CAPITULATION DE QUEBEC
Sa situation légale, en effet, n'était point nette. Normand f retors, Guillaume De Caen n'était point d'humeur à se laisser dépouiller d'un privilège qui n'expirait qu'en 1635. L'arrêt qui lui interdit le trafic au Canada (2) déclancha . les rouages multiples de la procédure; instance au Con- \ seil (3), état des lieux (4), expertises, retardèrent si bien l'envoi en possession des Cent Associés, qu'un troisième larron les devança.
Le 9 juillet 1628, un sauvage apportait à Québec une nouvelle étrange. Avant qu'un truchement envoyé aux informations sous un déguisement indien pût la vérifier, elle était confirmée par des fuyards du cap de Tourmente : les Anglais étaient à leurs trousses. Une lettre, en date de Tadoussac, 8 juillet, éclaircit le mystère, en apprenant à Champlain que nous étions en guerre avec l'Angleterre :
(1) Tallemant, Historiettes, t. IV, p. 114; VIII, p. 73; IX, p. 125. — Affaires Étrangères 797, France, fol. 42. — Vicomte d'Avenel, Richelieu et la monarchie absolue, 1. III, p. 223.
(2) 26 janvier 1628 (B. N., Franc. 16738, fol. 143 v°).
(3) Arrêts du Conseil du 15 mars et du 6 avril 1628 donnant un sursis d'un an pour faire la traite, etc. (Ibid., fol. 143, 143 v°) .
(4) Lettres patentes de Louis XIII le prescrivant. 27 avril 1628 (Champlain, 2" part., liv. II, chap. v, p. 162).
" Messieurs, écrivait Tamiral David Kirke, je vous advise comme j'ay obtenu commission du roy de la Grande-Bretagne, mon très honoré seigneur et maistre, de prendre possession de ces pais, sçavoir Canadas et l'Acadie. Et pour cet effect, nous sommes partis dix-huict navires, dont chacun a pris sa route selon Tordre de Sa Majesté. Pour moy, je me suis desja saisy de la maison de Miscou et de toutes les pinaces et chalouppes de ceste coste. Je résous de demeurer icy, afin que nul navire ne vienne pour vous avictuailler. C'est pourquoy voyez ce que désirez faire, si me désirez rendre l'habitation ou non; car Dieu aydant, tost ou tard, il faut que je l'aye (1). » — Jamais! plutôt «la mort en combattant! » répondit Champlain...
A ce moment même, le gentilhomme parisien Claude de Roquemont, amiral de la Compagnie des Cent Associés, entrait dans le fleuve avec quatre vaisseaux dieppois et quatre cents hommes, « fleur de la jeunesse de Normandie " (2), après avoir subi la poursuite des garde-côtes de Terre-Neuve, Bénédiction et Victory (3). Allégé de sa cargaison qu'il avait déposée à Gaspé, le courageux Parisien avançait lestement vers Québec pour sauver la ville. Lorsque parut la flotte anglaise non loin de l'île Saint-Barnabe, il prit du champ, pensant essaimer ainsi des forces bien supérieures; il ne fut rejoint que le lendemain à trois heures du soir. Mais sur les conseils du déserteur dieppois Jacques Michel, qui redoutait notre fougue à l'abordage, l'amiral David Kirke profita de sa position dominante en amont pour nous maintenir sous le feu de son artillerie. Le capitaine Chausser de Dieppe eut les jambes emportées,
(1) Du bord de la Vicaille, 8 juillet 1628, style nouveau (H. Kirke, The fii'st english Concjuest of Canada. London, i871,in-8°; 2" édit., 1908, in-8").
(2) Gabriel Sagard-Théodaï, Histoire du Canada. Paris, 1636, in-8°, p. 858.
(3) Lettre de Lord Baltimore. Ferryland en Terre-Neuve, 25 août 1628 (JN. SAiKSBTjnY, Calendar of State papers, colonial séries (1574-1660), p. 93).
le commis rouennais Regnault les genoux brûlés (1) ; l'amiral de lloquemont avait une Jialle dans la jambe, son vaisseau deux plaies béantes à fleur d'eau ; ses marins avaient épuisé comme projectiles jusqu'aux plombs de leurs lignes de pêche (2). Il s'était tiré douze cents coups de canon en huit heures. Les munitions manquaient. Force fut à Roquemont de mettre pavillon bas. L'amiral, le vice-amiral Raymond de La Ralde, les capitaines et les missionnaires furent retenus pour servir de témoins au tribunal des prises. Les autres prisonniers furent relâchés. De quatorze bâtiments et neuf cents hommes qu'il avait capturés en diverses rencontres, Kirke ne ramenait en Angleterre que les six meilleurs de nos vaisseaux (3).
Québec était sauf, mais sa garnison aux abois. Pour lui porter secours, chacun fit un effort : le roi arma six vaisseaux (4), les De Caen trois pataches (5), les Cent Associés deux bâtiments, les Jésuites une barque, jolie flotte au total, mais qui, par malheur, s'éparpilla aux premiers bruits de paix. L'escadre royale de Razilly fut dirigée sur le Maroc : les amiraux des deux Compagnies se prirent de querelle : Emery
(Ij Billet de faire-part de la mort de Jacques Regnault (J. Félix, Voyage à la Nouvelle-France du capitaine CItai-les Daniel de Dieppe (1629). Rouen, 1881, in-8°,p. 41).
(2) Gabriel Sagard-ThÉODat, Histoire du Canada, p. 591. — Champlain, 2* partie, L. II, chap. v, p. 154, L. III, chap. i et vi, p. 185, 257. — LaverdiÈre, OEuvres de Champlain. Québec, 1870, in-8°, t. III, p. 136. — H. P. BiGGAR, The early trading Companies of New-France. Toronto, 1901, in-8'', p. 140.
(3) Sainsbdey, addenda (1574-1674), p. 69. — C'est à ce propos sans doute que Raymond de La Ralde, Langlois, Canu, Languillet et Michel obtinrent des Cent Associés des dommages-intérêts pour la perte de l'Estourneau, la Magdelaine et la Suzanne, 2 mai 1631 (Extrait des registres du Parlement, B. N., Nouv. acq. franc. 4967, fol. 68).
(4) [nstruction de Richelieu au chevalier Isaac de Razilly. 18 février 1629 (Marquis de Rasilly, Généalogie de la famille de Rasilly. Laval, 1902, gr. in-8°, p. 272).
(5) Déclaration de Guillaume De Caen devant l'amirauté de Dieppe. 16 mars 1629 (B. N., Franc. 16738, fol. 143'^).
De Gaen, sur la réquisition de son collègue Georges Joubert, lui un moment retenu à La Rochelle (1), ce qui ne l'empêcha pas d'arriver le premier au Canada, mais tout seul.
A peine sa patache avait-elle déchargé les vivres des (1 hyvernans au fort de Québec (2) ;> que parut lavant-garde de la flotte anglaise, un flibot de dix canons, deux pataches et les deux cents hommes du vice-amiral Thomas Kirke, tandis que les cinq vaisseaux de David Kirke, embossés en aval à Tadoussac, barraient la route à tout convoi de secours. Le 19 juillet 1629, une chaloupe apportait au gouverneur de Québec la sommation de capituler (3).
Champlain était pris au dépourvu. La famine avait dispersé ses gens « dont les dents croissoient comme l'herbe en bonne terre " : une trentaine d'hommes mourant de faim descendaient le fleuve vers Gaspé; un chef indien. Ghomina, qui avait juré de se faire tuer à nos côtés, avait dû aller quérir ailleurs sa nourriture. Pour défendre le grand corps de logis flanqué de tours que Champlain venait d'édifier, pour garnir le ravelin fortifié qui battait le fleuve, et le château Saint-Louis élevé sur la hauteur voisine, il restait des missionnaires, des femmes, des enfants, un vieillard, le vieux du Pont-Gravé. Et l'une des tourelles de l'enceinte venait de s'écrouler. Autant que les soldats, la poudre manquait : quarante livres pour le service de quatorze pièces et de quatorze mousquets, quelle misère! Le lendemain 20 juillet, l'enseigne britannique flottait sur Québec. Champlain en sortait avec armes et bagages; et le vice-
(1) Le 14 mai 1629 {Ibidem).
(2) Emery De Gaen remit vivres et munitions les 6 et 13 juillet au commis de la Compagnie des Cent Associés (B. N., Franc. 16738, fol. 143''), c'està-dire à Boulé, beau-frère de Champlain, rencontré dans le fleuve (Champlain, 2' partie, p. 230).
(3) Dépositions de David et Thomas Kirke, Champlain, Boulé et Blondel de Dieppe devant le lieutenant d'amirauté à Londres, novembre 1629 (N. Sai^sbury, p. 99-103).
amiral Thomas Kirke y installait comme gouverneur son frère Lewis, aux salves de l'artillerie navale et de la nouvelle garnison rangée en bataille sur les remparts. La capitulation fort heureusement, était caduque, la paix étant alors signée entre les deux nations.
Le flibot qui emportait Champlain et les siens, à vingtcinq lieues de Québec, croisa la patache d'Emery De Caen. Thomas Kirke gouverna dessus, non sans avoir prié ses passagers de quitter le tillac et cloué sur eux les panneaux des écoutilles. Mal lui en prit. Accroché par le beaupré, Emery De Caen pointa sur son adversaire ses quatre pièces, qui en un instant couchèrent bas une vingtaine d'hommes (1). Pour ramener les survivants à l'abordage, le vice-amiral anglais les poussait à coups de plat de sabre : et nos quarante braves eussent remporté la victoire, si les pataches n'étaient venues à la rescousse de leur chef et si un lâche n'avait demandé quartier; l'apparition de Champlain aux écoutilles acheva le désarroi, en produisant sur nos marins l'effet d'une tête de Méduse. Emery De Caen mit bas les armes et envoya son lieutenant Lépinay saluer le vice-amiral et l'ancien gouverneur de Québec (2).
A Tadoussac, les prisonniers assistèrent à une violente discussion entre les chefs anglais, tous des transfuges : les Kirke, fds d'un Ecossais marié à Dieppe et fiers « de tenir du naturel françois, » étaient pris à partie par le contreamiral Jacques Michel, protestant dieppois que la haine des Jésuites, « des Judaïstes », disait-il, et de « ces chiens de Malouins espagnols « avait jeté dans le camp britannique.
(1) Sagard-Théodat, p. 975, 998. — Champiain, 2* partie, chap. vi, p. 227.
(2) Les De Caen incriminèrent Champlain et les Cent Associés de la perte de Québec. Dieppe, 2, 10 et 31 octobre, 17 novembre 1629 (B. N., Franc. 16738, fol. 143% fol. 144» v"). Guillaume de Caen demanda plus tard la restitution de sa patache Hélène prise par les Kirke. 16 octobre 1634 (Arch. nat., Z'dg, fol. 15, 16).
Mais jamais remords ne s'exprima de façon plus poignante, en présence d'hommes dont sa félonie brisait la vie. « Je cognois mieux les François que vous, vous qui n'avez que des gens mal faits en vostre vaisseau, criait Michel à l'amiral David Kirke. Ils sont plus adroits et courageux que les Anglois et l'emportent à l'abordage. Ne vous y frottez pas.» Et « de se voir mesprisé de sa patrie, abhorré du monde, traité mécaniquement " par son chef, Michel mourut de mélancolie. On l'enterra à Tadoussac avec les honneurs dus à son rang, entre deux haies de marins en armes : lorsque des officiers eurent descendu sa bière dans la fosse aux salves des batteries navales, on jeta dessus les morceaux d'une demi-pique, symbole de son commandement. La terre où il reposait perdait, de son fait, le nom de Nouvelle-France. Et Ghamplain la quittait.
L'escadrille des Cent Associés était trop faible pour tenter une rescousse. La barque de Joubert, rencontrée près de Miscou, se déroba et rapporta en France la triste nouvelle (2), tandis que ses conserves, le Grand Saint-André et la Marguerite faisaient campagne le long des rives acadiennes, sous le commandement du capitaine Daniel.