‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 88 sur 106 · PRISE DU FORT OGHILTRIE. RËOGCUPATION DE QUÉREG ET PORT-ROYAL · texte numérisé non relu

PRISE DU FORT OGHILTRIE. RËOGCUPATION DE QUÉREG ET PORT-ROYAL

Notre situation en Acadie était des plus précaires. Et je ne sais comment l'ancien valet de chambre de Biencourt, Charles Targis de Saint-Étienne, dit La Tour (3), parvenait

(1) CuAMPLAiN, 2'= partie, cliap. vi, p. 245.

(2) Ibidem, p. 238.

(3) Fils d'un maçon du faubourg Saint-Germain (« Extraict et mémoire

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à résister aux « bourrasques " de Tinvasion anglaise et à se maintenir au Port-Lomeron u sans aulcun secours, nv soulagement de personne « (1). Il n'avait pu empêcher James Stewart Ochillrie d'occuper avec deux grands vaisseaux le Port-Royal; le lord s'était installé ensuite au Portaux-Baleines, dans l'ile du Cap-Breton, où il se pourvoyait de canons et de vivres aux dépens de nos terreneuviers.

Une escouade envoyée en reconnaissance par le capitaine Daniel, rapporta que le lord était là depuis le mois de juin. Daniel résolu de ne point tolérer pareil impôt sur une industrie dont vivaient cent mille Français, fit prendre le mousquet à cinquante-trois de ses hommes, les rompit aux exercices militaires, les pourvut d'échelles et, le 8 septembre 1629, assaillit avec six chaloupes le fort-aux- Baleines. Assise sur un rocher que l'eau environnait de deux côtés, la forteresse avait comme sentinelles ces dogues féroces qui faisaient la renommée de la police de Saint- Malo. Tandis que le lieutenant Le Tourneur faisait pleuvoir sur la place balles et grenades, Daniel marchait droit sur la porte de la forteresse et l'enfonçait : derrière, se tenait Ochiltrie, pistolet au poing, avec soixante piques et mousquets; il ne soutint point le choc : le fort était pris. Sur les murailles, sur un flibot mouillé en rade, on hissa nos couleurs (2j.

Les dépouilles du fort Ochiltrie, forge, moulins à bras,

instructif des choses que le s' de La Tour a faictes en la Nouvelle-France " (1624-1643) : B. N., Franc. 18593, fol. 373).

(1) Lettre du tils de La Tour au roi. " Au Port-Lomeron, en vostre Nouvelle-France, ce 25*= de juillet 1627» (Bibl. de l'Institut, Portefeuilles Godefroy 266, document 25. — B. N., Nouv. acq. franc. 5131, fol. 102. — Publié par Eug. Griselle, dans les Etudes (5 octobre 1908), p. 44).

(2) J. FÉLIX, Voyagea la Nouvelle-France du capitaine Chai-les Daniel de Dieppe (1629). Rouen, 1881, in-8°, réédition de : La prise d'un seigneur escossois et de ses gens qui pillaient les navires pescheurs de France, par Monsieur Daniel, dédié à M. de Lauzon par le sieur Malapart, parisien, soldat dudit sieur Daniel. Rouen, 1630, in-8°. — Cua:\ipiain, 2'" partie, p. 271 : Relation du voyage fait par le capitaine Daniel, de Dieppe.

outils, servirent à meubler une nouvelle forteresse que Daniel construisit à vingt-cinq lieues de là, pour assurer les communications de l'Acadie et du Canada. Sainte-Anne, dans l'île du Cap-Breton, commanda de ses huit pièces et des quarante mousquets du capitaine Gaulde les passes du grand Chibou, fiord " tranquille comme un estang, à Tabry d'une haute forest » et capable de contenir trois mille bâtiments. Le 5 novembre, Daniel reprenait la route de France avec ses prisonniers à fond de cale (1). Avertis par lui de notre situation en Acadie, les Cent Associés dépéchèrent le capitaine Marot, de Saint-Jean-de-Luz, au secours de La Tour que les Ecossais du Port-Royal tenaient en échec. IjC convoi d'artisans qu'il amenait enraya les empiétements de nos voisins en élevant, à quatorze lieues au nord du Port-Royal, le fort Saint-Jean et dans le sud, au cap de Sable, le fort Saint-Louis (2). Claude de La Tour, le père, occupa le premier; Charles de La Tour, le fils, s'installa dans le second, avec le titre de lieutenant général en Acadie (3).

En Acadie comme au Canada, nos petites capitales restaient sous le joug britannique. Un moment, en l(>30, il fut question de les délivrer de gré ou de force : le chevalier de Montigny, amiral d'une escadre de six vaisseaux (4), en reçut même l'ordre formel (5). Puis, on préféra négocier et éviter tout conflit nouveau, en obtenant des Anglais une restitution amiable.

(1) « The harbarous and perfidius cariage off the Frenche towaîds the Lo. Wchiltrie « (J. FÉLIX, p. 5).

(2) J(J30 (CnAMPLAiN, 2- partie, L, II, p. 283, 297).

(3) Charles de Saint-Etienne, seigneur de La Tour, reçoit le brevet de lieutenant général en Acadie, fort Saint-Louis et port de La Tour. 8 février 1631 (Le P. FouRMER, Hydrographie, 2" édit., p. 267).

(k) Commandés par lui et par le chevalier de Saint-Clair, les capitaines de Nest de Fécamp, Des Lombards, Daniel et Arnauld (Sainshi-ry, Cnlendar i>f State papcrs. Colonial séries, I. V. — ,L FÉi.ix, p. 75). ' (5) Le 13 avril J630 (Ihidcw).

Au printemps de 1632, deux petites divisions de trois vaisseaux quittaient Dieppe et Auray, sous le commandement l'une de Raymond de La Ralde (1), l'autre du chevalier Isaac de Razilly (2). La Ralde et Émery De Caen allaient reprendre possession de Québec. Dans un esprit de conciliation, pour mettre fin aux chicanes de l'ancienne Compagnie De Caen, les Cent Associés lui avaient laissé pour un dernier hiver le monopole de la traite (3) : ce délai expiré, elle évacuerait le Canada.

La reprise de possession de Québec s'opéra le 13 juillet 1632. Sur le vu des patentes des rois de France et d'Angleterre, Thomas Kirke remit la place à Emery De Caen, puis embarqua la garnison anglaise sur deux navires en rade (4). L'an d'après, le 23 mai, Emery De Caen était relevé de faction : la flotte du capitaine Du Plessis-Bochard ramenait Champlain, avec deux cents personnes, soldats et colons; et les De Caen (5), indemnisés de leurs frais (6), laissaient enfin les Cent Associés vaquer en paix à la colonisation de la Nouvelle- France. La chapelle de Notre-Dame-de-Recouvrance, à l'endroit où est aujourd'hui le maître-autel de Notre-Dame, commémora notre heureux retour sur les rives du Saint-Laurent.

Simultanément, Isaac de Razilly se dirigeait vers l'Acadie avec l'Espérance-en-Dieu (7), deux autres navires et trois

(1) La Salmnandre et la Lionne, vaisseaux du roi, et l'Assomption armée par Guillaume de Caen, devaient transporter à Québec une garnison de 40 hommes, avec trois capucins. La Ralde reçoit en conséquence 10 000 livres. 2i février 1632 (B. N., Franc. 11319, fol. 56).

(2) Renaudot, Recueil des Gazettes de 1633. Paris, 1634, p. 37.

(3) Traité passé avec Richelieu. Metz, 20 janvier 1632 (B. N., Franc. 16738, fol. 145 his).

(4) « Relation du voyage à Canada pour la prise de possession du fort de Québec par les Français » , dans Cimcer et Danjou, Archives curieuses de l'fnstoiie de France, 2° série, t. III, p. 399.

(5) Pour l'historique des interminables procédures engagées par les De Caen contre les Kirke et les Cent Associés, je renvoie. à Biggar, p. 159.

(6) Arrêt du Conseil d'État du 27 août 1634, rendu à la suite de leur requête en date du 1" décembre 1633 (B. N., Franc. 16738, fol. 143', 144).

(7) Que Richelieu avait mise à sa disposition le 27 mars 1632 (Affaires

cents hommes d'élite, fournis en grande partie par la noblesse bretonne et tourangelle (1). Et cette élite était à l'école d'un héros de Plutarque. Elle vit de lui cet exemple admirable : un chef d'escadre illustre décliner la lieutenance générale de la Nouvelle-France (2) et demander à servir sous les ordres d'un simple capitaine de vaisseau, parce qu'il estimait Champlain plus compétent en matière coloniale (3). Au lieu où il aborda le 8 septembre 1632, fête de la Nativité de la Vierge, il construisit le fort Sainte-Mariede-Grâce(4). La restitution du Port-Royal par le capitaine Forster, lieutenant d'Alexander, ne souffrit aucune difficulté (5). Charles I" avait fait taire les réclamations du détenteur, qu'appuyait le parlement écossais, en donnant à Alexander le titre de vicomte vSterling et en prenant à ses frais le rapatriement de la colonie (6).

Mais résolu de « borner les Anglois le plus proche qu'on pourroyt, » Razilly prit sur lui de les déloger du fort qu'ils occupaient de l'autre côté de la baie de Fundy, à Pentagoët.

Étrangères, Améiique, 4, fol. 122. — Collection de manusciits relatifs à la Nouvelle-France, t. I, p. 85. — B. N., Franc. 11319, fol. 57).

(1) Les trois navires étaient partis d'Auray (^Recueil des Gazettes de 1633, par Rexaudot, p. 37).

(2) Il en avait été investi le 20 avril 1632 (Marquis de R.^silly, Généaloçjie de la famille de Rasilly.)

(3) Lettres de Razilly en date du 10 mai 1632 (Collection de nianuscrits. . . , t. I, p. 110. — Mémoires des coinmissaires du Boy pour la délimitation de l'Acadie. Paris, 1755, t. II, Pièces justificatives, 11). — Champlain fut, en conséquence, nommé lieutenant de la Nouvelle-France sous l'autorité du grand maître de la navigation. 1'"' mars 1633 (Le P. FounxiEn, Hydro- (jraphie (1667), p. 268).

(4) Lettre datée du fort Sainte-Marie-de-Grace au port de la Hève (Acadie), 24 novembre 1632 (Recueil des Gazettes de 1633, par Rekaudot (1634), p. 37). Le 9 mars 1633, les Cent Associés envoyaient à Razilly un navire chargé de rafraîchissements, que devaient suivre quatre autres (Ibidem, p. 111).

(5) Razilly était porteur de lettres de Charles 1" (4 juillet 1631) et d'Alexander ordonnant la restitution (Moreau, Histoire de V Acadie française . Paris, 1873, in-8», p. 117).

(6) Rcv. C. ROCERS, The Earl of Stirling's reqister of royal lelters relative lo tlie affairs of Scotland and Nova Scotia. Edinburgh, 1884, in-8", t. I, p. xxxviu.

L'opération faite par l'Espérance-en-Dieu et les marins de Charles de Menou d'Aulnay, Razilly signifia au gouverneur du Massachussets qu'il était désormais interdit aux x\.nglais de franchir Pemquid. Un retour offensif de l'ex-gouverneur Thomas Willet et de deux cents soldats britanniques, appuyés par deux vaisseaux de guerre, se brisa contre l'héroïque résistance du petit poste de vingt-deux hommes laissé à Pentagoët (1).

Non seulement, Razilly payait de sa personne : mais il engageait sa fortune pour sauver la Compagnie de la Nouvelle-France aux abois. Dans un mémoire sur la colonisation du Canada, il disait bien que c'était au roi d'en assumer le souci, à l'Etat d'en prendre la charge, encore que les douze bâtiments de guerre affectés à ce service couvriraient leurs frais d'entretien, en échangeant au retour pelleteries et poissons contre les produits des rives méditerranéennes (2). Et il ajoutait : que les deux mille terreneuviers de nos ports du Ponant aient ordre de transporter, aux frais des villes, les mendiants valides : et la Nouvelle-France, en quelques années, se peuplera (3). Mais ni le roi, ni les villes n'entendirent cet appel. Et la Compagnie des Cent Associés, à court de fonds pour « satisfaire aux embarquements, " eût liquidé dès 1632, si Razilly, Richelieu et Lattaignant, maire de Calais, ne lui avaient avancé cent mille livres (4). Sept ans après, la Compagnie particulière qu'ils avaient formée pour l'aider, était encore mise à contribution (5).

(i) 11 Exlraict et mémoire instructif des choses que le s^ de La Tour a faictes en la Nouvelle-France .. , 1624-1643 (B. >'., Franc. 18593, fol. 373. — MoREAc, p. 121. — HuTCHi>,soN. History of the colony of Massachussets bar (1628-1691), Boston, 1764, p. 46).

(2) Mémoire rédigé à la demande de Richelieu et du maréchal d'Effiat. 1631-1632(6. N., Franc. 4826, fol. 54).

(3) Mémoire touchant la navigation. 1631 (Ibidem, foi. 1).

(4) Du lundy 15 novembre 1632. Au bureau de la Compagnie i\o la ^Nouvelle-France. Impr. in-fol. (B. N., Clairambanlt 381, fol. 101).

(5) Pour expédier outrc-nicr le Saiiil-Josejili, rEspéranr.e et le Saint-

Au prix de ces lourds sacrifices, qui permettaient d'expédier annuellement une douzaine de navires outre-mer (I), le rêve de Champlain s'accomplit : la Nouvelle-France devint une réalité. Québec n'était plus « ce petit coin caché au bout du monde, où on ne voyoit que des mazures " , mais la capitale d'un pelil royaume. » J'ay faict relever les ruines, accreu les fortiffications, dressé deux nouvelles habitations, écrivait Champlain au cardinal de Richelieu (2). L'une, à quinze lieues au-dessus de Québec, tient toute la rivière en échec ; mon debvoir m'a obligé de lui donner vostre nom. » Ailleurs, La Violette fondait le poste des Trois-Rivières.

La période critique avait pris fin; déjà, on saluait « l'aurore d'une douce et paisible prospérité » pour la colonie, quand le père de la ÎNouvelle-France rendit l'âme à Québec en 1635, le jour de Noël. L'élan donné à la colonisation était tel que le successeur de Champlain, Charles Huaut de Montmagny (3), " méditait diverses demeures jusques au grand sault de Sainct-Louys, voire jusques à la mer douce des Hurons, qui seroient peut-estre autant de villes » (4), et qui le sont en effet devenues (5).

Jacques (En l'assemblée (jénérale de la Compa/piie particulière de la Nouvelle-France tenue extraordinairement... en l'hostel de M. Foucquet. 11 et 18 janvier 1639 (B. N., Franc. 16738, fol. 140). Le Saint-Louis, de Honfleur, suivit de près avec des « hommes, armes et munitions » envoyés outre-mer par la Compagnie de la Nouvelle-France. 1'"' mars 1639 (Hon- Hcur, registre d'amirauté (1636-1639), 2" cahier, fol. 2).

(1) Recueil des Gazettes, par Renaudot pour l'année 1634, p. 575.

(2) Québec, 18 août 1634 (Affaires Étrangères, Amérique 4, fol. 131).

(3) Nommé lieutenant-général le 10 mars 1636, avec pouvoir de juger en dernier ressort jusqu'à la nomination de juges souverains (Le P. Fournikr, Hydrographie (1667), p. 269).

(4) Le P. Paul Le Jeuke, Relation de ce qui s'est passé en la Nouvelle- France en l'année 1636. Paris, 1637, in-8°, p. 100.

(5) L'île de Montréal, concédée le 17 décembre 1640 à Pierre Chevrier et Jérôme Le Iloyer, était dotée trois ans plus tard d'un fort et d'un hôpital (lidils, ordonnances royaux, déclarations et arrêts du Conseil d'Etal du roi concernant le Canada. Québec, 1851l', in-8", t. I, p. 20, 24).

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