‹ Histoire de la marine française (volume 4)Chapitre 17 sur 75 · LES EXPLOITS DU CHEVALIER PAUL · texte numérisé non relu

LES EXPLOITS DU CHEVALIER PAUL

Dans le Levant, la pénurie du Trésor plus que le virus de la Fronde a précipité l'effondrement de notre marine, que l'intendant de Toulon dépeint de façon tragique : « Nos affaires de la marine tombent de plus en plus. — La chiourme, toute nue, est réduite à l'extrémité de mourir

(1) En 1658. — Beaufort fait allusion à cet état de choses en proposant le transfert à Landevennec du port de guerre de Brest : « Les Etats fourniront cette dépense par l'espérance du gain d'avoir toute la marine. " 10 octobre 1666 (A. Jal, Abraham Du Qiiesne, t. I, p. 454).

(2) Suivant l'expression d'un arrêt du Conseil d'État du 31 mai 1701 qui confirme le gouverneur de Bretagne dans la possession des « fonctions de l'amirauté " .

(3) Cf. les provisions de l'amiral de France en 1669, l'Ordonnance maritime de 1681 et l'arrêt du Conseil du 31 mai 1701 (H. Bocp.de de La RoGERiK, Origine et organisation des sièges d'aniii-auté établis en Bretagne, dans le Bulletin de la Société' archéologique du Finistère, t. XXIX,

(4) Voir les chapitres consacrés à La Meillcrave (p. 236), Fouquet (Col- BERx) et à l'Ordre du Mont-Carmel (Gcehre contre l'Angleterre).

LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE HJl

de la galle, qui ne lui vient que faute de vesternents. — Les gallcrcs, sans tente, sont à la veille de leur perte totale. — Je ne diray plus rien de nos vaisseaux; il les fauldra abandonner (I). » » Au fort des mouvements dont le royaume est agité >» en 1649,1a Courne dispose d'aucune force navale pour secourir nos alliés ou nos places de guerre sur les côtes étrangères : le duc de Modène est contraint d'abandonner notre cause pour signer la paix. Et l'orage s'amoncelle contre nos présides de Toscane.

Presque seul dans l'ouragan de la guerre civile, un marin tint tète à l'ennemi. Un enfant du peuple « abandonne tous ses intérétz, se rend au port de Lerici en la coste de (îennes, embarque sur des vaisseaux armez à ses des{)ans nos troupes de Lombardie dont on peult dire que sans luy la ruyne es^toit inévitable, franchit toutes difficultés pour jeter dans les deux places de Portolongone et de Piombino un renfort considérable d'infanterie qu'il assiste de ses deniers » et revient en France recevoir <i les marques esclatantes de la magnificence royale, » lettres de noiilesse et brevet de chef d'escadre {"2), J'ai nommé le chevalier Paul.

Des hommes de cette trempe « qui s'élèvent au-dessus de leur condition par leur mérite» et mettent l'intérêt de l'État au-dessus du leur, contrastent avec les Frondeurs à l'csjjrit étroit, égoïste et mesquin. Et pourtant Paul de Sauinur n'était le fils que d'une simple lavandière de Marseille : il était né à bord d'une barque qui transportait sa mère au château d'If (3). Une audacieuse campagne contre

(1) Dépèches de l'intendant Le Il.oux d'Infreville à Brieniie. Toulon, 27 avril, 3 mai, 2i juin, 9 août, 4 octobre 1649, 30 mai 1650 (Archives Nat., Marine B'j,).

(2) Lettres d'anoblissement relatant sa campagne de 1649. Paris, novembre 1649 (Henri Oddo, le Chevalier Paul, lieutenant qéneral des annce.i navales (lu Levant (1597-1668). Paris, 1896, in-12, p. 95).

(3) En décembre 1597,

les Turcs' où il avait battu avec son seul briganlin cinq galères ottomanes, avait fondé sa réputation : à un vieux donjon de l'Ile Mitylène, les habitants donnèrent longtemps le nom de Tour du Capitan Paulo. Paul guettait de là avec ses trois cents marins la caravane qui portait tous les ans à Conslantinople le tribut de TÉgypte et qu'il faillit, certaine année, enlever près d'Alexandrette (1). Chevalier de Malte et l'an d'après, en 1638, capitaine de vaisseau du roi, il justifiait cette double distinction par des actions d'éclat et par la mémorable campagne de 1647 qui commença à ébranler la domination espagnole à Naples.

Et maintenant, il tâchait de sauver nos présides de Toscane, ^lelchior de La Tour de Noailiac demandait de nouveaux renforts, des officiers d'artillerie, des forgerons, des soldats. Don Juan massait en effet à Naples, pour nous déloger de Porto-Longone, dix mille neuf cents hommes, trente-neuf vaisseaux et neuf galères, en attendant les contingents de Gènes et de Palerme (2). A ces forces navales, que pouvions-nous opposer? Des corsaires comme ce Jambe-de-Fer qui incommodait les côtes napolitaines, comme les chevaliers Du Parc, de La Perrière et Douville, dont les prises affinaient à Porto-Longone (3). Encore répondirent-ils aux instances du chevalier Paul « qu absolument ils ne voulaient point servir sans être payés d'avance (4) » . Et le Trésor était vide.

« jN'avant jamais eu d'autres pensées que de sacrifier

(i) Avant 1638 (Tavernieb, les Six voyages de Jean-Baptiste Tavernier, écuyer, baron d'Aubonne, en Tiuqiiie, en Perse et aux Indes. Paris, 1769,

(2) C. Fernandez DuRO, Armada espatiola, t. IV', p. 391.

(3) Journal des voyages de M. de Moxcoîsts, Lyon, 1664, in-4°, t. I, p 483. — Avis de Naples, 3 janvier 1649 (Gazette de France, 1649,

(4) Un arrêt du Conseil d'Etat du 27 janvier 1650 les avait indisposés en prohibant l'attaque des navires sous pavillon hollandais, même chargés de fret espagnol.

son bien et sa vie » pour le roi, Paul pava encore de sa personne et de ses deniers (1). Le 5 avril l(>50, la Reine qu'il montait, escortée de la frégate la Duchesse du capitaine Des Ardents et d'une flûte de transport, appareillait avec trois compagnies du régiment de Valois pour les présides de Toscane. « Avec trois ou quatre cents hommes, avait écrit Noaillac, je tiendrai bon f2). »

Une division espagnole barrait le passage qui sépare l'ile Cabrera du cap Corse; les cinq vaisseaux qui la composaient, appartenaient à la fameuse escadre dite dunkerquoise (3), bien que Dunkerque ne fût plus aux Espagnols : le moindre avait quarante canons. Contre eux, Paul n'avait guère que les cinquante-deux canons de la Reine; mais il jura que, lui vivant, on ne verrait jamais reculer un vaisseau amiral. Sans se laisser duper par la menace d'un pscudo-brùlot détaché contre lui pour l'isoler du convoi, il fonça sur l'escadre dunkerquoise,lui lâcha trente bordées, en reçut davantage, mais à la nuit, le 13 avril, la força à reculer. Les volontaires d'Alleville, de Saint-Léonard, de Bussy, Gombault, Arnault et Truffant, le capitaine de La Virette et le commandant de la Duchesse s'étaient signalés pendant l'action qui nous coûtait une trentaine d'hommes. Après avoir bravé une rescousse en gardant toute la nuit ses fanaux allumés, la Reine entrait triomphalement le lendemain à Porto-Longone avec son convoi. Cent cinquante trous de boulets dans ses œuvres attestaient la violence du combat dont elle était sortie victorieuse (4).

(i) Le chevalier Paul à Mazarin. Toulon, 22 février 1650 (H. Oddo,

(2) D'Infruville à Brienne. Toulon, 4 avril (Archives Nat., Marine B^j, fol. 519 v").

(3) L'escadre dunkerquoise comprenait en 1650 les vaisseaux amiral, Virgenes, Buen Suceso, Atocha, San Salvador, Natividad (F .DvjJ^O, t. IV, p. 393 note).

{^) "' Le combat naval donné es mers du Levant entre l'amirale de France et cinq vaisseaux espagnols; — Particularitéz obmises au récit du

Désormais « fameux en nos combats de mer, " Paul connut les honneurs du triomphe. Les Parisiens l'applaudirent lorsqu'il parut à cheval, « vêtu en broderie d'or et d'argent et de pierreries, avec sa croix de chevalier estimée dix mille écus et un baudrier couvert de figures de relief en broderie d'or et d'argent, monté sur un cheval bai clair dont la housse était de velours semé de perles, " dans la Célèhj^e cavalcade faite pour la majorité du roi (1). Ainsi avait- il voulu affirmer publiquement son dévouement à la Couronne.

Mais que peut l'abnégation d'un individu quand la nation s'abandonne!

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