‹ Histoire de la marine française (volume 4)Chapitre 16 sur 75 · LA FRONDE DES PRINCES · texte numérisé non relu

LA FRONDE DES PRINCES

Elle n'était qu'assoupie, un incident tragique l'éveilla. La reine avait été outrée de la mascarade matrimoniale du jeune duc de Richelieu, dont elle rendait responsables le duc de Longueville et ses beaux-frères, les princes de Condé et de Conti. Elle les accusait d'avoir machiné par là une mainmise sur le Havre, dont Richelieu était gouverneur, pour a maîtriser Rouen et Paris, tenir en sujétion

(1) 11 Les combats du ST"" décembre dernier faits près de Lermont entre la flotc royale commandée par le comte du Daugnion et celle des Bordelais » {Gazette de France (1650), p. 13).

tout le commerce de ces deux grandes villes, recevoir en un besoin des secours étrangers et pouvoir à point nommé troubler l'Etat (l). » Et encore que le Havre fût resté fidèle, Anne d'Autriche, c'est-à-dire Mazarin, ne recula pas devant « un châtiment rigoureux » contre le vainqueur de Rocroi et ses frère et beau-frère. Le 18 janvier 1050, ils étaient écroués au donjon de Vincennes pour être dirigés de là sur la citadelle du Havre. La grande maîtrise de la navigation que le prince de Condé avait revendiquée pour son fils, échappait à jamais à sa maison. Elle était conférée à César de Vendôme, avec survivance pour son fils cadet, le duc de Beaufort (2j .

La princesse de Condé avait gagné Bordeaux, où le duc d'Enghien, genou en terre, dit auxjurats : « Servez-moi de père, Mazarin m'a ôté le mien. » La populace le prit sous son égide (3). Et les ennemis qu'avait battus son père, devinrent ses alliés : aux acclamations du peuple, mais à la stupeur du parlement local, trois frégates espagnoles entrèrent le 8 juillet à Bordeaux avec les soldats de José Osorio (-4] .

De ne pouvoir ^ fermer absolument la rivière (5), » Mazarin éprouvait une mortelle angoisse. » Si on donnoit temps aux vaisseaux d'Espagne d'arriver, disait-il, — et il savait qu'on les acheminait vers Bordeaux après la capitulation de Porlo-Longone (6), — tout seroit perdu infailliblement (7). )' L'Espagne « balancerait la Catalogne

(1) Louis XIV au Parlement (A.-E. BorÉlt, Histoire du Havre, t. II, p. 479).

(2) Journal de Jean Valheu, maître d'hôtel du 7oi (1648-1657), éd. Henri Courteault. Paris, 1912, in-8°, t. II, p. J29, 281 : 1" juin 1650.

(3) Camille Jullia>, p. 4S5.

(4) Jean Vallier, t. II, p. 156.

(5) Colbert à Le Tellier. Libourne, 8 août 1650 (Lettres de Colbert, éd. Clément, t. I, p. 24).

(6) Lettres de Mazarin, éd Chéruel. t. III, p. 655.

(7) Mazarin à Le Tellier. 25 août (Ibidem, p. 743).

par la Guyenne (1) » . « Nos affaires allaient mal (2). » L'homme qui pouvait prévenir l'ennemi avait reçu de la princesse de Condé une lettre touchante où elle le supplait d'aider « la sœur et le neveu de M. le duc de Brézé qui l'avait si tendrement aimé» . Indécis dès lors, par « les traverses et les obstacles qu'il suscitait sous main (;i) » ,Du Dau^non retarda l'armement de l'escadre de Guyenne. N'allait-il pas jusqu'à menacer de mort le capitaine de vaisseau Nicolas Gargot qui se rendait à la Cour, suivant sa pittoresque expression, pour a apporter sa teste aux pieds de Sa Majesté (4). » Le 28 août, l'irrésolution du comte Du Daugnon prenait fin : « Nous l'avons remis dans le train, » écrivait Mazarin (5).

Etant de ces gens pour qui la raison du plus fort est toujours la meilleure, le comte Du Daugnon montra du zèle dès qu'il vil surgir les quatre garde-côtes de Jacques Carel de Meautrix, seize pinasses bavonnaises (6), deux vaisseaux nantais expédiés par La Meilleraye, quatre vaisseaux normands d'Abraham Du Quesne (7), battant pavillon carré de lieutenant-général (8), et entln huit vaisseaux

(1) Mazarin à Le Tellier, 25 août, p. 788.

(2) Journal des guerres civiles de Dubuissos-Aubenay (1648-1652), éd. G. Saige, Paris," 1885, in-8», t. I, p. 324.

(3) Mazarin à Le Tellier, 25 août.

(4) Mémoires de la vie et des adventures de Nicolas Gargot, p. 18.

(5) A Le Tellier. 28 août (Lettres de Mazahis, t. III, p. 755). — Colbert à Le Tellier. 29 août (Lettres de Colreht, t. I, p. 37).

(6) B. N., Cinq-Cents Colbert 62, fol. 431.

(7) Qui venait de battre deux corsaires ostendais, mais de perdre la Charité' de 15 canons dans une rencontre près de la Hougue avec la frégate Nonsuch de John Mildniay et trois autres bâtiments anglais (Mary Anne Everett Ghee.n, Calendar of State papers, Domestic séries (1650), p. 307, 312. — Le véritable courrier liordelois. 1(350, in-4". — L'arrivée du si.xiesine courrier Bourdelois. 1650, in-4°, p. 7. — Gazette de France, 1650, p. 968, 1136. — B. N., Nouv. acq. franc. 4968, fol. 137. — Gui- ZOT, Histoire de la république d'Angleterre, t. I, p. 465).

(8) Du Quesne à Colbert, 20 novembre 1666 (A. Jal, Abraliain dti Quesne, t. I, p. 188.)

de Cabaret. Au reste, la campagne navale ne fut pas meurtrière. A bord du garde-côtes de Meautrix, si « une rangée entière de la table où estoit le lieutenant-colonel de Beintz » fut emportée d'un coup de canon, ce fut lors d'une réjouissance où un canon éclata comme on buvait à la santé du roi (1). « L'on tira mille volées de canon, dira ironiquement Mademoiselle de Montpensier; toute l'artillerie de dessus fit son devoir; et je ne jugeai cette promenade propre qu'à donner une nouvelle matière aux ennemis de M. le cardinal Mazarin de se moquer de le voir triompher de si peu de chose. »

Non que les Bordelais s'avouassent tout de suite vaincus devant cet important déploiement de forces navales de vingt-trois vaisseaux ou brûlots et quarante galiotes (2). Quatre de leurs galères et autant de galiotes avec dix pièces lourdes contre-attaquèrent le maréchal de La Meilleraye devant le fort de la Bastide et le forcèrent à se retirer (3), en même temps que leurs troupes faisaient une belle défense à la demi-lune de la porte Dijeaux. Puis, « tout tomba dans la léthargie (i). « Les insurgés demandèrent merci. Le pardon vint, le 2 octobre 1650, « du père de famille de l'Evangile à qui le recouvrement de son fils augmentait le contentement. » Le « père de famille » était un enfant de douze ans; pour marquer sa mansuétude, Louis XIV prit passage sur une superbe galiote gréée de voiles en toile d'argent et tapissée de tentures azurées dont Bordeaux lui faisait hommage et

(1) J.-B. Golbert à Michel Le Tellier. Bourg, 1" st-ptenibre 1650 (Lettres de Golbert, t. I).

(2) Mazarin à Le Tellier. Bordeaux, 6 ociohre (Lettres f/e Mazahin, t. III, p. 845).

(3) En septembre (F. GÉbelis, Récit de la Fronde a Bordeaux, dans la Revue historique de Bordeaux, mai-juin 1914, p. 20()).

(4) G. JuLLiAs, p. 485.

qui rehaussa son entrée triomphale le 5 octobre dans la ville pacifiée (1).

En Bretaji;ne, la Fronde n'avait pas eu de trop fâcheux effets. Mais les Bretons l'avaient mise à profit pour faire revivre l'autonomie de leur amirauté. Par une justice immanente, celui qui s'en était fait l'âpre défenseur contre Hichelieu (2) quand il était lieutenant général de la province 3), se vit opposer ses propres arguments lorsqu'il devint à son tour grand maître de la navigation. « L'amirauté de Bretagne fut retranchée " du ressort du Grand maitre,bien que ses revenus fussent partiellement affectés à doter son fils et héritier, le duc de Beaufort (i) .

Il en résulta entre les Etats et le Grand Maître un conflit. Les Etats de Bretagne prétendaient assurer eu.\mêmes la garde de leurs côtes. Aux gardes-côtes régionaux du il baron d'Asti, n Vendôme faisait donner la chasse (5) comme à des « fourbans (6j » . Fort perplexe, le Conseil d'Etat intervenait tantôt pour donner raison aux Bretons (7),

1) Journal de ce qui s'est fait et passe' tant durant la guerre et siège de Bordeaux gue dans le traite de pai.w 1650, in-V, p. 40. — Gazette du 13 octobre.

(2) Cf supra, t. IV, p. 566.

(3) En 1649 encore. César de Vendôme porte le titre de « lieutenant jénéral pour le roy avec tous les droictz et pouvoir d'admirauté en ses pays 5t provinces de Bretagne » {Recueil de diverses pièces gui ont paru depuis les mouuements derniers de l'année 1649. 1650, in-4", p. 111).

(4) En mars 1650. " M. de Vendôme a l'amirauté de France... l'amirauté de Bretagne en est retranchée « (Journal des guerres civiles de Dritri.^sON-AuBKSAY (1648-1652), éd. G. S.uge. Paris, 1885, in-8», t. I, p. 231, 269).

(5) Louis XIV promet aux Etats de Bretagne d'intervenir à ce sujet. 5 décembre 1653 (B. N., Franc. 8301, fol. 395).

(6) P. Levoï, la Marine française et le port de Brest sous Richelieu ?t Mazarin, dans le Bulletin de la Société académique de Brest, t. I (1861), P-23.

(7) Arrêt du 14 mai 1655 (E. Du Crest dk Vii.i.e^ki'vk, Essai hislorigue mr la défense des privilèges de la Bretagne en matière d'amirauté, dans le Bulletin de l'Association bretonne, 3^ série, t. XVI (1898), p. 309).

tantôt pour faire restituer à Vendôme «la grange» de la Marine à Brest 1 ., où de tous temps « les amiraux de France eurent privativement aux gouverneurs toute l'autorité (2). 1)

La légendaire obstination des Bretons eut le dernier mot et maintint jusqu'au dix-huitième siècle « les Etats de Bi-etagne dans leurs privilèges concernant l'amirauté f3) » . De l'hégémonie maritime de la province, fruit du relâchement de l'autorité produit par la Fronde, un maréchal de France, un intrigant et un ordre militaire tirèrent successivement parti pour créer à Nantes, à Belle-Isle, à Saint- Malo autant de bases d'opérations navales indépendantes (4).

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