LA GRANDE MAITRISE DE LA NAVIGATION ASSUMÉE PAR LA REINE
La mort de Brézé avait ouvert pour la marine une "edoutable crise. La dévolution de sa charge comme d'un sien héréditaire « soit au duc d'Enguien son beau-frère, ioit au duc d'Albert son neveu, soit au maréchal de Brézé ;on père, " était réclamée avec insistance par le vainqueur le Rocroi. Lui-même était sur les rangs, la menace à la )ouche : " Quant à moi, je ne ferai jamais de guerre nvile ; mais je ne réponds pas de mon fils. » Ainsi souligné, e danger de laisser une aussi a grande pièce « que Tami- 'auté » dans la main d'un prince du sang qui pouvait s'en jrévaloirau préjudice de la tranquillité de l'État (l), » fit idopler une solution bâtarde qui mécontenta tout le iionde (2). Le grand maître de la navigation proclamé le l juillet 1646 ne fut autre que la reine Anne d'Auriche (3).
Condé ne se tint pas pour battu : deux ans. trois ans, il ntrigua pour avoir » l'amirauté " détenue par la reine lent il prétendait même avoir reçu " bonne réponse (4) " . >a déception ne fut-elle point la cause primordiale de sa retentissante défection?
Au moins, avec le vainqueur de Rocroi, la marine
(1) Mémoires d'Orner Talon, dans la Collection Michaud et Poujouiat, ). 189. — Dépêche de Battista jNani. Paris, 3 juillet (B. N., Italien 1827, ). 180}.
(2) Le maréchal de Brézc au duc <l'En{;hien. 23 juillet; — Condé à klazarin. 3 aoiit (Duc ii'.\um\i.k, t. V, p. 49(5, V99).
(3) B. ^., Franc. 4223, fol. I.
(4) Octobre l()'*8, février [^iW (Jiuunal des qucrres civiles de i^vni'isso^i- \unENAY (1()48-1652), éd. G. Saige. Paris, 1885, in-8", t. I, p. 74, 183).
aurait eu un chef : au lieu qu'elle était abandonnée à une femme et à un jeune homme si novice qu'on lui déconseillait d'embarquer (l). Celui-ci avait pour secrétaire général des galères un n poëte-romaniste, le gentil auteur » Des Marest de Saint-Sorlin (2) ; celle-là se déchargeait de tout le soin d'établir les états {\\) et d'aplanir les discussions (4) sur un ancien commis de Richelieu, sur le secrétaire général de la marine Julius de Loynes (5).
Et désorientée, sans direction, la flotte perdait l'esprit d'offensive : les équipages " gauchissaient bien souvent et taschaient à éviter le choc » . Des passevolants que les capitaines se passaient entre eux au moment des revues, tenaient lieu de matelots, ombres fugitives dont les commandants touchaient la solde (6). La gabegie se glissait partout : « Ceux qui avaient la direction du fonds de la marine, aplicquaîent à leur util particulier une partye de la despense. » Trois vaisseaux avaient été commandés aux chantiers d'Elbeuf (7) : un seul en sortit, « trop petit pour un vaisseau d'armée, " avec des « genoux pozéz d'une façon ridicule (8) » .
Tout allait à vau-l'eau. Depuis 1644, » le commandant
(1) Il Au cas qu'il aille à la mer, " le jeune duc de Richelieu est tenu de suivre en tout les avis du grand prieur Des Gouttes. Mazarin à Condé, 4 avril 1647 (Duc d'Aumale, t. V, p. 510).
{^) Journal des guéri es civiles de DubuissOn-Acbenak, t. I, p. 236, 239.
;3) A. Jal, Dictionnaire criti(/iie, art. Loynes, p. 8ii
(4) Mazarin à de Montade, 6 juin 1648 (A. Jal, Abraham l>n Qnesne, t. I, p. 176).
(5) Il mourut en 1653.
(6) Le bailli de Valençay à Mazarin. Toulon, 3 juin 1647; — Mazarin à Valençay, 14 juin; — Gravier à Mazarin. Canal de Piombino, 20 août (Affaires Étrangères, Mémoires et dociimcnts 858, fol. 119, 143, 286).
(7) En août 1646 pour 86 000 livres. Un seul, l'Elheuf, en sortit (Plainte des entrepreneurs Michel et Uichot : Bibl. de l'Institut, Godefroy
(8) » Deviz de la visite faicte » par Du Quesne. Fontainebleau, 30 août 1646 (Société normande de qéoqraphie. Bulletin de l année 1890, p. 251).
de la place du Havre se rendait dispensateur de l'ouverture des portes du bassin, en sorte que ce qui avoit esté destiné pour les seuls vaisseaux du Roy, fut commun a tous particuliers (1). » A Toulon, le commissaire général ne cessait de signaler des coulages (2). Et le lieutenant d'amirauté à Marseille, le borgne Antoine de Valbelle, soulevait un tel toile par ses exactions que les consuls de la ville, les consuls étrangers, des armateurs natifs de Francfort, Cologne, Amsterdam, Anvers « habitués " depuis de longues années à Marseille, des capitaines malouins, «plus de dix mil tesmoingS" eussent déposé contre lui. Un enquêteur concluait : « Il n'y a pas à mon advis un officier en France qui ayt plus abusé de l'authorité do sa charge et qui en ayt exercé une plus tyranniquement sur ceux qui dépendoyent ou qui avoyent affaire de luy (3). » La marine semblait frappée de stérilité. Une enquête (4; pour trouver le long de la Seine le moven de construire des vaisseaux de guerre n'avait donné aucun résultat. Pour remédier à notre pénurie de matériel, Mazarin en avait quêté de toutes parts à l'étranger. Le prince de Monaco avait promis quatre galères (5), le comte Ugo Fieschisix (6),
(1) Mémoire du Havre de Grave, de celiiY de Fécamp et de UonJJeur, par Al>raliain Du Qcesne (Ibidem, p. 248).
(2) « Mémoire dressé par le sieur Gravier en 1648 « (Mazarine, iiis. 2008, pièce 2).
(3) Bochart de Chaiiipigny à Mazarin. Aix, 30 août 1644 (B. N., Franc;. 18593, foi. 305: l'enquête est aux p. 238, 258 et suiv.). — Sur le rôle d'Antoine de Valbelle à Marseille, cf. Ad. CrÉmieux, Marseille et la royauté pendant la minorité de Louis XIV (1643-1661). Paris, 1917, in-8", t. I. p. 175, 178.
(4) Menée en 1646 par Du Quesnc (Société normande de qéotjraphii-. Bulletin de l'année 1890, p. 251).
— (5) Dont le bailli de Valençay passa la revue à Toulon le 18 juin 1647 (Affaires Etrangères, Mémoires et docunients SÔS, fol. 164. — B. N., Collection Haluze 187, fol. 273).
(6) Suivant contrat daté de Paris, aoiit 1644 : la construction devait se faire en (jualre ans (Affaires Étrangères, Mémoires et documents 850, fol. 28). Le capitaine Boyer fut envoyé le 16 octobre 1645 à Gènes pour
le roi de Portugal trois vaisseaux (1) et le duc de Courlande quelques autres, « peu propres pour la guerre», mais que l'urgence de nos besoins faisait néanmoins agréer (2). Un armateur suédois en offrait une demi-douzaine... (3). Le 5 août 1647, comme le jeune roi Louis XIV regardait la mer par une fenêtre du château de Dieppe, cinq vaisseaux de haut bord sous pavillon exotique parurent au large. C'était une division suédoise que nous vendait la reine Christine, le Jupiter, le Rejina, le Lion {i\ ... et que nous aurions voulu paver en nature en la troquant contre du sel.
Le marin qui l'amenait, Abraham Du Quesne, venait de conquérir en Suède la renommée en participant à la victoire navale de Femmeren. Les Danois avaient commis la faute de s'inféoder à la politique impériale en nous fermant le Sund, à nous et à nos alliés (6). Pour rouvrir le passage, les amiraux suédois et hollandais Wrangel et Thysen, vinis par le juste souci de défendre leurs libertés
en presser la construction (Ibidem 852, fol. 163), et Mazarin, en IG-iT, était obligé de rappeler à Fieschi les termes du contrat (Ibidem 858, fol. 169., Lettres de Mazari>, t. II, p. 695-/37).
(1) Instructions au chevalier de Gardane et à Montade, envoyés en Portugal. 31 janvier et 17 mai J647 (Ibidem 858, fol. 15, 99, 328. — Gazette de France, année 1647, p. 336).
(2) Mazarin à Nuchèze. 26 avril 1647 (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 858, fol. 76).
(3) Affaires Etrangères, Danemark 3, fol. 294.
(4) Gazette de France, année 1647, p. 668.
(5) Le Jupiter, de 775 tonneaux, le Lion de Smaaland ou du Nord, de 690, la Heine ou Reqina, de 560, le Chasseur, de 400, nous coûtaient 72 000 thalers. Stockholm, 8 juin 1647 (Archives Nat., Marine B^o, fol. 6) ; — Louis XIV à Christine de Suède et à notre ambassadeur Chanut. 24 janvier 1647; — Chanut à H. de Lionne, 20 avril, et à Mazarin, 27 juillet (B. N., Nouv. acq. franc. 4968, fol. 69, 70, 75, 86, 94). — Le Jules arriva de Suède l'année suivante (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 859, fol. 360). — A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 156.
(6) Dissertatio super vetere Austriacorum proposito de occupando mari Balthico, omnibusque et Poloniœ et septentrionales Germaniœ mercaturis ad se attrahendis, in Galliarum et fœderati Belqiœ detrimentum... Cardinali Mazarino dicata. Parisiis, 1644, in-4".
'/ I .iluiîri du Oiieôju
commerciales, tombaient le 13 octobre IGii sur la liollc danoise à la hauteur de Femmeren, entre Falstcr et Lalandt. Trois de nos capitaines dv vaisseau, Abraham Du Quesne, son frère Jacob et Pierre Banos, avaient apporté aux Suédois le concours de leur expérience. Abraham commandait, avec le grade d'amiral major ou chef d'escadre, le Regina où il avait son frère pour second : et on put dire, » sans faire tort aux amiraux suédois, qu'il fut le directeur du combat (1) » . En attaquant et en capturant après un violent engagement le vaisseau amiral Patienti'a, il démoralisa la flotte danoise qui perdit dix vaisseaux et trois cent cinquante canons. Pareil exploit lui vaudra, à son retour en France, le brevet de chef d'escadre, auquel il joindra la prétention d'arborer dans la flotte le pavillon de vice-amiral (2). (( Banos ne s'était pas moins bien acquitté de son devoir : homme sans bruit et franc, il s'était fait estimer dans le service rendu en l'armée navale de Suède (3).» Des sympathies ainsi créées, la France recueillait le bénéfice; elle héritait d'une escadre qu'un traité moyenne par nous entre les belligérants (4) rendait inutile. Par une délicate attention, Christine de Suède avait donné à l'un des vaisseaux dont elle nous faisait présent le nom de Jules. Et pour qu'il n'y eût pas d'équivoque, les armes du cardinal Jules Mazarin étaient gravées sur les trente-deuX canons du bord; figuré lui-même au tableau de poupe en Jules César, « le manteau d'escarlale replié et traisnant derrière le dos, » il soutenait le bras du jeune Louis XIV tirant de l'arc contre l'écu de l'Empire (5).
(1) Chanut. — Vittorio SiRi, Del Mcrcurio, t. IV (i655j, p. 231. — A. JiL, Abralnun Du Quesne, t. I, p. 143.
(2) Du Qùesne à Mazarin. 22 juin 1648 (A. Jal, Abrahavi Du Quesne, t. I, 1». 175.) Mais Garnier, plu.s ancien en jjrade, lui fut préfère.
(3) Chanut à Brienne. 25 mai 1(547 (A. Jal, t. I, p. 100).
(4) Le 13 août JGt5.
(5) Clumiit à .M. (le (À-risantes. 12 octolire l()V7 (A. ,Iai., t. [, p Kîl).