HISTOIRE DE LA M A K I N E F K A N <J A 1 S R
sur quatorze autres, la croix de Bourgogne de l'escadre dunkerquoise : les amiraux: Marliu Carlos de Mencos et Josse Peelers attendent le général Garcia Toledo de Fernandina qui doit déboucher du détroit avec ses galères et prendre la conduite des opérations navales. Brézé ne leur en laisse pas le loisir (1).
Il est sept heures du malin. Trois balimcnls ennemis se trouvent isolés. Brézé délaclie contre eux La Ferlé, Gabaret, La Rocbe-Bras-dc-fcr, (7uilon. Avec le reste, il fonce sur Mencos, toutes voiles dehors, sans tirer, a(in de ne point rompre son erre. Mencos, voiles brouillées, est au ferme : de la ligne de bataille, un dunkcrquois de trentecinq canons sort pour couvrir son chef; il présenle le flanc; avant qu'il ait lâché sa bordée, Brézé lui envoie la sienne et de si près que la sainle-barbe du dunkcrquois prend feu cl saule : trois cenls hommes sautent en même temps.
Mencos, soutenu par les Dunkcrquois, livre un furieux combat d'artillerie et de mousquelerie à Brézé que secondent Monlade, Bayard-Marsac, La Boche-Allard, La Lande, puis d'aulrcs capitaines accourus à la rescousse, Du Quesne, Saint-Martin, Maran, Gardane, Fonteny, Daniel, Daguerre.
(1) Bataille navale du cap de Gâta, 4 sepletnbre 1643 : SouBCES FBANçAiSK.s : Relation manuscrite (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 848, fol. 345 : impr. dans Chf.rcel, Histoire de France pendant la minorité de Louis A'/T. Paris, 1879, in-S", t. I, p. 402). — « La victoire obtenue par la flotte française, sous le commandement du duc de Brézé, contre celle d'Espagne en la bataille navale donnée devant Cartagène le qualriesme de septembre dernier : où les ennemis ont perdu leur vaisseau amiral de Naples, un galion et deux autres grands navires avec 160 pièces de canon et plus de 1500 hommes» (Gazatte de France (1643), p. 833. — Miguel Paukt.s, dans le Mémorial histârico espanol, t. XXIV^, p. 130 (simple traduction de la Gazette de France). — Etat de la Hotte française TArchives ^at., Marine B^j fol. 8). — Lvii\nDE, Historia de rébus qnllicis, lib. I, p. 56.
Son. CES ESPAGî«OLK.s : C. Fernandcz Dduo, Armada espanola. t. IV, I) 306. — Sébastian Gonzalez au P. Uafael Pereyra. Madrid, 15 »eptemi)re 1643 (Mémorial hislorico espanol, t. XVII, p. 232).
GUKHHK L)K THEME ANS 101
Trois heures eiUières, ils resteront aux prises sans s'entamer, jusqu'à ce que l'amiral de Naples, le hunier emporté par une hordée de Montade, tombe hors de la lijjne. Abordé par le Saint-Tliomas-(l' Aqiiùi du chevalier de L'Eschasscrie, il oppose une longue résistance avant de périr incendié par un de nos brûlots. C'était un beau vaisseau d'un millierde tonnes, avec cinquante canons et cinq cents hommes. Son commandant, le chef d'escadre Bartolomeo « de Bergarre » , tombait j;risonnier (l).
Le chevalier de La Ferlé attaquait avec ses trois collègues le groupe isolé qui comprenait un bàlimeut dunkerquois, le vice-amiral d'Espagne et son matelot. Ce dernier fut enlevé à l'abordage « à coups de pique et d'espée " malgré ses quarante-six canons et ses trois cent cinquante hommes : La Roche-Bras-de-fer, capitaine du Saint-Paul, y [)erdit la vie et Gabaret reçut une balle dans la Hgure. Niais nos coups répétés avaient décidé de la victoire.
Mencos fuyait vers Carthagène; Brézé tachait de se faire jour jusqu'à lui. Un des fuyards, foudroyé par notre vaisseau-amiral, accroché par le Cygne, recevait le coup de grâce de l'Admirante, aux ordres de Monlade, qui le capturait, lui et ses trois cents hommes. Un autre bàlimenl, complètement désemparé, serré de près par l'Amiral-ile- Biscaye du chevalier François de Brocq-Cinq-Mars (2), ne dut son salut qu'à une fausse manœuvre d'un de nos brûlots, dont le grappin emporta la grande voile du ."hevalier. Atteinte dans sa vergue de misaine, la Vierge f\e La Hoche- AUard n'avait pas non plus rattrapé Josse Pcelers. Los vaincus purent gagner l'ubri i\u port de Carthagène, dont
(1) Du chevalier de L'Eschasseric (Archives iN'at., Mariiu- B';, fol ;îi>). Le Saint-TItomns-d'Aquin, que montait I/Kscliasseric, avait 800 tonneaux de port et 280 hommes d'équipage (Affaires Etrangères, Mémoires et docitmenls 847, fol. 239).
(2) A. Jai-, Abialiam Du (^uesnc, t. I, p. 131.
les quinze galères du duc de Fernandlna, arrivées à point, barraient l'entrée. Ils avaient perdu quatre vaisseaux, un millier de prisonniers, un chef d'escadre et cent vingt-cinq officiers. De notre côlé, aucune perte grave, mais seulement des avaries : trois vaisseaux, le Cygne de Bayard-Marsac, f Europe de La Lande, lu Perle de Maran, furent évacués sur Toulon avec la flûte-hôpilal chargée de blessés. Un<î médaille commémorative de cette brillante victoire inaugura la longue série de pièces numismatiques que le dix^eptième siècle a consacrées à nos fastes navals. Elle portait : Otnen imperii maritùni. « Le présage de notre empire de la mer» ne devait point se réaliser.
Le vainqueur continuait vers le détroit, quand un incident le ht dévier de route. A peine avait-il relâché à Tétouan deux cents hadjs marocains capturés à bord d'un corsaire d'Alger (1), qu'il apprenait la prise de deux des flûtes renvoyées à Toulon et la vente à l'encan des passagers, des blessés, de ses propres domestiques tombés aux mains des Algériens. Dans l'espoir d'obtenir leur libération contre soixante-quatre prisonniers turcs, il gouverna sur Alger. Mais les procédés dilatoires de la diplomatie orientale l'obligèrent, faute de vivres, à regagner sans résultats la Provence (2). Celle dérogation formelle aux instructions qui lui prescrivaient de paraître sur les côtes de l'Italie du sud (3), bouleversa notre plan de campagne. La division du commandeur de Montigny, qui arrivait du Ponant, fut seule au rendez- vous.
(1) Lettre escritte en response de diverse.i rjuestions curieuses sur les parties de V Afrique oii rèq ne aujourd'lmy Muley Arxid, par Monsieur *** nui a demeuré 25 ans dans la Méditerranée. Paris, J670, in-8°, p. 64. — Une gravure du chevalier dk Beauliku représente le coiubatde Brézé contre trois navires barbaresques près de Tétouan.
(2) " Ce qui s'es:t passé en l'ariuée navale commandé par le duc de Brézé depuis le comihat de Cartagène jusqoes à son retour à Toulon « (Gazette de France (1643), p 1073).
(3) B. ]N., Mélanges Colbert 27, 1" partie, p. 231.
Attaque de Tarragone.
Toutes nos forces navales reprirent en lôM la route de la Catalogne, l'avant-garde avec le chevalier Garnier, les galères avec Vincheguerre, le gros de la flotte avec Brézé (2) . Le chevalier Garnier, — un Parisien que de nombreux exploits avaient signalé depuis le combat naval du 27 septembre 1634 où il enlevait avec une galère de Malte un vaisseau turc monté de trois cents corsaires (3), — n'avait que six vaisseaux de ligne pour convoyer jusqu'à Barcelone des troupes et du matériel de guerre. L'impéritie des calphats toulonnais l'avait privé de deux autres puissantes unités, le Maquedo et l'Amtral-de-Biscaie (4), brûlés par accident à moins que ce ne fût par un criminel attentat.
Quatre gros vaisseaux, découverts près de la côte de Valence le 8 juin et sommés de se rendre, hissent le pavillon rouge. Garnier les fait aussitôt cerner : le chevalier Paul, La Lande, Lusserais, L'Eschasserie, Gardane approchent par la droite, La Roche-Allard, La Ferté par la gauche (5) : les brûlots de Mariocham et Payant vont à
(1) I L'armée navalle de S. M. sera composé de trois esquadres, oultre treize vaisseaux garde-costcs » (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 859, fol. 153).
(2) Huit vaisseaux, 3 brûlots, 4 barques longues avec les chevaliers Garnier et Paul; 20 galères avec Vincheguerre; 14 vaissseaux, 7 brûlots, 3 flûtes, 4 barques longues avec Brézé (D'Infreville à Brieniie. Toulon, 16 mai 1Ô44 : Archives Nat., Marine B^, fol. 57, 62). — « Estât général de tous les vaisseaux du Roy qui sont dans le port de Toulon, 1644 " (Ibidem, fol. 8).
(3) Gazette de France (1634), p. 515.
(4) i< Estât des vaisseau.x » Archives Nat., Marine B*,, fol. 32). — D'Infreville à Brézé Toulon, 25 avril (Archives ISat., Marine B'j, fol. 45). — Miguel Parkts, dans le Mémorial histôrico espafiol, t. XXIV, p. 150.
(5) Garnier commandait le Sourdis, Paul le Grand Anglais, Lusserais la
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rabordaj^e, montés chacun de cent mousquetaires, celui de La Palue s'attache tout en flammes au plus fort de nos adversaires, en dépit du feu des batteries de terre et de mer. Les équipages espagnols se jettent à l'eau, et tout le convoi, qui arrivait de Sicile, est incendié (Ij. Garnior avait « faict avec son escadre tout ce qu'on pouvoit attendre d'un homme d'honneur " . Mais son collègue, le baron de Baumes, chef d'une escadre de galères, refusait de reconnaître les ordres de l'amiral, excipant de la défense qu'il en avait reçue par écrit du jeune duc de Richelieu. Ce sol amour-propre, qu'il fallut mater (2), n'était pas de nature à faciliter les opérations contre Tarragone, que le maréchal de La jVIolhe-Houdancourt avait résolu d'emporter pour effacer l'échec subi trois ans auparavant. Le 2:i août 1(344, pendant que les régiments de ligne poussaient les tranchées jusqu'aux pieds des remparts, l'escadre bombardait la place de cinq mille huit cent quatorze boulets : quatre brigantins balayaient la demi-lune et la tour du Môle; les chaloupes de l'escadre débarquaient les neuf cents hommes des capitaines de L'Eschasserie et de La Ferlé, du capitaine de brûlot de La Forest, de l'aide de camp de Sainte-Colombe-Marin; les compagnies de débarquement, en perdant trente-quatre hommes, ouvraient à coups de hache la porte de la Marine par laquelle s'engouffrait le régiment des Vaisseaux (3). Le môle était
Victoire, L'Eschasserie /e Saint-Thomas, La Lande le Triton, Gardane la Fortune, La Ferté la frégate la Magdeleine de Brest. La plupart des capitaines étaient des chevaliers de Malte.
(1) Le combat de l'armée navale du Roy contre quatre vaisseaux espagnols qui ont esté brusléz à la coste de Valence. S. 1. n. d.
(2) Baumes et Garnier à Mazarin. ■< Devant Tarragonne, 4 août, 5 septembre » (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 850, fol. 9, 39). Garnier s'étant plaint que le baron de Baumes ne reconnaissait plus « l'admirai ni ses ordres » , ordre fut donné au duc de Richelieu d'obéir ■< en tout et partout » au duc de Brézé. 8 septembre (Ibidem, fol. 46).
(3) Les lieutenants de vaisseau Fricambault et La Cloche, les enseignes Du Bois, Dablon, Nabrun, Frajols se distinguèrent particulièrement pen-
GUERRE DR TRKNTK ANS lOr,
oiilovc; le maître de camp Diego Aqullera ahaiidoiinait vinj';t cinq pièces en halteiie. Mais le duc de Toralta restait mailrc de la place : et vingt-six galères se [)orlaient à son secours.
Hrézc arriva avant elles I : il avait trente-deux vaisseaux, Vincheguerre dix-huit galères, qui ^à la faveur des canons des vaisseaux (2) » eurent vite fait de rembarrer l'escadre espagnole. Notre triomphe fut court. L'armée de secours qu'elle amenait, s'avançant contre les troupes du maréchal par le col de Balaguier, prit à revers La Mothe- Houdancourt qui décampa : le 14 septembre, le siège de Tarragone fut levé. Et La Mothe-Houda:jcourt paya d'une disgrâce son échec retentissant, le second que nous valait devant cette place son entêtement. Brézé prit la roule de Final que le prince Thomas de Savoie attaquait : mais le prince avait rebroussé chemin (4).
Prise de Rosas.
La vice-royauté de Catalogne fut dévolue à l'ancien commandant de la flotte française, dont les succès de Casai et de Turin avaient rehaussé la gloiie, Charles de
dant l'action ( « La prise du Mole ou port de Tarragone en Catalogne. « Gazette de Franc» (iôW), p. 74i. — Miguel P.arkt.s, dans le Memoiic.l histôrico espanol, t. XXIV, p. i6i).
(1) Le 20 août, il quittait Toulon (Catalogue of llie collection of auto- (jraph letters... hy Alfred ^lORl&Q-s, t. IV, p. 14).
(2j Vincheguerre à Mazarin. Baicelone, de la galère capitane, 20 septembre f Affaires Etrangères, Mémoires et documents 850, fol. 76\ — Le 4 août, le lieutenant-général de Vincheguerre avait recju ordre du duc de Richelieu de prendre le commandement des galères qui allaient renforcer en Catalogne l'escadre du baron de Baumes Archives Nat.. Marine B*^, fol. 17).
(3) A. CuÉRCEL, Histoire de la minorité de Louis XIV, t. II, p. 70.
(4) D'Infreville à Mazarin. Toulon, 0 octobre 1644; Brézé à Mazarin» 22 octobre (Archives Nat., Marine H\j, fol. 86; Affaires Etrangères» Mémoires et documents 850, fol. lit, 125).
Lorraine comte d'Harcourl. Un message de la reine Anne aux Catalans, où elle rappelait qu'elle avait armé soixante mille hommes et dépensé neuf millions pour les soutenir (1), leur laissait prévoir un appui encore plus énergique. Le chel d'escadre Jacques Dumé, pour leur donner courage, restait en croisière devant Barcelone : « Il y va du bien de mon service, écrivait le roi, que vous séjourniez cet hiver en ce quartier-là et que n'en désempariez point (:2). « Mais ce qui manquait, c'était une base navale. On ne peut hiverner ni à Palamos, <' ung village, » ni à Cadaquès, " commandé par des montagnes [telles] que cinq cents hommes à terre obligeront nos gens à tout abandonner (3) " . La place qui nous conviendrait le mieux, c'est Rosas ; Rosas commande " la communication de la Catalogne avec la France» : la prendre, c'est assurer i^ le repos du pays (-4) « . Et le comte d'Harcourt de l'investir le 2 avril 1645.
Il dispose du corps d'armée que le lieutenant-général César Du Plessis-Praslin a formé à Narbonne, des dix galères du baron de Baumes et de l'escadre de Montigny f5) , que rejoindra celle du commandeur Des Gouttes (6). Le siège fut mené très énergiquement. Du Plessis-Praslin
(1) Exactement 60 910 fantassins et cavaliers, non compris les marins de nos diverses escadres. Paris, 7 septembre 1644 (Vittorio SiRl, Del Mercurio, t. VI (1655), p. 355).
(2) Louis XIV à Jacques Dumé. 18 octobre (BonÉLY, Histoire rie la ville du Havre, t. II, p. 606). — Dumé avait six vaisseaux et deux brûlots (Pareïs, p. 162.)
(3) Vincheguerre à Mazaiin. Barcelone, de la galère capitane, 20 septembre (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 850, fol. 76).
(4) Le Tellier à Fabert. 29 janvier 1645 (B. ]>4., Cinq-Cents Colbert 104, fol. 30 v" : A. Chéruel, t. II, p. 74).
(5) Qui montait le Soleil; il avait 12 vaisseaux, 4 brûlots, 4 barques longues ( « Estât des vaisseaux esquipés à Toullon en 1645 » : Affaires Étrangères, Mémoires et documents: 852, fol. 135). Le premier échelon appareilla le 28 février. D'Infreville à Brienne. Toulon, J" mars (Archives Nat , Marine B^"^, fol. 107).
(6) Qui montait le Grand Anqlais, commandé par le chevalier Paul (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 852, fol. 135).
GUEBRE DE TRENTE AXS 107
.> avoit si bien compris combien il étoit nuisible d'être mal avec les officiers des armées de mer, qu'il se résolut de s'accommoder de toutes manières avec ceux qui servoicnt à ce siège. Il tint avec eux plusieurs conseils de guerre, et le commandeur Des Gouttes connut bien par la francbise de son procédé qu'il n'avait p;is envie de se décharger des mauvais évènemens du siège (I) » . Ces " mauvais évènemens " se bornèrent à un violent ouragan qui compromit durant la semaine sainte les opérations. Des embarcations blindées à l'épreuve de la bombe franchirent les fossés pleins d'eau; et le '2H mai I()45, à la suite d'un coup de mine qui avait emporté la muraille, Rosas capitulait. Diego Cavallero sortit avec dix-huit cents hommes. Les Catalans enthousiasmés célébraient notre victoire à l'égal de la prise de la Rochelle par Richelieu.
D'autant que les Espagnols, comme jadis les Anglais à la Rochelle, auraient pu forcer le blocus i'2 . Trente-six vaisseaux et trente galères se massaient à Carthagène; et le commandeur Des Gouttes ne pouvait leur opposer que seize bâtiments de haut bord et dix-sept galères (3). Pour n'être pas intervenu à temps, le capitaine général des galères d'Espagne, MelchiorCentellas de Borja, fut révoqué et remplacé par l'ancien vice-roi des Indes, -Miguel de Noronha comte de Linharès (4).
(1) César de Choiseul Du Plessis-Piuslin, Mémoires des divers emplois et des principales actions du maréchal Du Flessis, clans la collection de Mémoires publiés par .Micliaud et Poujoulat, ]). ^tôO — Mémorial histôrico espanol, t. XVIII, p. 84, 88, 146. — Novoa, iib. XI II.
(2) Dépêches de l'ambassadeur vénitien Nani (A. Guérukl, t. II, p. 76, notes J et 2}.
f3) Instructions au comte d'Harcouit et au commandeur Des Gouttes, 8 ujai(B. K., Cinq-Cents Colbert 104, fol. 107).
(4) Le 13 juin 1645 (G. Ferxandkz Dmo, t. IV, p. 358).
POLniQUE ITALIENNE DE MAZARIN
Le mystéi'ieiix chiffre 463.
A son passage à Lisbonne en 1643, le commandeur de Montigny avait fait allusion à u un dessein secret que nous avions en mains » : les Espagnols en subiraient " un tel coup qu'il leur serait impossible de porter leurs pensées et leurs mains ailleurs qu'au lieu où ils le recevraient (l) » . De leurs royaumes, <^ les deux seuls qui n'aient point encore été toucbes, » les Deux-Siciles a sont véritablement les meilleurs Indes qu'ait le roi d'Espagne ". Leur insurrection le ruinerait : et à entendre notre ambassadeur à Rome, une entreprise du côté de Messine donnerait le branle à un soulèvement général (2). La diplomatie pontificale semblait incliner vers nos vues : en lutte avec les Farnèse, les Barberini, neveux d'Urbain VIII, cherchaient^ dériver vers la conquête de Naples les visées de leurs adversaires, qui étaient aussi nos protégés (3).
Et voilà qui explique, en 1642, le hardi coup de main du chevalier de Vaux; — tout seul il avait enlevé à l'abordage un transport chargé d'armes en présence d'une flotte
(1) Mémoire au commandeur de Montigny s'en allant en Portugal. 6 mai 1643 (B. N., Mélanges Colbert 27, %^ partie, fol. 202 v").
(2) Dépêches de Fontenay-Mareuil. 20 et 23 février 1643 (Affaires Etrangères, Mémoires et documents, Rome 81, fol. 92. — A. CHÉRUEr,, Histoire de France pendant la minorité' de Louis XIV. Paris, 1879, in-S", t. I, p. 241).
(3) Lionne à Chavigny. 21 septembre 1642 (J. Valfrky, La Diplomatie française au XVII" siècle, Hu(jues de Lionne, p. 63).
(;tlKRRE DE TKKNTE ANS 109
espagnole ancrée dans le port de Messine 1 . N'oilà (lui explique, en 1043, la mystérieuse mission des chevaliers Garnier cl Paul. Avec six comjiagnies et deux mortiers à hord, ils allaient prêter appui aux mécontents des Deux- Siciles, de grands seigneurs napolitains entre autres, avec ordre de prévenir Fontenay-Mareuil si l'affaire réussissait (2). Elle échoua, par suite de l'arrestation de Gian- (îirolamo Acquaviva comte de Gonversano, chef des conjurés \ôj. L'arrivée de la division Montigny et la caïUuie de six transports espagnols en route pour l^alermc ne parvinrent pas à galvaniser les populations des Deux-Siciles i
Un nouveau coup d'audace ne les émut pas davantage. Moiilade, dar.int lliivcr de 1G44, lançait ses nialelols à lahordage du vaisseau espagnol San-Juan-Batlista : une soixantaine d'entre eux tombèrent; les autres, conduits par Cogolin, n'en furent que plus « eschaufféz -« à lattaque jusqu'à ce qu'un prélat, l'archevêque de Manfredonia, émergeât de l'entrepont j)Our demander quartier. Les prisonniers, en tel nombre qu'il fallait les tenir en respect Tépéc au poing, furent débarqués à Svracuse (5). Mais ce n'était encore dans les mers de Sicile qu'opérations isolées et signes avant-coureurs d'actions d'envergure.
« Nous serons absolument les niaitres de la mer, )> pro-
(t) 11 eut 30 tués et 15 blessés. .Avis de Marseille, 8 avril Ui42 {Gazette de France, 16V2, p. 351).
(i) Mémoire aux chevaliers Garnier et Paul, capitaines de deux vaisseaux de guerre. 23 mars 1643 (B. i.N., Mélanges (lolbcrt 27, 2" p., fol. 189).
(3) Dépoclie de Fonlenay-Mareuil. il mai (A. CiiÉncPiL, t. I, p. 242).
(4) Garnier et Paul à Houthillier de Chavigny En partance, baie de Toulon, 24 avril; Garnier au chef d'escadre Des Gouttes. Porto-Vecciiio. 4 juin (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 840, fol. 144, 11)7. — Archives Nat., Marine B^,, fol. i) v°).
(5) Le Roux d'infreville à Brienne. Toulon^ 28 mars l(i44 (.\rcliives Nat , Marine B'^., fol. il). — Le Comhitt de deux vaisseaux français contre deux autres vaissi-uux espagnols. S. I. n. d : B. IN., Estampes 1* 11, fol. 134.
110 HISTOIRE DE LA MARINE FRAiNÇAISE
clamait en 1G46 le cardinal Mazarin (l). Et en vérité, on pouvait tout attendre d'cFfectifs qui atteignaient une vingtaine de mille hommes. L'escadre de Brézé (2), c(ue devait rallier en juin le commandeur Des Gouttes (3j, emmenait en effet, sous les ordres du prince Thomas de Savoie-Carignan, un corps d'armée tiré d'une douzaine de régiments d'élite (4).
Sur la destination de l'expédition, planait le mystère. On croyait savoir que le prince de Savoie voulait se tailler une principauté en Italie i5 ; et les mécontents de murmurer : « Il V en a qui se servent des forces de l'Etat pour leur intérest particulier (6). » Du but mystérieu.x, indiqué en langage conventionnel par le chiffre 463, le général et l'amiral n'ont l'autorisation de s'ouvrir qu'à l'agent diplomatique chargé de conduire les négociations. L'agent luimême, l'abbé de Bentivoglio, ne prendra connaissance
(t) Affaires Étrangères, Mémoires et ilocuineuls 85(5, fol. 18'.) v".
(2) Seize vaisseau.v, 10 galères, 3 flûtes et 8 brûlots. " Instruction donnée à M. le duc de Brézé. » 24 mars 164() (B IN., Cinq-Cents Colbcrt 105, fol. 47).
(3) Neuf vaisseau.^ et 10 galères. " Instruction au sieur de Villeneuve » , sergent de bataille. 7 juin (Ibidem, fol. 158). L'ensemble de « l'armée navale équipée au port de Toulon sous le commandement du duc de Brézé en 1646" atteint 24 vaisseau.x, 8 brûlots et 8 flûtes, avec 6141 hommes d'équipage, en dehors des galères (.\rchives Nat , Marine B',, fol. 23, 24) — Relation de René Le Voyer d'Argenson, intendant de l'armée expéditionnaire^ publiée par CuÉitrEL en appendice du Journal d'Olivier Lefèvhe d'Ormesson, t. II, p. 710.
(4) Normandie, Lyonnais, Provence, Navailles, Galères, Huxelles, La Motte, Féron, Carignan, Rogles, Galvières, Granges et La Bangelie, soit 7 000 hommes, plus 1500 du prince de Conti. Seize vaisseaux, 8 brûlots, 4 flûtes, 57 tartanes et 10 galères appareillent à Toulon avec la première escadre et 5000 hommes du corps expéditionnaire. D'Infreville à Brienne, 26 avril (Archives Nat., Marine B^j, fol. 186). — Les 8 galères de Baillebault appareillent le 7 mai avec un millier de soldats, et les 10 vaisseaux de Montade le 5 juin (Archives Nat., Marine B^j, fol. 188, 196).
(5) Affaires Etrangères, Mémoires et documents 856, fol. 189 v".
(6) Mémoires de M' le président de G.wkridi, publiés par la Société historique de Provence dans les Mémoires pour servir ii l'histoire de la Fronde en Provence. .Aix, 1870, p. 169.
GUEKRE DE T H K M E A>S 111
qu'en mer du pli cacheté qui lui a été remis i . Ou faisait grief au cardinal Mazarin d' « abandonner la GataloiMie : et les plus clairvoyans qui connoissoient la vanité et la légèreté de cet homme, n'y trouvoient point d'autres motifs que de monstrer à toute l'Italie qu'il estoit tout puissant en France (2) » .
Le mystérieux 463 n'était autre que le royaume de Naples. La grande pensée de Mazarin, fidèle légataire de Richeliv^u, consistait à évincer les Espagnols de la péninsule en donnant aux Napolitains pour roi le prince Thomas de Savoie. Le « commandant en chef de l'armée » expéditionnaire devait s'engager, en cas de réussite, à nous céder Gaëte et un port de l'Adriatique et à nous assister a contre qui que ce fût (:îj » . Tous les avis s'accordaient à représenter les Napolitains comme impatients de » se dépestrer de la domination espagnole », sans toutefois désirer un vice-roi français à cause de notre tempérament trop libre et trop familier « dans la pratique de leurs femmes " . « Un roy particulier, un roy sans suite » leur semblait préférable (4). De petits billets prônant les avantages de notre intervention étaient répaadus à profusion parmi eux : et
(i) Ibidem. — En cours de route, Bentivoglio se fait débarquer à Livourne et rapporte, le 16 mai, un traité de neutralité signé avec le grand-duc de Toscane (Relation de l'intendant René Le Voyer d'Argenson, attaché à l'expédition : publiée par CuÊitUEi,, Journal d'Olivier Lkkèvre d'Obmesson, t. II, p. 720 : Collection des documents inédits).
(2) « Advis d'estat à la reyne » dans le Recueil de diverses pièces nui ont paru durant les niouvemens derniers de l'année 1649. S. I., 1650, in-4", p. 667.
(3) " Projet contenant les principaux articles que le llov... désire qui soient insérés dans le traité qui sera fait par le sieur d'Argenson,... .surintendant de la justice en son armée de terre et en ses armées navales,... avec M. le prince Thomas de Savoie, commandant en chef de ladite armée, en cas que l'on exécute le dessein que M le prince Thomas a proposé sur le royaume de Naples. » Paris, 6 mai 1646 (CiiKiirEi., Journal d'Olivier Lefèvbe DOnMKSSOx, t. II, p. 710 : Collection des documents inédits)
(4) Ibidem, p. 713.
112 HISTOIRE DE l.A MARINE FRA^ÇAISE
pour donner à la propagande le temps d'agir, à 1 insurrection le loisir d'éclater, notre Hotte devait s'emparer d'une base d'opérations à faible portée du royaume à conquérir (1).
Au milieu de la côte de Toscane, le Monte Argenlaro semble une grosse tète chenue jetée dans les flots. Le col qui le relie au continent s'incurve en deux baies où se mirent Port'Ercole au Levant et San Stefano au Ponant. Entre les deux baies, dans un lac, la ville presque inexpugnable d'Orbetello ne communique avec Port'Ercole et le fort San-Filippo que par une étroite langue de terre. Un siècle auparavant, l'armée navale de Barberousse, soutenue par une division française, n'avait pu la forcer (2j .
De ces positions fortiBccs par la nature et par 1 art, des agents (3) de notre ambassadeur à Rome ont étudié tout le dispositif que IJrézé a ordre d'enlever. Une de nos divisions occupera Porto San Stefano; le reste de la flotte, doublant les contreforts de la montagne, débarquera des troupes à Ansidonia et à Talamone, à trois et à douze milles d'Orbetello (4).
Ainsi fut fait. Le 10 mai 1G46, le corps expéditionnaire débarque sous le commandement du prince Thomas de Savoie et du marquis d'Huxelles. Brézé lui laisse une demi-douzaine de vaisseaux et de galères pour battre les forts de Talamone et des Salines : puis, avec cinq vaisseaux et quatre galères, il va bombarder Porto San Stefano 5). tiC capitaine est emporté par uii boulet, le
(1) Mazarin au prince Thomas (Lettres de Mazarik, t. II, p. xxix et suiv.).
(2) En 1544 (Cf. supra, t. III, p. 392).
(3) Le capitaine Passeri et les agents Girelli et Grasseti.
(4) « Seconde addition à l'instruction donnée au sieur duc de Hrézé » . 10 avril (B. N., Ginq-Cents Colbert 105, fol. 89).
(5) « Plan d'Orbetello et des lieux circonvoisins assiégée par les armées du Roy commandée [.?it] par le prince 'l'homas le 12'' de may 1646. A Paris, par Jacques Laguet» (B. ]S., (Géographie C. 18570 (183). — " Plan
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GUEURE UE THENTK ANS 113
parapet rasé, les pièces de rempart démontées; les quarante survivants capitulent. Le prince Thomas a enlevé les forts de son secteur et refoulé jusqu'à l'hermitage del Cristo les troupes de Carlos de La Gâta. L'étroite langue de terre, «le pont" qui relie Orbetcllo au continent, est j)ris d entilade par une batterie de pièces lourdes hissées sur une eminence par les forçats des galères; dans l'étanp qui enserre la place, le chevalier Paul a jeté dès le 14 mai un bon nombre de chaloupes armées; le chevalier Garnier travaille à un fort pour compléter l'investissement. Trentecinq felouques napolitaines qui tentent, sous l'escorte de cinq galères, d'amener vivres et munitions aux assiégés, sont pourchassées et brûlées sous le fort de Palma par le capitaine De Villages. Isolé, sans appui, Carlos de La Gâta opposera à nos attaques une résistance acharnée. Pour réussir, Brézé devrait écraser l'escadre napolitaine abritée à Civitlà-Vecchia avant que la flotte de Cadix ait le temps d'arriver à la rescousse (1).
Bataille navale d'Ortebello ou de l'île Giglio. (14 juin 164.6.)
Mais déjà les galères de Naples et de Sicile ont rallié les galères d'Espagne, les galions de la flotte d'argent,
d'Orbetello et des costes maritimes de Port Ercole assiégée par le prince Thomas. 1646. A Paris, chez Jean Boisseau » {Ibid., C 18648 (19). — L' « Assedio et pianta di d'Orbitello appresso Francesco Coi.hgkon » représente le blocus de la ville et sur la côte la croisière de nos 20 galères et de nos 48 vaisseaux (B. N., Géographie Bf. IX). — u Relacion de lo que ha sucedido en el sitio de Orbitelo puesto por el principe Tonias " (Archivo de Simancas, copie dans B. N., JNouv. acq. franc. 4976, fol. 251). — Relation de l'intendant d'Argenson (CuÉnnEL, Journal d'Olivier Lefèvre d'Ohmessox, t. II, p. 720). — « La prise de plusieurs forts et le siège d'Orbitello » : Gazette de France, 1646.
(1) « Mémoire touchant l'emplov et les choses nécessaires es armées du
l'escadre de Dunkerque. Malgré l'arrivée fort opportune des divisions Montade et Saint-Tropez, nous ne pouvons opposer plus de vingt galères aux trente de Miguel de Noronha de Linharès, et vingt-quatre vaisseaux aux vingtcinq de Francisco Diaz Pimienta. "Roides en toutes choses, Messieurs des gallères » ont peine à se plier aux ordres d'un chef qui n'est pas des leurs. Mais Brézé leur impose sa forte volonté, jugeant <i inouy que un homme sous la simple commission de Monsieur de Richelieu puisse dans une armée se sousteraire à l'aubéisanse de celuyqui en est lieutenant-général en titre (1) » .
Le 14 juin à l'aube (2) , Linharès était signalé dans le nord du Monte-Argentaro, voguant grand largue, droit sur nous, au moment où nous contournions nous-mêmes le massif
Roy qui sont employées en la coste de Toscane. Du 8 juin 1646 » (B. N., Cinq-Cents Colhert 105, fol. 162).
(1) Brézé à Mazarin. Rade de Toulon, 22 avril 1646 '^Cataloque of the collection of autogiaph letters and historical by Alfred Moirison, t. IV (1890), p. 14).
(2) Bataille navale d'Orbetello du 14 juin 1646 :
Sources françaises : « La bataille navale donnée sur la coste de la mer Toscane entre les armées de France et d'Espagne, le 14 juin 1646 " : Gazette de Fiance, 1646, p. 513. — Mazarin au comte d'Avaux. 29 juin {Lettres... de Mazaris, t. II, p. 773). — Dépêche de l'ambassadeur vénitien Nani. 3 juillet (B. N., Italien 1827, fol. 179 v°j.— Vittorio SiRi, Del Mercurio, t. VII, p. 214. — Henri Oddo, le Chevalier Paul, lieutenantgénéral des années navales. Paris, 1896, in-8°. p. 73. — Duc d'Aumale, Histoire des princes de Condé, t. V, p. 488
Sources espagnoles : Rapport de l'amiral Francisco Diaz Pimienta au roi d'Espagne. Porto-Ercole, 3 juillet 1646 (Archivo de Simancas, Marina, legajo 3255; copie authentique dans B. N., Nouv. acq. franc. 4976, fol. 224). — Le comte Miguel de Linharès au marquis de Bavona. A bord de la capitaue d'Espagne. Porto-Longone, 21 juin; — Le marquis de Bayona au comte de Linharès. A bord de la capitane de Sicile, Porto-Longone, 21 juin; — Le duc d'Arcos au roi d'Espagne. Naples, 9 juillet (Archivo de Simancas, Estado, legajo 3271 : copies authentiques dans B. N., Nouv. acq. franc. 4976, fol. 222 et suiv.j. — Relaciôn... sobre el sitio (jue las de Francia tenian puesto a Orbitelo... Colegida de dos copias de cartas escritas a su Maqestad, la una del gênerai Francisco Diaz Pimienta, Y la otra del marques del Viso, gênerai de las galeras de Ndpoles. Sevilla 1646, in-4'. — C. Fernandez DuRO, t. IV, p- 362, 375.
GUERKE DE TRENTE ANS ll.i
pour nous porter à sa reiiconLre. Brézc, parvenu vers quatre heures du matin à la pointe de l'ile (iiglio, prenait, comme les héros des combats antiques, la tête de son armée; il avançait entre le vice-amiral Louis Foucauld Du Dau{>non et le contre-amiral Jules de Montigny; le Grand Saint-Louis, entre la Lune et /e Soleil, était à la remorque de la PatroTine du lieutenant-général de Vincheguerre. Quinze vaisseaux, halés également par des galères, complétaient notre ligne de bataille, soutenue en guise do réserve par les six bâtiments de Montade (I).
Assez divisés entre eux, — Linharcs voulant combattre, Bazân del Viso secourir Orbetello et Pimicnta rester indépendant d'autrui, — les grands chefs de l'armée rivale s'étaient mis d'accord pour se placer aussi en tête de leurs escadres : les généraux des galères d'Espagne (2), de Naples (3) et de Sicile (4) remorquaient le Santiago Au général des galions Francisco Diaz Pimienta, la Trinidad
(1) Les Espagnols avaient 25 vaisseaux, 30 galères, 10 brûlots, — les Français 24- vaisseaux, 20 galères, 8 brûlots, 4 Hâtes.
Voici l'état de la flotte française : le Gfand Saint-Louis, amiral de Brézé. capitaines Du Cruzet et des Forgcttes ; la Lune, vice-amiral Du Daugnon, capitaine Le Roy Dumé; le Sol<'il, contre-amiral Jules de Montigny; /<■ Cardinal, chevalier de Lignières; le Triomphe, Menillet; le Sourdis, Garnier; le Saint-Thomas, de L'Eschasserie ; le Saint-Pol, Daniel; le Grand-Anqlais, chevalier Paul; la Madeleine, d'Alméras ; le Triton, chevalier de Lusseraye; la Fortune, de Saint-Tropez; le LJon-Couronne, de Gardane; la Viertfe, Du Pré; l' Amirante, de Salenove; le Saint-Jac(/ues, Gabaret; la Duchesse, Vieux-Marchais ; le Saint-Charles, Fricatnbault.
Division de Montade : le Grand-Alexandre, de Montade, le Saint- Étienne, l'Aiqle Noir, le Petit-Anqlois, chevaliers de Mcsgrigny, du Hauville, de La Ferrière, le Dan tzic cl la Baleine, La Chesnayc et Cogolin.
Galères : Patronne, lieutenant-général de Vincheguerre, capitaine «l'E»toublon ; Mazarine, capitaine Boyer de Bandol, liaillihaude, Valhclle, Vins, Montréale, Chastellus, Bayarde, Pillière, Manse, Fortias, Montalieu, Allemuqne, du nom de leurs capitaines. Princesse, capitaine de Villages, Vinchec/ucrre, Fronsac, Banville, Fiesi/ue, Saiitl- Dominique et Grimaldi.
(2) Miguel de ]Noronha, comte de Linharès, avait J2 galères d'Espagne.
(3) Alvaro de Bazan, marquis del Viso.
(4) Enriqne de Benavidèa, inarc^nis de Havona, avait 18 galères de Sit^le.
116 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇ/iISE
de Tamiral Pablo de Contreras et autres galions gigantesques qui nous attaquaient de front, pendant que l'escadre dunkerquoise (l) de Josse Peelers, cherchait à déborder notre gauche pour nous prendre entre deux feux.
Brézé fonça sur Pimienta, l'accabla de boulets et lui abattit le grand mat de hune qui tomba à la mer avec le pavillon amiral d'Espagne. Pour protéger son chef, l'amiral Pablo de Contreras se jeta en avant avec six vaisseaux qui permirent au Santiago de virer de bord à la remorque de la capitane de Linharès. Les vaisseaux de pointe, Testa de Oro, Léon i^ojn, Cahallo marino, étaient fort maltraités par notre feu, la capitane de Naples trouée à fleur d'eau, deux frégates mises à mal par le chevalier Paul. La frégate Santa Catalina, cernée par la Mazarine de Boyer de Bandol et par trois de nos vaisseaux, se faisait sauter. Nous, malgré que certain vaisseau eût reçu jusqu'à deux cents boulets dans sa coque, nous n'avions perdu qu'un brûlot; un autre vaisseau, tombé en dehors de la ligne, avait été dégagé d'étreinte par cinq de nos galères; nous ne comptions pas plus d'une quarantaine de tués et de blessés, bien qu'une pièce de canon eût crevé dans la batterie du Grand- Saint- Louis:, la victoire se dessinait en notre faveur, quand tout à coup. . .
Il était neuf heures du matin. Soucieux jusque-là parce qu'une prédiction lui avait annoncé sa mort dans un combat naval, Brézé croyait le sort conjuré : il avait repris sa sérénité et venait de lancer des ordres au commandeur de Vincheguerre qui lui donnait la remorque; il traversait le pont de cailiebotis qui court entre les gaillards, lorsqu'un boulet, le coupant en deux, jeta son cadavre tout pantelant entre les bras de son écuyer et du lieute-
(J) Forte de 9 vaisseaux (Vitloiio Siri).
nant de ses jjardes, — Foalcnelle et Villeneuve,
emporta la télc de son domestique et s'encastra dans le grand mat. Ainsi mourait à vingt-sept ans le héros de trois batailles navales auquel la poésie ([) rendait cet hommage :
A l'une et l'autre nier, Rrézé donna des lois ;
... Il eut toujours le cœur plus grand que ses emplois.
Le commandement, un instant assumé par les capitaines de pavillon Du Gruzet et Des Forgettes, revenait à louis Foucauld de Saint-Germain-Beaupré, comte Du Daugnon, intendant général, chef général des escadres de France (^). Ah! le lamentable contraste avec son chef! La mollesse de Foucauld Du Daugnon ne sut point fixer la victoire. Au lieu de poursuivre un ennemi qui se dérobait derrière l'ile Giglio, il prévint le prince Thomas qu'il appareillerait dans la nuit pour gagner le vent. Il gagna... la Provence.
Or, sans se douter de rien, le commandeur Des Gouttes arrivait de Toulon avec quatre vaisseaux et des vivres (3), qti'il allait débarquer à Talamone. Ignorant le départ de notre flotte, il tomba, la nuit, dans celle des Espagnols. Son sang-froid le sauva : l'erreur reconnue, il donna le change aux ennemis en imitant leurs manœuvres et au jour, par vent frais, gagna sa destination sain et sauf (4j : belle action d'éclat qui liîi valut au retour le brevet de lieutenant-général (5).
(1) Benserade.
(2) Du 30 septembre 1645 : les provisions délivrées par le grand maître avaient été contirmées par le roi le 10 octobre (B. N., Imprimés Ln*' 7792\ — Georges Beutuomiku, Louis Foucauld de Saiiil-Gennain Keaitpre, comte dit Docjnou. Montiuçon, 1890, in-8°.
(3) D'Iiifreville à Brienne. Toulon, Il juin (Archives iNat., Marine H''., fol. 198).
(V) Vittorio SiRl.
(5) 27 juin (Guerre, Archives histori(jues 378t), fol. 234. — B. N.,
118 HISTOIRE DE LA MARINE FRAlNÇAISE
Maîtres du champ de bataille par la sotte retraite de Foucaiild Du Daugnon, les Espaguols avaient ramassé quelcfues-uns de nos bâtiments dispersés parla tourmente, la Grima Idi jetée à la côte de Piombino, la Saùit-Dorninique pourchassée vers Talamone par la capitane de Sicile et par les patronnes de Naples et de Sardaigne, un brûlot enfin, capturé près du cap Corse par l'amiral Pimienta. L'amiral de Naples, Balague, détaché contre Porto San Stefano, l'amiral de Dunkerque. .losse Peeters, envoyé contre Talamone, brûlaient soixante-dix tartanes chargées de vivres. Pimienta lui-même essaya de porter secours à la ville d'Orbetello : mais ses troupes de débarquement, culbutées le 29 juin par Thomas de Savoie, perdirent quatre cents hommes (l) ; et les escadres d'Espagne, disloquées, reprirent la route de leurs divers ports d'armement.
Pour n'avoir su tirer aucun parti de la mort de Brézé, tous les généraux de la flotte espagnole furent relevés de leurs commandements : Pimienta fut remplacé par JercSnimo Gémez de Sandoval, Linharès par Luis Fernândez de Côrdoba, et Bazân del Viso par Gianetlino Doria (2).
Parallèlement, le « honteux u retour (3) de Foucauld Du Daugnon en Provence avait provoqué une « stupeur (4) ". L'archevêque d'Aix (5), sur les ordres réitérés
Franc. 4223, fol. 13). — Mazarin pressait Des Gouttes, par lettre du même jour, .11 d'animer à la vengeance de leur •.{jénéral » les officiers de sa Hotte. [Lettres de Mazarin, t. II, p. 771).
(i) Il Relacion de lo que ha sucedido en el sitio de Orbitelo. »
(2) Memoria del pleito criininal. . contra el conde de Linarès, D. Miqiiel de Noronha... capitân gênerai de las (paieras de Espaiia, y el marques de Sarita Criiz y el Viso, D. Alvaro de Bazân, capitân général de las qaleras deyNapoles, y el marques de Bayona, D. Enrique de Benavides, capitân gênerai de las del reine de Sicilia, etc.
(3) Avec " plus de honte que de perte " . D'Infreville à Brienne. Toulon, 2 juillet (Archives Nat., Marine B^^, fol. 200j
(4) Dépêches de Battista Nani. Paris, 3 juillet, 4 et 7 août (B. N., Italien 1827, fol. 180, 246, 255. —G. Bertuomieb, p. 12).
(5) Mémoires de M. le président c/e GiUFRiDi, p. 170.
de la Cour, lui prescrivit de reprendre immédiatement la route d'Orbetello et lui adjoignit le brave commandeur Des Gouttes (1) avec de nouveaux régiments 2) et quelques escadrons de l'armée de Piémont. Le li juillet, Des Gouttes débarquait quatorze cents hommes à la vue d'une armée ennemie qui marchait sur Orbetello (3). Malgré ce léger renfort, le prince Thomas de Savoie pris entre deux feux, entre l'attaque de l'armée de secours et une sortie de la garnison assiégée, décampait le 18 juillet et évacuait le massif de l'Argentaro. « L'eslrange affaire cjue de passer un fosse en Italie! » (4)
Prise de Piomhino et dePorto-Lonjone.
Pour effacer la fâcheuse impression laissée par notre échec, la reine s'adressa au grand maître de l'artillerie; Charles de La Porte de La Meilleraye fut improvisé amiral sous le titre de lieutenant-général tant des vaisseaux que des galères (5). On lui confiait cent quarante voiles, vingtcinq vaisseaux de ligne, sept vaisseaux portugais de Joâo de Meneses (6), quinze galères du bailli Jacques de Souvrc
(1) « Instruction du Roy aux sieurs commandeurs Des Gouttes cl comte de Doignon n (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 85(5, fol. 185\
(2) Les régiments de Fcron et de Montpezat (B. iS., Cinq-Cents Colheri 105, fol. 229). — Instructions au marquis Ville. 30 juillet (Ihit/rni. fol. 234 v").
(3) GtuFRiDi. — Gazette de France, 1646, p. 633, 676.
(4) Mazarin au maréchal de Gramont. 3 août (Lettres... de Ma/.aiiix, t. II, p. 311).
(5) Par lettres-patentes du 20 août 1646 (Affaires Étrangères, Mémoires et documents 860, fol. 310j.
(6) Dont 3 vaisseaux de 42, 30 et 26 canons (Archives Nat. , Marine B*4, fol. 212.— Archives de Toulon, BB 59, fol. 149. — Jal, Dictionnaire critique, art. Souvré). — Le 26 août, un grand voyageur, Monconys, dinail à la table de l'amiral de Meneses en rade de Toulon (Journal du voyage de M. DE MoxcoNYS. Lyon, 1665, m-k"; t. I, p. 85).
et un corps d'armée (1) qui s'accrut, à Oneglia, de troupes amenées du Piémont par le maréchal Du Plessis-Praslin.
La flotte avait quitté Toulon le 18 septembre 1646, on ne savait pour quel point : on parlait d'une descente aux plages romaines, à Santa-Marinella ou quelque autre terre des Barberini (2), A bord de la flotte, la même indécision régnait, paraît-il : le conseil de guerre qui se tint dans l'îlot de Pianosa aurait tiré au sort entre Port'Ercole, Porto-Longone et Orbetello : ce fut le nom de Porto-Longone qui sortit (3).
De part et d'autre du canal de Piombino, deux ports se font vis-à-vis : Porto-Longone, dans l'île d'Elbe, appartenait au duc de Toscane; Piombino, sur le continent, relevait d'un neveu du pape. La dernière instruction expédiée au duc de Brézé (4) les indiquaitcomme d'excellentes bases d'opérations. Tels sont les objectifs de La Meilleraye. Une attaque brusquée contre Porlo-Longone (5) ne réussit pas. Le maréchal n'a encore que les vaisseaux de ligne : dès que les galères et les transports l'ont rejoint, il tombe sur la place opposée. Huit mille hommes débarquent, dans la nuit du 4 au 5 octobre, à une portée de canon de Piombino (6) : le chef d'escadre de Montade, les capitaines de vaisseau de La Perrière, de L'Eschasserie, Du Moulin et Fricambault marchent avec les troupes : les galères les soutiennent de leur feu. l^e 8, Piombino capitule.
(i) Cinq mille huit cent quarante-trois hommes. D'Infreville à Brienne. Toulon, 17 et 25 septembre (Archives j\at., Marine B'^, fol. 236. 240).
(2) Dépêche de Battista Nani. Moret, 21 août (B. N., Italien J827, fol. 277).
(3) Vittorio SiRi, DelMercurio, t. VIII, p. .508.
(4) « Mémoire touchant l'employ et les choses nécessaires es armées du Roy qui sont employées en la coste de Toscane. Du 8*' juin 1646 » (B. N., Cinq-Cents Colbert 105, fol. 162).
(5) Défendu par Alfonso de Ribera et Antonio Mazza (Vittorio SiRi, Del Mercurio, t. VIII, p. 508).
(6) Défendu par le sergent-major Francesco Bezio (Ibidem).
Dans la nuit du 10 au II, il répète la même opération contre Porto-Longone. Tandis qu'il ouvre la tranchée en compagnie du maréchal Du Plessis-Praslin, les vaisseaux Je Montade et Salcnove hattent la tour du littoral, nui se rend. Porto-Longone Timile (1). Nous sommes maîtres de l'un des principaux passages des côtes italiennes.
Cette action hardie remplit l'Italie d'admiration, adoucit les dispositions du pape à notre égard, gagna à notre :ause le duc de Modène et ébranla les bases de la domina- ;ion espagnole.