IV
du Havre une place de refuge. Avec chacun d'eux, Richelieu entama des négociations. Georges de Brancas-Villars lui céda le gouvernement du Havre moyennant l'énorme somme de 345 000 livres, dont le cardinal paya la majeure partie et le Trésor le reste (1). Guy de Rieux de Sourdéac se défit également, moyennant 200 000 livres, de Brest (2), qui fut occupé par des détachements du régiment des Gardes f3). Le maréchal de Gondi de Retz fit remise de Belle-Isle contre un versement de 100 000 livres (4). Quant à Brouage et aux îles et ports d'alentour, Oléron, Ré, Arvert, Marennes, Mornac, Royan, Timoléon d'Epinay-Saint-Luc en abandonna galamment la lieutenance générale à la reine-mère, ce qui lui valut le bâton de maréchal et 50 000 écus (5) : la reine eut elle-même le cardinal pour lieutenant (6).
Ainsi s'évanouissaient les dernières prétentions de ceux qui comptaient trouver dans leur patrimoine de lucratifs droits d'amirauté (7). En veut-on quelques échantillons?
Le duc de Mantoue avait à Saint-Valéry-sur-Somme les bris et naufrages, la duchesse de Guise les droits d'amirauté à Ault; les gouverneurs de Rue et du Grotoy levaient
(1) Richelieu versa 345 000 livres, dont le roi lui remboursa 45 000. Note de Richelieu, 1" décembre 1626 (Affaires Étranfjères 781, France 38, fol. 116). En outre, ses terres furent érigées en duché-pairie et Villars reçut la lieutenance générale de Normandie [Lettres de Richelieu, t. II, p. 282).
(2) Mémoires du comte dk Souvigsv, édit. de Contenson, t. I, p. 151.
(3) La prise et possession de l'importante place et château de Brest en Bretagne. Paris, 1626, in-8''.
(4) Affaires Étrangères 787, France 44, fol. 212.
(5) Richelieu à Guron. 17 août 1626 (B. N., Nouv. acq. franc. 5131, fol. 82).
(6) Lettres patentes de Louis XIII pour la reine et pour le cardinal, Paris, 4 février 1627 (R. N., Dupuy 380, fol. 38, 40. — Affaires Étrangères 787, Fiance 44, fol. 204). — Quant au gouverneur de Boulogne-sur-Mer, un arrêt du Conseil, en date du 12 mars 1631, lui défendit de « s'entremettre d'aucune chose de la mer » (B. N., Moreau 1340, fol. 42).
(7) Richelieu à François de La Rochefoucauld : « Vous m'obligerez de vous opposer à tous ceux qui se prétendent admiraux patrimoniaux » . 2 juillet 1627 [Lettres de Richelieu, t. II, p. 489).
vingt SOUS par vaisseau; la duchesse Je Mercœur possédait l'ancien droit de Bretagne, Vendôme l'ancrage à Saint- Gilles-sur-Vie; le marquis de Royan aux Sables-d'Olonne touchait une taxe pour l'entretien d'un phare qui n'était jamais allumé; le duc d'Elbeuf jouissait à la Rochelle d'un tant pour cent sur l'importation des drogueries et épiceries (l). Et je ne parle pas des droits de gravage, de balisage, de guet, ou autres usurpés par des seigneurs de tous genres (2), qui furent invités, tant par les côtes du Ponant (3) que par celles du Levant (4), à faire vérifier leurs titres dans le laps d'un mois : passé ce délai, ils ne seraient plus admis à troubler les officiers du grand maître dans l'exercice de leur juridiction.
De la féodalité maritime, Richelieu avait achevé de faire table rase. Maître absolu sur mer, il pouvait « brider la France » . Ses ennemis ne se faisaient point faute de lui imputer les plus criminelles ambitions, la plus basse cupidité. a Si c'est estre intéressé que d'avoir renoncé aux gages de l'amiraulté, qui valoient plus de quarante mil livres, répondait-il avec indignation, j'avoue que je le suis. Le roy m'a donné Le Havre : il ne vault pas un sol de revenu; M. le Président de Bellièvre dit en plein parlement que peu de personnes voudroient l'avoir acquis au prix que j'ay fait. Et je laisse à juger s'il y a intérest à se mettre mal avec tous les grands! J'ay conseillé au roy d'oster Brouage des mains
(i) Voyage et inspection maritime de M. d'Infieville, 1629 (E. Sue, Correspondance et dépêches de H. d'Escoubleau de Sourdis, t. III, p. 193, dans la collection des documents inédits).
(2) Les seigneurs de Talmont, Olonne, Ghapelaines, chanoines de Luçon, abbés de Saint-Michel-en-Lherm et du Jard, dames de laGarnache et Saint- Benoît...
(3) Arrêt du Conseil du 13 décembre 1629 (B. N., Moreau 1340, fol. 40 v°). L'arrêt était conforme à une ordonnance du 12 février 1576 et à un anét du Parlement du 30 août 1377. " Nul gentilhomme ou seigneur ne peut se dire admirai en ses terres, ny usurper les droits d'amirauté » (Cleirac, Us et coutumes de la mer (1647), p. 541).
(4) Arrêt du Conseil du 28 août 1630 (B. N., Moreau 1340, fol. 40 v").
de Saint-Luc, qui estoit au hasard de le perdre, pour le mettre en celles de la Reyne. La prise de La Rochelle, qui estoit une fin de ce changement, s'en est ensuivie (1) » . « Il faut pour un temps se laisser calomnier, passant outre. De la puissance de la mer, dépend TahaisTsement d'Angleterre, d'Hollande, la ruine des Huguenots (2) » .
(1) « Advis donné au roy après la prise de La Rochelle pour le bien de ses affaires " par Richelieu, 13 janvier 1629 [Lettres de Richelieu, t. III, p. 285).
(2) Confession de l'écuyer contre Calori, avec réponse de Calori [Richelieu]. Décembre 1626 [Ibidem, t. VIII, p. 36).