‹ Histoire de la marine française (volume 4)Chapitre 15 sur 75 · LA FRONDE P A K LEM E.\ T A I R E · texte numérisé non relu

LA FRONDE P A K LEM E.\ T A I R E

Le '2ô août 1648, rémeute grondait à Paris et donnait îomme triste lendemain à la Victoire de Lens la Journée les Barricades. A la guerre de Trente Ans rjui avait rerempé dans une longue lutte contre l'étranger les énergies lationales, succédait une guerre intestine qui les dissipa. De la Fronde, — jeu d'enfants interdit par la police, — le loni dil assez la futilité. Se posant en tuteurs de l'autorité 'oyale, des collectivités ou des particuliers, au lieu d'obéir, voulurent régenter. Et la souplesse italienne du premier iiinistre ne fut pas en mesure de leur imposer le respect.

La cause du mal, — elle est à la base de [)lus d'une révoution, — ce fut la quasi-banqueroute de l'Etat. Une des Tiesures prises pour v pallier, la création de nouvelles charges judiciaires à vendre, déclancha contre le pouvoir out l'appareil de la justice qui chercha à accommoder aies )rdonnances royaux avec la guerre civile. " Atteints dans eurs bourses, les parlements refusèrent l'enregistrement lesédils etpar « l'arrêt d'union» revendiquèrent le contrôle

de l'impôt. Leur résistance, en l'absence des États généraux qu'on ne convoquait plus, les posa en défenseurs de l'intérêt général. Les villes où ils siégeaient, Paris, Bordeaux, Aix, Rennes, Rouen, prirent parti pour eux. La révolte obligea de rappeler les armées des frontières pour bloquer la Capitale, que la Cour avait quittée (1).

Quand Paris, après un investissement de deux mois, ouvrit ses portes à Condé, quand la paix de Rueil, le 12 mars 1649, désarma les rebelles parisiens par des concessions pleines de faiblesses, un mal irrémédiable était fait. Les Espagnols avaient mis à profit notre désarroi pour reprendre une à une nos conquêtes de la Flandre maritime. Et ils se tenaient aux aguets de nouvelles défaillances pour s'infiltrer en France sur de nouveaux points. Car l'esprit de fronde se glissait parlout. La veille de la paix de Rueil, le parlement de Rennes (2) interdisait aux Etats de Bretagne d'obéir à la convocation du gouverneur.

La marine tout d'abord se laissa peu entamer. Quand les parlementaires d'Aix osèrent prendre en otage le gouverneur de Provence, Louis de Valois comte d'Alais, tout ce qu'il v avait d'officiers de marine à Toulon, dans un sursaut d'indignation, lui u offrirent leur service pour ayder à soustenir l'auctorité du Roy. » Et l'intendant du lieu d'ajouter : « Les consuls et les principaux habitans respondent, jusques à la dernière goutte de leur sang, de leur fidélité. " Précieuse disposition d'esprit dans ^ une ville des plus importantes de l'Estat, puisqu'elle renferme toutes les forces navales de la France et deux mille pièces de canon avec tout leur attirail (3). " Elle déjouait les cal-

(1) Duc d'Aumale, t. V, p. 307.

(2) Barlhéleiny Pocquet, Histoire de Bretaque. Rennes, 1913, in-4% t. V, p. 423

(3) Dépêche de l'intendant Le Houx d'Infreville à Brienne. Toulon, 4 janvier 1649 (Archives INat., Marine B^.).

culs des frondeurs qui escomptaient leurs intelligences en Provence pour «i s'emparer des trente vaisseaux et galères du Roy (11. V Celait l'instant où, le (> janvier 1G49, Anne d'Autriche quittait Paris pour se réfugier à Saint-Germain. L'intendant de la marine à Toulon s'inquiétait de la faiblesse de la Cour : a Le long temps que l'on est à remédier à cette révolte, écrivait-il (2), alentit l'ardeur de ceux qui s'offrent à lui faire quitter les armes, pourveu qu'il y ait à leur teste quelque général d'armée. Si Marseille se déclare pour le parlement, elle attirera avec sov le reste de la province (3). " Et que de dangereu.x: exemples s'offraient à elle !

Il Finassant à la mode et selon le génie du pavs(i , " le parlement de Rouen avait asservi à sa cause le gouverneur de Normandie, Henri d'Orléans, duc de Longueville. Relevé de ses fonctions, le duc avait appelé aux armes la noblesse normande (5), repoussé son successeur Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, et entrepris la conquête des jilaces Hdèles au roi (6). Le Havre était de celles-ci. Ni le lieutenant-gouverneur René de Sainte-Maure de Beaurepaire, ni le chef d'escadre Jacques Dunié n'étant d'humeur

(1) Mazarin invitait en conséquence Le Roux d'Infreville à se concerter avec le duc de Richelieu et le lieutenant général de Valbelle pour mettre la flotte à l'abri de toute surprise. 19 janvier 1649 (A. Jii,, Abraham J)u Quesne, t. I, p. 180).

(2) Le 23 janvier.

(3) Autre dépêche de f>e Rou.v d'Infreville, 27 avril (Archives Nat., Marine B'^). La noblesse était, à ce inoinent-là, hdèle (P. Gakkabel, La Fronde en Provence, dans la Revue historique, t. II, p. 438).

(4) Mme DE MoïïKviLi.K, Mémoires, éd. Riaux, t. II, p. 316.

(5) Lettre de M. [bE P.\hdiku] d'Avresiksnil, chef de la noblesse de (%iux, à Afi' le duc de Longueville, 21 mars 16-19. Paris, veuve d'Antoine Coulon, in-4'*.

(6) Relation véritable de ce qui s'est passé à la prise de la ville d'IIarfleur, près le Havre, par l'aimée de M^' le duc de Lonqueville. Paris, Nicolas de La Vigne, 1649, in-4''. — A.-E. Boukly, Histoire de la ville du Havre et de son ancien qouverncnient. Le Havre, 1880-1881, in-8°, t. Il, p. 472.

à pactiser avec les factieux, le duc de Longueville recourut à une galante intrigue : une jeune veuve de ses amies, Madame de Pons, parvint à inspirer une violente passion au gouverneur du Havre, au jeune Armand- Jean de Richelieu, qui l'épousa clandestinement (l). Par elle, les frondeurs pensaient tenir les clefs de la place. On verra plus loin comment ils y entrèrent... à leur corps défendant.

Les parlementaires bordelais, qui avaient suivi leurs collègues parisiens dans la voie de la révolte, n'avaient pas imité leur soumission. L'irritation qu'avait provoquée par (1 sa chimère de vanité » le nouveau gouverneur Bernard de La Valette d'Epernon, auquel le désastre de Fontarabie aurait dû enseigner la modestie, et la menace des canons du Château -Trompette pointés contre la ville avaient ameuté le peuple (2). Le gouverneur avait été chassé; dans Bordeaux, avait surgi une " république parlementaire » pourvue d'une armée et d'une flotte, car les capitaines de la marine royale Treillebois, Cazenac, Pichon, Thibault, se mirent à sa dévotion. Cinq frégates appuyèrent l'attaque du général marquis de Chambaret contre Libourne et participèrent à .son échec le 26 mai 1H49 : deux d'entre elles furent capturées (3). L'approche du duc d'Epernon accentua la déroute; le gouverneur rentra dans Bordeaux, mais pour en être de nouveau expulsé, ayant commis le crime « d'assiéger la justice souveraine dans son sanctuaire. »

(1) Décembre.

(2) Camille Jullias, Histoire de Bordeaux depuis les oi-igines jusqu'en 1895. Bordeaux, 1895, in-4°, p. 479.

(3) FoNTESEiL, jurât de Bordeaux, Histoire des mouvemens de Bourdeaux. Bourdeaux, i651, in-4°, p. 37, 91, 126, 170, 238.

Conibats navals dans la Gironde.

Rciilorcée par des navix'es marchands qu'on avait réquisitionnés dans la (^ironde (l), la Hotte des insurges (2) reprit en août l'offensive, pendant que les troupes bordelaises de Ferrières-Sauvebœuf investissaient le GluUeau- Tronipette et le forçaient, le 18 octobre, à capituler. Mais, tout à coup, les officiers de la marine royale, Viyier de Treillebois qui commande en chef, Treillehois le fils, le chevalier Thibault,... s'éclipsent. Un ordre est venu (jui enjoint à tous les marins de quitter le parti de la Fronde, à peine d'avoir leurs maisons rasées (3). Le signataire, « l'un des plus grands fourbes du royaume, " est un « tyran » devant qui tout tremble. L'intendant général de la marine Louis de Foucauld de Saint-Germain, comte Du Daugnon (4), avait à Brouage « cent gardes montez comme des Saint- Georges et rançonnoit fermiers et marchands. Grande maison, grand équipage, tout cela bien réglé et point de désordre, pourveu qu'on list tout ce qu'il vouloit (5). » Or, il avait à ses ordres l'es-

(1) Entre autres le navire liollandais le Château de Bevezen (A. Jal, Ahraham Du Qnesiie, t. I, p. 182. note).

("2) Elle comprenait les vaisseaux de Céritlos, Vigicr de Treillehois. Suaud et La .Mothe-Sauvage, les galiotes du marquis de Lusignan, du chevalier ïhibaull, de La Mothe-de-Ijas, Galibert et iiichon de La Ilodière (Relation de Bordeaux, contenant ce tjui s'est passé depuis la sortir de nos ehaloupes. 1()50, p. 4).

(3) FoNTK.NEiL, p. 372. — Avis de Hordeau.x, 25 novembre 1649 (B. N., Franc. 25025, fol. 143 v°).

(4) Ou Du Dognon (Georges BKnTUOMiKn, Louis Foucauld de Suint- Germain-Beaupré, comte Du Do(jnon. Montiuçon, 1890, in-8°). ])u Daugnon est la graphie actuelle de la famille.

(5) Les Historiettes de Tali.kmant Dks Rkaux, 3° édition par MM. de .Monmerqué et Paulin Paris (1854), t. II, p. 214.

cadre de Guyenne qu'il amena à la rescousse du duc d'Épernon.

Aux cinq mille hommes de la flotte royale, aux neuf vaisseaux de ligne, aux neuf frégates, aux vingt traversiers et aux cinquante barques longues du comte Du Daugnon (1), l'amiral bordelais La Mothe-Guyonnet ne peut opposer que six frégates, autant de brûlots, des galères et des galiotes (2). Mais il est « homme de résolution. » Et après avoir rompu à la Barranquine, au bec d'Ambès il accepte la bataille.

Sommé de mettre pavillon bas sous promesse d' « oubli général, " La Mothe-Guyonnet répondit que la force seule pourrait l'y obliger. Le 5 décembre, avec la marée du soir, Du Daugnon attaqua. Vent debout, les frégates de Gachac et Fonteny engagèrent l'action, bientôt soutenues par les vaisseaux de La Lande, Meautrix et Gargot, que rejoignit péniblement, en talonnant sur les bancs, le vaisseau amiral.

(1) La Lune, montée par Du Daugnon, capitaines Salenove et La Roche- Gauchère, 54 canons, 750 marins, soldats et volontaires;

Le Jules, Pierre Dûment, chevalier de La Lande, 42 canons, 3 à 400 hommes ;

Le Léopard, ^Sicolas Gargot, 34 canons, 250 hommes ;

Le Berger, Abraham Du Quesne, 36 canons, 300 hommes ;

Ln flûte de Charles Dumont, chevalier de Fonteny, 24 canons, 200 hommes;

Le navire anglais de Du Vignau, 30 canons, 250 hommes;

Le navire flamand de Gabaret, 24 canons, 200 hommes ;

La frégate de Gachac, 20 canons, 150 hommes;

Le flibot de Laudet, aide-major, 12 canons, 100 hommes;

La frégate de Jacques Carel de Meautrix, 24 canons, 200 hommes, etc. (Fo>:te>eil, p. 376. — Mémoires de la vie et des aventures de Nicolas Gargot, p. 13).

(2) La frégate de La Mothe-Guyonnet, 26 canons, 200 hommes;

La Xotre-Dame de Richon de La Rodière, vice-amiral, 20 canons, 80 hommes;

Les flûtes des capitaines Labat, Giraud, Chantier, Guitard, 22 canons, 80 hommes ;

Les deux galères du major Morpain ;

Seize galiotes et 6 brûlots (Fomeneil, p. 378).

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Un navire bordelais de vingt-deux canons et quatrevingts hommes s'était échoué et, dans cette position difficile, se trouvait enveloppé par les huit grandes galiotes de La Roche-Gauchère, capitaine de pavillon de la Lime. Les assaillants avaient déjà grimpé dans les préceintes en criant : « tue! tue! " La Roche était dans les haubans, lorsque le capitaine du bâtiment échoué chargea, demipique en main, à la tète des matelots massés dans le château de poupe. La Roche-Gauchère et ses jjens furent précipités par-dessus bord; une décharge à mitraille acheva leur déroute. Mais ils revinrent à la rescousse au nombre ie huit cents. Après leur avoir tenu tête, coutelas au poing, le capitaine Giraud refoulé dans l'entrepont allait mettre le feu au.x poudres, quand une balle dans la tête iiit fin à la belle résistance de ce jeune homme de vingtieux ans. Son bâtiment et un petit navire armé de sept aièces tombaient aux mains des royalistes. Le brouillard ît la nuit mirent fin à l'action.

Le 7 décembre, les insurgés, postés à deux lieues de L/ormont dans un étroit canal, tenaient conseil à bord de eur vaisseau amiral avec le marquis de Ferrières-Sauve- 3œuf, commandant les troupes bordelaises. De l'avis des Jix-sept capitaines mandés au conseil de guerre, une ba- :aille rangée était impossible : mieux valait lâcher sur la Lune et le Jules, à demi échoués, cinq brûlots, avec autant le galiotes et de chaloupes en soutien (l). « Mais il est lien mal avsé que la rhétorique nv la persuasion surnontent la crainte ou plustost la lascheté. » Quelle que "ût rhabileté du major Morpain à mener l'attaque, il ne )ut atteindre les beauprés des vaisseaux du roi, que cou-

(1) Décision du conseil de guerre signée de dix-sept capitaines de navires )ordelais. 7 décembre 1649 (Paul Hcet et vicomte Paul de Chabot, llisoire qénéalnçjiqite de la maison de Fen-ières-Sauvebtvuf. Abbeville, 1903, n-8»,'p. 318).

vrait à portée de mousquet une division lé^jère. Le bri^jantin du capitaine des gardes Ballemane, la chaloupe du major Pasdejeu et d'autres barques chargées d'infanterie accrochèrent les brûlots bordelais avant qu'ils fussent arrivés à destination, et poussèrent vers la rive ces épaves fumantes (1).

Trois jours après, les insurgés l'eprenaient l'avantage. Un débarquement des rovalistes près de Lormont, où ils essayaient de se faire une place d'armes d'une maison assise sur la croupe d'un rocher, était repoussé par le marquis de Sauvebœuf et par Morpain, major de la floLle bordelaise. Une contre-attaque du côté de Bacalan échoua de même; par trois fois, le Jules du chevalier de La Lande, qui soutenait la descente de l'infanterie rovaliste, fut refoulé par le vice-amiral Richon de La Rodière cl par le capitaine de galère Vauzèle.

Le comte Du Daugnon se replia sur le bec d'Ambès, soi-disant pour se mettre à l'abri des coups de vent, mais en réalité pour peupler de blessés l'hôpital de Bourg et de morts le cimetière de Blave. Après entente avec le duc d'Epernon, il reprit l'offensive. Les capitaines bordelais, enflés de leur succès, l'attendaient. Embusqués dans une anse en aval de Lormont, devant laquelle les vaisseaux rovaux devaient « n'arriver qu'à la file, » ils comptaient écraser de feux converjjents l'amiral. Celui-ci parut le 27 décembre 1649, en tête de colonne, à la remorque de deux chaloupes. Les insurgés jetèrent sur lui quatre brûlots, soutenus par des galères qui tiraient par les créneaux de la ligne. Mais la Lune était masquée par un rideau de

(1) » Les deux combats n'aguères donnez entre l'armée du Rov commandée par le comte Du Daugnion et les troupes de Bordeaux » [Gazette de France (1649), p. 1237). — « La défaite des gens de l'armée navalle du duc d'Espernon par les troupes commandées par le marquis de Sauvebeuf » (Paul Hcf.t, p. 314-). — Avis de Bordeaux. 9 décembre (B. ]S., Franc. 25025, fol. 155 v°).

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dix-sept chiiloiipes et brljjantins, que conduisaient le capitaine de vaisseau (labaret, le major l^asdejcu, les officiers des jjardes Mondon et Confolant. Les brûlots furent écartés; l'un deux, chari^jé de deux cents soldats du réj;inient tle Lusignan, est enlevé à rabordaj;e par Gabaret, qui se fait blesser « à la mamelle et au petit ventre » . Les capitaines de la flotte royale, « ravis d'aise quand il faut jouer des couteaux, » se mettent à pourchasser La Mothe-Guyonnet qui fuit vers Bordeaux.

Derrière lui traînent un brigantin, que deux volontaires limousins emportent à l'abordable, et le contre-amiral des insurgés, que la Lune foudroie à portée de pistolet et qu'investissent les chaloupes de La Roche-(îauchère, Laudet et Meautrix. Après un long combat, les cent vingt survivants demandent quartier. Une heure après la bataille, Bordeaux aux abois envoie ses députés à bord de la Lune (1) implorer la paix. Au même instant, un exprès de la Cour leur apporte l'amnistie signée le 23 décembre. Louis XIV a cru mettre un terme à la Fronde.

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