LA COMPAGNIE NORMANDE DE SÉNÉGAMBIE
L'éclipsé des navigations normandes en Sénégambie, à la suite des guerres de la Ligue, n'avait point été de longue durée. Dès l'année 1612, une expédition rouennaise, conduite par le chevalier de Briqueville et Augustin de Beaulieu, tentait de fonder un établissement sur les rives de la Gambie : mais la saison des pluies, avec son cortège de fièvres, coucha bas presque tous les colons (I). A leurs escales habituelles de Gorée, du cap Vert et de Rufisque, nos marins ajoutèrent pourtant le poste de Tagrin, à II" au nord de la Ligne, qu'ils enlevèrent aux Portugais (2). C'est là que le capitaine havrais Pierre Lecomte chargeait en 161 1 du bois rouge et de l'ébène (3). C'est de là que le capitaine Nicolas Lebon, en route pour le Cap, adressait son rapport à ses armateurs rouennais (4) .
Il importait d'y hâter notre prise de possession. Après de multiples mécomptes (5), une Compagnie anglaise avait fini par fonder une factorerie dans le Sud, à Wiampa; et elle se proposait de drainer vers l'Angleterre le trafic de
et 69 896 livres pour celles de la Bénédiction (N. Dk>vS, The description... of North America, édit. Ganong, p. 509).
(1) Mémoire du voyage aux Indes Orientales du général Beauliku, imprimé par Théveîsot, Collection des voyages (1644), p. 128.
(2) Mémoire d Isaac de Razilly du 26 novembre 1626.
(3) A bord du Saint-Jacques. De là, il fit route sur le pays des Margaïas au Brésil (E. Gosselin^ Documents . . pour servir à l'histoire de la maiinc normande (1876), p. 152).
(4) 3 novembre 1615 (E. GuÉni.\, La Normandie, t. XIII (décembre 1908), p. 397).
(5) De 1618 à 1620 (Mary Anne Evkrett Green, Calendar oj State papers, domestic séries of the reign of James I (1619-1623), p. 330).
la côte occidentale d'Afrique, de la Guinée, du Bénin et de l'Angola (l). La Compagnie Rosée conlia donc les deux bâtiments qu'elle envoyait en Sénégambie, à un capitaine énergique « dont on ne scauroit assez dignement louer la prudence, la probité et le courage " . Eniery De Caen, le héros de la bataille livrée aux Anglais dans le Saint-Laurent, crut, au cours de sa route pour l'Afrique, reconnaître à la lunetle d'approche (2j un forban barbaresque; il ordonna le branle-bas et jura, coutelas au poing, qu'il éventrernit tout homme assez lâche pour se cacher. L'appréhension d'être enterrés jusqu'aux aisselles par les pirates, de sentir distiller dans les plaies béantes du lard bouillant, était aussi un stimulant pour l'équipage, qui en fut quitte heureusement pour une fausse alerte.
Le 3 novembre 1634, l'expédition doublait le Cap Vert aux frondaisons éternelles, si connues de nos marins qu'un navire dieppois s'appelait le Cap Verdien (3). Derrière le promontoire montueux qui le protégeait contre les bourrasques venues du nord, était RuHsque, le meilleur port de toute la côte. C'est là que les deux missionnaires capucins attachés à l'expédition établirent leur quartier général, au milieu d'un chaos de religions, représentées par des chrétiens de toutes nuances, des mahométans, des marabouts, des fétichistes, des israélites, tel un négociant juif venu de Nantes. Non loin, au cap Gaspar, le caïd nègre avait pour fétiches les portraits des rois de France et d'Espagne,
(1) Charte du 22 novembre 163J, délivrée par Charles I" (Le P. Foun- NIER, Hydroqraphie, 2' édit., p. 267). Histoire de cette compagnie anglaise, de 1632 à 1650 (Sainsbury, Calendar of State papeîs, colonial séries
(2) C'est un des premiers exemples que je connaisse de l'emploi des lunettes d'approche à bord de nos vaisseaux. « L'usage et la practique des lunettes d'approche ou de longue veiie, de l'invention de Galilée, florentin, sont de fort l)on service » dans la marine, écrivait peu de temps après E. Cleirac (Us et coutumes de la mer (1647), p. 499).
(3) David AssELiNE, t. II, p. 237.
(i comme si les prototypes en estoyent desja en Paradis " . Il les tenait de son fils, ancien soldat français qui avait servi durant le siège de La Rochelle.
Résolus de faire, « non une, mais plusieurs habitations en ceste coste » , les capitaines De Caen et Grégoire rendirent visite aux rois de Portudal et de Joal, dont l'un refusa d'accepter notre « gamelle » , si nos bâtiments ne venaient point mouiller dans sa rade. Précédés de fifres et de tambours, nos commandants débarquèrent donc à Portudal et, chapeaux sur la tète, assistèrent à l'audience du roitelet. Pour avoir « obtempéré à sa volonté " , ils purent organiser dans son territoire un important négoce de cuirs. Le soir, une grande clameur s'éleva par la ville : le jeune du rhamadan commençait, et l'on invoquait Allah (1).
L'ère des profits s'ouvrait; le Sénégalais rapportait, le 24 février 1G37, une riche cargaison. Il venait de jeter l'ancre dans le port de Dieppe, le capitaine Thomas Lambert était descendu déjeuner à terre, nombre de Dieppois montaient à bord fêter le carnaval, quand retentit soudain une explosion formidable : le Sénégalais sautait-^ un fumeur s'était approché des poudres. « Le mal est sans remède " , dit en manière d'oraison funèbre le capitaine ; et impassible, il continua son repas.
Les associés montrèrent le même stoïcisme. Leur réponse aux coups delà fatalité fut l'envoi du même Lambert au Sénégal, avec deux vaisseaux chargés de provisions, d'ouvriers et de matériel de guerre (2j. Et ce fut un pas décisif dans l'œuvre de la colonisation (3) . A l'embouchure du Sénégal, à
(1) Le R. P. Alexis de Saint-Lô et P. Bernardin de Renouard, capucliins, Relation du voyage du Cap-Verd, dédié à Messieurs les associez de la Compagnie du voyage du Cap-Vert. Paris et Rouen, 1637, in-S". Portudal était sur le territoire du roi de Baol, et Joal sur celui du roi de Sin.
(2) David Asseline, les Anti(]uitéz et chroniques de la ville de Dieppe, publiées par M. Hardy, Guérillon et l'abbé Sauvage, t. II, p. 247.
(3) L'expédition quitta Dieppe le 5 novembre 1637 (Claude JanmequiiN
l'endroit dit Bièvre ou Bieurt, s'éleva un fortin de briques, capable de tenir en respect les indigènes. Il en était besoin. Si le damel du Cayor avait fait bon accueil au capitaine Lambert lors de son précédent voyage, les foulahs du Hoval l'avaient traité en ennemi. Devant la manifestation de notre force, un repentir tardif les saisit et les amena contrits, en compagnie d'un chef de village du Cayor, pour signer la paix.
Un ancien diplomate, chargé de remonter le fleuve jusqu'à leur pays, Jannequin de Rochefort poussa jusqu'à ïerrier- Rouge, à soixante-dix lieues en amont (1) ; il était fort préoccupé de la capitale du royaume de l'or, d'où le INiger projetait les trois branches de son cours vers la Barbarie, le Sénégal et la Guinée. Voici ce qui avait accrédité cette hypothèse.
Un marin français venait de visiter Tombouctou la mystérieuse, dont René Gaillié, deux siècles plus tard, croyait être le premier Européen à surprendre les secrets. Mais qui connaît le nom de l'Olonnais Paul Imbert? Esclave du caïd Hamar, il avait accompagné la caravane partie de Marrakech pour Tombouctou : il y avait chargé sur des chameaux les monceaux d'or en poudre venus à travers le Soudan (2) : il avait vu la boucle du Niger, et de ce que la courbe s'infléchissait vers l'ouest, il avait conclu que le Sénégal (3) et la Gambie (4) étaient de simples émissaires du
DE Rochefort, Vojacje de Libye, au royaume de Sénégal, le long du Niqer, avec la description des peuples qui sont le long de ce fleuve. Paris, 1643, in-12. — Cf. C. A. Walken.vër, Collection des voyages en Afrique, t. II, p. 328).
(i) Cf. la carte générale du Sénégal, par D'Anville, dans J.-B. Labat, Nouvelle relotion de l'Afrique occidentale, t. II, pi. i.
(2) En 1607, l'on évaluait à 4 600 000 livres le chargement d'or apporté de Tombouctou (Comte Henri de Castiues, les Sources de l'histoire du Maroc, \J^ série : Dynastie saadienne. Arch. et Bibl. des Pays-Bas, doc. CLVii, p. 500).
(3) Le « Sénéga sort du mesme lac que le iSil. traversant le royaume de Tombut 11 , déclare le Rouennais Gauche, qui passa en 1638 à l'embouchure du Sénégal (MonisOT, Relation du voyage que François Gauche de Rouen a fait à Madagascar. Paris, 1651, in-4°, p. 5).
(4) Au dj.\-huitième siècle encore, on regardait la rivière de Gambie
L'ORIGINE DE NOS COLONIES D'AFRIQUE 'Or.
grand fleuve, des routes directes pour arriver à Tombouctou (1).
On juge par là de rimj)ortance du port qui gardait l'entrée de cette route. La garnison de Bieurt, dès 1G3Î), succombait à la famine (2). Thomas Lambert la renouvela, d'autant qu'elle assurait la protection des marchandises entassées dans les magasins jusqu'à l'arrivée des vaisseaux de France. Aux îles du Cap Vert, où nous avions un important trafic (3), il planta notre drapeau, laissant, pour garder le posle de l'île Saint-Vincent, un peloton de matelots et une pièce de marine du Saint-Jean-Baptiste (4). L'année suivante, en 1643, Lambert vint lui-même administrer la colonie. Vêtu d'habits magnifiques, servi dans une vaisselle d'argent, tranchant du vice-roi, le capitaine sut inspirer à ses gens une obéissance absolue, aux indigènes un salutaire respect. Un roitelet nègre en fit l'expérience : une surprise nocturne, tentée contre le fort de Bieurt et nos barques, fut accueillie par une fusillade nourrie, qui coucha bas une foule de nègres (5).
Mais que l'on comprend la révolte des indigènes contre leur mise en coupe réglée comme bois d'ébène! Il avait été d'abord question d'opérer parmi eux un recrutement volontaire, vin véritable enrôlement : deux mille de ces hommes
» comme un bras du Niger» [Vaytajc du clievalicr des Marchais en Guinée, édit. Labat (1730), t. I, p. 163).
(i) luibert visita du temps du chérif Mouley-Zidafi, c'est-à-dire avant 1630, la mystérieuse Tombouctou (Lettre escritte en i-esponse de diverses questions curieuses sur i Affrique, oii règne aujourd'huy Muley Arxid, roy de Tafilete, par Monsieur ***j qui a demeuré vinql-cinq ans dans la Mauritanie. Paris, 1670, in-i2, p. 40, 58).
(2) Et pourtant le capitaine Grégoire était venu la ravitailler en 1638.
(3) Thomas Le FÈviie nu Grand Hamel, Discours sommaire de la navigation. Rouen, 1650, in-4", p. 73 : nous chargions des cuirs notamment à Saint-Vincent, à Saint-Nicolas et à l'ile del Fuego.
(4) Lambert était de retoui- ù Dieppe en octobre 1642 (David Assei.ine, t. II, p. 253).
(5) David AssELiNE, t. II, p. 256. — Le P. Labat (t. I, p. 13), donne la liste des gouverneurs du Sénégal jusqu'en 1664.