‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 89 sur 106 · ACADIE · texte numérisé non relu

ACADIE

De l'Acadie, Razilly pensait de même faire une Nouvelle- Guyenne. Cette province de la Nouvelle-France (1), « en même élévation que Bordeaux et Toulouse" , ne le céderait à l'antique Aquitaine ni pour la fertilité du terroir, sillonné de belles rivières, ni pour la richesse du sous-sol en mines de charbon, de fer, d'étain et de cuivre. Et l'établissement de salines au Port-Royal, en libérant nos terreneuviers des servitudes étrangères, réduirait une partie de l'Europe à se pourvoir de poisson chez nous (2). La pêche, tel serait le trait d'union entre les deux Guyennes, l'Ancienne et la Nouvelle. Désolé de voir « le port de Bourdeaus, le plus beau qui soit en France «, tributaire des pêcheurs anglais de la Virginie, le capitaine Pâlot proposait de créer une Compagnie bordelaise, au capital de 600 000 livres, pour disposer de vingt bons terreneuviers (3).

(1) Il datera ses lettres de « la iNouvelle-France, province de Guyenne » .

(2) « Mémoire de l'état auquel est le sieur d Aulnay-Charnizay dans toutes les côtes et pays d'Acadie » (B. N., Nouv. acq. franc. 9281, fol. 114). — Voir la description de l'Acadie dans Jean de Laet, l'Histour du Nouveau Monde. Leyde, 1640, in-fol., p. 55.

(3) « Avis pour la Compagnie de Terre-Neuve, par le cappitaine Pâlot » (Affaires Etrangères 812, France 70, fol. 237). Gratien Pâlot, sieur du

Razllly , malheureusement, n'avait point les coudées franches La Compagnie des Cent Associés ne lui avait concédé d'abord que l'île Sainte-Croix et les pays voisins, sur douze lieues de front et vingt de profondeur (1), ajoutant ensuite, comme fief mouvant de Québec, le Port-Royal et les terres adjacentes (2) . Le reste du pays relevait d'un autre lieutenant-général, de La Tour, promu en 163L Razilly eût voulu vivre en bons termes avec un collègue, capable, par sa longue pratique des sauvages, de les ramener (i à une vie politique » . Au lieu de répondre à ces avances, l'ancien valet de chambre trahit son compatriote, en prévenant les Anglais de Pentagoët de l'expédition projetée contre eux (3).

Le patriotisme de Razilly en fut douloureusement ému. ;< Nous avons, mes amys (4) et moy, écrivait-il, avancé cinquante mille escus pour le commencement de cet œuvre sans en avoir retiré aucun profit, sinon des bâtimens et forteresses munis de vingt-cinq canons en batterie, en fort bon estât de deffendre la croix et les lis (5). n Aux lis en péril, Richelieu vint en aide par un appui matériel (6). Et pour asseoir la

Puys, comiiiantlait le navire du roi la Petite-Mar (guérite, à Brouage. Montre, sur le pont de la Petitc-Maryueritc, de l'équipage à effectifs réduits. 2 avril 1631 (Arch. nat., Marine R* 1, fol. 76).

(1) Patentes du 19 mai 1632 (Mémoires flex commissaires du Roy pour la délimitation de l'Acadic, t. Il, p. 491. — Ramkau de Sai:<t-PÈre, Une colonie féodale en Amérique. L'Acadic de 1604 à 1811. Paris, 1889, in-8").

(2) 15 janvier 1634 (Le P. Fourmeb, Hydrographie (1667), p. 268).

(3) R. N., Franc;. 18593, fol. 373.

(4) Son frère Claude et Jean Condonnier, bourgeois de Paris.

(5) Razilly à Richelieu, 25 juillet 1634 (Affaires Étrangères, Amérique 4, fol. 122, 130 : Mémoire des commissaires pour la délimitation de l'Acadic, t. H, p. 491. — MoREAu, Histoire de l'Acadie. Paris, 1873, in-S», p. 134).

(6) Richelieu s engage à verser à Razilly 17 000 livres, Jean Le Grand, président en la Chambre des comptes de Rourgogne, 17 000 livres, Louis Motin, contrôleur du grenier à sel en Charolais, 3 000 livres. Paris, 16 et 25 janvier 1635 (R. N., Pièces originales 2443, dossier Razilly, p. 16 et 21. — Marquis de Rasilly, Généaloqie de la famille de Rasilly, p. 358).

croix sur une base solide, le commandeur de Razilly demanda au grand maître de Malte l'autorisation de tester et celle de fonder un prieuré. L'une était contraire aux statuts de l'Ordre, l'autre trop onéreuse pour ses finances. Du double refus du grand maître (1), il ne connut pas l'amertume. Avant que la réponse arrivât, l'un des meilleurs serviteurs que la France ait jamais eus s'était endormi de son dernier sommeil en novembre 1635. Entre l'île aux Framboises et le cap Doré, un chenal étroit débouche dans un magnifique bassin. Au fond, s'élevait le fort de la Hève, sur une pointe triangulaire qu'un mince ligament rattache au continent. C'est là que repose Isaac de Razilly (2).

A son lit de mort, il avait supplié son lieutenant de ne point abandonner le pays. Charles de Menou d'Aulnay en fit le serment, sans imaginer à quel point l'hostilité de Charles de La Tour lui rendrait la tâche difficile. Aux compétitions des deux lieutenants généraux, Richelieu crut mettre un terme en traçant entre leurs territoires une ligne de démarcation qui passait par le milieu de la baie de Fundy : le nord, avec le fort Saint-Jean, formait le lot de La Tour; le sud jusqu'à la Virginie relevait de Charles de Menou, n commandant es forts de la Hève, Port-Royal, Pemptagouët es côtes des Etchemins (3). "

(J) Lettre du grand maître Antonio de Paulo. Malte, 20 février 1636 (Marquis de Rasili.y, Généalogie de la famille de Rasilly, p. 251).

(2) Nicolas Desys, Description géographique et hist07-i(/ue des côtes de r Amérique septentrionale, avec l'histoire naturelle du pays. Paris, 1672, 2 in-8°, t. I : dans la baie, le Tourangeau Nicolas Denvs avait de grands chantiers de bois, et son frère Denvs de Vitray pratiquait au port du Rossignol la pêche sédentaire avec le vaisseau du roi la Catherine. — Une réédition de l'ouvrage sous le titre : Nicolas Desys, The description and natural history of the coasls of Norlli America (Acadia), a été faite par M. AVilliaui Ganokg, dans : the publications of the Chainplain Society. Toronto, 1908, in-8". Elle contient (p. 148) une carte de la Hève ou la Hâve et une vue du site oîi se trouvait notre établissement.

(3) Lettres de Louis XIIL 10 février 1638 (B. N., Nouv. acq. franc. 9281, fol. 69, 70).

Au lieu de s'incliner, La Tour prêcha la révolte, souleva les sauvages Souriquois, intercepta une pinasse expédiée au secours de Pentagoët et tenta, en 1640, de surprendre la capitale de son collègue. Menou d'Aulnav, alors absent, revint fortuitement au moment où les deux embarcations de guerre de La Tour et du capitaine Janiin arrivaient devant le Port-Royal : bien qu'il n'eût pas un seul canon à bord des barques Notre-Dame et Saint-François des capitaines Le Bœuf et Marot, Menou enveloppa ses adversaires par une habile manœuvre. Jamin fut tué, La Tour fait prisonnier. Pourquoi eut-on l'imprudence de le relâcher? Lorsque Louis XIII, saisi de ces incidents, lui donna l'ordre de repasser en France (1), lorsque Menou voulut exécuter l'arrêt de prise de corps le 17 août 1642, le gouverneur du fort Saint-Jean ne fit qu'un « bouchon » du jugement (2). Sa révocation (3) porta au paroxysme son exaspération, d'autant que Menou, son rival, recevait en cadeau de la Compagnie (4), de Richelieu et de Launay-Razilly les trois septièmes de l'actif social, » en reconnoissance des travaux soufferts pour l'établissement et manutention de l'Acadie " (5) .

Ce cadeau, à vrai dire, était une charge « qui passait la portée d'un gentilhomme particulier » ; car tout le faix de l'entreprise, l'entretien de quatre cents personnes dans la colonie, retombait sur Menou (6). Père de huit enfants, il dut sacrifier sa fortune pour faire face aux avances consen-

(1) Louis XIII à Charles d'Aulnay. 13 février 1641 (Moreau, p. 158).

(2) " Extrait et mémoire instructif des choses que le s'' de La Tour a faictes en la Nouvelle-France " (B. N., Franc. 18593, fol. 373).

(3) Par Richelieu, le 23 février IG-Vl (Arch. nat., E 1688, arrêts).

(4) Paris, 27 février 1641 (B. N., Pièces orig. 1925, dossier Menou, p. 53).

(5) Tours, 19 février 1642 (Ibidem, p. 57. - Preuves de l'histoire de la maison de Menou. Paris, 1852, in-4°, p. 166).

(6) 11 Extrait et mémoire de ce que le sieur d'Aulnay a fait dans la Nouvelle-France ... 1644 (B. N., Nouv. acq. franc. 9281, fol. 104).

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lies par Emmanuel Leborgne, marchand de La Rochelle (I), et pour lulter contre La Tour, qu'il tenait bloqué dans le fort Saint-Jean.

Or, en 1643, cent quarante protestants de La Rochelle arrivaient au secours des assiégés, à bord du Clément (2). Ils ne purent franchir le blocus. Mais La Tour, s'esquivant de la place à la faveur des ténèbres, les rejoignit et, avec eux, le liî juin 1643, gagna Boston. Winthrop, gouverneur du Massachussets, dont il venait quérir l'aide, à l'instar de Josué, ne refusa point son appui aux Gébéonites contre les Chananéens, sans se laisser arrêter par la crainte « de conduire les moutons à la boucherie» (3;. Quatre navires de guerre, de quatre à quatorze pièces de canon (4), aux équipages renforcés de soixante-huit soldats anglais, se joignirent au Clément pour forcer le blocus du fort Saint-Jean.

Menou a cinq cents hommes, trois vaisseaux et trois pataches; les vaisseaux dans le sud-ouest barrent l'entrée de la rivière Saint-Jean ; les pataches patrouillent en grand'garde dans le nord-est (5). Mais la brusque apparition des Anglais les surprend et les force à se replier précipitamment sur le Port-Royal. Rejoint le 6 août 1643, Menou se défend bravement : les gens de La Tour, soutenus par une trentaine

(i) 1'. Mabgrv a consacré un article documenté à Menou (Charles il'Aulnay-Charnizay) dans la Bioijvaphie universelle de Michaud.

(2) Ou Saint-Clément, commandé par Etienne de Mouron, qui déposa son rapport au tribunal de l'amirauté de La llochelle le 14 octobre 1643 (B. N., Nouv. acq. franc. 9281, fol. 100 v°).

(3) E. Hazard, Historical collections : State papers and other authentic documents. Records of the United colonies of New-Enqland, t. I, p. 502.

(4) Seabridge, de 14 pièces, Philipp and Mary, Increase, de 10 pièces chacun, Greyhound, de 4 mortiers. Contrat passé entre Charles de La Tour, major Gibbons et le capitaine Hawkins. Boston, 30 juin 1643 (Archives du comté de Suffolk (Massachussets), t. I, fol. 7 : copie dans B. N., Nouv. acq. franc. 9281, fol. 93. — N. B. Shtjrtleff, Records of the Governor and Company of Massachusetts Bay in New -En gland. Boston, 1853-1854, 5 vol., t. I).

(5) Lettre de Thomas Gorges, lieutenant de Ferdinand Gorges. Piscataqua, 28 juin 1643 (Hazard, t. I, p. 498. — Mokeau, p. 180).

d'Anolais d'Hawkins, ne peuvent faire autre chose que brûler un moulin et coucher bas une dizaine d'hommes (IK

Menou d'Aulnay met l'agression sur le compte d'un malentendu et, d'une main magnanime, offre la paix au gouverneur du Massachussets, qui en principe y souscrit (2). Tandis que La Tour reprend le chemin de Boston pour fomenter de nouveaux incidents, notre lieutenant-général saisit « l'occasion aux cheveux h d'intercepter le retour du transfuge. En plein hiver, il jette l'ancre au havre de Menogouich, à une lieue du fort Saint-Jean, qu'il bombarde. Il perd trente-trois tués et blessés. Mais des lettres du traître et du gouverneur britannique, saisies sur un aviso anglais, lui apprennent qu'une réédition de la campagne de 1643 se prépare. Dès lors, plus d'hésitation. Il faut en finir.

Tandis qu'une colonne débarque avec deux pièces de canon le lundi de Pâques, 17 avril 1645, il embosse son vaisseau amiral à portée de pistolet des remparts et le fait soutenir par deux autres navires de guerre, que lui a amenés Longvilliers de Poincy, lieutenant général es isles d'Amérique. Les assiégés déployent le drapeau rouge, qu'ils appuyent d'une salve. Ils sont quarante-cinq, que «tiennent en bride, pistolet haut, » dame Jacqueline de La Tour et les officiers. Mais bientôt les remparts tombent, rasés par le feu des batteries navales. Enlevée par Poincy et par Marot, capitaine du Saint-François, la colonne monte à l'assaut sous un feu violent et se rend maître de la place. Dame Jacqueline mourut de rage quinze jours après (3).

Aux adversaires qui cherchaient à le frapper dans

(1) Attestation des Capucins Paschal de Troyes, etc. Port-Royal, 20 octobre 1643 (B. N., Nouv. acq. franc. 9281, fol. 99. — Moreau, p. 192).

(2) Boston, 8 octobre 1644.

(3) Procès-verbal dressé par le prévôt de la côte d'Acadie, André Certain, et signé des principaux chefs. 10 mai 1645. — Attestation conforme d'André Besnard, Hans Vaner et autres prisonniers. 15 mai 1645 (B. N., Nouv. acq. franc. 9281, fol. 106).

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l'ombre, aux Anj^lais, Menou d'Aulnay lançait fièrement ce défi : Il Vous pensiez m'accabler par surprise, sans justice et sans motifs. Soyez-en persuadés, si vous fussiez venus à bout de vos desseins, vous eussiez eu affaire à un roi qui ne vous eût pas laissés profiter en paix de votre proie... Il m'arrivera de mourir : mais les rois de France ne meurent pas; et leurs bras sont toujours assez longs pour garantir les droits de leurs sujets (1). "

Hélas! lorsqu'il mourut d'accident le 24 mai 1650, ses huit orphelins ne rencontrèrent d'appui nulle part : et pour sauver les lambeaux de leur fortune, la malheureuse veuve (2) dut épouser leur ennemi acharné, l'outlaw de La Tour. Abandonnée à son mauvais génie, la Nouvelle- Guyenne, moins de quatre ans après, n'était plus française, et La Tour tint ses patentes de Cromwell. De la lutte que se livrèrent les deux lieutenants généraux institués par Richelieu, tel fut le triste dénouement.

(1) Lettre du 3i mars 1645 au gouverneur du Massachussets, publie'e en partie par P. MARcnv, article Menou (Cliarles d'Aulnay-(Jharnizav), dans la Biographie universelle de MicuAUD. — A titre de satisfaction, les Anglais envoyèrent à Menou une riche litière de voyage destinée au viceroi du Mexique et capturée par un de leurs corsaires (T. liuTCiiiNSOif, History of the colony of Massachussets Baj (1628-1691/. Boston, 1764, p. 135).

(2) Jeanne Motin, fille d'un des commanditaires de Razilly.

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