‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 92 sur 106 · LA BARONNIE DE CAEN AUX ILES BAHA.MA · texte numérisé non relu

LA BARONNIE DE CAEN AUX ILES BAHA.MA

Evincé de la Nouvelle-France par le monopole des Cent Associés, Guillaume De Caen avait cherché à se pourvoir ailleurs. « Ses vaisseaux envoyés aux Indes Occidentales pour recongnoistre quelques lieux propres à faire habitation » , explorèrent de petites îles qui commandent au sud des Bahama le débouché de la mer des Antilles. Les îles septentrionales de l'Archipel, Providence, Henrietta...

Giron, depuis plusieurs années habitué et marié en Normandie. 25 septembre 1643 (B. N., Franc. 18592, fol. 227).

(1) Saiksbury, p. 118.

(2) Avis du 12 mars 1630 (SAi.xsBrBv, p. 111).

(3) Déclaration royale du 16 novembre 1629.

venaient d'être concédées à la Compagnie anglaise des comtes de Warwick et Holland, qui y entretenait amiral et vice-amiral (1) . Seules, Abaco, Inagua, Mariguana, Guanahani, Gilatur réalisaient la condition, indispensable pour une prise de possession, de n'être point occupées par des Chrétiens. C'était là pourtant, à Guanahani, qu'avait abordé Christophe Colomb : et Guillaume De Caen eut la gloire de voir englober, dans le fief insulaire que lui octroya le grand maître de la navigation (2), le territoire d'Amérique où pour la première fois des Européens avaient mis le pied. Mais les patentes du 28 janvier Ifi^î^i fraj)paient l'œuvre de stérilité : si elles donnaient à Guillaume le pouvoir d'établir des forts, elles lui refusaient la faculté de les entretenir en établissant des péages ou des douanes, elles déniaient à ce religionnaire le droit d'y transporter des protestants. Le petit archipel ne fut pour son propriétaire qu'un vain titre : il valut à Guillaume De Caen, devenu sur ces entrefaites major général ou sergent de bataille de notre armée navale, le tortil de baron des Bahamas (3) .

LA GOMPAGME DES ISLES d'aMÉRIQUE

Sous une raison sociale plus élastique, avec quelques associés nouveaux (ij, la Compagnie de Saint-Christophe,

(i) Charte du 4 décembre 1640 (Saissbuhy, Calendar of State Papers. Colonial Séries (1574-1660), p 123).

(2) Don des îles de " Inacque, Ibacque, Mëogane, Guanahany et Gilatur « à Guillaume De Caen par le cardinal de Richelieu. Reuil, 28 janvier 1633 (Le P FoDBsiEH, Hydroqiaphie, 2° édit., p. 267. — B. N., Nouv. aeq. franc. 9323, fol. 50).

(3) Lettres de Louis XIII. 1640 (B. N., Nouv. acq. franc. 9323, fol. 104).

(4) Berruycr, de Cauville, Foucquet, de Pradines.

fifiO HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE.

devenue la Cot^pagnie des ùles d'Amérique, entreprit de mettre en valeur toutes les îles sises entre les 10° et 30° de latitude. Aux termes du contrat qui lui en assura la propriété le 12 février 1635 (1), elle s'enjjageait à faire passer aux Antilles quatre mille colons de tout sexe, en vingt ans. Aux quatre directeurs de la Compagnie, la tâche ne fut pas malaisée.

A rencontre du Canada, les îles du Pérou avaient toujours fasciné nos compatriotes par leur luxuriante végétation et leurs produits exotiques, junipas, grenades, cachlmens crémeux, vin palmiste, canne à sucre, les » patates plus savoureuses que nos trufes, les goyaves du goust d'une pomme de reinette, les bananes plus douces que les figues, les ananas remplis d'un suc délicieux qui surpasse le muscat M (2). Et je ne parle pas des tortues marines d'une taille prodigieuse, des tortues carets à l'écaillé multicolore, si recherchée pour les peignes et les coffrets, des lamantins ou vaches marines et des lézards grimpeurs, dont « les œufs, sans hyperbole, valent mieux en potage que nos œufs de poule 1) (3) .

Séduits par les facilités de la vie aux Tropiques, nombre d'artisans normands s'engagèrent «aux fins d'agriculturer et manufacturer le pétun » ; de la durée de leur engagement, on les avait appelés c les trente-six mois; » mais plus d'un s'établit à demeure outre-mer. Du seul port de Honfleur, moins actif pourtant que Dieppe et le Havre, il ne partit pas moins de six cents colons : et quand on songe que ces

(1) Contrat de rétablissement de la Compagnie des isles de l'Amérique, avec les articles accordés par Sa Majesté aux associés le 12 février 1635 (Dd Tebtue, Histoire générale des Antilles, 1667, t. I, p. 45. — Moreau DE Saint-MÉry, Lois et constitutions des colonies françaises, t. I, p. 29).

(2) Les exploits et loqeinent des François dans l'isle de Gardeloupe. Du bureau d'adresse, le 26 février 1638, n" 23, de la Gazette de France (1638).

(3) Le P. Jacques Bouton, Relation, de Vestablissenient des François depuis Van 1635 en l'isle de la Martinir/ue. Paris, 1640, in-8'', p. 35.

travailleurs n'appartenaient pas à moins de cîntiiiailte-sept paroisses, quoi de chimérique au projet, jadis conçu, d'appliquer la conscription à toute la France pour coloniser l'Amérique, alors surtout que Richelieu imposait à chaque hàtiment le transport gratuit de trois engagés (1).

Simultanément, on recourut à la main-d'œuvre noire : des sociétés se formaient en Normandie pour l'achat de nègres, qu'on emploierait à la culture du pétun (2). Liénard de L'Olive emmenait à la Guadeloupe des Sénégalais du Cap Vert (3) : et la Compagnie des Isles achetait les nègres, sur le pied de 200 livres, tantôt à des capitaines français (4), tantôt à des Anglais et à des Hollandais (5).

Avec de pareils éléments de succès, la colonisation des Antilles fut l'affaire de quelques années : la rapidité de l'opération tient même du prodige. Le 15 septembre 1G35, Belain d'Esnambuc prenait possession de la Martinique, en y plantant le drapeau français à l'ombre de la croix. Les quatre-vingts hommes qu'il y laissait avec Jean Du Pont, lieutenant de sa compagnie colonelle, pacifièrent si bien l'île en brisant la résistance des Caraïbes (6), que cinq ans après, il n'y avait pas moins d'un millier de colons établis au pied des mornes, entre le fort Royal et le fort Saint-

(1) Ch. et P. BnÉAED, Documents relatifs a la marine normande et à ses armements aux XVP et XVII" siècles, p. 187, 191.

(2) David le Baillif et Simon Delapierre^ de Rouen. Acte constitutif d'une société le 10 janvier 1639 (Gosselin, Documents relatifs à la marine normande, p. 164).

(3) En 1638.

(4) Au capitaine Durant en 1643 (George Scelle, Histoire de la traite négrière. Paris, 1906, in-8°, t. II, p. 182).

(5) Qui furent les principaux importateurs ( " Relation des isles de Sainct- ChristoHe, Gardelouppe et la Martinicque » : B. N., Nouv. acq. franc. 10695,

(6) Du Tertre. — Au. successeur de Du Pont, à Du Parquet, la Compagnie prescrit de ne pas chasser les sauvages, bien qu'ils ayent conclu un pacte avec les Espagnols pour nous expulser. 5 janvier 1639 (Colonies, Fonds Moreau de Saint-Méry, Historique de la Martinique (1635-1722), série F, 19).

(iti-2 HISTOIRE DE LA MAIIINF. FRA.NCAISE

l*ierre (I). Et Saint-Pierre, plus sain que l'autre ville, abrita une population sans cesse grandissante 2).

A l'île de la Dominique, où il avait arboré notre pavillon le 17 novembre, Belain nomma pour commandant Philippe Le Vayer de La Vallée.

La Guadeloupe avait été concédée à un Tourangeau « d'un esprit pesant et grossier » , Charles Liénard de L'Olive, doublé d'un " advocat d'un bon esprit et d'une humeur grandement douce » , Jean Du Plessis d'Ossonville. Mais à leur promesse d'expédier deux mille colons en dix ans (3), une petite société de marchands dieppois mit une surenchère, qui était d'envoyer, en six ans, deux mille cinq cents « naturels François catholicques (4). » Commandités par elle, L'Olive et Du Plessis quittèrent Dieppe le 23 mai 1635 avec trois cent cinquante hommes, touchèrent à la Martinique où ils apposèrent contre « un ancien arbre » les armes de France, et, le 28 juin, abordèrent au sud de la Guadeloupe. Délaissant les mornes déserts et rocailleux, ils gagnèrent dans la bande du nord les hautes futaies d'arbres fruitiers, et c'est là qu'ils construisirent un fort.

Tout allait pour le mieux, les vivres affluaient, quand une fantasmagorie stupide devint le signal d'une guerre acharnée. Les Caraïbes, jusque-là d'une familiarité exces-

(1) J. BouTOx (1640), p. 41, 99.

(2) Voir les lettres de Poincy mentionnées ci-dessous.

(3) A la Guadeloupe, à la Martinique ou à la Itominique. 14 fc'-vrier 1635 (Du Tertre, p. 65).

(4) Traités des 14 avril et 18 juin 1635 entre Salomon Faulcon et G" et la Compagnie des Isles (« Histoire de la Guadeloupe, » par un Dominicain, 1635-1643 : B. N., Nouv. acq. franc. 9319, fol. 27. — -< Relation de l'isle de la Guadelouppe, faicte par les missionnaires dominicains à leur général en 1647» : B. N., Franc. 24974, 4« partie. — Le P. Raymond Breto.n, Relatio gestarurn a prirtiis ordinis Prœdicatorum missionariis in Insulis Ainericœ : J. de D.vmpierre, p. 84). — Le contrat passé entre la Compagnie et les Faulcon, Mel, de La Mare, Alexandre Sotes, receveur des droits du grand maître de la navigation, et autres Dieppois, porte la date du 10 mai dans Moreau de Saint-Méry.

sive, s'enfuirent, en hurlant qu'ils avaient vu les diables de France; dès lors, ils ne cessèrent plus de nous tendre des embûches. Avec deux vaisseaux et une chaloupe qu'il ramena de Saint-Christophe, L'Olive leur donna la chasse et, pour les contenir, construisit à la Case avi Borgne le fort Notre-Dame-du-Rosaire. Du Grand Carbet, neuf cents sauvages vinrent par deux fois, entre autres le 25 août 1637, assaillir nos travailleurs : L'Olive leur tint tète avec vingt-quatre hommes (1) et les rejeta dans leurs pirogues. Au Grand Carbet même, douze cents Caraïbes ne purent venir à bout d'un poste de six hommes, si bien que découragés, ces féroces indigènes émigrèrent à la Dominique. Mais de là, ils épiaient toutes les occasions de nous suivre. Et ils paralysèrent si bien notre entreprise de colonisation que Charles Houel du Petit-Pré, nommé sénéchal de l'île en 1643, n'y trouva pas trois cents Français (2).

La Compagnie des Isles développait de plus en plus le champ de ses opérations. Les successeurs de Belain dans le gouvernement des Antilles, Du Halde au bras de fer, sergent-major de Brouage, puis La Grailge-Fromenteau, procédaient à l'exploration des îles voisines et du continent (3). Bref, l'accroissement de notre domaine colonial nécessita la création d'une lieutenance es isles d'Amérique, dont Piichelieu eût voulu étendre le ressort à tout le continent (4).

Le premier titulaire de l'office (5), le commandeur Phi-

(1) Les exploits et logement des François dans l'islede Gai-deloupe (1638). — « Histoire de la Gardeloupe, » B. N., Nouv. acq. franc. 9319, p. 31, 40, 46.

(2) « Mémoire touchant la propriété incommutable du sieur Houël dans les isles de la Guardeloppe » (Colonies, Moreau de Saint-Méry, F 18).

(3) « Pielation des isles de Sainet-Ghristotle, Gardelouppe et la Martinicque », composée vers 1645 : B. N., Nouv. acq. franc. 10695, fol. 277.

(4) « Et feu M. Foucquet désira qu'elle fut restrainte aux isles » . Poincv à Richelieu. Saint-Christophe, 15 novembre 1640 (B. N., Cinq-Cents Colbert 45, fol. 460 v°).

(5) Provisions d'office du 15 septembre 1638 (Le P. Fourkier, Hydroyraphie, 2' édit., p. 281.)

6f,4 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE

lippe de Longvilliers de Poincy, ancien chef d'escadre de IJretapne, quitta Dieppe le 12 janvier 1639, reçut au passage le serment de tidélité des colons de la Martinique et de la Guadeloupe, et, le 20 février, débarquait à Saint-Christophe aux salves répétées du fort et des trois vaisseaux de sa division. Encadré de gentilshommes et de vingt-quatre gardes à la casaque écarlate rayée d'une croix blanche, ce chevalier de Malte alla, entre deux haies de colons en armes, chanter un Te Deiim à l'église de la basse terre.

Les colons étaient assez nombreux déjà dans l'île pour former douze compagnies, de deux cents hommes chacune, que Poincy répartit par portions égales entre les quartiers de la basse-terre et de la cabesterre. Intimidé par cet appareil militaire, le gouverneur de la partie anglaise, Warner se hâta de ratifier nos réclamations, au lieu de nous livrer bataille en s'appuyant des batteries de deux vaisseaux, comme il s'apprêtait à le faire avant l'arrivée de Poincv. Notre lieutenant général, dont nous avons vu l'im.posante suite, eut à Saint-Christophe un hôtel digne de lui, un magnifique bâtiment à quatre étages dans une situation qui défiait toute attaque. Mais ce qui importait dans ces mers lointaines, c'était une couple de vaisseaux de guerre et quelques légers croiseurs : c'était un bassin de carénage, avec arsenal maritime et agrès de rechange. Poincy s'aboucha dans ce but avec le créateur du port fortifié de l'île Saint-Eustache, un Flamand : ils avaient fait marché et s'étaient « touché la main » , quand les Anglais trouvèrent le moyen de débaucher l'ingénieur (1).

La prospérité des îles était telle que notre lieutenantgénéral eut à nous mettre en garde contre un optimisme

(1) « Relation de ce qui s'est passé en l'isle de Saint-Christophie depuis l'arrivée de M. le commandeur de Poincy. » 27 avril 1639 (B. N., Cinq- Cents Colbert 45, foi. 465, 467, 479). — Mercure François, t. XXIII (1639-1640), p. 325.

exagéré. « On croit en France, disait-il, que c'est icy une pépinière d'hommes et un cornet d'abondance : Dieu sçayt la peine que j'eus pour assembler ceux que j'envoyay à la Guadelouppe (1), " les deux cent cinquante hommes de mon neveu de La Vernade et du major de Sabouilly, détachés au secours de L'Olive (2). La Compagnie des Isles eût voulu en effet, d'accord avec le secrétaire général de la marine, Julius de Loynes, que l'on tirât de Saint-Christophe " les forces nécessaires pour les peuplades » des lies à occuper (;Vj . Proche de Saint-Domingue, trois cents colons anglais de l'île Nevis venaient de s'étaljlir sur l'îlot de la Tortue. Une quarantaine de Français trouvés là furent récompensés de leur cordiale hospitalité par la plus noire ingratitude : ils furent les uns assommés, les autres déportés à Saint- Domingue. Chargé de les venger, le chef du parti protestant à Saint-Christophe, Le Vasseur vint se poster à l'islet Margot et, de là, demanda raison des violences commises. «Je n'ai cure de vos prières, répliqua le capitaine Fload (4), et ne vous redoute point, quand vous auriez trois mille hommes. » Le Vasseur n'en avait pas plus de quaranteneuf. Pourtant, le 31 août 1G40, il débarquait à la Tortue, faisait main-basse sur » ce beau capitaine : quoi voyant, son troupeau d'effroi se mit en fuite " . Un retour offensif des Anglais fut repoussé après un siège de dix jours, et de guerre lasse, leur colonie se transporta tout entière dans l'île Sainte-Catherine (5). Une végétation assez riche pour

(1) Poincy aux seigneurs de la Compagnie des Isles d'Amérique. Saint- Christophe, 15 novembre 1640 (B. N., Cinq-Cents Colbert 45, ioL 466 : publiée partiellement par P. de Vaissiére, Saint-Dominijue (1629-1789). Paris, 1908, in-8°, p. 376).

(2) Il Histoire de la Guadeloupe, » p. 46.

(3) Lettre de Poincy citée.

(4) Nommé gouverneur anglais de la Tortue le 25 juin 1640 (W. Noël Sainsbury, Calendar of State papers. Colonial Séries (1574-1660). London, 1880, in-8», p. 314).

(5) Poincy aux seigneurs de la Compagnie des Isles d'Amérique et à

nourrir deux mille hommes, un port capable de contenir huit vaisseaux de ligne, tels étaient les avantages de notre position.

Poincy y voyait surtout une base d'opérations « pour la conqueste de Santo-Domingo » . Pour lui, la Tortue était « la citadelle de Saint-Domingue » . Et s'il plaisait à un Guise, à l'archevêque de Reims, de commanditer l'expédition, la grande île voisine serait bientôt à la France. Kichelieu, dont on connaît les démêlés avec les Guise, avec l'amiral surtout, ne prêta point l'oreille à ces suggestions de Poincy (1).

Mais, le 29 janvier 1642, il donnait une extension nouvelle aux privilèges de la Compagnie des Isles, qui accrut en une seule année notre domaine colonial de tout un archipel : Marie-Galante fut prise à bail par le père d'une reine de France, Constant d'Aubigné, un protestant qui avait songé un instant à s'établir dans la Caroline anglaise; Philbert de Nouailly, sieur de la Tour de Néron, colonisait la Grenade et les Grenadins de cinq cents "hommes de tout sexe » , tandis que Vueuil et Saint-Rémy s'installaient à Tabago (2). Réparti en trois secteurs, Saint-Christophe, la Guadeloupe et la Martinique, avec cinq mille colons et quatorze îles (3), notre empire colonial aux Antilles était désormais assez stable pour résister aux bourrasques : et

Richelieu. Saint-Christophe, 15 novembre et 2 décembre 1640 (B. N., Cinq-Cents Colbert 45, fol. 474, 479 : publiées par Pierre de V'aissikhk, SaitU-DoDiiiigue, p. 375, 377.)

(1) Tallkmast, Les Historiettes, t. VII, p. 113. — Affaires Étrangères 785, fol. 113.

(2) Contrats passés avec la Compagnie des Isles les 31 mars, 10 juillet et 24 décembre 1645 (Colonies, Moreau de Saint-Méry, F 17, Grenade^ etc.)

(3) Secteur de Saint-Christophe : Saint-Barthélémy, Saint-^Iartin, Sainte- Croix; — secteur de la Guadeloupe : Marie-Galante, la Désirade, les Saintes; — secteur de la Martinique : Sainte-Alousie, la Grenade, les Grenadins (Relation des isles de la Martinique et de Saint-Christophe, par le P. Jean Hallay (1657) : B. N., Moreau 841, fol. 158).

l'attristant conflit de deux lieutenants généraux, Longvilliers de Poincy et Patrocle de Thoisy (1), au contraire de ce qui se passa en Acadie, ne parvint point à ébranler notre fortune dans les " isles du Pérou » .

(1) K Mémoire pour traitter le différend des sieurs Patrocle et commandeur de Poincy, aux isles.. (B. IN., Franc. 18593, fol. 398).

Entre nos colonies des Antilles et nos postes de Guyane, il y avait d'intimes liens. Le Lyonnais qui planta notre pavillon sur l'ile Saint-Christophe, Chantail, fut également le premier à s'établir avec Guiry et Serant, ses parents, et le Normand Chambaut, sur les bords du Sinnamari. Une barque du Dieppois Belleville, la Fleur de Lis, suffit en I():2G aux vingt-six colons du premier convoi. Quatorze hommes, amenés deux ans plus tard par le capitaine Hautespine, occupèrent Counanama, auquel le petit croiseur du capitaine La Fleur fut allaché. Enfin, un contingent de cinquante hommes, venu en 1G30 avec Le Grand, permit de lutter contre la concurrence étrangère, contre les Anglais de Surinam et les Hollandais de Berbice, Gassipoury, etc. (1).

Les derniers avaient eu l'audace, en présence de notre détresse, d'offrir un millier de pisloles à Chambaut, le successeur de Chantail, pour qu'il arborât le drapeau hollandais. Malgré la famine, malgré les désertions, Chambaut repoussa l'infâme avance de David Pitre : et son lieutenant,

(1) « Mémoire contenant les droits de la France sur les pays situez entre la rivière des Amazones et la rivière d'Orénoc, » et « suitte des voyages de la Compagnie du Gap de Nord » (Colonies, Moreau de Saint-Méry, série FI 7, Guyane. — B. N., Clairambault J0i6, fol. 626, 674, 676. — H. Tebnaux- CoMPAKS, Notice historifjue sur la Guyane française. Paris, 1843, in-8», p. 38).

Césard Guillaume, alla lui quérir à Dieppe un renfort de soixante hommes, qui fut amené par le capitaine Bontemps (1).

Tant de La Guyane que du Brésil, ce n'étaient plus les Portugais, mais les Hollandais qui cherchaient à nous évincer : le temps n'était plus loin où le gouverneur du Brésil serait un Nassau (2). Et déjà ils nous interdisaient l'accès des ports qui n'étaient pas à eux. Le 7 septembre 1634, Bahia était réveillée par un fracas épouvantable. Un bâtiment marseillais, un simple navire de commerce chargé de jambons, d'olives et de soieries, soutenait un combat terrible contre quatre vaisseaux de guerre hollandais (3). Après une violente canonnade, l'amiral lança sur le pont du ca|)itaine Tortel une trentaine d'hommes, qui furent en un instant fauchés. Trois fois, l'attaque se renouvela; trois fois, elle fut repoussée : les marchands Sal)atler, Vicard, Raynard, Farineau, auxquels des passagers portugais passaient les cartouches, abattaient les assaillants. Laurent Vicard, d'un coup bien ajusté, tua raide l'amiral hollandais. Le pavillon en berne et un coup à blanc avertirent le vice-amiral de relever son chef; le bras emporté par un boulet, le vice-amiral recula et donna au troisième vaisseau l'ordre de se sacrifier en nous brûlant.

Notre vaisseau avait les mâts brisés, les agrès rompus, le pont fracassé : le capitaine avait été frappé dans le dos par

(1) Selon contrat passé à Dieppe le 3 février 1632 (B. N., Nouv. acq. franc. 9323, fol. 49).

(2) Les c Rapports du comte Maurice de Nassau, gouverneur du Bré.sil, aux Etats-généraux des Provinces Unies (1637-1644), traduits d'après les originaux déposés dans les archives du royaume à La Haye » , existent à la B. N., Nouv. acq. franc. 1856.

(3) De 32, 28, 22 et 8 pièces de canon. — Malheureusement, Tortel n'avait plus avec lui sa conserve, le Saint-Michel de Marseille, de 12 canons, commandé par son cousin Honorât Tortel (cf. l'inspection de M. de Séguiran à Marseille en janvier 1633, dans E. Sue, Correspondance de Sourdis, t. III, p. 236).

un ricochet; l'équipage était couvert de blessures, éreinté par un combat de huit heures. Le gouverneur portugais de Bahia, accouru à la rade avec deux cents cavaliers, était de cœur avec nous. Mais Tortel ne partagea avec personne l'honneur de la victoire. Il avait fait passer du côté menacé toutes ses pièces chargées à mitraille, en introduisant dans chacune un jambon. Au signal convenu, au moment où il frappa du pied, une décharge générale broya le flanc du brulôt.

Les Hollandais, cette fois, battirent en retraite avec trois capitaines et une centaine d'hommes hors de combat. Tortel fit une entrée triomphale dans le port de Bahia, aux salves de tous les forts, avec la pompe dont on entourait la réception du gouverneur, chant du Te Deian et messe en musique; le gouverneur fit exécuter pour son palais un tableau commémoratif du combat.

De cette action d'éclat, Richelieu prit lui-même le soin de faire part au roi. Au nom de Tortel, Mantin dressa l'oreille et dit que c'était bien un homme à faire pareil coup; a il faut le mander à la Cour, » ajouta en manière de conclusion le commandeur Des Gouttes (1). Et son avis eût été le bien venu, au moment où Ton envisageait à nouveau la colonisation du Brésil, capable, disait Assigny, de recevoir annuellement trois ou quatre mille pauvres gens. Certain voyageur, qui se flattait de «connaître toute l'Amérique comme les rues de Paris " , insistait pour que la colonie se fit dans le sud, «proche la rivière de La Plata (2) » .

Le nord prévalut. La puissante Compagnie rouennaise

(1) Lettres d'Anthoine Tortel, frère du capitaine, au capitaine Honoré Tortel, son père. Paris, 13 avril 1635, — et de Jacques Raynard à sa femme. Du Brésil, Baye de Tous les Saints [Bahia], 30 octobre 1634 (Bibl. de Carpentras, ms. 1777, fol. 356\

(2) 1634- (Affaires Étrangères 811. fol. 272. — Guerre, Arcli. hist. 42. fol. 250. — Vicomte d Avesel, Richelieu et la monarchie absolue, t. III, p. 225).

Rosée-Robin, déjà intéressée au commerce du Sénégal et du Canada, se fit octroyer le 27 juin 1633 le monopole du commerce dans les rivières d'Avau-le-Vent et de Maroni, entre les 3° 3/4 et 4° 3/4 de longitude (1). Gomme elle laissait végéter la colonie en n'y envoyant que de maigres troupes de relève (2), Richelieu passa, les 9 et 16 décembre 1638, un nouveau contrat avec Jacob Bontemps; il lui accordait pour trente ans le monopole du trafic du cap du Nord, entre les Amazones et l'Orénoque, à charge d'y transporter mille à douze cents personnes (3). Six Français à Cayenne, quatre au Maroni, sept à Surinam, tel était alors le bilan de la colonie (4).

Ouel contraste entre cette misère et le somptueux armement qui appareillait à Dieppe le 1" septembre 1643. Battez, tambours! Sonnez, clairons! C'est le lieutenant général au pays du cap de Nord qui passe en costume écarlate, entre deux haies de gardes du corps. Trois cents soldats et colons lui font escorte; une cour l'environne; premier écuyer, maître d'hôtel, chancelier, secrétaire ont leurs cannes ornées de l'écusson vice-royal et de la devise : « Je suis à Fécuyer — ou tel autre officier — de Monseigneur. « On eût cru un Parisien plus spirituel, car le lieutenant général Charles Poncet de Brétigny venait de Paris (5).

En mer, la mascarade continua, à la désolation du vieux loup de mer Emery De Caen, capitaine de pavillon du

(1) Le P. FouRsiEn, Hydroqraphie, 2'" édit. , p. 268.

(2) Avec les capitaines Grégoire (1633), .lean Des Vaux (1637 et 1640), Bichol (1639) (B. N., Clairambault 1016, fol. 674, 676).

(3) Le contrat ne fut ratifié par le Conseil que le 26 mai 1640 (B. N., Moreau 1340, fol. 49. — Nouv. acq. franc. 9336, fol. 59, 60).

(4) B. N., Clairambault 1016, fol. 674.

(5) Paul BoYEB DE Petit-Pty, Vc'ritablp relation de tout ce qui s'est fait et passe au voyage que Monsieur Ae Brétigny fit à l'Amérique Occidentale: dédié à Colbert. Paris, 1654, in-8°. — Le rôle des 281 hommes qu'emmenait Brétigny fut dressé à Dieppe le 11 août 1643 (B. N., Nouv. acq. franc. 9336, fol. 60).

f,72 IIISTOIRF. DE LA M A R I iN E FRANÇAISE

Pctii-Snint-Jean : l'autre bâtiment était le Saint-Pierre du capilaine Labbé. Au passage de la ligne ëquinoxiale, une salve nourrie marqua qu'on avait franchi les limites de l'amirauté de Brétigny. Mais voici que deux voiles suspectes, à l'amiral novice, donnent le frisson. Les Capucins font leur oraison; les tambours battent; des bidons de vin roulent sur le tillac ; coutelas au poing, sur la dunette, on brave l'ennemi, et en signe de dérision, dans un geste théâtral, une coupe pleine est jetée à la mer... Les voiles suspectes s'étaient évanouies.

A terre^ dans l'île de Cayenne où on débarque le 27 novembre, la mascarade devient tragédie. Des Fossés, gouverneur du petit poste de Mahury, a ordre de venir à bord prendre les ordres du lieutenant-général. Outré de la hauteur et de la violence du gouverneur, Labbé s'évade avec le Saint-Pierre. Un capitaine d'infanterie déserte en même temps. Émery De Gaen, ce brave qui a sillonné les mers, Il se laisse mourir autant d'appréhension d'estre maltraité que de la grandeur de son indisposition naturelle " . Son cadavre, enseveli avec le cérémonial accoutumé pour les gens de guerre, repose sur une cime voisine du mont Seperoux, où campent les colons (1).

Sous la tyrannie de Poncet de Brétigny, qu'aucune sanction ne maîtrise, la Guyane devient un bagne. « Les Nérons et les Caligulas ne firent jamais rien de semblable. » Condamnés aux travaux forcés, roués de coups ou mis aux fers sans raison, les colons se révoltent et, le 4 mars 1644, enchaînent leur tyran. La colonie forme une république, dont les officiers constituent le Sénat. Saint-Rémy échange sa canne d'ébène de capitaine des gardes pour le bâton d'amiral : la Charlotte, où il arbore son pavillon, devient la Liberté; le chancelier de Montmor fera ratifier par la métro-

(1) P. BoYER DE Petit-Pdy, p. 78.

pôle la révolution de palais; un troisième officier noue des relations commerciales avec le Brésil. Et Saint-Rémy prend la mer pour fonder de nouveaux postes (1).

Un détachement de soixante hommes aux ordres du capitaine de Nouailly et de l'enseigne de Saint-Sire occupe Surinam. Il a recueilli, en route, les débris de la colonie laissée par Chambaut dans le Maroni, en tout cinq hommes. La section de l'enseigne commençait à guerroyer contre les Hollandais établis à Berbice et contre leurs alliés, les Arouagues, lorsque se produisit, en juin, un coup de théâtre. Le capitaine de vaisseau Jean Des Vaux apportait la nouvelle que Brétigny était délivré et qu'il fallait lui obéir. La plupart des officiers, Kerquifînes, Gosselin, Lentinet, Guiry, évacuèrent Surinam pour ne point subir la rancune du tyran.

Par traité avec ses libérateurs, Brétigny promit pourtant une amnistie complète, tant aux colons qu'aux officiers de marine et aux matelots du Saint-Jean et de la Charlotte (2j . Venu, semblait-il, à résipiscence, il s'occupa lui-même de mettre en valeur la colonie. A vingt-cinq lieues en amont de Gayenne, il traçait les plans d'un fort flanqué de quatre demi-bastions; en même temps, il dépéchait dix soldats, avec une douzaine de rameurs indiens, pour réoccuper le Marony et << quantité de places » . Mais la folie des grandeurs le ressaisit. Brisant les armes royales, il érige dans le camp son blason couronné et signifie aux colons qu'ils n'auront plus d'autre maître que lui. Par ses exactions, Brétigny a pareillement mécontenté les Indiens. Il est enveloppé par eux, tandis qu'il poursuit deux prisonniers évadés : son manteau écarlate le désigne aux coups, et il tombe frappé d'une flèche entre les yeux.

Tous nos postes, Mahury, Maroni, Berbice, Surinam

(1) Paul BoYER DE Peïit-Puy, p. 114.

(2) 22 août 1644 {Ibidem, p. 136).

Q-i HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE

sont tour à tour réduits en cendres par les Indiens. Le dernier acte de cette sanglante tragédie allait s'accomplir; nos derniers colons réfugiés dans l'île de Cayenne, derrière les remparts du fort Seperoux, allaient être submergés par la meute hurlante, lorsque les Capucins s'avancèrent audevant d'elle, le crucifix à la main, et la firent reculer. Sur ces entrefaites, le navire du capitaine Mirbaut mouilla devant le fort, qu'une quarantaine d'hommes évacuèrent pour gagner l'île de Saint-Christophe (1). Tout était à recommencer.

(1) P. BoYER DU Petit-Puy, p. 224, 231.

Page 1