N., Dupuy 380, fol. 18).

(6) 18 juillet 1626 (B. N., Franc. 8294, fol. 68),

(7) B. N., Nouv. acq. franc. 5131, fol. 105.

(8) Richelieu à Brissac, qui avait succédé à Thémines, 9 février 1627 (Lettres de Richelieu, t. II, p. 363).

r,66 HISTOIRE DE LA MARIPvK FRANÇAISE

soutient un siège. Il n'a pu obtenir l'enregistrement de ses lettres de grand maître qu'à titre provisoire, par n faveur personalissime » , et sans que cela put tirera conséquence (1). Ses passeports, on les traite d'attentats à la liberté du commerce, on les foule aux pieds (2j. Du droit de bris qu'il veut abolir (3;, au contraire, les États réclament le maintien (4j. Les juridictions ordinaires refusent de se dessaisir des causes maritimes, qu'elles consentent seulement à enregistrer à part (5j. Les Malouins ne souffrent pas davantage qu'on louche à leurs immunités (6); Questeval et Goulaine ne veulent pas abandonner les droits d'ancrage levés à Hrest et Saint-Nazaire ; le duc de Retz prétend pourvoir à la gardecôtes (7).

A cette défense obstinée des Bretons, la royauté fit brèche à coups d'ordonnances et d'édits : règlement des passeports et congés de navigation (8), interdiction au gouverneur et autres de prendre connaissance des affaires maritimes (9), répartition de la province en sept districts d'amirauté (JOj, établissement du droit d'ancrage sur les vaisseaux étrangers (11). La brèche ouverte, Richelieu entra dans la place en qualité de gouverneur et lieutenant général de Bretagne,

(1) B. N., Clairambault 825, fol. 104. — Thëodoro Godkfiioy, Des anii- >-ftit.v (Bibl. de l'Institut, Portefeuille Godcfroy).

(2) Opposition des États de Bretagne, 24 février 1628 (B. N., Diichesne 43, fol. 66).

(3) 24 février 1629 (Le P. Fournier, Hydrographie, p. 264).

(4) Requête des États de Bretagne, 21 avril 1629 (B. N., Duchesne 43, fol. 73).

(5) Arrêt du Conseil^ 16 janvier 1629 (Ibicl., fol. 84. — Le P. Four>'1KH,

(6) Richelieu à Messieurs de Saint-Malo, 20 février 1627 (Lettres, t. H, p. 381).

(7) Voyage et inspection de Leroux d'Infreville en 1629 (E. Sue, Coirespondance de Sourdis, t. III, p. 197, 211).

(8) 29 août 1628 (B. N., Duchesne 43, fol. 90 v").

(9) 16 janvier 1629.

(10) Novembre 1640 (B. N., Duchesne 43, fol. 55, 125).

(11) 26 septembre 1631 (Le P. Fouhmer, p. 264).

en HjM (1). Désarmé par une transaction avantageuse (2), le protagoniste des Bretons, héritier par sa mère des droits des Penthièvre sur le duché, Vendôme, eut pourtant le dernier mot : la mort du terrible cardinal le lui laissa. Vendôme lut le successeur du grand-maître de la navigation (3). Suprême revanche du dernier amiral, après la mort lamentable de ses deux collègues, Montmorency sur l'échafaud. Guise en exil.

Quant aux sièges d'amirauté que le cardinal était parvenu à établir en Bretagne (4), ils lui survécurent à peine. Les Etats de la province se hâtèrent, lui disparu, d'en réclamer la suppression (5), et ils tinrent pour un acquiescement la vague formule où le roi promettait de maintenir la Bretagne dans ses privilèges (6).

III. Subrogé aux droits de l'amiral de France, le grand maître de la navigation héritait d'un procès contre l'amiral du Levant. Il s'agissait de la prestation de serment d'un lieutenant à Marseille. Que l'officier comparût devant Montmorency ou devant Guise, là n'était point au fond l'objet du débat. La question posée au Conseil du roi, puis au Parlement était plus grave : y avait-il « privativement et incommunicquablement » à tout autre, un seul amiral en France? Oui, selon Montmorency et Richelieu, qui déniaient à l'amirauté du Levant toute existence légale et reprochaient à cette fille illégitime de n'avoir point l'acte de naissance que sont les édits pour les grandes charges de l'Etat (7).

(1) Le 16 septembre 1631 (B. N., Duchesne 43, fol. 102).

(2) B. N., Clairambault 825, fol. 104.

(3) Le 16 juin 1650. Brézé et Anne d'Autriche avaient eu la grande maîtrise dans l'intervalle.

(4) Par l'édit de novembre 1640, des sièges d'amirauté étaient établis à Saint-Malo, Saint-Brieuc, Lannion, Brest, Quimper, Vannes et Nantes.

(5) 21 février 1643.

(6) 25 novembre 1644 (H. Bourde de la Rogerie, Origine et organisation (les sièges d' amirauté établis en Bretagne. [Quimper, 19081, in-8").

(7) H Moyens d'intervention amples et curieux concernant la charge d'ad-

Le duc Charles de Guise en convenait; seul « le Roy ayant le droict de tailler des images qui le représentent » , le vice originel de sa fonction n'était pas douteux. Mais l'amiral du Levant invoquait une possession d'état plus que séculaire. Par l'investiture donnée le 2 février 1515 au bâtard de Savoie, il apparaissait que les charges de gouverneur de Provence et d'amiral du Levant étaient conjointes depuis la réunion de la province à la Couronne, en 1481. Depuis lors, elles n'avaient jamais été dédoublées (1). (i Unies ensemble, — ajoutait la défense dans un accès de lyrisme, — perles appariées, jumelles nées en mesme jour et nourries ensemble, elles donnent le calme à la mer, le repos à la terre, se prestant un secours mutuel. "

Le plaidoyer continuait : l'amirauté du Levant est si bien une fonction d'État que des lettres patentes de septembre 15()0 l'assimilent à celle de France, prise « pour pied et mesure » , et « comparent l'une à l'autre comme lignes parallèles » . Le parallélisme s'accentue du fait que l'amirauté de France n'a pas débuté davantage par une érection en titre d'office : ouvrez les Antiquités de la France par Du Tillet; vous y verrez que les chefs de la flotte de saint Louis, les commandants de l'armée navale de Philippe VI avaient de simples lettres de commission. En un mot, " que chaque mer ayt son admirai » , chacune ayant son langage; le duc de Guise est d'autant plus fondé à conserver sa charge que la grande maîtrise de la navigation ne comporte pas le commandement à la mer (2).

mirai de France », présentés par Richelieu (B. N., Franc. 16735, fol. 129. ■ — Bibl. de Carpentras, ma. 1775, fol. 144). — Un arrêt du Conseil, dès le 24 mai 1612, déboutait le duc de Guise de ses prétentions à nommer aux offices d'amirauté (B. N., Nouv. acq. franc. 1754, fol. 69).

(1) Le duc de Guise produisait à l'appui les lettres de provisions de tous ses prédécesseurs, dont on trouvera la liste ci-dessus, t. II, p. 448, note 6.

(2j Mémoires produits par l'amiral du Levant, Charles de Lorraine, duc de Guise : Mémoire sur « la prétention de Monseigneur le duc de Montmorency à l'admiraulté du Levant » (Affaires Etrangères 792, France 49,

Ce fut à Richelieu d'accuser le coup. Une transaction valant mieux qu'un procès, il prit pour médiatrice la duchesse de Guise. La duchesse Henriette-Catherine, « la femme de 57, lui donna quelque espérance que 57 se pourroit acomoder » . On négocia sur ces hases : échange de l'amirauté contre un gouvernement, rachat des vaisseaux et des maisons ducales à Marseille, maintien des droits des Guise sur le Bastion de France en Algérie. Charles de Guise consentit même à résigner sa charge, sauf à demeurer le lieutenant du grand maître sur tous les vaisseaux et galères du Levant. A l'ohservation que ce serait empiéter partiellement sur les prérogatives du général des galères, le duc s'écria : « Eh hien! qu'on me donne 900 000 livres, et je démissionne » (l).

Richelieu, auquel Bullion rapporta le propos, ne répondit que par un éclat de rire. Son adversaire exaspéré écrivit cette lettre amère : « Maintenant, monsieur, je me vois réduit à souffrir tout ce qu'il vous plaira d'entreprendre contre moy, ne pouvant trouver justice en nul endroit (2) » .

Charles de Guise faisait allusion à un incident survenu à Toulon, au fait qu'un huissier parisien avait notifié aux consuls des ports et aux lieulenants d'amirauté les arrêts donnés pour la marine du Ponant. Aussitôt saisi avec ses papiers, le malheureux huissier allait être expédié à fond de cale en Algérie pour être vendu aux Barharesques,

fol. 176). — " Discours sommaire de la charge d'admiral des mers du Levant et de son establissement et fonction séparée de celle d'admiral de France .- (B. N., Franc. 3721, fol. 131; Franc. 18895, fol. 256; Franc. 23335, fol. 236; Franc. 330'i.2, fol. 123). — « Deffences de laduiiraulté du Levant pour Monsieur le duc de Guise contre l'action intentée par M. le duc de Montmorency et depuis reprise par M. le cardinal de Richelieu », par Pierre de La Martelière (B. N., Dupuy 464, fol. 66; Dupuy 382, fol. 10).

(1) « Mémoire sur l'affaire de 57 » (M. de Guise), de la main de lîichelieu, 1628 (Affaires Étrangères 792, F/a «ce 49, fol. 29).

(2) 1630 (Affaires Étrangères 787, France 44, fol. 112).

570 IIISTOIRH: de la MARllSE FRAiNCAlSK

quand le duc de Guise, son accès de colère passé, préféra porter plainte à la Cour (l). On ne l'écouta pas : dans une véhémente protestation, qu'il fit enregistrer au siège de Toulon, il accusait » le soy-disant grand maistre de la navigation 1) d'user de « voyes obliques et indirectes, ne le pouvant faire par les voyes ordinaires de la justice " , pour spolier l'amiral du Levant. Et il repoussait « comme subreptives » et attentatoires à l'instance pendante en Parlement, les évocations faites au Conseil de marine des litiges de son amirauté (2).

Matériellement du moins, Richelieu ne comptait pas léser son adversaire. » L'abus est tel aujourd'huy, écrivait-il, que, si le roy veut retirer un office de qui que ce soit, il est comme obligé d'en bailler récompense. " Quant à laisser l'amirauté à un Lorraine-Guise, Richelieu rappelait, comme argument topique, les remontrances du chancelier de Cheverny au moment de cette nomination : le chancelier avait refusé de sceller des lettres de provisions qui favorisaient les prétentions de la maison de Lorraine sur la Provence (3) .

A entendre le cardinal, Charles de Guise justifiait ces appréhensions. Il ameutait la Provence au nom de Gaston d'Orléans, se flattant d'avoir « soi.xante vaisseaux à son commandement et moyen de mettre quinze mille hommes en campagne, de bons boulevarts par la mer et les places maritimes d'Antibes, Martigues, Berre et Toulon à sa dévotion» , une armée de deux mille cinq cents hommes enfin, prête à quitter Barcelone pour le soutenir (4). En juillet 1631, le

(i) B. N., Dupuy 382, fol. 78.

(2) B. N., Dupuy 382, fol. 76.

(3) « Que le roy peut et doibt séparer la charge d'admiral de Levant d'avec celle de gouverneur de Provence, et unir la dicte charge d'admiral à celle de grand maistre de la navigation de France. '> 1631 (B. N., Franc. 10483, fol. 86).

(4) Mémoires fie Piicheliku, édit. Miehaud et Poujoulat, 2" série, t. VIII. p. 333.

RICIIEMKU ET LA CEN T li A [.1 S AT 1 O N .'.'l

duc de Guise fut invité à venir se disculper à la Cour, cependant que le maréchal de Yitry partait pour le remplacer par intérim et que le .|;t'néral des galères se portait sur Marseille avec ses équipages renforcés. Faute d'avoir obtenu du cardinal, que la duchesse avait été voir, Tassurance qu'il n'avait rien à craindre, Charles de Guise quitta précipitamment Marseille en août, sous couleur d'accomplir un vœu formé lors de la campagne de La Rochelle, le pèlerinage de Lorette. En passant en vue de Gènes, il manda notre consul à bord pour crier son innocence (I). Et il ne revint plus de son exil volontaire. Ainsi, une solution de fait mit fin à tout litige ; l'amirauté du Levant disparaissait faute de titulaire ; et une lettre de jussion prescrivit au parlement de Provence d'enregistrer les patentes du grand maître (2).

La victoire du cardinal fut proclamée à Marseille, le I S janvier 1633, en l'auditoire de lamirauté. Les officiers du siège avaient pris place à droite, les consuls municipaux à gauche du premier président en la cour des comptes, qui les avait convoqués. Le P. P. Henri de Séguiran ouvrit l'audience, et après un hommage pompeux « au mérite et à la vertu du seigneur cardinal » , il en fit enregistrer les provisions d'office. Tout capitaine eut ordre, sous peine de 500 livres d'amende, de prendre les passeports du grand maître de la navigation, dont il devrait arborer la bannière (3).

En Algérie, le duc de Guise avait des prétentions sur le Bastion de France, qu'administrait, depuis le traité de 1628, le capitaine Samson Napollon. Sur l'ordre de liiche-

(1) Lettre de Sabran à Routhillier. Gênes, 27 août 1631 (B. N.. Franc. 4133, fol. 255).

(2) 1632 (Marine, Bibl. du Ministère, ms. 55, fol. 189).

(3) Voyage et inspection de M. de Séguiran sur les côtes de Provence, 1633, publié par Eugène Sue, Correspondance et clépèclies de H. d'Escoiebleau de Sourdis, t. III, p. 232, 248.

lieu, Philippe d'Estampes, son lieutenant à bord du vaisseau amiral du Levant, alla passer l'inspection du Bastion et de ses dépendances, et notifiant à Napollon qu'il occuperait désormais nos concessions au nom du roi, il lui remit solennellement le brevet de gouverneur (l).

IV. Dans leurs démêlés avec l'amiral du Levant, Montmorency et Richelieu n'avaient pas eu de meilleur allié que le général des galères. Les deux officiers générau.x de la marine du Levant, Guise et Gondi, mettaient un véritable acharnement à se disputer leurs prérogatives. Un règlement de juridiction du 12 août 1566 spécifiait (2) que, « èz actes de justice et de police dépendant de la charge de général, les officiers de l'amirauté n'entreprendraient rien et n'auraient, pour ce, aucun accès et entrée sur les gallères » . Aussi Pierre de Gondi prenait-il un malin plaisir à narguer son rival en procédant à des exécutions capitales en plein port de Marseille, à la vue de la population : le conseil de guerre était composé de ses commissaires et contrôleurs, avec trois avocats; l'antenne de la Réale servait de gibet (3;.

La riposte du duc de Guise fut brutale : le secrétaire du général des galères, un vieillard, fut appréhendé au corps par le capitaine de ses gardes, embarqué sur la galère de Beaulieu et revêtu de la livrée verte des forçats, cheveux tondus, barbe rase, fers aux pieds. Une autre escouade des

(1) Richelieu à Samson Napollon, 11 octobre 1631. — Procès-verbal du voyage de Philippe d'Estampes, sieur de l'Isle-Autry [Lettres de Richelieu, t. IV, p. 205).

(2) Il y eut divers règlements de juridiction entre les deux officiers, notamment les 4 mars 1548, 21 septembre 1560, 8 décembre 1565, 12 août 1566, 20 août 1570, 6 août 1592 (Cf. supra, t. II, p. 453).

(3) Le général des galères citait comme exemples des jugements de juillet 1608, 1" juin 1619, 15 août 1620, 31 mai 1630 (« De la charge de général des gallères >. : B. N., Franc. 16735, fol. 181). — Pierre de Gondi avait obtenu le 6 mars 16 17 des lettres de survivance pour succéder au comte de Joigny, son père, comme général des galères (Le P. Fournier, Hydrographie, p. 256.)

gardes de l'amiral fouilla la Réale au retour d'une expédition en Barbarie, pour y saisir trois Turcs de chacune des prises; un serrurier réquisitionné les déferra; et ils furent enlevés sous les yeux de Gondi pour témoigner dans l'enquête de l'amirauté sur la validité des captures (1). Or, l'amirauté n'en avait pas le droit, ayant été déboutée de ses prétentions par le Parlement d'Aix en 1564, par le Conseil du roi en 1606 et 1608. L'inventaire des prises rentrait dans les attributions du contrôleur des galères (:2), qui versait ses comptes au trésorier de l'Épargne.

Sur la question du commandement à la mer, le conflit entre les deux chefs fut plus grave encore. Alors que le duc de Guise n'avait « du lustre d'amiral que le nom et l'ombre (3) » , il mit à profit le commandement temporaire qui lui fut confié en 1620, pour réglementer la condition des forçats (4) et destituer à son gré les capitaines de galères (5). Gondi » se roidit en son authorité » . Général des galères, il ne relevait que du roi (6j; de tous temps, il avait eu le pas sur son rival, pour la raison « que les vaisseaux, comme inférieurs aux gallères, leur doivent le

(1) 11 Inventaire des pièces dont le sieur comte de Joigny (Pierre de Gondi), lieutenant général pour le Roy es mers de Levant et général des gallères de France, entend s'ayder pour justitier à Sa Majesté et à Nosseigneurs de son (Conseil, conformément à l'arrestduO décembre 1620, les droicts et autoritéz de sa charge,... contre les nouvelles prétentions de Monsieur le duc de Guise, gouverneur de Provence, admirai desdictes mers » (B. N., Franc. 3454, fol. 150). — En 1626, le parlement d'Aix remontrait au roi que le droit de juger des prises appartenait au parlement (B. N., Nouv. acq. franc. 1754, fol. 153).

(2) Suivant les patentes du 9 novembre 1551.

(3) B. N., Franc. 16735, fol. 157.

(4) 17 et 19 septembre 1620 (B. N., Nouv. acq. franc. 1754, fol. 105, 106, 107).

(5) Mémoire du roi au sieur de Chazan envoyé en Provence vers le duc de Guise, 21 juin 1621 (Affaires Étrangères 1700, Provence, fol. 250).

(6) 11 II ne doibt respondre de tous les évènemens et actions de sa charge qu'à S. M., de laquelle seule il dépend » (Affaires Etrangères 817, France 75, fol. 37).

salut (1) " . Une enquête parmi les derniers compagnons d'armes de ses prédécesseurs, établit que l'amiral de Tende avait abattu son fanal devant la Réale du grand prieur de Lorraine (:2). L'étendard de la Réale ne s'inclinait que devant le Crucifix arboré lors d'une croisade. Et tels étaient les égards rendus au général des galères qu'à Malte, le grand maître lui présentait la main pour débarquer, lui laissait la dextre et l'accompagnait ainsi au palais, au milieu des salves d'artillerie (3). Ces salves éclatèrent à Marseille même, tandis que Gondi se promenait sur les quais, en 1625; en vain, le duc de Guise ordonna-t-il aux chevaliers de Malte de se taire (4) ; leur a rotha » , assemblée par le commandeur de Montmeillan, ne tint aucun compte de la défense verbale et ne s'inclina que devant un ordre écrit de l'amiral gouverneur. En retour, le gouverneur de Toulon refusa de répondre au salut des galères. Pâle de colère, (iondi allait le provoquer en duel, quand de mystérieuses influences, celles de Vincent de J^aul, son aumônier, entre autres, le calmèrent et lui firent trouver le chemin... du salut. Jl entra à l'Oratoire (5).

Contre les empiétements de son adversaire, Gondi obtint du Conseil royal une déclaration de non-préjudice (6), à

(1) Déposition notariée des connuanJeurs d Ivry-Ic-Temple, Lagny-le-Sec et Beauvais en Gâtinais, 12 mai 1618 (B. N., Franc. 3454, fol. 165). — Mémoire du général des galères (Affaires Étrangères 792, Frcmcc 49, fol. 176 v"). — Instruction conforme de Louis XIII au duc de Guise

21 juin 1621 (.VffairesÉirangères 1700, Provcnre, fol. 250).

(2) Information faite par Forbin cl Fœlix, commissaires et contrôleurs généraux de la marine, en vertu d'une commission du sieur comte de Joignv,

22 juillet 1620 (B. N., Franc. 3454, fol. 162).

(3) « Delà charge de général des gai 1ères " (B. N, Franc 16735, fol. 181)

(4) «Naration de quelques différendz survenuz en la charge de la marine de Levant, et aultres rencontres, èsquelles il a fallu que Monseigneur le général se soit roidy en son authorité " (Affaires Étrangères 817, France 75, fol. 98).

(5) Abbé M. Houssayf:, Le cardinal de Be'nillc et le cardinal de Richelieu, p. 232.

(6) Le 30 juin 1631 (B. N., Franc. 21150, fol. 263 : .> De la charge de général «les gallères) » .

laquelle Richelieu fut sans doute favorable : mais Tarmc était à double tranchant; Gondi la retourna contre le grand maître de la navigation pour lui dénier toute autorité dans le Levant. Arguant des ordonnances maritimes de 1400 (1373), 1517, 1543, sur l'amirauté de France, où il n'était point question de la Méditerranée, il montrait qu'entre l'amiral et le général, tout était distinct, les insignes, l'étendard, les vaisseaux, les provisions d'office (1).

Pour déposséder le général des galères, Richelieu employa la manœuvre oblique qui lui avait réussi contre l'amiral du Levant. Mettant à profit l'absence de Gondi, retenu hors de Provence, il ordonna au lieutenant général bailli de Forbin d'adresser sa correspondance officielle non plus à son chef, mais au secrétaire d'Etat Servien (2), de qui relevait effectivement la marine du Levant; Servien avait même à titre honorifique le commandement d'une galère (3).

Le général des galères tentait désespérément d'échapper au sort des amiraux et, pour conjurer sa ruine, dans un plaidoyer ingénu, il « voulut joindre à l'honneur de posséder une charge d'importance, la louange de s'estre rendu sçavant au dernier point " . Chacun des chapitres de ce plaidoyer, qui n'était autre qu'un traité maritime (i), se

(1) B. N., Franc. 16735, fol. 181.

(2) Lettre du bailli de Forbin à Gondi, général des galères. Toulon, mars 1630 (Affaires Étrangères 797, France 55, fol. 90).

(3) Servien donne la charge de cette galère au lieutenant de Jannet. .Janvier 1635 (Guerre, arch. hist. 26, pièce 129). Le premier président de Séguiran, lieutenant du grand maître de la navigation en Provence, avait reçu également à titre honorifique la capitainerie d'une galère. 13 juin 1635 {Ibidem, pièce 136).

(4) II Estât général qui contient la réception du général des galères dans sa charge, aux ports où sont les galères, I armement des galères et vaisseaux, Tordre des conseilz de guerre et des séances,... la visite des galères et vaisseaux dans le port,... les divers saluts,... les ordi-es de marcher et navigation,... les ordres de combattre» (1634) (Affaires Etrangères 812, France 70, fol. 328).

terminait par un couplet en l'honneur du Lrave général : (i On ne peut pas nier qu'il ne sai^he en perfection l'art de faire combattre advantageusement les galères ; il fault aussy advouer qu'on luy en doil>t laisser l'entière conduicte » .

L'aveu attendu ne vint point. Et loin de se laisser toucher par ce lyrisme, Richelieu ne cessa point d'exercer sur Gondi une énergique pression pour le forcer à se démettre Il arriva à ses fins, obtint en janvier 1635 la cession de la charge et se fit autoriser, par un brevet royal (1), à cumuler avec la grande maîtrise de la navigation le généralat des galères, ce qui comportait la lieutenance générale dans les 1 mers du Levant. Il en coûtait au cardinal un demi-million, non compris soixante mille livres que Pierre de Gondi reçut en sus pour son marquisat des îles d'Or (2).

Le neveu de Richelieu, François Vignerot du Pont- Gourlay, pourvu par délégation de la charge (3), crut pouvoir s'émanciper et destituer à son gré les capitaines de galères, qu'il remplaça dans l'espèce par des officiers du régiment des galères. Mais son oncle se chargea de lui rappeler que, désormais, tout relevait du surintendant de la navigation. Le conseiller de marine Julius de Loynes, d'ordre de Richelieu, lui intima de remettre les choses en l'état, ou, sinon, de quitter la flotte pour se rendre à Paris (4). C'est ainsi que Pont-Courlay fut relevé de son commandement et remplacé durant tout le temps de sa disgrâce, de septembre 1635 à l'an 1638, par son lieutenant

(1) Du 17 février 1636 (B. N., Glairambault 825, fol. 81 : Franc. 4223, fol. 18).

(2) Ou îles cVHyères. Janvier 1635 (Guerre, arch. hisl. 26, pièce 127. — A. Jal, Dictionnaire critique, p. 1060 : et copie de Jal dans B. N., Nouv. acq. franc. 4967, fol. 13).

(3) 2 février 1635 (Le P. Anselme, t. VII). Jal a très bien montré que Richelieu resta effectivement général des galères {Dict. critique, p. 1060).

(4) Instruction de Richelieu à Julius de Loynes (Guerre, Arch. hist. 41, pièce 1 : A. Jal, Dict. critique, p. 812).

Forbin. La présence de la Richelieu et de la Cardinale, dans l'escadre des galères (1), indiquait assez quel intérêt le grand maître portait à la marine du Levant.

V. Le dernier officier général qui détînt une portion de notre puissance navale était le vice-roi de la Nouvelle- France, capitaine général par terre et par mer depuis la Floride jusqu'au cercle arctique, avec rangde vice-amiral(2). Sans attendre le sort de ses collègues, le duc Henri de Lévis de Ventadour d'avance capitula. Pour se sauver la face, pour ne point paraître céder devant le cardinal, il fit remise de sa charge au baron de Culey. Mais, nonobstant l'assurance « que, dans les pensées générales du rétablissement du commerce, le grand maître se servirait plus aysément d'un gentilhomme que d'un duc et pair » , le nouveau titulaire ne tira aucun profit du contrat (3). Richelieu se fit remettre en mains propres la démission du vice-roi (4) contre une indemnité de 72 000 livres (5).

VI. Après les amirautés, les ports de guerre. A la faveur des guerres de religion, les gouverneurs du Havre, de Brest, de Brouage, de Belle-Isle, de Boulogne avaient usurpé les droits d'amirauté, délivré des congés de navigation, armé des escadres. Villars, Sourdéac, Saint-Luc et Retz, amiraux au petit pied, affectaient la même indépendance que les protestants de La Rochelle, à tel point que Gaston d'Orléans, lors de l'affaire de Chalais, en 162G, avait voulu faire

(1) Ordre de roulement entre elles. 24 mai 1639 (Guerre, Arch. hist. 52, fol. 241).

(2) Lorsque Du Gua de Monts partit pour la Nouvelle-France, il obtint d'y aller avec le titre de viee-amiral {Mercure, année 1608, p. 294). Après lui, Biencourt iils eut le même titre.

(3) Lauzon, intendant pour la Nouvelle-France, à Richelieu. Paris, 2 décembre 1626 (Affaires Etrangères 781, France 38, fol. 119).

(4) Lauzon à Richelieu. Paris, 30 juin 1627 (Affaires Etrangères 795, France 52, fol. 178).

(5) Que Lauzon promit au duc de Ventadour, 29 juin 1627 (Le P. Four- N1EH, Hjilrofjrctpliie, p. 264).

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