‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 94 sur 106 · IV · texte numérisé non relu

IV

chef d'escadre des vaisseaux du roi en la côte d'Afrique " n'emmenait que la Benomtnée, l' Espérance et la patache Isabelle^ en tout six cents hommes (1) . Or, le conflit à prévoir éclata, mais avec un tout autre adversaire que les Marocains.

Le 26 mai 1635, un grand vaisseau de vingt-cinq pièces de canon se présentait devant la barre de Saffi, puis, à l'aspect de notre escadrille mouillée en rade, prenait aussitôt du champ. Était-ce un pirate? Ni l'ordre d'exhiber sa charte-partie, ni un coup de canon de semonce n'eurent le don de l'émouvoir. A l'injonction de saluer un ambassadeur de France, le capitaine sortit de son mutisme pour riposter ironiquement : « Et moi, Lucas Westhon, je suis ambassadeur d'Angleterre, venez à mon bord montrer vos lettres de commission! » Il était dans son tort; aux termes du traité de 1632 avec l'Angleterre, il devait le salut à nos vaisseaux de guerre; et par là, l'honneur du pavillon se trouvait engagé. Le conseil de guerre décida à l'unanimité qu'il fallait livrer bataille. Aux sommations faites par un trompette, Westhon répliqua avec la même ironie : « Je vous attends avec un bon potage. » De son poste de combat à la poupe de la Renommée, l'épée au clair. Du Chalard lui commandait d'amener, son lieutenant à la proue en vain répétait l'ordre... Au lieu de baisser pavillon, la Pearl de Londres lâcha sa bordée. Trois heures, on se battit au canon et au mousquet. Nous eûmes douze tués, dont le capitaine d'infanterie La Rocque et le lieutenant de marine Bragnault. A bord de la Pearl, l'état-major et presque tout l'équipage étaient hors de combat, le capitaine un cadavre. Son fils, Robert Westhon, implora merci, un mouchoir blanc d'une main, une torche de l'autre, résolu de se faire sauter s'il n'obtenait point quartier. On lui épargna cette extrémité;

(i) Etats lie la marine publiés par E. Sue, Correspondance de Sourdis, t. III, p. 386.

mais sa carj^aison fut confisquée comme de bonne prise (I).

Impressionnés par notre attitude, les Marocains cessèrent tout atermoiement. Le chéri f sanctionna l'accord de l'année 1631, dont le traité du 18 juillet Hi',ir» ne fît que reproduire les clauses. Les Salétins l'adoptèrent à leur tour le 1" septembre, non sans baiser les lettres de Louis XIII en signe de soumission (2). Et une longue théorie de captifs » desfigurés et descharnés, tous mourans de faim », s'achemina vers notre bord. Il y en avait tant que Du Ghalard dut laisser à terre trois cent trente-trois malheureux (3). Un chirurgien marseillais, Jean Marges eut ordre d'aller les quérir (4), dans le même temps que l'amiral Salétin Mourad raïs et Hassan Ibrahim, envoyé du chérif, venaient réclamer leurs compatriotes captifs, via La Rochelle et Toulon (5) .

Malgré le concours de deux renégats provençaux, l'un généralissime, l'autre gouverneur de Saffi, Marges s'aperçut vite que sa mission ne pourrait aboutir sans l'appui d'une escadre (6) ; la capture de plusieurs corsaires salétins par la flotte du comte d'Harcourt, durant la traversée de Ponant en Levant (7), aggravaitles difhcultés de sa tâche; et l'arrivée de la division anglaise de William Rainborovv acheva d'ébranler un prestige qui semblait pourtant bien établi : avec leur

(1) Requête de Roger Westhon. fils du capitaine de la Peml, contre Du Chalard (B. N., Factuni 318J 1, in-^"). — Jugement de l'amirauté déclarant/« Pearlde bonne prise. 1637 (B. N., Franc. 15915, fol. 48).

(2) Le P. Dan, p. 242. — Bibliographie du traité dans Paul M.^sson, p. 83, note 2. II a été publié, comme les précédents, dans Is.^mrert, et dans DDMo:yT, Corps diplomatique, t. VI, 1" p., p. 113.

(3) Et pourtant, il avait dépensé 185 000 livres au lieu de 20 000 qui lui étaient allouées. Du Chalard à Louis XIII. Salé, 13 octobre 1635 (Affaires Etrangères, Correspondance consiilaii-e, Maroc, vol. 1, fol. 29, 32).

(4) ^Affaires Etrangères, Mémoires et documents, Maroc, vol. 2, fol. 65; Relation de Marges (1635-1637).

(5) Toulon fournit une tartane pour le retour d'Ibrahim. Août 1636 (Toulon, BB 56, fol. 545. — B. N., Franc. 6408, fol. 178).

(6) Il demandait quatre vaisseau.v de guerre et deux patachcs.

(7) Juin-juillet 1636 (Le P. Fournier, Hydrographie, %^ édit., p. 271).

dextérité habituelle en matière commerciale, les Anglais obtinrent le monopole du trafic marocain (1). A Salé toutefois, la puissante compagnie rouennaise Rosée-Legendre, familière depuis un siècle avec les roueries de la politique arabe, maintenait sa situation privilégiée : elle exploitait à peu de distance de la ville (2) un riche gisement d'étain; et telle était l'influence de l'armateur Jean-Baptiste Legendre qu'on lui confia le soin de dénouer nos difficultés dans l'imbroglio marocain (3).

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