SPITZBERG
Dès qu'un traité de commerce avec la Russie, le 12 novembre 1629, nous eut rouvert l'accès de Novf;orod et de Moscou par Arkhangelsk, des armateurs du Havre se proposèrent de prendre la suite de la Moscovia Cy, qui liquidait (1). A l'instar de la vieille Compagnie anglaise, l'un d'eux, Nicolas Toustain du Castillon, forma le projet hardi de gagner par le nord les mers d'Extrême-Orient. Qu'advint-il de lui? Nous ne le savons (2j . Mais nous connaissons beaucoup mieux l'attachante histoire du général de la flotte havraise, qui s'était fait délivrer en 1629 un congé de navigation pour les mers Arctiques. C'était un Basque.
Depuis une douzaine d'années, Jean Vrolicq de Saint- Jean-de-Luz était familier avec ces parages, à telle enseigne qu'il y avait formé à l'art de la pèche des cétacés les baleiniers danois (3), Et c'est sous le patronage de l'un d'eux, Johann Braem de Copenhague, que Vrolicq mena en 1630 et 1631 deux vaisseaux dans la partie nord-ouest du Spitz-
(1) Rambaud, Recueil des insti-uctions données aux ambassadeurs et ministres de France : Russie. Paris, 1890, in-8°, t. I, p. 23.
(2) D' E.-T. Hamy, Les Français au Spitzberg, dans ses Etudes historiques et géographiques. Paris, 1896, in-8°, p. 323.
(3) A partir de 1618, selon son factum : Recueil de diverses pièces...
berg. L'endroit, où il chassait la baleine, s'appelait l'île Danoise; et de la Copenhagen bay qu'il y rencontra, il fit le Port-Saint-Pierre. De la Mauritius bay toute proche, des capitaines hollandais vinrent lui demander ses patentes : (1 Je n'ai pas plus à vous les montrer que vous n'avez à m'exhiber les vôtres; le pays est inhabité et commun à toutes nations, " répliqua fièrement Vrolicq. Requis de dire si notre bâtiment était sous pavillon danois, Godart Braem nous couvrit par cette réponse habile : <i Vrolicq est mon très singulier ami » (1) .
La Compagnie néerlandaise, trop soucieuse de ses intérêts pour être dupe du stratagème, fit bannir à Bayonne, le 13 mars 1632, qu'elle ne tolérerait au Spitzberg aucun navire français. Vrolicq releva le gant et reparut au Port- Saint-Pierre sous pavillon fleurdelisé. A peine y était-il, le 1" juillet 1632, que le général Jacob Jansse Duynkerker fondit sur ses trois bâtiments pour les expulser. Mal lui en prit. Deux navires basques engagés par Braem, le Pigeon Blanc et la Sainte-Marie, vengèrent l'outrage, en mettant à sac les dépôts d'huile, les constructions et les ustensiles laissés par les Hollandais à Tile Jean Mayen.
Richelieu n'était pas d'humeur à subir l'ostracisme de nos voisins. Sur son ordre, Vrolicq reprit la mer l'année
(i) Recueil de diverses pirces recouvrées en Hollande et ailleurs, par lesquelles il appert très clairement que les François ont droict de chasser et pescher les baleines es pays du Nord, el par conséquent que ceu.\ de la compagnie du Nord establie en Hollande et Zélande ont à tort et par force el violence es années 1632 et 1633 empesché ladite chasse et pesche au général Vrolicq, commandant les flottes du Havre de Grâce. 1634, in-V (B. N., Franc. 17329, fol. 308. — W. Martin Conway, Early dutcfi and english voyages to Spitsbergen in the seventeenth century, including... •Jacob Skgersz. va\ der Brugghe, Joumael of daqh reqister (^Amsleràsim, 1634), translated into English for the first time by J. A. J. de Villiers. London, the Hackluyt society, 1904, in-S". — W. Martin Cosway, No man's land : a history of Spitzbergen from its discovery in 1596. Cambridge, 1906, in-8", p. 166. Dès 1622, Braem se faisait accompagner au Spitzberg par deux de nos Basques, battant pavillon danois (p. 131). — S. Mcjllkr, Geschiedenis der Noordsche Compagnie. Utrecht, 1874, in-S", p. 406.
suivante à la tête de quatre vaisseaux du Havre. Le général Cornelis Piétersz lis en avait six (1) : un bâtiment de guerre danois, en rade du Port-Saint-Pierre, en se joignant à nous, eût pu balancer la victoire. Cornelis lis le requit de ne point nous prêter main forte (2j, puis nous somma, après examen de nos passeports, d'aller chercher quelque autre baie dans le sud (3). — La saison est bien avancée pour nous mettre en quête, répliqua Vrolicq : nous gagnerons Fairhaven, que les Anglais ont abandonné (4). — Ni Fairhaven, ni la baie de la Madgeleine; allez plus au sud vers Forlant ou bien en pleine mer, répondit le jour même, le 30 juin 1633, notre adversaire (5). — En ce cas, nous ne céderons qu'à la violence (6) : et Vrolicq ponctua son énergique réponse par l'envoi de ses chaloupes baleinières dans la baie de la Magdeleine. Furieux de cette opiniâtreté qui immobilisait ses forces, Cornelis lis, toutes voiles dehors, fonça sur nous, captura nos chaloupes et, après une dernière sommation (7), nous chassa du Port-Saint- Pierre, « de la baye de Richelieu " (8).
<i Du Refuge français " découvert dans le sud, Vrolicq protesta contre ces violences dont le général et les siens auraient à répondre en justice (9). Un neutre, le capitaine danois du Soleil, à toutes fins utiles, lui fournissait un lémoi-
(i) L'Espérance, la Licorne Blanche, le SainUPierre, le Griffon d'En- LliHjsen, rilercule, le Jean-Duptistc (B. N., Franc. 17329, fol. 310),
(2) 28 juin {Ibidem, fol. 319 v°).
(3) 29 juin (Ibidem, fol. 320).
(4)30 juin {Ibidem,io\. 321).
(5) 30 juin, en la baye Maurice (Ibidem, fol. 321 v").
(6) 30 juin, Port-Saint-Piene (Ibidem, fol 322 v»).
(7) Il Actum en mer, aux navires, environ la Piobbe baye » [autrement dit Copenbagen bay, baie de Richelieu ou Port-Saint-Piene], le 13 juillet {Ibidem, fol. 324).
(8) « Les quatre vaisseaux qui estoient partis d'icy par l'ordre du Iloy et allés à la Terre Verte vers la baye de Richelieu, distante de trois lieues de la grande baie des Holandois et de douze de celle des Anglais, sont arrivez. » Le Havre, 15 octobre 1633 (Gazettes de Renaudot (1634), p. 418).
(9) 13 juillet (B. N., Franc. 17329, fol. 324).
gnage écrit, des plus défavorables pour les Hollandais (l). La menace d'une intervention judiciaire produisit de l'effet : Cornelis crut indispensable de relever l'accusation « de crime de lèze majesté " , lancée par un discoureur qui n se couvrait de saincteté " (2). Et de part et d'autre, furent fourbies des armes pour un combat judiciaire.
Il existe, dans une collection privée à Edimbourg, une carte du Spitzberg, — pardon! — de la France Arctique, dont on ne connaît ni la date, ni l'auteur (3). Mais la nomenclature dispense d'une signature : u le Refuge François » baptisé par Vrolicq « Port-Louis, " le nom de « Panoles » donné à une baie (4) trahissent la main du marin de Saint-Jean-de-Luz. Et sa carte constituait le meilleur des plaidoyers. Quelle plus délicate flatterie pour un roi, que ce mirage d'une France Arctique où un Port-Louis consacrait sa mémoire; quelle habileté de baptiser l'île Jean Mayen du nom de " Richelieu » ! La conclusion fut que Vrolicq obtint pour cinq ans le monopole de la pèche à la Terre- Verte, notamment aux ports Saint-Pierre et Saint-Louis (5j .
D'autres adversaires surgirent. Le 16 juin 163i, tandis que notre Rasque s'occupait de fonder au Port-Louis quai, loges et fourneaux pour la cuisson du lard des baleines, deux vaisseaux de guerre firent leur apparition. Le général
(i) a. Faict en Coppenhaven bay en Christiansberghen [Spitzberg], le 16 jour d'aoûst » (^Ibidem, fol. 325 v°).
(2) « Autre signification desdicts Hollandois, lorsqu'après avoir chassé ledict Vrolicq, ils furent de retour en la Baye Hollandoise, dicte Maurice Baye. 24 juillet.. (Ibidem, fol. 324).
(3) Carte de M. Cash, étudiée et reproduite par le D' E.-T. Hamy, p. 309 et pi. X, et par M. Conway, No mans land, p. 332. — A rapprocher de la carte de Vrolicq (1634) la carte de Pierre Guérard, l'hydrographe dieppois (1634), actuellement au dépôt des cartes et plans de la marine. — Les Hollandais, de leur côté, exécutèrent, cette même année 1634, une carte du Spitzberg, sans doute pour répondre à nos réclamations (Conway, p. 333).
(4) K Panol » désigne en espagnol un dépôt de vivres (Jal, Glossaire iiaiiticjue).
(5) Patentes de Louis XIIL 22 mars 1635 (Le P. Fourkier, Hydrographie, 2°édit. (1667), p. 267).
anglais William Goodlad (1) venait de la baie anglaise, à quatorze lieues dans le sud, nous sommer de déguerpir. Vrolicq, d'un geste, montra sa flotte : six vaisseaux contre deux, l'argument était sans réplique; ce fut l'Anglais qui battit en retraite. De nos compagnons d'infortune, des Danois chassés comme nous du Port Saint-Pierre, Vrolicq pensait se faire des alliés : leur prêtant des ustensiles de pèche (2), il les exhortait à planter leur drapeau dans la grande baie Hollandaise, la Mauritius bay. Ce fut contre lui qu'ils se retournèrent.
Le roi de Danemark, Christian IV, fit signifier à Louis XIII que dans l'Océan boréal terres et mers lui appartenaient (3). Un de ses vaisseaux de guerre, en 1637, pourchassa nos baleiniers et leur fit évacuer les eaux du Spitzberg, sans leur laisser faire aucune capture. Incapable de supporter une perte de 160 000 livres pour une seule campagne, la Compagnie havraise dut liquider (4). Vrolicq avait trouvé à s'emplover ailleurs dans « une entreprise utile et advantageuse au service de Sa Majesté » . Après entente avec Richelieu, il armait une quarantaine de pinasses basques pour faire la guerre aux Espagnols (5), L'ingéniosité d'un de ses compatriotes nous permit bientôt de déjouer l'ostracisme de nos rivaux, en nous dispensant de relâcher à terre : François Sopite, de Ciboure près Saint-
(1) Le récit de son voyage se trouve dans Co^wxy, Eaîly clutch and englis voyages, p. 176.
(2) C'étaient du reste ses compagnons d'armes Johann et Godard Braem, que le roi de Danemark Christian IV venait d'autoriser, le 31 janvier 1634 à chasser les monstres marins « es isles et rochers séparez d'icelles appellées Montagnes pointues ou Spitsberghe : » c'est en effet le sens du mot Spitzberg.
(3) 13 décembre 1637 (Le P. Fournier, p. 270).
(4) GoDEFBOY, Mémoire touchant le pri\ilège de la pesche des baleines pour la Compagnie du Nord (B. N., Cinq-Cents Colbert 203, fol. 85).
(5) Richelieu au capitaine Vrolicq. Rueil, 20 mai 1637 : il adjoint à Vrolicq les capitaines de Menillet et de La Ralde (Guerre, xlrch. hist. 42, fol. 245).
Jean-de-Luz, inventa un procédé pour cuire à bord la graisse de baleine (1).
Le gouvernement ne pouvait se désintéresser d'une industrie si fructueuse que les achats d'huile à brûler atteignaient annuellement cinq millions (2) ; au lendemain de la mort de Richelieu, en 1644, le cardinal Mazarin luimême prit la surintendance de la Compagnie du Nord estab lie pour la pesche des ba Haines {i). Des Parisiens, Claude Rousseau entre autres, se substituaient aux Normands : moyennant la promesse d'armer une trentaine de navires par an, ils obtenaient le monopole de la pêche à la baleine et aux chiens de mer tant au Spitzberg et à la Nouvelle- Zemble qu'au Groenland, à la grande baie du Saint-Laurent et au détroit de Davis. Partout où ils le jugeraient convenable, ils construiraient des forts et des habitations (4). Et c'est ainsi qu'au Port-Louis, dans la France Arctique, flotta pour quelque temps encore notre drapeau (5).
(1) Cleirac, Us et coutumes de la me?- (1647).
(2) Recjuête des marchands de Rouen au roi contre la Compagnie parisienne (B. N., Franc. 18592, fol. 124).
(3) Minute des lettres patentes de Louis XIV donnant à Mazarin cette surintendance (B. N., Franc. 18592, fol. 154-156). — D^ E.-T. Hamy, apud Bulletin de (jéoqraphie historique et descriptive (1901), p. 34. — Isaac DE L.A Peyrère, Relation du Groenland. Paris, 1647, in-12.
(4) Concession du 4 août 1644, signée d'Armand de Maillé-Brézé, grand maître de la navigation (Cataloyue d'Americana de la librairie E. Dufossé, rue Guénégaud, à Paris). — « Articles et conditions accordées par le Roy en son Conseil à Claude Rousseau. » 20 août 1644 (B. N., Franc. 18592, fol. 114, 125, 162; Franc. 17329, fol. 424. — Bds.nassieux, Les grandes Compagnies de commerce, p. 173).
(5) Fusionnée en 1648 avec la Compagnie de mer de Saint-Jean-de-Luz, reconstituée en 1657 et 1660, la Compagnie du Nord obtint du roi de Danemark, le 3 août 1663, le droit de construire des fourneaux à lard et des habitations au Groenland-Spitzberg (B. N., Cinq-Cents Colbert 203, fol. 85, 86; et 333, fol. 196, 206 v°).
EXPKDITIOÏNS DU MAROC
Le programme maritime du chevalier de Razilly comportait en première ligne une intervention au Maroc et l'urgente délivrance de ses anciens compagnons. Cette mesure d'humanité se doublait d'un mobile politique, car l'occupation de Mogador par une centaine d'hommes, avec une batterie de six pièces, donnerait « pied dans l'Afrique pour aller s'étendre plus loin » (1). A moins de demi-lieue du rivage, dominant d'un côté le fortin du littoral, de l'autre le port qui servait de refuge aux forbans (2), l'îlot de Mogador avait une telle assiette qu'une faible garnison pouvait tenir en échec «toutes les forces d'Affrique » . D'une grande importance stratégique, « soit contre les royaumes de Fez, Marocq et Suze, soit contre l'Espaigne en cas de guerre, » il pouvait aussi devenir le centre de lucratives
(1) Mémoire de Razilly. 29 novembre 1626 (Revue de qéographie, t. XIX (1886), p. 458).
(2) " Relation du royaume de Marroque » [1632] (B. N., Cinq-Cents Colbert 332, fol. 376). — Un mémoire de 1626 préconise également une croisière de six vaisseaux devant Salé, pour empêcher de mai à septembre l'attaque de nos terreneuviers (Affaires Étrangères 783, France 40, fol. 203).
pêcheries, si on y laissait cent des esclaves rachetés par le roi (1).
Voici quelle était en effet Téconomie du projet d'intervention : le soin de négocier le rachat des captifs serait confié aux Legendre, marchands rouennais qui avaient de longue date des intérêts considérables au Maroc et qui n'avaient pas craint, en pleine crise, d'aider à la libération de leurs compatriotes (2). Ils auraient l'appui de trois vaisseaux et une patache, à bord desquels les esclaves seraient embarqués au fur et à mesure de leur troc. En retour de leur libération, les captifs s'engageraient à servir le roi sans aucune solde durant trois ans. . . Deux ans s'écoulèrent. Le projet de Razilly serait resté lettre morte, si des cris d'agonie venus du fond des cachots de Marrakech n'avaient violemment remué notre apathie. « Condamnés à mourir ou à renier la foy, las d'avoir tant de fois invocqué en vain le secours de la France, » les capucins Pierre d'Alençon et Michel de Vezins faisaient avec joie le sacrifice de leur vie. Mais ils demandaient au Père Joseph, comme grâce suprême, de procurer à leurs compagnons d'infortune la liberté (3).
Six mois après, Razilly était en partance à la tête d'une forte escadre. Aux grandes lignes de son programme, notamment à l'occupation de Mogador, l'Éminence grise (4), puis l'Eminence rouge (5) donnaient leur pleine adhésion,
(1) Mémoire « pour les affaires de Marocq » (Affaires Étrangères, Mémoires et documents, Maroc, vol. 3, fol. 4).
(2) A Salé, en 1624 (Gh. et P. Bbéard, Documents relatifs à la marine normande, p. 37) : ils s'appelaient Jean-Baptiste et Thomas Legendre, fils de Lucas.
(3) Marrakech, 3 octobre 1628 (B. N., Cinq-Cents Golbert 203, fol. 234).
(4) Lettre du P. Joseph. 24 mai 1629 (Le P. François d'Angebs, p. 141).
(5) Richelieu à Razilly. 18 juin (Marquis de Rasilly, Généalogie de la famille de Rasilly, p. 272). Le 18 février précédent, avant la conclusion de la paix avec l'Angleterre, le cardinal lui avait donné un plan tout diffé-
en joignant, à titre de présent pour le chérif, le montant de la rançon des esclaves : cent mille livres. Le Père Joseph attachait à la mission trois capucins, et Richelieu un turc converti, Jean Armand dit Mustapha (1), dont il avait été le parrain, llazilly et son fidèle Pylade, son vieux compagnon d'armes dans la France équinoxiale, La Touche de La Ravardière, Priam-Pierre Du Ghalard, porteur des instructions du cardinal, Treillebois, les chevaliers de Jallesmes, de Guitaut et des Roches, placés à la tête de nos sept vaisseaux (2), étaient si unis entre eux, la discipline fut telle qu'il n'y eut point entre officiers la moindre « controverse " au cours de la campagne.
Le 20 juillet 1629, ils mouillaient en rade de Salé. Une salve de trois coups de canon à boulets partit de la haute tour qui gardait l'entrée du havre. Etait-ce une déclaration de guerre? Razilly, pour s'en assurer, dépéchait à terre une chaloupe avec l'arc et la flèche symboliques : le chérif Moulai Abd-el-Melek voulait-il, oui ou non, entrer en pourparlers? La réponse apprit que nous nous triompions d'adresse : nous avions affaire, non pas à un monarque, mais à une république de bandits. Les Maures andalous chassés d'Espagne y vivaient en détrousseurs de grand chemin, ramassant comme « sardines et poissons voUans » nos
rent, où le Maroc n'était qu'une étape et non le but de la campagne : Razilly aurait dû ensuite mettre le cap sur la colonie anglaise de Virginie pour l'attaquer et sur le Canada pour le défendre {Ibid.).
(1) Jean x^rmand, dit Mustapha^ nous a laissé une relation de l'expédition : Voyages d' Afrique faits par le commandement du roi. Paris, 1632, in-12.
(2) La Licorne, amirale, le Saint-Louis, la Renommée, le Griffon, la Catherine, le Hambourg et la Sainte-Anne : en outre, La Selle commandait un Hibot de transport, le Saint-Jean. — La relation de l'expédition, rédigée sur Tordre de Razilly par Chemin, k commissaire ordinaire de la marine, député pour la poilice des sept vaisseaux et deux pataches « de l'escadre, fut remise au conamandeur de La Porte « pour la faire veoir à Mgr le cardinal » (Affaires Etrangères, Mémoires et documents, Maroc, vol. 2, fol. 4). — Journal détaillé de la campagne (B. N., Cinq-Cents Colbert 203, fol. 37).
malheureux marchands. A la sommation de libérer nos captifs, ils répliquèrent, par l'organe du caïd Muhamedben-Abdulcader, qu'ils voulaient en échange un million de livres et cent canons. Le blocus de la place fut notre seule réponse.
La flotte étendit son rideau de la Mamora à Fidala, Du Chalard restant posté devant Salé, tandis que Razilly tirait vers la Mamora. Le 6 août, à la vue de cette dernière place, nous interceptâmes l'amiral et le vice-amiral Salétins, beaux vaisseaux de vingt pièces de canons. Le second parvint à regagner le large; mais l'amiral acculé au rivage fut brûlé après trois heures de combat. De ses cent quatre-vingts hommes, les rares survivants furent recueillis par un détachement de cavalerie maure, qui les protégea contre une sortie de la garnison espagnole de la Mamora. Le (0 août, trois autres vaisseaux paraissaient devant Salé; le capitaine de patache Nicolas, bien qu'il eût seulement six bouches à feu contre vingt, enleva le premier d'entre eux à l'abordage; le second alla s'échouer à Fidala, où il n'eut pas le temps de se faire sauter; le troisième amena pavillon. Sept vaisseaux, en quelques semaines, avaient été pris ou mis à néant. « Sy n'estoit la saison qui me presse à faire retraitte, écrivait Razilly à son collègue espagnol, je parachevrois de brusler les forces qui leur restent (1). »
La population de Salé, terrifiée, avait incité les prisonniers français à réclamer l'envoi de nouveaux parlementaires : des chaloupes envoyées de chaque côté sous bannière blanche se rencontreraient à mi-chemin pour traiter de la rançon (2). Comme la solution tardait, la populace s'ameuta contre le caïd, lui livra un siège en règle et le força
(1) Razilly au duc de Medina-Sidonia, capitaine général de la mer Océane. Salé, 12 septembre 1629 (Marquis de Rasillv, p. 274).
(2) « Les crestiens françois de Salé » à Razilly. Salé, 10 août 1629 (Jbid., p. 273.)
à nous demander merci. Une trêve de cinq mois était conclue le 2 octobre, le rachat des captifs était convenu, lorsqu'un coup de vent chassa l'escadre vers Saffi, l'un des ports du chérif.
Au missionnaire capucin qu'on avait dépêché vers lui dès le début de la croisière, Moulai Abd-el-Melek avait fait cette réponse magnanime : « Bien que les François m'ayent fait tort de la valleur de trois millions de pierreryes et de sept mil voilâmes de livres, des manuscritzde Saint-Augustin [entre autres], j'oublie le tout et rendray tous les François. » Tel fut le sens de la lettre qu'lsaac de Razilly trouvait à son arrivée à Saffi : le chérif en outre prétendait que les présents du roi lui fussent apportés comme un tribut par le capitaine Du Ghalard. Soupçonneux depuis sa malencontreuse aventure, Razilly ne voulut point laisser débarquer ses capitaines, non plus qu'il ne consentit à laisser présenter comme un vol un accident fâcheux et comme un tribut un cadeau. C'est alors que la dynastie des Pallache, entrant en scène, envoya supputer nos présents par deux juifs, soidisant délégués du chérif : avant qu'ils fussent de retour avec les captifs à libérer en échange, la tempête força toute l'escadre, le 5 novembre, à prendre la route de France. Le capitaine Treillebois, entre temps, avait poussé une reconnaissance jusqu'à Mogador, mais sans y laisser la moindre garnison (I). Tout était à recommencer.
A recommencer? Oui, et avec trois bâtiments seulement (2). Razilly n'hésita point pourtant, dès son arrivée à
(1) Dès son retour au Port-Louis, le 25 novembre 1629, Razilly manda le résultat de son expe'dition à Richelieu (Affaires Etrangères, 7l/«rof, vol. 2, fol. 4. — Arch. nat., Marine, B'49, fol. 129).
(2) La Licorne, commandée par Razilly, la Renonniiep de Du Chalard et la patache de Pallot appareillèrent à l'ile de Ré le 12 juillet 1630 (« Relation du voyage de s' de Razilly sur les costes de Barbarie » : B. N., Nouv. acq. franc. 9389, fol. 123. — Jean Arma.nd, p. 28 et suiv. — Le P. Das, Histoire de Barbarie, p. 182).
Salé le 23 juillet 1630, à frapper un nouveau coup par la capture de trois corsaires. C'était jouer une partie dangereuse, s'exposer à être enveloppé par dix-sept bâtiments en rade. Mais une fière attitude impressionne toujours. Au lieu d'attaquer, l'amiral Mourad raïs vint s'incliner devant le chef d'escadre de Bretagne, à bord de la Licorne, et l'échange des captifs contre des marchandises aussitôt commença : Français, Anglais, Flamands tour à tour retrouvèrent sous notre pavillon la liberté. Un consul fut institué à Salé pour la protection de nos nationaux ; et l'on signa, le 3 septembre, à bord de la Renommée, une trêve de deux ans, renouvelable sous le bon plaisir du roi (1).
Le 31 août, Razilly jetait l'ancre à Saffi. Bien qu'il eût envoyé en estaffette, quinze jours à l'avance, la patache du capitaine Pallot, les passeports demandés au chérif n'étaient point arrivés. Il renouvela sa requête, offrant au chérif de lui (i rendre toute sorte de service " avec ses vaisseaux, « et ce de la part du roy " (2) .
On disait « l'empereur des nègres de la bidulgaride " courroucé de vous voir « mesurer la justice à la force de nos armes (3). » L'explication de son silence était beaucoup plus simple : Moulai Abd-el-Melek donnait « toute l'attention de son esprit aux dances, festins et réjouissances d'un royal mariage » . Quand il quitta " le soin de ses nopces pour reprendre le train de la police du royaume » (ij, Razilly était loin. La mauvaise saison l'avait forcé à remettre à la voile (5) .
Avec lui, s'évanouissait la riche aubaine que les envoyés des Pallache avaient palpée et soupesée à bord. L'appât de
(1) Jean Ahmand, p. 46. — On trouvera, dans Paul Massos, la riche bibliographie de ce traité (Histoire des établissements français),
(2) 1"^ septembre 1630 (Jean Armand, p. 41).
(3) Affaires Etrangères, Mémoires et documents, Maroc, vol. 3, fol. 5.
(4) Jean Armajsd, p. 90.
(5) Le 12 octobre.
l'argent eut raison des procédés dilatoires, de style dans la politique marocaine. David Pallache fut dépêché à Paris avec les excuses du chérif (1). Et le 14 juin 1631, les trois vaisseaux de Razilly et Du Chalard reprenaient la route de Saffi (2). Deux compagnies de piquiers et de mousquetaires rendirent les honneurs à M. de Molères, notre plénipotentiaire, qui se fit délivrer, en échange de ballots d'étoffes, cent quatre-vingts captifs. Encore avec le noble geste d'un hidalgo, le brigand de « proveydour » chérifien n'acceptait leur rançon qu'à la charge par Sa Majesté très Chrétienne de ne pas refuser les chevaux de son maître : par là, serait cimentée la paix. Car la paix enfin était signée le 17 septembre 1631 (3).
Inspirée des capitulations de la France avec la Turquie, elle accordait aux marchands sous pavillon français les mêmes garanties que dans les Etats du sultan : liberté religieuse, liberté commerciale, juridiction consulaire à Marrakech, Saffi, Sainte-Croix (4j. «Il ne se peut croire, écrivaiton, combien ce traité a donné d'autorité au roy vers ses sujets et de crédit vers ses voysins (5). »
L'assimilation avec le Levant eût été complète par la création d' « héchelles franques » le long de la côte marocaine, comme le proposait notre consul de Salé (6j . Une
(1) Lettre de Pallache, envoyé du Chérif. Paris, 19 mars i63J ; — pleins pouvoirs donnés par Louis XIII à Razilly et Du Chalard. 6 mai (Affaires Etrangères, Mémoires et documents, Maroc, vol. 3, fol. 10).
(2) L'une de leurs deux pataches d'avis, commandée par Découd, fut confisquée indignement à Lisbonne, oîi elle avait dû relâcher. Louis XIII en réclama énergiquement la restitution le 30 septembre (B. N., Franc. 22334, fol. 47).
(3) Récit de la campagne du Maroc, daté de Château-Thierry, 19 novembre 1631 (B. N., Franc. 20977, fol. 514). Du Chalard amena à Auray cent trente-cinq captifs libérés, passagers de la Renommée (B. N., Franc. 11319, fol. 8 v").
(4) Le P. Dan, p. 192.
(5) B. N,, Franc. 20977, fol. 514.
(6) Mazet à Richelieu. Salé, 10 février 1631 (Affaires Etrangères, Correspondance consulaire, Maj-oc, vol. 1, p. 16),
Compagnie à charte, dont le promoteur était Claude de Launay-Razilly, frère d'Isaac, se préoccupait d'organiser, « depuis Salé jusques au cap de Blanc " , des escales de commerce où l'on eût troqué les toiles de Rouen, les draps rouges et bleus contre le maroquin et l'or (1) . Aux Échelles, il est vrai, manquait plus d'un échelon : Mogador, maintenant pourvu d'une garnison afin d'entraver notre commerce avec les Arabes (2) ; Saffi, dont les douanes venaient d'être affermées à des Anglais (3) ; Sainte-Croix, où n'arrivait plus l'or en libre, depuis que le marabout rebelle Sidi-Ali l)arrait la route aux caravanes de Tombouctou (4).
Mais apprenez quelle noire machination ruina l'œuvre diplomatique de nos marins. David Pallache était venu chercher en France la ratification de Louis XIII au traité (5) . Au lieu de la rapporter à son maître, le Juif, comblé de nos cadeaux en nature et en argent, témoigna sa reconnaissance en mandant au chérif l'insuccès de sa mission et se retira chez nos rivaux les Hollandais, ce qui était nous trahir deux fois (6). La fourberie démasquée, on exigea des Hollandais son extradition pour l'enfermer à la Bastille (7). Mais était-ce de connivence avec son frère Moïse, conseiller du chérif, que le traître avait agi? Il fal-
(1) « Mémoires touchant la navigation, » par Isaac de Razilly. 1631 (B. N., Franc. 4826, fol. 3, 11). — Avis daté de Salé, 12 novembre 1631 dans la Gazette : « On commence à renoiier icy le trafic discontinué depuis 15 ans. »
(2) « Relation du royaume de Marroque » [1632] (B. N., Cinq-Cents Colbert332, fol. 376).
(3) Affaires Etrangères, Correspondance consulaire, Maroc, vol. 1, p. 34.
(4) Lettre de Mazet, citée. L'or en tibre, selon l'expression arabe tibnr, est l'or en paillettes.
(5) La ratification de Louis XIII est en date du 12 avril 1632.
(6) Le P. FouRNiER, Hydrographie, ^' édit., p. 266, 268.
(7) Affaires Etrangères, Correspondance consulaire, 3/a/of, vol. 1, fol. 24. — Le chérif, lui aussi, était furieux qu'on ne l'eût pas honoré d'une réponse (Dupuy à Du Chalard. Marrakech, 28 février 1633 : ibid., fol. 20.)
lait s'en assurer et, dans le cas de l'affirmative, amener un revirement dans la politique marocaine.
Cette délicate mission fut confiée au capitaine Cabiron, qu'on manda spécialement d'Exeter, où il avait pris du service au retour de campagnes au Maroc. Il partit de La Rochelle avec une cargaison des plus hétéroclites, pistolets aux fourreaux brodés d'or, eau-de-vie, confitures, habit de drap noir, tabac, etc. Le tabac était pour les concierges, l'habit pour l'apothicaire, les pistolets pour le caïd en chef; eunuques, palefreniers, renégats, geôliers n'étaient point davantage oubliés (1). C'est avec des arguments de cette sorte qu'Antoine Cabiron s'attaqua, dans Marrakech, au parti gallophobe. Moïse Pallache avait tenté de le faire passer pour un vulgaire cuisinier, dont le mépris du roi de France pour le chérif aurait fait un ambassadeur.
Mais Cabiron confondit son adversaire dans une confrontation émouvante en présence d'Abd-el-Melek; pour empêcher « la langue serpentine " du juif de distiller son venin, il requit comme interprète un Maure, et il n'eut pas de peine à édifier le chérif sur les agissements de la tribu, les mensonges et les faux de Moïse, les vols de David. Les dénégations du tout-puissant ministre ne purent prévaloir contre l'évidence et ne le sauvèrent point d'une incarcération immédiate (2).
La situation nette, Priam Du Ghalard eut ordre de reprendre la route du Maroc et, après explications, de déclarer la guerre, si les captifs récemment enlevés n'étaient point rendus (3). Pour se faire respecter, « le
(i) « Etat des frais de Cabiron, " 1633-1634 (Affaires Étrangères, Correspondance consulaire, Maroc, vol. 1, fol. 28).
(2) « Abrégé de ce que je, Antoine Cabiron, rapporte du voyage que j'ai fait à Marroc pour son service. » 4 décembre 1633-30 avril 1634- (Affaires Etrangères, Mémoires et documents, Maroc, vol. 2, fol. 59).
(3) Instructions de Louis XIU, 26 octobre et 31 décembre 1634; de Richelieu, 17 février 1635.