LA REORGANISATION DE LA MARINE
Plus d'amirautés autonomes, cette plaie de notre marine; plus d'incompétences patentées, ni d'indiscipline impunie! Près de chaque chef, — grand maître, commandant de flotte, capitaine de port, — des comités techniques qui l'éclairent, un officier qui contrôle ses dépenses, — secrétaire d'Etat, chef des conseils du roi en l'armée navale, intendant de marine. Et pour couronner l'édifice, la subordination de l'élément militaire au pouvoir civil. De là, l'administration centrale. En dehors de la maison du grand maître, gentikhommes, gardes, médecin et apothicaires, en dehors des six vieux capitaines et des pilotes qui l'assistent de leur expérience, tout un service est constitué pour l'expédition des affaires courantes : il comprend deux commis et un secrétaire général (1).
(1) Portés sur les états de la marine dès 1627 (Affaires Étrangères 787, France 44, fol. 215. — Guerre, Arch. historiques 12, p. 95. — B. N., JNouv. acq. franc. 4967, fol. 1). — Cf., pour les états des années suivantes, B. N., Franc. 11319-11321. — E. Sue, Correspondance de Henri d'Escoubleau de Sourdis, t. III, p. 365 (Collection des documents inédits).
Il y avait, avant Richelieu, un secrétaire d'amirauté (I); la charge fut maintenue; et comme de multiples préoccupations absorbaient le grand maître, le secrétaire chargé de la signature pour les affaires de la marine accrut considérablement sa situation. Rien ne peut mieux en donner l'idée que ces instructions de Richelieu à Isaac Martin de Mauvoy (2) : « M. Martin ira à Bordeaux solliciter [l'enregistrement] des ecdits du roy, establir mes congés, voir les lieux où il faut establir des officiers de la marine, adviser par conférence les moyens d'oster les vollerics de la marine et conférer avec M. le président de La Lanne de toutes les choses qu'ils jugeront importantes sur ce fait (3). "
Attaché à la personne de son chef, nommé et toujours révocable par lui (4), le secrétaire général de la marine se perpétua jusqu'à la fin de l'ancien régime, sans que ses attributions aient beaucoup varié (5). C'est de lui que relevaient les archives, ces malheureuses archives si délaissées alors, que l'amiral de Montmorency ne put, quoi qu'il eût promis, les transmettre à Richelieu (0). Martin de Mauvoy créa une façon d'archiviste, « le gardien de ses coffres, où estoient
(1) Le général des galères avait également un secrétaire pourvu par brevet. Voyez, à ce propos, la discussion qui s'éleva entre Desmarets et Talon, qui se prétendaient tous deux pourvus de la charge, l'un en 1644, l'autre en 1651 (B. N., Mélanges Colbert 110, fol. 401.)
(2) Sur lui, cf. A. Jal, Dictionnaire ci-itique, p. 646.
(3) 16 novembre 1627 (Lettres... de Richelieu, t. II, p. 721). — Sur Martin de Mauvoy, cf. B. N., Franc. 5643, fol. 117.
(4) Richelieu releva Martin de ses fonctions, à cause de son grand âge et en pourvut Julius de Loynes. Rueil, 1*"^ juillet 1637 (B. N., Nouv. acq. franc. 9490, fol. 16). — Confirmé par Anne d'Autriche, surintendante de la navigation, le 27 août 1646 (B. N., Franc. 17329, fol. 126), Julius de, Loynes eut pour successeur Chappelain, révoqué par le grand maître de la navigation. César de Vendôme, et remplacé le 31 octobre 1658 par Louis Matharel (B. N., Franc. 17329, fol. 395).
(5) Mémoire sur le secrétaire général de la marine (B. N., Mélanges Col-j bert 62, fol. 501). — Auguste Dumas, Le Conseil des Prises, dans la NoiiA velle revue historique des droits (1905), p. 367 : le secrétaire général ai la marine. I
(6) Vicomte d'Avenel, Richelieu et la monarchie absolue, t. III, p. 174J
les principaux papiers de la charge, et les sceaux et blancssignéz servant aux expéditions de la marine » (1). Nos archives navales étaient enfin sauvegardées.
Le secrétaire général faisait partie du conseil de la marine, institué, je l'ai dit, par Montmorency, mais réglementé par Richelieu. D'un caractère mixte, commission extraornaire du conseil d'État et conseil privé du grand maître de la navigation, qui le consultait sur les affaires litigieuses, sur les passations de contrats, vacances des offices, perception des droits, traités des compagnies de commerce (2), le conseil de marine connaissait surtout des prises, bris et naufrages. Dans une réunion hebdomadaire, il examinait les procédures que les lieutenants généraux et juges d'amirauté lui envoyaient closes et scellées : il dressait un rapport, et le grand maitre jugeait (3).
Le littoral était réparti en un certain nombre de districts administratifs qui avaient à leur tète des lieutenants généraux du grand maître (4), « des provéditeurs " , comme il les appelait (5), véritables missi dominici, chargés de vérifier les congés de navigation, maintenir partout ses droits, pourvoir à la garde des côtes, en dresser l'hydrographie et tenir à jour l'inventaire de nos forces maritimes (6).
Il en était de la flotte comme de l'administration. Chef
(1) Ce gardien, Antoine Bérard, abusa de la confiance du secrétaire général pour trafiquer des congés de navigation et des passeports. Lettres de pardon de septembre 1640 (B. N., Franc. 4871, fol. 308).
(2) Auguste Dumas, Ibid., p. 339; les grands maîtres de la navigation et le jugement des prises; et p. 659 : mémoire sur le conseil des prises fait pour Richelieu.
(3j Clkirac, Us et coustianes de la mer. Bourdeaux, 1647, in-4'', p. 450 : jurisdiction de la marine ou d'aduiirauté.
(4) Huit en 1627, cinq en 1632.
(5) Richelieu au commandeur de La Porte. 30 juin 1627 (B. N., Nouv. acq. franc. 5131, fol. 100).
(6) Cf., plus bas, les inspections de Nicolas Langlois en Normandie (1627), Le Roux d'Infreville dans le Ponant (1629), Séguiran en Provence (1633).
général des escadres et général des galères sont les délégués « du seigneur grand maître » . L'un par surcroît est son oncle, l'autre son neveu : si le commandeur Amador de La Porte (1) est de la carrière, s'il a conquis par ses caravanes de Malte un grade qu'il échangera plus tard pour la baillie de Morée et le grand prieuré de Champagne (2), le jeune François Vignerot du Pont-Courlay n'a d'autre titre au généralat des galères que la faveur du népotisme.
Quand le tout-puissant ministre ne tiendra plus par les liens du sang et de la reconnaissance les chefs suprêmes de la flotte, Harcourt ou Forbin, il les doublera de surveillants qualifiés « chefs des conseils du roi en l'armée navale » , l'archevêque Henri de Sourdis pour la flotte du Ponant (3), l'évêque Gabriel de Beauvau pour celle du Levant. Car le commandant de la flotte a près de lui les mêmes officiers que le grand maître, un intendant, un comité de six vieux capitaines formant un cadre de réserve pour remplir les commandements vacants, enfin une douzaine de pilotes (4). De même, les capitaines des ports de guerre sont assistés de deux lieutenants, deux commissaires, un contrôleur, un écrivain, un garde-magasin et un greffier, qui forment le conseil (5). Près d'eux, des commissions techniques fonctionnent à titre temporaire : l'on ne met point de vaisseau en chantier sans l'avis préalable d'une demi-douzaine de capitaines et de deux charpentiers de marine (6). S'agit-il d'inspecter les travaux : commissaire général, major général et ingénieur y vont de concert, avec une délégation spéciale
(1) Frère de Suzanne de La Porte, mère du cardinal.
(2) Puis celui de France ^Mathieu de Goussencouht, Le mattyrologe des chevaliers de Saint-Jean, t. II, p. 303, 311).
(3) La nomination de Sourdis est du 12 avril 1636 (E. SnE, t. I, p. lxxvh).
(4) « L'armée navalle du Roy en Ponant est composée de... » (B. N., Franc. 3844, fol. 88).
(5) Le P. FouBNtER, Hydrographie, 2"= édit. (1667), p. 70.
(6) Cf., plus bas, les règlements du commandeur de La Porte, élaborés par Mantin (p. 601).
du Grand maître (1). La préoccupation dominante du Grand maître, hanté des exploits de Soubise et Guiton, est de brider le commandement. En cas de jonction des escadres de Bretagne, de Normandie et de Guyenne, il n'y a point de commandant en chef : les chefs d'escadre arborent à tour de rôle, de semaine en semaine, le pavillon amiral (2). A l'omnipotence elle-même du grand maître de la navigation, Richelieu assigne des limites, en soumettant à la signature d'autrui son budget. Le règlement du 11 mars 1626, qui répartit les services publics entre quatre ministères, attribue la marine du Levant au secrétaire d'Etat de la guerre et celle du Ponant à Nicolas Potier d'Ocquerre (3), qui émarge comme « ayant le département de la marine » . Potier eut pour successeur un tout jeune homme, Léon Bouthillier de Chavigny, une créature du cardinal, — et la médisance donnait à ce mot toute sa portée (4). Si Bouthillier de Chavigny se fit rabrouer par le cardinal pour sa mollesse aux affaires (5), le secrétaire d'Etat chargé de la marine du Levant et de la guerre ne voulut point courber la tète sous la main de fer du premier ministre. Invité à demeurer près de Richelieu durant le siège de la Rochelle, Charles Le Beauclerc s'y était " hautement refusé, soutenant que le roi et sa plume ne se devaient séparer, et qu'un secrétaire d'Etat ne s'en pouvait légitimement servir qu'en présence de Sa Majesté. Le cardinal prit
(1) Lettres et papiers d'Etat... de Richelieu, t. VI, p. 640.
(2) B. N., Cinq-Cents Colbert 203, fol. 87. — Mémoires de Richelieu, t. III, p. 259.
(3) B. N., Franc. 4222, fol. 35. — Comte HÉlio.n de Luçay, Des origines du pouvoir ministériel en France : les secrétaires d'Etat depuis leur origine jusqu'à la vïort de Louis XV. Paris, 1881, in-8°, p. 587 et 39. — Sur Potier, cf. D'Avezac, Annales de la marine (1849), p. 60.
(4) Lettres... de Richelieu, t. IV, p. 329. — Potier émarge comme ministre de la marine dès le 1" janvier 1627 (B. N., Nouv. acq. franc. 4966, fol. 210).
(5) « Mémoire de l'establisseinent des secrétaires d'Estat » (B. N., Franc. 25136, fol. 210.)
ce refus pour un mépris : comme il était homme à ne pas avoir le démenti des choses qu'il entreprenait, il retint M. de Châteauneuf pour faire ce qui regardoit la guerre, et fit commander à M. Le Beauclerc de mettre entre les mains de Martin, secrétaire de la marine, le nombre de blancseings dont il crut avoir besoin » (1).
Que notre organisation maritime fût encore défectueuse, ce seul fait le met hors de doute. La grande maîtrise faisait double emploi avec le secrétariat d'Etat. Elle disparut en 1669, lorsque les marines du Levant et du Ponant se trouvèrent définitivement réunies entre les mains d'un seul secrétaire; et le ministre de la marine édifia sa fortune sur les ruines d'un office qu'il était censé contrôler (2). De même, en mer, la dualité ou l'alternance du commandement supérieur supprimait la responsabilité et paralysait toute action, avec cette circonstance aggravante que la science et la pratique nautiques allaient parfois en raison inverse de l'éminence des grades {-i). Mais si l'édifice construit par le grand maître n'était point assez solide pour défier le temps, il nous mettait momentanément à l'abri des tourmentes de la guerre civile et de la guerre étrangère.