‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 95 sur 106 · EXPEDITIONS D ALGER · texte numérisé non relu

EXPEDITIONS D ALGER

L'exemple d'Alger était là pour montrer l'instabilité des relations pacifiques avec les Barbaresques. Au lendemain du traité de 1028, leurs courses reprenaient un tel élan que nous perdions quatre-vingts vaisseaux, près de cinq millions et deux mille trois cents hommes jetés dans les bagnes algériens (4). De Martigues, quatre-vingts matelots étaient traînés en esclavage, et de La Giotat cent cinquante. Un petit port comme Cassis, où deux familles seulement payaient fouage, se voyait enlever quarante barques et trois vaisseaux. « Le baston hault! » s'écria Isaac de Razilly, et frappez sur ces pirates (5). Comme les Romains le firent pour Carthage, ajoutait Séguiran, offrez-leur la paix ou la guerre.

(1) 1637 (Relation de Marges.. — Clowes, The royal Navy, t. II, p. 55).

(2) Où elle importait du blé (Affaires Etrangères, Correspondance consulaire, Maroc, vol. i, fol. 33).

^3) Rastin à Richelieu. Calé, 16 juillet 1639 (B. jV., Cinq-Cents Colbert 45, fol. 453 v").

(k) Lettiedu 18 avril 1632 (Chambre de commerce de Marseille, AA 463 : P. M.vs.soN, Histoire du commerce français dans le Levant, p. 33).

(5) Mémoire touchant la navigation. 1631 (R. N., Franc. 4826, fol. 1).

CAMPAGNES CONTRR LES H ARr.ARESQU ES <,03

Si c'est la guerre, en une croisière d'avril à septemi)re, une escadre soutenue par dix galères en aura facilement raison. — Une escadre? allons donc, un navire et cent cinquante hommes me suffiront, disait un capitaine d'Ollioules, que deux esclavages successifs avaient exaspéré contre les Barbaresques. La contre-guérilla de Jacques Vacon eût consisté à guetter entre Oran et l'Espagne les pirates algériens chargés de nos dépouilles, aux bouches de Bonifacio les receleurs de Livourne venus d'Alger ou de Tunis, au sud de Candie les détrousseurs du Levant ([). Le chevalier Garnier étrilla l'un d'eux, le 27 septembre 1634, massacrant deux cents bandits et prenant le reste de l'équipage; la victoire lui coûtait quarante-sept tués et blessés, dont le lieutenant de La Haye (2). Mais les corsaires algériens ripostaient en lançant vingt-huit de leurs navires dans le Ponant (3), en refusant à notre héraut d'armes Samson Lepage la restitution des captifs (4) . Une énergique démonstration s'imposait, d'autant qu'on trouvait indignes de nous les conventions signées par Napollon, indigne de notre pavillon la formalité de la visite que nous étions exposés à subir (5). Les ordres donnés à Samson Lepage portaient interdiction, a à peine de la tête» , aux raïs algériens de pratiquer la visite et de s'aventurer dans nos eaux territoriales (6). Les douze vaisseaux du chef d'es-

(i) 13 février 1633 (Inspection de M. de Séguiran le long des côtes de Provence (1633j, publiée par E. Sue, Correspondance de Henri d'Escoubleaii de Sourdis, t. III, p. 276).

(2) Gazette de Renaudot. Paris, 1635, p. 515.

(3) Le P. Dan les vit partir le 7 août 1634 d'Alger (Histoire de Barbarie, p. 279. — Le P. FouRNiER, p. 268).

(4) De Grammont, Mission de Sanson Lepage. Alger, 1880, in-8''.

(5) Louis XIII à Sourdis, 7 août 1637 (E. Sue, t. II, p. 381).

(6) En outre, les raïs devaient déposer caution avant le départ; et pour éviter que leurs captifs ne fussent amenés par contrainte à apostasier, les postulants renégats devaient être astreints à déclarer leur volonté devant le consul de France : « Articles réformés par M. l'archevêque de Bordeaux, suivant l'intention de Sa Majesté, pour être traités avec ceux d'Alger en novembre 1637 « (E. Sue, t. Il, p. 388).

cadre de Provence (1) appuyeraient nos réclamations; gouvernant en droite ligne sur le cap Matifoux, ils ne laisseraient entrer ou sortir aucun navire et couperaient toute communication entre les corsaires au large et la ville, pendant la durée des négociations (2). Le lieutenant général des galères, bailli de Forbin, avait vainement préconisé une croisière préalable de dix de ses galères, persuadé que « la crainte pourroit bien opérer à Alger et Tunis ce que la gloire du nom françois avoit exigé du roy de Maroc» (3).

Le 19 novembre 1637, l Intendant et rEspérance, séparés de l'escadre de Mantin par un coup de vent, mouillaient en rade d'Alger. A l'ébahissement général, les capitaines Féraut et Cazenac déclinèrent les avances du pacha (4) : l'affolement du divan ne connut plus de bornes, lorsque parut le reste de notre flotte. Si notre plénipotentiaire avait profité de ce désarroi pour traiter, il avait partie gagnée. Mais Samson Lepage voulut procéder méthodiquement à un échange d'otages. Le temps passa; le divan se ressaisit; à terre, nos agents se coupèrent. La vieille rivalité du consul de France et du représentant du Bastion de France acheva de nous desservir. Ce dernier (5) donna des armes au parti de la résistance, aux gros propriétaires d'esclaves, en déclarant qu'il était déraisonnable de rendre gratuitement les captifs

(1) Le galion du chef d'escadre de ^lantin, le Pélicorne, le Coq, le Saint- Michel, la Sainte-Geneviève et le Saint-Louis, division homogène de vaisseaux de 500 tonneaux, la Macjdeleine de Brest, la Maqdeleine du Havre et l'Intendant, de 300 tonneaux, l'Aiqle et l'Espérance, de 200, la frégate de Brouage (B. IN., Franc. 6409, fol. 304).

(2) « Ordre pour M. de Mantin, allant à Alger traiter de paix, baillé par M. l'archevêque de Bordeaux. » Toulon, 3 novembre 1637. Treillebois, capitaine de la Magdeleine de Brest, devait prendre le commandement en chef, s'il advenait malheur à Théodore de Mantin (E. Sue, t. II, p. 394).

(3) 1637 (B. ^., Dupuy 569, fol. 193).

(4) Le pacha d'Alger à Féraut. 24 novembre : il l'invitait à s'abriter « sous les forteresses du plus magnifique empereur du monde, car notre foi est foi, et notre amitié amitié « (E. Sue, t. II, p. 399).

(5) Lettre de l'agent du bastion Jacques Massey, dit Saut, à Samson Lepage. Alger, 27 novembre et 6 décembre (E. Sue, t. II, p. 399).

français. Par là, il espérait sauvegarder les intérêts du Bastion au détriment du bien public (1). Le tout en pâtit.

L'ouragan nous força d'appareiller le 29 novembre, avant d'avoir rien conclu : la disparition de notre escadre qui avait hissé en partant le drapeau rouge, laissait tout un peuple en alarme : la capture d'un bâtiment d'Ali Bitchinin par le Coq du capitaine Chastellus ne permit plus le doute sur la portée de notre geste : c'était la guerre. Une porte était encore ouverte à la conciliation par l'échange des prisonniers du Coq avec les Français captifs (2). Mais le divan, dans une explosion de colère, la ferma.

Le 13 décembre, c'était chose faite. Ali Bitchinin, capitaine général des galères, détruisait le Bastion de France, les comptoirs de la Galle et du cap Rose (3), dont la reconstruction serait à jamais interdite : « Le premier qui en parlerait, perdrait la vie. » — « Et voilà en quoi sont aujourd'hui les affaires en ce pays, concluait notre consul : s'il n'y avait que le Bastion qui en pâtisse, ce serait peu de chose. Mais s'il est véritable que M. de Manty vienne canonner la ville, nous sommes assurés de finir nos jours, ayant été arrêté dans le divan qu'au premier coup de canon, on coupe la tête à tous les Français. Me semble qu'on devrait aller avec un peu plus de prudence en cette affaire et considérer que nous sommes environ quinze cents personnes à la merci de ces barbares (4) . »

La guerre d'Espagne, sur ces entrefaites, nous contraignit à la prudence, que dis-je! à l'inertie; et Louis XHI ne

(1) Lettre du vice-consul Pion à Samson Lepage. Alger, 27 novembre et 6 décembre (E. Sde, t. II, p. 402-403).

(2) Richelieu à Sourdis. 25 décembre (Lettres et papiers d'Etat du cardinal de Richelieu, t. V, p. 1068).

(3) Emmenant à Alger 317 captifs (Paul Masson, Histoire des établissements français, p. 102).

(4) Pion, vice-consul à Alger, au consul Vian, alors à Marseille (E. Sue, t. II, p. 409.)

demanda raison de ses torts au pacha d'Alger qu'au bout de trois ans (l). Le comte d'Harcourt, lieutenant général de l'armée navale, et l'archevêque de Sourdis, chef du conseil de la flotte, eurent l'ordre en 1640 d'appuyer personnellement notre plénipotentiaire, Jean-Baptiste de Coquiel (^j. Retenus en croisière pour intercepter les convois espagnols qui allaient au secours du Piémont, ils détachèrent vers Alger le vice-amiral de Montigny (3), avec dix vaisseaux et six brûlots (4). Aux termes de ses instructions, Montigny, après avoir recouvré à Tunis l'aviso la Coraline capturé par un brigantin barbaresque, devait en toute diligence gagner Alger. Il ne laisserait entrer ni partir aucun vaisseau, jusqu'à ce que le traité conclu par Coquiel le 7 juillet précédent, eût sorti effet (5) par la délivrance des Français captifs et notre remise en possession du Bastion de France, de la Galle, du cap Rose, des échelles de Bùne et de Collo (6). Suivant l'usage, le dey laissa traîner les négociations en longueur; et Montigny dut remettre à la voile sans avoir pu conclure un accord définitif.

Malgré le mécontentement que lui donnait le traité signé par Coquiel, moins avantageux pour nous que les capitulations passées avec la Porte (7), Richelieu, ému de la situa-

(i) Louis XIII à Yousef, pacha d'Alger. 26 avril 1640 (Plamet, Correspondance des deys d'Alger avec la Cour, t. I, p. 47).

(2) Instructions de Richelieu à Sourdis pour Alger (E. Sue, t. II, p. 426. — A. Jal, Abraham Duquesne et la marine de son temps, t. I, p. 64).

(3) Sourdis au pacha d'Alger. A bord de laniiral, en rade de Porto- Vecchio, 13 octobre 1640 (E. Sde, t. II, p. 425-428).

(4) Commandés par Cazenac, Duquesne, Boilize, Paul Garnier, La Roche- Allard, Bussac, Luseraye, La Roche, Gabaut et Saint-Tropez pour les vaisseaux, Matha, Colo, Saint-Michel, Saint-Germain, Ciret et Thibault pour les brûlots. Commission de Sourdis au vice-amiral de Montigny, chef d'escadre de Normandie. Porto-Vecchio, 13 octobre (E. Sde, t. II, p. 429).

(5) E. Sue, t. II, p. 420.

(6) Cf. les apostilles de Richelieu au traité d'Alger fait par Coquiel (E. Sue, t. II, p. 414).

(7) Avis de Sourdis et du cardinal de Lyon sur le traité passé par Coquiel. 26 avril 1641 (E. Sue, t. II, p. 434).

tion des captifs, chargea Sourdis d'apporter tout son soin " en cette affaire pour en sortir à l'amiable " (l). Cette mission délicate fut dévolue à M. de Montmelllan, que Sourdis détacha avec une escadre vers Tunis et Alger (2). Des Tunisiens en effet, il s'agissait d'obtenir des mesures analogues : libération de nos captifs, restitution du comptoir du cap Nègre, avec faculté d'y élever une forteresse (3). Comme Mantin, comme Montigny, Montmeillan fut tenu en échec par les atermoiements des puissances barbaresques : et la Cour renonçant, pour un temps, à cette politique hésitante de répression, se désintéressa du Bastion et de ses dépendances.

(1) Ordre du cardinal de Richelieu sur le traité d'Alger (E. Sue, t. II, p. 432).

(2) Sourdis au pacha de Tunis (E. Sue, t. II, p. 435, 437j, au neveu de Murat-dcy. 13 mai 1641 (Ibidem, p. 438).

(3) Mémoire pour Tunis {Ibidem, p. 439, 442).

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