‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 90 sur 106 · LA COMPAGNIE DE S AIM - C H RIS T O PH E · texte numérisé non relu

LA COMPAGNIE DE S AIM - C H RIS T O PH E

Nos colonies des Antilles naquirent d'une aventure. Alléché par les gros bénéfices que lui avait procurés la capture d'un forban (1), le capitaine de la marine royale Urbain de Roissey de Chardouville s'était fait donner, en 1G24, la mission de pourchasser les pirates " qui empêchaient aux marchands françois la navigation du costé du sud, au-delà du tropic du Cancer ou du premier méridien des Açores ». Il emmenait une escadre de trois bâtiments, le Royal ^ l'Espérance et la Marguerite (2). Cette campagne

(i) Autorisé le 20 avril 1624 à faire un voyage au long cours avec la Margiiei-ite, Roissey enlevait après deux heures de combat, le 15 juin, un forban rencontré près des Sorlingues. Il amena sa prise à Brest, ce qui amena un conflit de procédure entre les juges locaux et l'amiral de France (Arcli. nat., Z'''6, fol. 103 : pièce publiée par A. Dum.^s, le Conseil des prises sous l'ancien régime, dans la Nouvelle Revue historique de droit, 29"^ année (1905), p. 657). — Les 154 caisses de sucre que contenait la prise, furent vendues 15018 livres 15 sols, 29 novembre 1624 (Ch. et P. Bréaiid, Documents relatifs a la marine normande et à ses armements aux XVP et XVI? siècles. Rouen, 1889, in-8°, p. 212).

(2) Congé de l'amiral Henri de Montmorency en date du 8 août 1624. J.c Royal jaugeait 400 tonneaux, l'Espérance 120, la patache Marguerite 60 (Arch. nat., Z'"" 6, fol. 98). — Les Anglais se plaignaient de lui : ce pirate de Dieppe, » nommé de Rossé « leur avait capturé nombre de navires (B. N., Cinq-Cents Colbert 465, fol. 258).

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(1 aux hautes aventures » inspirait si peu de confiance qu'il n'avait trouvé prêteur qu'à 100 pour 100 (1) .

Et Roissey n'eut-il point en effet la folie d'allaquer avec trente-cinq hommes un galion de trente-cinq canons. C'était dans les parages de la Jamaïque. Roissey ne lâcha prise, après trois heures de comljat, qu'en voyant sa patache trouée comme une écumoire. T^a radouber n'était point facile. Il eut la chance de trouver, pour se refaire, un petit poste français laissé à Saint-Christophe par le capitaine Chantail (2) : grâce aux renforts qu'il amenait, le petit poste devint une colonie.

Deux forts, quatre-vingts Français et une quarantaine d'esclaves gardaient désormais les avenues des <i faubourgs de l'Inde (3) " , « l'entrée du Pérou » , disait Richelieu, en accordant au fondateur le privilège exclusif de coloniser Saint-Christophe et la Barbude fi). Urbain de Roissey et son collègue, Pierre Belain d'Esnambuc, eussent été fort en peine d'y donner suite, s'ils n'étaient devenus les prêtenoms d'une puissante Compagnie (5). La Compagnie de

(i) A Honfleur, le 25 avril 1625, l'Espérance était en partance. Iloissey, retardé par son procès avec les juges de Brest, n'avait pu appareiller plus tôt : il était à Honfleur notamment le 29 novembre 1624 et le 25 janvier 1625 (Brévkd, p. 212, 213).

(2) Le traité du 13 mai 1627, entre colons anglais et colons français de Saint-Christophe, mentionne l'habitation « qu'a faite autrefois le sieur Chantai » , chef d'une expédition en Guyane.

(3) Selon la pittoresque expression de Robert Regnauld, le traducteur de D'Acosta.

(4) Patentes du 2 octobre 1626.

(5) Contrat passé par Belain et Roissey avec la Compagnie de Saint- Christophe, à laquelle « ils ne font que prester leur nom « . Paris, 31 octobre 1626 (B. N., Nouv. acq. franc. 9323, fol. 16. — P. Margry, Ori- (jiiies transallanticjues : Belain d'Esnambuc et les Normands aux Antilles, d'après des documents nouvellement retrouvés. Paris, 1863, in-8°, p. 99. — Le P. J.-B. Du Tertre, Histoire générale des isles de Saint-Christophe, de la Guadeloupe, de la Martini(jue et autres dans l'Américjue. Paris, 1654, in-4''. — Jacques de Dampierre, Essai sur les soui-ccs de l'histoire des Antilles françaises (1492-1664). Paris, 1904, in-8°, excellente bibliographie formant le t. VI des Mémoires et documents publiés par la Société de l'Ecole des chartes).

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Saint-Christophe, fondée au capital de 45 000 livres, comptait peupler les îles encore inoccupées des Antilles entre le onzième et le dix-huitième degré de la ligne équinoxiale.

Richelieu en était l'âme. Outre la part de deux mille livres que versait chacun des autres associés, Tintendant général de la marine Rusé d'Eftial, le trésorier Duplessis- Guénégaud, les présidents des comptes de Flécelles et Bardin-Royer, etc., le grand maître de la navigation avait fourni comme apport un vaisseau. Et les associés qui eurent la direction effective de l'entreprise, l'un à Paris, l'autre au Havre, étaient son secrétaire pour la marine, Isaac Martin de Mauvoy et un gentilhomme de ses obligés, Jean Gavelet Du Hertelay (1).

L'année même, six cents hommes des provinces riveraines de la Manche partaient à bord de la patache la Cardinale et du flibot les Trois Rois, commandés par les deux frères de Roissey (!2), que suivait de près Belain d'Esnambuc avec la Catholique (3). A la poursuite des marins rochelais de Forant, Urbain de Roissey et Roissey de La Trenettière échappèrent en mettant toutes voiles dehors, <i doubles perroquets, bonnettes en estuits et pacfits de boursets » . Mais une fois leurs hommes rompus aux exercices militaires qu'ils faisaient exécuter à chaque relâche, au rio de Ouro, au cap Blanc, à Saint-Vincent du Cap Vert, drapeau flottant à la cime des caps, nos capitaines montrèrent qu'ils ne portaient plus « leurs canons dans leurs voiles 1) (4). Au lieu de a nous donner des jartières de fer,

(i) Que le cardinal employa aux travaux d'amélioration du port du Havre (B. N., Franc. 6408).

(2) Cf. des quittances de Claude et Urbain de Roissey, frères, capitaines entretenus en la marine du Ponant. 1631 (B. N., Nouv. acq. franc. 9 324, fol. 55).

(3) Les de Roissey n'auraient emmené que 210 hommes à bord de la Cardinale et de la Victoii-e, selon Margry (p. 29) ; Belain aurait suivi en janvier 1627 avec 322 hommes à bord de la Catholique.

(4) Guillaume Coppikr, Histoire et voyacje des Indes occidentales et de

en un mot des bas de soye, " deux corsaires marocains détalèrent, en se voyant reçus par une grêle de boulets et de » bouteilles à feu » . Sans autre incident de route, l'expédition arrivait le 24 février 1627 au terme de son voyage, chez les Caraïbes « misantropes et antropophages " .

(I Avez-vous jamais ouy dire que le feu de saule est si débile, que, si on ne souffle toujours dessus, il s'esteint soudainement? De mesnies, à Saint-Cbristophle, l'amour que les Anglois nous portoyent estoit un feu de saules » (1). Pour des colons forcés de vivre côte à côte en face des Caraïbes et des Espagnols, l'union était une nécessité. Avisés que les féroces Caraïbes méditaient contre eux un massacre général, Anglais et Français poignardèrent dans leurs hamacs une centaine d'Indiens; et, lorsque débarquèrent d'une foule de pirogues trois ou quatre mille guerriers des îles voisines, un feu roulant, suivi d'une charge impétueuse, coucha bas assez de sauvages pour qu'on en fît un monceau de la hauteur d'une pique. Aussi, lors de la délimitation de leurs territoires respectifs, le 13 mai 1627, Belain d'Esnambuc et Warner jurèrent de rester frères d'armes (2).

La saison n'était point écoulée que leurs serments furent mis à l'épreuve. La guerre avait éclaté entre les deux Cou-^ ronnes : le comte James de Carlisle prenait possession des îles sous le Vent, que la charte de concession baptisait de son nom (3). Nos voisins y virent une occasion d'empiéter sur notre territoire et nous interdirent de fortifier la Pointede-Sable.

Si nos colons « ne sont secourus promptement, écrivait Isaac de Razilly au cardinal, je tiens que tout cela périra.

pliisieuis autres régions maritimes et esloiqnées. Lyon, 1645, petit in-S".

(1) Guillaume Coppier, p. 34.

(2) 13 mai 1627 (B. N., Franc. 11312, fol. 3. — Du Tertre, p. 17).

(3) 2 juillet 1627 (Saiissbtjry, Calendar of State papeis. Colonial séries. (1574-1660), p. 85).

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comme ont fait toutes les colomnies de France cy devant. Il faut de grandes vituailles et cinq cens hommes. Le sieur de Pontj)ierre offre d'entrer dans vostre Compagnie de son navire, — un très bon voilier, — et de ses armes » (1). Razilly lui-même consentait à vendre ses deux vaisseaux pour servir à « la peuplade » de l'île (2) ; son frère Claude coopérait pour sept mille livres à l'entreprise (3); un autre officier général de la marine, le commandeur de La Porte, y participait aussi. Quant aux colons, Isaac de Razilly comptait les recruter au Maroc parmi les prisonniers français, qui paieraient de trois années de travail aux Antilles le prix de leur liberté (4).

Tandis qu'il tirait vers le Maroc, en 1629, une autre escadre se portait directement au secours de Saint-Christophe. Cahuzac, selon l'occurrence, ou renouvellerait avec les Anglais le pacte d'amitié d'antan, ou les chasserait de l'île et irait saccager leurs colonies de Virginie. En cas de jonction avec Razilly, les deux chefs d'escadre commanderaient à tour de rôle par roulement (5).

Cahuzac avait quitté Le Havre, le 5 juin 1629, au lendemain du traité signé avec l'Angleterre, emmenant six vaisseaux de ligne et quatre bâtiments légers, pataches ou galiotes (6). Le 27, au large de l'île de Palma, il fit la ren-

(1) Isaac de llazilly à Ilichelieu. Rouen, 25 mars 1627 (Affaires Etrangères 785, France 42, fol. 113 : marquis de Rasilly, Généalogie de la famille de Rasilly, p. 266).

(2) Mémoire « proposant de fère une peuplade dans 1 isle Saint-Cristofle, s'il plaist au Rov d'advancer 22 000 livres pour achepter les deux vaisseaux du sieur de Rasilly qui serviroicnt à l'exécution de cette proposition » (Affaires Étrangères 792, France 49, fol. 173 v°).

(3) Dans son contrat de mariage, il déclare avoir 7 000 livres en « l'association de l'establissemcnt des collonyes en l'ille Saint-Christophe » . 12 mai 1629 (Marquis de Rasii.ly, p. 355).

(4) Voir le chapitre : Campagnes contre les Bai-bai'esgues.

(5) « Instruction au sieur de Cahuzac, s'en allant de la part du Roy en l'islc de Saint-Christophe pour y assister'cn tout les François ". Grenoble, 18 février 1629 (Bibl. de l'Institut, Portefeuille Godefroy 68).

(6) Les Trois-Rois de Cahuzac, général de la Hotte, l'Intendant de

contre de deux vaisseaux, « qui eurent l'effronterie de nous attendre, pavillon au grand mât, » leurs voiles brouillées. L'un d'eux, un flibot anglais chargé de vin des Canaries et de serins, ouvrit le feu : mais promptement bordé par le vice-amiral .facques Leroy-Dumé, l'équipage dut demander quartier. La leçon suffit au second bâtiment, un Hambourgeois, qu'on laissa aller, pavillon bas.

A la Barbade, où l'on relâcha le 21 juillet, le gouverneur anglais se tenait en embuscade. Dès qu'il eut connaissance de la signature de la paix, son attitude se métamorphosa. La chaleur de son accueil contrasta même singulièrement avec la réception que trouva Cahuzac à son arrivée à Saint- Christophe, le 28 du même mois. Urbain de Roissey, ' d'assez mauvaise humeur » , ne répondait rien : le fâcheux traité que lui avait imposé son collègue anglais le mettait mal à l'aise : il l'avoua. Là-dessus, Cahuzac pria Warner de remettre toutes choses dans le statu quo ante; et ne recevant pas de réponse, il se porta le 2 août contre le fort Charles, à trois lieues de là.

Les trente et une pièces du fort, les batteries de cinq vaisseaux en rade ouvrirent le feu sur notre escadre, alors composée seulement de cinq navire, s les Trois Rois, Plnten- (lant, battant pavillons amiral et vice-amiral, rAifjle, le Dauphin, la Notre-Dame des capitaines Des Lombards, de La Martinière et de La Petitière, qu'escortait la barque de

Dumë, vice-amiral, le Cerf-volant de Giron^ la Sainle-Alarie, cap. de La Petitière, le Dauphin, cap. de La Morinière, l Ai(jle, cap. Des Lombards, la Cardinale, cap. L'Assise, la Sainte-Anne, cap. Hervé, la barque de Pontpierre, la galiotle de Giron. « Récit du voyage que j'ay fait au.\ Indes occidentales avec Monsieur de Cahuzac, général de l'armée navalle qui y fut par le commandement du Roy et de Monseigneur le Cardinal l'an de grâce 1629 " (Affaires Etrangères, Mémoires et documents, Amérique 4, fol. 93 : copie dans B. N., Nouv. acq. franc. 9323, fol. 30). — Voyage d'Infreville en 1629 dans E. Sue, Correspondance de H. d' Escoubleau de Sourdis, t. III, p. 201, 206. — Ch. et P. Bré.\rd, Documents relatifs à la marine normande, p. 180. — Lettres du cardinal de Richelieu, t. III, p. 454.

Pontpierre. Un bouletdonna dans l'habitacle de L'Intendant, tua sept prisonniers dans la dunette du vice-amiral Dumé et sortit par l'arrière, en emportant les armes du grand maître de la navigation. Un autre projectile tua, à bord de sa barque, Auguste Le Héricy de La Morinière-Pontpierre, « gentilhomme d'un bel esprit, d'un grand courage et fort entendu au faict de la marine » . Sur te Dauphin, La Martinière voyait tomber à ses côtés vingt-neuf hommes, le lieutenant, le sergent et un volontaire auvergnat du nom de La Pouge : l'amiral comptait quatre tués, le vice-amiral dix. Mais la victoire était nôtre : des cinq vaisseaux anglais, un seul nous échappa.

Le lendemain, une barque parut sous pavillon blanc. Le beau-frèrede Warner venait se plaindre de notre procédure. — « Restituez nos biens, répliqua Gahuzac : rayez l'interdiction de fortifier la pointe de Sable. Sinon, je vous déclare la guerre. — Mais... — Je n'ai pas le loisir d'attendre. » Warner aussitôt céda. Prises et prisonniers lui furent rendus : et il vint à bord des Tiois-Rois sceller la paix.

Le 11 août, Gahuzac allait planter notre pavillon sur l'ile Saint-Eustache, où, seules jusque-là, d'énormes tortues de mer avaient élu domicile. Bordée de montagnes boisées, l'ile était de si difficile accès qu'il fallut tailler, dans les rocs escarpés de la côte méridionale, un véritable escalier pour hisser au haut de la falaise les matériau.x d'un fort. A peine le fort était-il achevé, les cases prêtes, le capitaine de Saint-Thomas installé avec cent vingt hommes et six canons, que l'apparition d'une grosse flotte espagnole, le 2i septembre, obligea (Jahuzac à rembarquer tout son monde, opération des plus dangereuses à la vue de l'ennemi. Faute d'être renseigné par le navire éclaireur de Giron, Gahuzac avait commis l'imprudence de détacher trois bâtiments vers « le Pérou » , les autres vers la France. A un message alar-

niant de Roissey il ne put que répondre : u Tenez ferme! j'arrive avec une quarantaine de ^jentilshommes me battre et mourir à vos côtés; car, hélas! il ne me reste que deux vaisseaux, les Trois-Rois et la Notre-Dame. »

L'amiral Fadrique de Toledo en avait cinquante-trois. Sa flotte s'étaitdéployée le 8 septembre devant Saint-Christophe, après avoir enlevé la veille par surprise Nevis-to \vn et sept navires liritanniquesenrade (Ij . Une fusillade nourrie l'accueillit. Huit cents Anglais et les cent vingt hommes de Roissey étaient embusqués le long de la Grande Anse, derrière des abattis d'arbres, qu'épaulaient les onze canons du fort Saint- Urbain, d'une portée malheureusement inférieure à celle des pièces de marine adverses. Le 18 septembre, la compagnie d'un capitaine italien parvenait à prendre pied, avec un millier de nègres et d'Indiens, malgré une charge furieuse de Dyel Du Parquet. Les Anglais, puis Roissey détalèrent : l'héroïque Dyel tomba percé de dix-huit blessures, non sans avoir passé son épée au travers du corps du capitaine italien. Roissev, au lieu de tenir bon derrière » les fossés à fond de cuve » du fort Saint- Urbain, Ht sauter les remparts, brûla cases, ajoupas, carbets, et s'enfuit dans les montagnes de la cabesterre, au fort Richelieu.

Il y porta la panique : une position inexpugnable, quatorze pièces en batterie, l'énergie d'un chef comme Belaln d'Esnambuc, rien n'v Ht. Un troupeau de quatre cents fuyards s'entassa sur les navires des capitaines Rose et Liot

(1) Déposition du maître du PloïKjh. 12 novembre 162.9 (Sai>'srury, Calendar of State papers. Colonial sei-ies (1574-1660), p. 103). — « Relacion de les progresos que hizo el s'' D. Fadrique de Toledo, gênerai de la armada de! mar Oceano, ano 1629 " (Madrid, xlcademia de la Historia, Colecciôn Sans de Barutell, art. 21, n" 10). — » Carta del P. Diego de Molina dando cuenta de la armada de D. Fadrique » (Madrid, Acadcmia de la Mistoria, Colecciôn île Jcsuitas, t. 169, n" 6). — Rapports du général Fadrique de Toledo et de l'amiral Antonio de Oqucndo (Madrid, Direcciôn de Hidrographia, Colecciôn ISavarrete, t. 38. — F. Duno, Aimada espuhola, t. IV, p. ilOj.

pour aller s'établir à Antigoa. Il ne dépassa point l'île Saint-Martin (1), où deux mois durant, il souffrit les affres de la faim; les malheureux eurent la chance d'être aperçus et recueillis par le capitaine Giron, resté seul en croisière après le départ de Cahuzac pour l'Europe (2).

Le Dunkerquois Giron, autrement appelé Gouarlay, que le cardinal de Richelieu avait eu l'habileté d'attirer à notre service, était heureusement un homme déterminé (3). Dans une odyssée fabideuse, qui dura quatre ans et sept mois, de 1618 à 1622, il avait sillonné les Océans à bord du Zelandia de Flessingue, magnifique longcourier de 1400 tonnes. Qu'il s'agît de parer une pointe ou de courir sus à un adversaire, il faisait passer une rame par chaque sabord de la batterie basse, y attelait cinq hommes et gagnait du champ : il écuma les mers de Chine jusqu'au Japon, raflant les jonques, enlevant les places portugaises, capturant même à Macao une carraque de la taille du Zelandia. Quand il rallia l'Europe avec une cargaison de 2 200 000 livres, des deux cent quatrevingt-dix-sept hommes emmenés au départ, il n'en restait plus debout que vingt-deux (4). S'il avait garde de sa carrière aventureuse un goût d'Indépendance qui ne sut pas se plier aux exigences de la discipline, s'il accueillit parfois l'cpée à la main les officiers d'amirauté chargés d'inspecter ses prises (5), si ses armements à Honfleur jetaient le frisson parmi les marchands de Normandie (6), du moins son esprit

(1) Sauf Roissey, qui retourna en France sur la Sainte-Anne du capitaine Rose.

(2) Cahuzac et Duiné abordèrent à Flessingue le 23 décembre.

(3) « Mémorial à Monsieur le président Roze » (Archives du royaume de Belgique à Bruxelles, Papiers de Roose, n. 74 : copie dans B. N., Nouv. acq, franc. 4967, fol. 106).

(4) Le P. FoTJRNiKR, Hjthof/rapine, 2' édit. (1667), p. 28, 176.

(5) Richelieu au commandeur de La Porte. 4 juillet 1637 (Lettres de Richelieu, t. V, p. 1041).

(6) Arrêt du parlement de Normandie interdisant l'armement de deux navires de guerre et deux frégates, que fait à Honfleur le Dunkerquois

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