LA FLOTTE DU PONANT
La période des tâtonnements était close. Il n'était plus question pour l'Etat d'abdiquer ses devoirs, en laissant à
(1) Fadvelet du Toc, Histoire des secrétaires d'État. Paris, 1668 : éloge de Le Beauclerc. — Comte Hélion de Luçay, p. 41, note 1.
(2) Auguste Dumas, Le Conseil des prises, dans la Nouvelle revue historique de droit (1905), p. 348.
(3) E. Sue, t. I, p. lxxxiii. — Vicomte d'Ave^jel, Richelieu et la monarchie absolue, t. III, p. 175, 177.
(les Compagnies particulières la police de l'Océan. Il y avait t n France quelque chose de changé, et Richelieu pouvait dire : a C'a esté jusqu'à présent une grande honte que le roy, Taisné de tous les roys chrestiens, ayt esté, en ce qui est de la puissance de la mer, inférieur aux moindres princes de la chrestienté. Sa Majesté s'est résolue d'y mettre ordre, en se rendant aussy pviissante sur mer comme elle l'est sur terre. Nos voysins pensoient avoir droit de nous vendre leurs denrées à leur mot. Maintenant, ces misères cesseront, Sa Majesté estant résolue d'entretenir trente bons vaisseaux de guerre (I) ". L'édit de 1G27 éleva même à quarante-cinq vaisseaux de ligne, non compris les pataches et autres navires légers, l'effectif de la flotte (2). « La raison et l'expérience nous apprennent que les forces maritimes sont le plus court moïen de conserver la grandeur des Estatz : sans elles, la gloire du prince ne peut estre que médiocre, ny le repos des sujettz asseuré (;i). » Et l'auteur de cette maxime, un de nos plus brillants officiers généraux, ajoutait que sur quinze batailles navales livrées depuis trois siècles, nous en avions gagné treize.
" Si Votre Majesté a toujours dans ses ports quarante bons vaisseaux bien outillés et bien équipés, écrivait plus tard Richelieu dans son Testament politique, elle en aura suffisamment pour se garantir de toute injure et se faire craindre dans toutes les mers. Comme les vaisseaux ronds sont nécessaires à cette fin dans la mer océane, les galères, vaisseaux légers, le sont dans la mer du Levant. Avec trente
(1) « Mémoire touchant la marine, envoyé à M. le Garde des Sceaux le 18 novembre 1626 » par Richelieu (Affaires Etrangères 781, France 38, fol. 111. — Lettres de Richelieu, t. II, p. 290).
(2; B. N., Cinq-Cents Colbert 203, fol. 87.
(3) « Mémoires donnez par le hailly de Fourbin [Forbin], lieutenant général des gallères de France, touchant les forces maritimes qui seroient nécessaires sur les mers de ce royaume et particulièrement sur la Méditer- -anée» (B. N., Dupuy 569, fol. 193).
galères (l), Votre Majesté ne balancera pas seulement la puissance d'Espagne, qui peut, par l'assistance de ses alliés, en mettre cinquante en corps; mais elle les surmontera par la raison de l'union qui redouble la puissance des forces qu'elle joint. Vos galères seront toujours en état de s'opposer à la jonction de celles d'Espagne, tellement séparées par la situation de ce royaume qu elles ne peuvent s'assembler sans passer à la vue des ports de Provence.
(1 Votre force navale ne tiendra pas seulement l'Espagne en bride, mais elle fera que le grand Seigneur et ses sujets, qui ne mesurent la puissance des rois éloignés que par celle qu'ils ont à la mer, seront plus soigneux d'entretenir le traité fait avec eux. La dépense, pour grande qu'elle soit, doit être estime'e petite en comparaison des avantages que nous en recevrons. On pourra la soutenir avec 2 500 000 francs (2). »
Les dépenses normales furent en réalité un peu plus élevées. Le budget de la marine oscilla entre un million et demi et quatre millions et demi de livres, maximum atteint en 1628 et 164-2, lors du siège de La Rochelle (3) et dans le feu de la guerre de Trente ans (4). La France réalisait néanmoins plus d'économie à se mettre dans ses meubles qu'à loger en meublé et à emprunter perpétuellement des
(1) Trente galères et dix vaisseaux, tel était l'effectif demandé par Forbin pour le Levant.
(2) Richelieu, Testament politique. Amsterdam, 1688, in-12, IP part., chap. IX, sect. 5.
(3) 4 635 000 livres en 1628, d'après les comptes de l'Epargne. Mais les dépenses réelles furent du double, 8 225000 livres pour le Ponant, 900 000 pour le Levant (Vicomte d'Avenel, Richelieu et la monarchie absolue, t. III, p. 449).
(4) Le vicomte d'Avenel a dressé le tableau des budgets de la marine sous Richelieu d'après les comptes rendus de Mallet, les minimum furent atteints en 1626 (1478 000 livres) et 1634 (1439 000 livres). La moyenne avoisinait trois millions : soit en 1627 (2 762 000 livres), 1629 (2 572 000 livres), 1635 (3 012 000 livres), etc.
vaisseaux à ses voisins (1), à la condition toutefois de ne tolérer aucun coulage. Aussi au Havre, Richelieu dépêchait-il Sourdis pour s'assurer qu'il n'y avait point de « grivelée " dans les marchés de la marine (2). A Brest, commissaire général et chef d'escadre accusés de collusion avec le Sicilien Camerone, maître des équipages de la flotte, qui aurait partagé avec eux les revenants bons des frais d'entretien, n'échappèrent pas à une enquête sévère : le commandeur Des Gouttes lui-même n'en fut pas exempt (3). Et pour éviter toute fraude, pour permettre de vérifier si les ordonnancements n'étaient pas revêtus de fausses signatures, les trois commissaires généraux Charpentier, Le Roux et Céberet furent invités à déposer des « copies certifiées et signées de leurs seings manuels» (4). Tous les marchés se feraient en présence du chef d'escadre, qui chaque samedi tiendrait bureau de comptabilité. Trois registres, le livre de la consommation, le livre du Roy où seraient consignés les besoins de l'escadre, et le livre des provisions en magasin, permettraient un efficace contrôle (5).
Pour alimenter le budget de la marine, Richelieu recourut à une foule d'expédients : création de charges nouvelles comme celle de contrôleurs des mines (()), taxe sur le sucre, impôt de 30 sols la livre sur le pétun, sur des habitudes de tabagie fort préjudiciables pour la santé (7), vente des biens confisqués sur les Anglais (8) ; il fut même question d'aliéner
(1) "Vicomte d'Avekel, t. III, p. 186.
(2) 1632 {Lettres de Richelieu, t. IV, p. 264).
(3) Enquête prescrite le 28 avril 1634 par Richelieu (Affaires Etrangères 812, France 70, fol. 371).
(4) Déclaration du 10 mars 1634 (Arch. nat., AD VII, carton 3).
(5) Cf. plus loin la réglementation de Mantin (p. 601).
(6) Février 1626 (Isambekt et Taill.vndier, Recueil général des anciennes lois françaises. Paris, 1829, t. XVI, p. 191).
(7) 17 novembre 1629 (Lettres de Richelieu, t. II, p. 166).
(8) A Saint-Malo, le produit de cette vente atteignait 30 000 livres. 1627 {Ibid., t. II, p. 670}.
les rentes du domaine dans une province où le roi n'avait que le droit de souveraineté (1).
Dès son entrée en fonctions, Richelieu, avec sa promptitude habituelle, avait passé du projet à l'exécution, en mettant toute une flotte en chantier. Les Normands lui proposèrent un tour de force : livrer pour 1 800 000 livres quatre escadres homogènes de vingt-cinq bâtiments chacune; la gratuité des matériaux pris dans les forêts domaniales du Cotentin, le bas prix de la main-d'œuvre au port de La Hougue, l'abondance du chanvre dans le voisinage eussent abaissé à ce chiffre dérisoire le coût de cent navires (2), alors qu'un autre devis évaluait au double (3) le prix de trente vaisseaux seulement et de trente pataches.
De fait, il fallut, d'entrée de jeu, débourser pour nos constructions navales trois millions, que deux autres ne tardèrent point à rejoindre (i). D'urgence, furent achetés les quatre vaisseaux de la Milice Chrétienne, dont les multiples avatars prirent fin; et le vieux routier des mers de l'Inde, Charles Jonchée Des Tourelles, y joignit les quatre plus forts bâtiments de Saint-Malo (5). Par mesure d'économie, on employa les magnifiques futaies royales de Rhuys,
(1) B. N., Frani;. 4870, fol. 154.
(2) Chaque escadre eût compris un vaisseau amiral de 500 tonneaux, cinq de 400 tonneaux, autant de 300, de 200 et de 100 tonneaux, et quatre pataches (B. N., Franc. 4870, fol. 156).
(3) 3 360 000 livres. Les soixante navires auraient eu 1080 pièces de fonte (Ibid., fol. 154).
(4) B Au trésorier général de la marine de Ponant, pour achatz de vaisseaux, construction de 30 vaisseaux au Havre de Grâce, achat de 4 grandz vaisseaux de M. de Nevers... 3 033 245 livres. — A luy pour l'achapt de vaisseaux, etc.. 2263 878 livres. » (Extrait des comptes de lEpargne (1626- 1631) : Affaires Étrangères 797, France 35, fol. 232, 240.)
(5) Le Snint-Pol, le Henry, le Grand Saint-Etienne et le Saint-Michel, 300 tonneaux environ chacun, 18 à 22 canons et 8 à 12 pierriers, furent achetés 14000, 12 000. 10 000 et 10 000 livres. Jonchée Des Tourelles à Richelieu, Saint-Malo, 1" avril 1627 (Affaires Etrangères 1503, Bretagne, fol. 285).
Quimperlé, Gouello (1) à construire de nombreux navires à Concarneau, Brest, Port-Louis, Auray, La Roche-Bernard, Gouéron et Migron sur la Loire (2), sous la haute direction du fameux navigateur Augustin de Beaulieu.
Mais la Bretagne, qui devait primitivement fournir à elle seule la majeure partie de la Hotte, ne fut point égoïste : partageant la commande avec la Normandie et la Guyenne, elle se contenta de dix-huit vaisseaux de ligne. Six autres furent commandés aux chantiers bordelais au prix fait de 180 000 livres (3), dont l'adjudicataire, Pierre Guassie, dut reverser une partie (-4) pour avoir laissé brûler la moitié de l'escadre avant le lancement définitif.
Aux Normands, revint la confection d'une vingtaine de dragons et à' hirondelles, en plus de quelques vaisseaux (5). Le commandeur Amador de la Porte, au Havre, et le capitaine Jacques Dumé (6), à Dieppe, présidaient à l'exécution de ces légers garde-côtes conçus par Isaac de Razilly (7). Très forts d'artillerie et d'équipage, seize canons et cent vingt
(1) Le grand maître des eaux et forêts de Bretagne à Richelieu. Nantes, 13 avril 1627 {Ibid., fol. 293).
(2) Le Roux d'Infreville trouva dans ces différents ports dix-huit vaisseaux en chantier : à Brest, 8; à Concarneau, 3; à Auray, 4; à La Roche- Bernard, 1; à Migron, 1 de 1700 tonneaux; à Couéron, 2 (E. Sut, Correspondance de Sou)-dis, t. III, p. 204).
(3) Ratification par le Conseil d'Etat du contrat passé par Richelieu. 24 janvier 1629 (Affaires Étrangères 793, France 50, fol. 21). — Trois des vaisseaux jaugeaient 500 tonneaux, trois autres 450 : il y avait de plus une patache de 80 tonneaux (1628) (J. Brick, Calendar of State papers. Domestic Séries, Charles I (1631), n" 84).
(4) 25 août 1635 (E. Sue, t. III, p. 363).
(5) Quatre dragons à Dieppe; 2 vaisseaux et 2 hirondelles à Fécamp ; 5 dragons à 12 500 livres pièce, 1 galiote, 6 pataches et 1 hirondelle au Ha^re; 4 vaisseaux à Honfleur : soit en tout 25 bâtiments (Inspection de Le Roux d'Infreville (1629) : E. Sue, t. III, p. 176).
(6) Collection de lettres et document» relatifs aux Dumé d'Aplemont, aux archives du Havre (Borélv, Histoire du Havre, t. II, p. 362).
(7) « Le marché des 5 galiotcs [dragons] de Dieppe est passé. Vous m'avez promis que dans la Saint-Jean, il y en auroit douze faites en Normandie. » Richelieu à Razilly, 10 décembre 1626 (Lettres de Richelieu, t. Il, p. 304.)
hommes, les dragons aux noms caractéristiques, Aigle, Griffon, Cerf-Volant.. ., n'avaient guère plus de 200 tonneaux et poursuivaient les pirates jusque dans les moindres anfractuosités des côtes; des hirondelles, aux noms presque similaires, Phénix, Faucon, Émérillon, Epervier... (1), voltigeaient devant eux à rames et à voiles pour éclairer leur route. Dans chaque district maritime, Normandie, Bretagne et Guyenne, un dragon (2) croisait toute l'année, flanqué d'une hirondelle. En cas de jonction des garde-côtes, le commandement appartenait à celui qui se trouvait dans son département et qui pouvait alors arborer le pavillon au grand mât. En toutes autres circonstances, le dragon n'avait droit qu'à la girouette et au pavillon de poupe (3). Au contraire des garde-côtes de fabrication bien française, il était spécifié, pour tous nos vaisseaux de ligne, qu'ils seraient à la mode de Hollande : tels, les navires achetés à Saint-Malo, « navires de grand parade » à double batterie (4) ; tels, les vaisseaux construits « à la dunkerquoise " dans la presqu'île de Rhuvs (5). Et je ne parle pas des escadres qui furent commandées tout entières aux chantiers des Pays-Bas en 1626 ((3) et en 1638 (7), alors que déjà les galions des ducs de Nevers, de Guise et de Mont-
(1) Affaires Etrangères 792, France 49, fol. 67.
(2) Il Trois vaisseaux dragons garclecostes, sur chacun desquels il v aura ung cappitainc, ung lieutenant et ung enseigne, 26 officiers et 89 soldats matelots, et trois pattaches à voiles et rame qui serviront à chacun d'iceux. — Achapt de trois yrondelles ou pattaches au pays de Hollande. » 1632 (B. N., Franc. 11319, fol. 7 v°, 8).
(3) K Ordre que tiendront les gardecostes durant les dix mois restans de la présente année 1633 « (B. N., Franc. 6408, fol. 375).
(4) Jonchée Des Tourelles à Richelieu. Saint-Malo, 12 août 1627 (Affaires Etrangères 787, France 43, fol. 43). Autre lettre du 1" avril déjà citée.
(5) 1627 (Affaires Étrangères 1503, Bretagne, fol, 304).
(6) Voir ses avatars ci-dessus (p. 525).
(7) La Vierge et le Cardinal, de 600 tonneaux et 245 hommes d'équipage, le Triomphe et la Victoire, de 500 tonneaux et 205 hommes, le Triton et le Faucon, de 400 tonneaux et 155 hommes (B. N., Franc. 6409, fol. 313).
morency venaient de là, que l'Ordre de Malte lui-même s'adressait aux constructeurs d'Amsterdam pour avoir son galion (1). C'est à des charpentiers flamands ou hollandais que fut dévolu le soin d'établir un chantier de constructions navales à Indret et de contrôler les travaux faits au Havre et à Brest (2) ; un commissaire allait quérir à Dunkerque un charpentier assez expert pour donner un avis sur le corps du Saint-Elme, cependant que notre escadre de Guyenne avait recours, par exception, à «un maître charpentier des meilleurs » qu'on put trouver de l'autre côté du détroit (3). L'engouement pour les Hollandais s'étendait à toutes les branches de la stratégie : on bâtissait « des forts à la hoUandoise » (4). «Dès qu'un homme avait porté les armes en Hollande, on l'écoutait comme un oracle; et tel passait pour grand capitaine qui depuis n'eût pas été digne de commander une compagnie (5). d Avant de hisser son pavillon amiral sur l'escadre du duc de Nevers, le marquis de Rouillac allait perfectionner ses connaissances maritimes dans les Pays-Bas, car on ne peut, disait-il, apprendre « en lieu du monde si bien que là» (6). Notre vaisseau amiral, pour tout dire, le Saint-Louis, le vaisseau du Roi, venait de Hollande (7).
(Ij Le galion coûta 60 000 écus : c'est le galion que commandait Castcllane de Montmeillan. 1618 (Abbé de Vertot, Histoire des clievaliers hospitaliers de Saint-Jean, 4' édit., t. V, p. 172).
(2) Contrat passé à Amsterdam pour faire venir deux charpentiers hollandais. 12 juin 1639 (B. N., Franc. 6408, fol. 503).
(3) Comptes de lamarinc du Ponant. 1633 et J 634 (B. N., Franc. 11320, fol! 56 v°, 64 y", 72, 98 v°. — Franc. 11321, fol. 86, 90 v»).
(4) « Mémoires de M. de Vignolles touchant les affaires de Guyenne de 1621 et 1622 : « B. N., Franc. 18751, fol. 20.
(5) MoNGL.\T, Mémoires, p. 41. — Vicomte d'Avenel, Richelieu et la monarchie absolue, t. III, p. 91.
(6) Rouillac au duc de Nevers. Port-Louis, 14 août 1624 (B. N., Franc. 3347, fol. 136).
(7) Voir ci-dessus (p. 5251 les difficultés qu'on éprouva pour l'amener. « L'Inventaire du vaisseau du Pioi le Saint-Louis, de 1000 à 1100 tonneaux, » existe à la Guerre, Archives historiques 12, p. 94 : copie
Or, ce bâtiment, l'un des plus beaux que nos mers eussent porté, ne parut qu'une patache à côté de la Couronne^ sortie en 1638 des chantiers de La Roche-Bernard. D'un seul coup, le maître charpentier Charles Morieu, de Dieppe, avait réussi à faire le plus grand et le plus agile de tous les vaisseaux de guerre : c'était à bord de la Couronne une procession continuelle d'Anglais et de Hollandais, " et je ne sçay personne en l'esprit duquel elle n'ait jette de l'estonnement, fors Madame la duchesse de Rohan» : pour tout compliment, elle lâcha froidement ces mots : « J'eusse creu que les deux forestsde Monsieur de Kohan eussent esté plus grandes » (1).
Aussi longue qu'une basilique et plus large que les galeries du Louvre, la Couronne avait deux cents pieds depuis le bâton de pavillon jusqu'à l'Hercule de l'éperon, quarante-six pieds au maître bau (2j, soixante-quinze pieds de creux, de la dunette au talon de la quille, tandis que le grand mât avec ses mâts de hune et de perroquet portait h deux cent seize pieds de hauteur le pavillon de France (3), magnifique étendard de soie du coût de quatorze mille écus. Dans les jeux des voiles, il n'entrait pas moins de six mille aulnes de toile : et ce n'était point trop pour mouvoir cette
clans B. N., Nouv. acq. franc. 4967, fol. 9. C'est le vaisseau dont on trouve la gravure dans la 2" édit. du P. Fournier, Hjrlrogrnphie, p. 109, et cicontre.
(1) Le P. FouRMER, Hydrographie, édit. de 1667, p. 44. C'est d'après ce texte que l'amiral Paris a reconstitué ce vaisseau et en a fait exécuter un modèle pour le musée de Marine. — Le « Devis du vaisseau du Rov nommé la Couronne , » signé du commissaire Paul de Gorris, existe encore (B. N., Franc. 6408, fol. 469.)
(2) Or, les vaisseaux de ligne à double batterie qu'on projetait de construire en Hollande, n'avaient pas plus de cent pieds de long, trente-deux de large et treize de tirant d'eau (B. N., Franc. 4724, fol. 16).
(3) Ce pavillon était blanc, celui de poupe était en damas rouge fleurdelisé; à la misaine et au beaupré, flottaient deux flammes de taffetas bleu, de telle sorte que nos trois couleurs étaient déjà celles de la marine (Inventaire du vaisseau du Boy le Saint-Louis : Guerre, Arch. historiques 12,
lourde masse du poids de quatre millions de livres, qui pouvait en porter autant. Solidement lié et renforcé au point d'atteindre six pieds d'épaisseur, le bordage n'était point affaibli par la multiplication des sabords. Au lieu que son jumeau britannique, le Sovereign of the seas, avait cent deux canons malgré un tonnage un peu plus faible (1), la Couronne n'était percée que pour soixante-douze pièces de fonte, à onze pieds les unes des autres. De plus, huit pièces liraient en chasse, au-dessus de la fosse-aux-lions, et huit autres en retraite, au-dessus de la soute aux munitions. Du château d'avant au grand mât, courait un pont de caillebotis.
La poupe était une merveille d'agencement. La chambre de parade du capitaine, de trente pieds sur vingt-six, donnait sur une belle galerie couverte où cent personnes tenaient à l'aise. Deux cabinets la bordaient par derrière, et deux chambres par devant pour les hôtes et les chirurgiens. Entre ces dernières, des rangées de niches « ou armoires à quatre » formaient l'habitacle des boussoles, horloges et autres instruments de navigation. La dunette, à l'étage audessus, contenait les chambres des officiers, capitaine d'infanterie, lieutenant de vaisseau, enseigne, aumônier, maître d'équipage. Au dernier étage, sous la plate-forme du pavillon où brillaient trois fanaux de cuivre, les quarante officiers mariniers avaient chacun leur cabine dans le sainlaubinet. Cuirassées de fer-blanc et carrelées, les cuisines étaient à fond de cale, à proximité de deux fours et de troupeaux de moutons, de dindons et de tortues, qui venaient varier l'ordinaire. Pour sortir cette lourde masse de la Seudre et la mener à Brest, il fallut employer pen-
(1) Le Sovereign, le premier trois-ponts, prit la mer en octobre 1638. 11 avait 1800 tonneaux, 102 canons, 600 hommes (Julian S. Corbett, England in the Mediterranean, t. I, p. 180. — B. N., Franc. 15950, fol. 68).
dant des semaines vinj;t barques à baliser (1) les couraux d'Oléron.
La Couronne, qu'on avait mis une dizaine d'années à construire, compléta le programme élaboré par Richelieu (2). Toujours soucieuse de sa sécurité, l'Angleterre constatait avec effroi que nous allions disposer de quarante et un vaisseaux de guerre (3). Encore avions-nous abandonné l'idée de leur affecter comme avisos une trentaine de ces tartanes légères qui faisaient la réputation de Martigues (4). Et voici comment furent réparties, en 1635, nos forces navales du Ponant (5), qui se composaient de trentecinq vaisseaux de ligne, douze navires de soutien, trois frégates et six brijlots, avec un millier de canons et cinq mille cinq cents hommes d'équipage.
Il y aurait trois divisions homogènes de dix vaisseaux chacune : Les navires de 500 tonneaux et trente-deux pièces de fonte encadreraient le Saint-Louis dans la ligne de bataille et auraient comme lui des flûtes de soutien chargées de deux compagnies d'infanterie : l'équipage serait affecté par tiers au canon, à la manœuvre et à l'abordage. Les
(1) Quittance de son capitaine Claude de Launay-Razilly, chef d'escadre de Guyenne. Brest, 25 octobre 1638 (Dépôt des cartes et plans de la marine, Bibl. ms. 87% t. IV.)
(2) Un « estât de la despence de 40 vaisseaux entretenus en la mer Océane » pour 1630 comprend : 4 vaisseaux de 1200 tonneaux, autant de 1 000, autant de 800, 10 de 500, autant de 400 et 8 pataches de 200 (Affaires Etrangères 797, France 75, fol. 181).
(3) La liste que Charles I" se Ht adresser en 1631, portait : à Brest, 16 vaisseaux, dont 12 de 500 à 900 tonneaux; à Bordeaux, 8, dont 6 de 450 et 500 tonneaux; à Biaye, 3, dont un de fort tonnage; à Brouage, 6 moyens; à Saint-Malo, 3; à la mer, 3; en construction, 2. Les moindres étaient de 200 tonneaux et 18 canons : douze vaisseaux étaient de constructruction hollandaise (M. Oppenheim, A history of the administration of titc royal Nary and of merchant shippinq in relation to the Navy. London, 1896, in-8°, t. I, p. 265).
(5) Auparavant, l'édit du 29 mars 1631 avait déterminé leurs conditions d'existence sur le pied de paix.
vaisseaux de 300 tonneaux et vingt-quatre pièces escorteraient les brûlots; les navires éclaireurs, les dragons, maintiendraient le contact avec l'adversaire, en donnant au gros de la flotte !e temps d'arriver. Des pataches d'avis, en flanqueurs sur les ailes, des frégates porteuses d'ordres, deux transports chargés d'un parc de siège, telle était la composition de notre flotte du Ponant (l).
Placée sous les ordres du commandeur de La Porte, chef général des escadres, elle avait pour état-major les chefs d'escadre de jNormandie, Bretagne et Guyenne et un quatrième chef sans affectation spéciale (2), mais plus tard envoyé en Provence, quarante capitaines en premier, autant de capitaines en second (3). Et je ne parle point des officiers entretenus, commissaires, charpentiers de marine, écrivains, etc. En outre, l'Etat astreignait à un recensement annuel les capitaines, maîtres et pilotes en état de servir (4), sans pourtant descendre jusqu'aux simples matelots, qu'on se contentait de soumettre en temps de guerre au système de La pi^esse : aucun vaisseau ne pouvait sortir que les équipages de la flotte royale ne fussent au complet (5).
Dans le recrutement des officiers, Richelieu pratiquait un large éclectisme, témoin ces instructions données au commandeur de La Porte : » Je désire plustost de gros mariniers vaillans, nourris dans l'eau de la mer et la bouteille, que des chevaliers frisés; car ces gens-là servent mieux le
(1) K L'armée navalle du Roy en Ponant est composée de ... » B. N., Franc. 3844, fol. 88. — Borkly, Histoire du Havre, t. II, p. 372, 590.
(2) Isaac de Razilly était chef d'escadre de Bretagne, comme Théodore de Mantin l'était de Guyenne et Rhodes de Normandie. Le commandeur Des Gouttes, jusqu'à 1634, resta sans commandement à la mer.
(3) Les uns à i 500 livres, les autres à 400.
(4) Suivant une ordonnance rendue, dès le 17 août 1624, par l'amiral de Montmorency.
(5) Ordonnances royales des 2 juin 1640, 23 décembre 1641, 13 janvier 1643 (B. N., Moreau 1340, fol. 48, 50 v").
COO HISTOIRE DE LA MARINE FRAiNCAlSE
Rov (1). » En dehors des nombreux chevaliers de Malte qu'il appelle au commandement des vaisseaux rovaux (2), il fait donc « recherche très curieuse des plus rares hommes de marine, François de nation ou estrangers, " en leur offrant de gros appointements : tel, le capitaine Giron, de Dunkerque, « homme de fortune, déterminé dans la piraterie (3), » qu'il maria en Normandie à une dame de qualité. D'Espagne, de Hollande, d'Angleterre, de Suède, les capitaines Féraut, Forant, Abraham Duquesne, — j'en passe, — reviennent, les braves gens, « avec desplaisir d'avoir si longtemps erré et avec un désir extrême de servir utilement le Roy le reste de leur vie, louant Dieu qu'après une si longue nonchalance de la navigation, » la P'rance se fût enfin reprise (4) .
Parmi nos officiers, pas d'esprit de caste, pas d'ostracisme religieux. Les rudes marins de La Rochelle que l'on a eu tant de peine à dompter, Guiton, Forant, Treillebois, Vidant, reçoivent des commandements dans la flotte royale, où ils deviennent les frères d'armes de leurs adversaires d'antan. Est-il plus magnifique éloge de l'unité morale que Richelieu a su rendre à la nation! Non plus que pour le matériel, il ne veut pas que pour le recrutement du personnel, nous soyons les tributaires d'autrui. Seize jeunes gens, — nos aspirants de marine, — se formeront dans une école d'hydrographie à leur future carrière. Comme manuels d'ins-
(i) Ricbelieu au commandeur de La Porte, 30 juin 1627 (B. N., Nouv. arq. franc. 5J31, fol. 100).
(2) Qu'on se reporte aux chapitres précédents, et l'on verra combien de capitaines notre marine dut à l'Ordre de Malte : Razilly, Rhodes, Miraumont, Valençay, Des Gouttes, etc., etc.
(3) « Mémorial à M. le président Roze » ou Roose (Arch. du royaume de Belgique, papiers de Roose, n" 74, copie dans B. N., Nouv. acq. franc.
(4) Long mémoire de Férau ou Féraut à Richelieu. Féraut avait passé 14 ans, «les meilleures années de son aage, au service du Roy d'Espagne et d'autres princes estrangers » (B. N., Franc. 17308, fol. 21).
Iructlon, ils n'ont que l'embarras du choix et peuvent consulter soit le Traité de Champlain (I), soit V Hydrographie du P. Fournier (2j, soit le Traiclé de géodographie de G. Le Vasseur (3)... Mais comment faire le point, tant qu'on n'a point « trouvé le secret des longitudes, si curieusement, mais en vain cherché de tous (4). " Par là, péchera l'éducation des marins, officiers et pilotes hauturiers; car les pilotes aussi passent un examen devant le chef d'escadre; et quand ils ont prouvé leur science des instruments de navigation et des routiers hollandais (5), ils ont le droit d'arborer comme insigne à leur col les armes cardinalices pendues à un ruban incarnat.
» Capitaines, officiers, gentilshommes, matelots et soldats ne rendront jamais navire aux ennemis, tant qu'ils auront une goutte de sang sur eux " : telle est la belle formule, devenue de tradition dans notre marine, que le commandeur de La Porte inscrivit en tête de ses règlements. 11 avait demandé à l'un de ses officiers généraux, au chef d'escadre de Guyenne Théodore de Mantin, de rédiger le bréviaire du marin : et c'est ce bréviaire, mûrement examiné en conseil à Brouage, qui avait été dressé en forme de règlement (6).
(i) S. DE Champlaix, Traité de la marine et d'un bon marinier. 1632.
(2) Le P. FouRSiEn, Hydrographie. Paris, 1643, in-fol.
(3j Guillaume Le Vasseur, de Dieppe, Traicté de la Géodographie ou art de naviguer, pour Antoine de Lamare de Chènevarin, rouennais (B. N., Franc. 19112).
(4) Richelieu convoqua une assemblée à l'xlrsenal pour entendre un professeur de mathématiques, du nom de Morin^ qui prétendait avoir découvert ce secret. Mais ce fut une déception [Lettres... de Richelieu, i. II, p. 574). Une déclaration royale du 1'*'' juillet 1634 obligea nos cartographes à adopter comme méridien celui de l'ile de Fer (20° 14' 11" à l'ouest de Paris) : au delà, il était permis d'attaquer Espagnols et Portugais (F. Dcno, Armada espanola, t. IV, p. 146.)
(5) u Mémoire particulier de l'ordre à observer pour l'instruction ou congnoissance de la capacité des pilottes » (B. N., Franc. 18781, fol. 242).
(6) Il Ordres et règlements qui doivent estre gardez dans les vaisseaux françois, reveuz et approuvez par M. le commandeur de La Porte, grand
Comme la force d'une marine ne réside que dans la discipline, toute une gamme de punitions était à la disposition des commandants : la mise aux fers, le chat à neuf queues et la cale sèche pour les retardataires, les hraillards et les fumeurs qui pétunaient après le coucher du soleil; la main clouée au mât, pour qui tirait son couteau; si le geste était suivi d'effet, d'une blessure mortelle, le meurtrier était jeté à la mer lié avec le cadavre. Quant aux capitaines, ils passaient en conseil de guerre après un emprisonnement préalable, s'ils perdaient leur bâtiment (1). Les récompenses, graduées comme les châtiments, stimulaient les matelots à monter les premiers à l'abordage, à enlever le pavillon ennemi, etc.
Et Mantin, d'un style lapidaire, caractérisait les devoirs de chacun : « que les capitaines sachent les fonctions de tous les officiers beaucoup mieux qu'eux » . Le maître d'équipage « doit si bien discipliner les matelots, qu'en les regardant, ilz sachent ce qu'il a dans la pensée. " Aux esquimans de la proue " de jetter le grappin sur le navire ennemy » . Que les quartiers-maitres » prennent garde que le mathelot ne mange le sable » de l'ampoulette, pour abréger son quart. » Alliages et alignemens, justesse et netteté de l'âme )) , le maître canonnier doit tout connaître de ses pièces; car » le canon est la principalle force du navire ». Des billets affichés aux sabords porteront, pour chaque pièce, les noms de ses six servants. Comme on tire alternativement de chaque flanc, la même équipe servira pour les deux bords. L'écrivain, au fur et à mesure de la distribution
prieur de Champagne, » à la suite du rapport de Mantin. 1642 (B. N., Franc. 6408, fol. 408-fol. 420, original signé et annoté par le commandeur; Franc. 16735, fol. 225; Franc. 3744, fol. 1. — Marine, Bibl., ms. 1, fol. i. — Le P. FocRNiER, Hjdio graphie, 2' édit., p. 311. — E. SrE, t. III, p. 321).
(1) Richelieu à Condé, prescrivant la mise en jugement du capitaine Féraut. 1641 {Lettres..., t. VII, p. 289j.
des vivres, pointera les noms des hommes de corvée inscrits sur une planchette percée, dont il remplira successivement les trous : il lira chaque soir le règlement à l'équipage assemblé pour la prière. Quant au chef d'escadre, que de qualités requiert sa charge! L'expérience de la guerre, du jugement, des connaissances techniques en fait de constructions et de manœuvres navales. Et Mantin proposait, pour le soulager de sa tâche écrasante, de confier la tenue du journal de bord à un aide-de-camp porteur d'ordres, le fiscal de la marine hollandaise. Il ajoutait cette courte leçon de stratégie : si vous êtes à vau-le-vent de votre adversaire, déployez l'avant-garde et le corps de bataille sur un aussi grand front que lui, pendant que votre troisième division le doublera pour le mettre entre deux feux.
Voulez-vous assistera un branle-bas de combat, à la mise en pratique des règlements du grand-maître? Rien de plus facile. Grâce à l'aide-mémoire du sergent de bataille, on croit encore retentir les ordres des capitaines.
(i Gà, mes chers enfans, ne nous troublons point! Que personne ne parle. Soldats, alumez vos mèches par les deux bouts; couchez-vous sur le tillac. — Enseigne, qu'on descende ces piques; faites-les arrenger avant et derrière sur le tillac, le fer bien graissé. — Capitaine d'armes, distribuez les charges remplies. — Messieurs les volontaires, prenez garde que ces soldats cachent bien leurs mesches et qu'ils ne les appuyent sur les manœuvres, ny sur les bois, crainte de feu. — Maîtres de chaloupes, avec vos coutelas, piques et mousquets, à l'arrière ! observez la manœuvre de l'admirai, ayez l'œil sur son feu. — Gouverneur, escoute/, bien ce que vous diront les pilotes. — Maistres et contremaistres, faites passer la paroUe et exécuter les commandemens, le tout sans bruit. — Charpentiers calfadeurs, les tapons, les plaques sont-elles en estât? Tout est paré, respondent ces ouvriers, sanglez comme mulets. — Ça, canon-
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niers mes amis, vos canons hors les saborts! Garçons, advisez de I)lezi servir les ^argouches. Ces coffres bas! Les cabannes tout à fond de calle ! Semez du sel, crainte de glisser. — Boutefeux, vos meschesaluméz! — Officiers, vous scavez vostre debvoir. Vous, lieutenans, aurez le soingde la manœuvre d'entre les deux ponts; et vous, enseigne de bord, soyez sur le tillac : les pièces de dessus sont petites; ne les faites tirer que de prèz. »
Et la prière dite, pendant que le pilote fait le quart, le capitaine donne la bénédiction à l'équipage, demande tout bas au chirurgien qui vient de monter, s'il a transformé la cuisine en ambulance ; et, au cri trois fois répété de » Vive le Roy! ') le combat s'engage (1).