PERTE DE LA CATALOGNE
"On laisse tomber entre les mains des ennemis ce qu'ils achepteroient des millions, " écrivait avec mélancolie Mazarin (4). Nos places de Catalogne, aussi compromises que nos présides de Toscane, ne motivaient que trop son souci. Tortose, investie par l'armée du marquis de Mortara et l'escadre du duc d'Albuquerque, était réduite à l'extrémité lorsque Louis de Vendôme, duc de Mercœur et viceroi de Catalogne, tenta de la dégager. Une attaque contre les lignes de circonvallation, combinée avec une sortie de M. de Launay, permettrait à l'escadrille du maréchal de bataille de Ligny d embouquer l'Ebre et de jeter dans Tortose vivres, troupes et munitions. Malheureusement, le billet qui fixait à l'escadrille un rendez-vous, escomptant l'inertie des galères ennemies qu'un «vent du diable» retenait aux Alfaques, fut intercepté par les Espagnols (5).
Capitaine de cavalerie promu capitaine général des galères, Francisco Fernandez de La Cueva, duc d'Albuquerque, profita de l'avis. Comme nos garde-côtes Saint-
(1) La galère du commandeur de Ghastellus « est pérye au voiage d'Orbitelle -. . 1650 (B. N., Franc. 21432, fol. 324).
(2) De Canipel à Mazarin. Antibes, 17 juillet (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 1717, fol. 23).
(3) Le texte de la capitulation est publié dans la Colecciàn de documentos inédites, t. XIII, p. 421.
(4) A Le Tellier. 27 octobre 1650 (Lettres de M.^zvrin, t. III, p. 905).
(5) Mercœur à Ligny. Reus (près de Tarragone), 19 novembre (Conqiiîsta de Cataluna por el marques de Olias y Mortara, s. 1. n. d., in-4°, p. 47).
Augustin et la Garde (1), accompagnés de deux transports, arrivaient au rendez-vous de Cambriles à mi-route entre Barcelone et Tortose, ses six galères surgirent le 24 novembre 1650 à la pointe du jour. Elles avaient embarqué deux cent vingt soldats de renfort. Le baron de Ligny avait des soldats d'Auvergne et de Sainte-Mesme arrivés l'avanl-veille » de la guerre de Bordeaux, » des volontaires et une cinquantaine de gardes de Mercœur à la casaque bleu horizon. Malheureusement ses vaisseaux allaient se présenter un à un au feu.
La Garde, de seize canons, enlevée après un court engagement, est expédiée vers Tortose. Vers dix heures, nos deux transports, de seize et douze pièces, immobilisés par un calme, sont cernés et pris. Avec le Saint-Augustin qui a trente canons, le baron de Ligny cherche à se dégager et à rebrousser chemin. Dans un violent combat que, du rivage, Mercœur suit avec angoisse, nos soldats maltraitent extrêmement, « sumamente, » les galères espagnoles : la capitane a les rames brisées et Tespolon rompu; les patronnes d'Espagne et de Sardaigne ont perdu leurs capitaines; cent quarante-trois de nos adversaires sont hors de combat. Mais le baron de Ligny compte de noml^reux morts dont le commandant des troupes, deux chevaliers de Malte et plusieurs capitaines; il a une centaine de blessés. Sommé de se rendre sous peine d'être traité sans pitié, le maréchal de camp se voit contraint, à la hauteur de Sald en vue de Tarragone, de mettre pavillon bas (2).
La victoire navale d'Albuquerque avait porté à la défense de Tortose un coup décisif (3). Tout ce qu'ame-
(1) Que le lieutenant-gënéral Jean-Fertlinand de Marchin avait armes pour défendre Tortose (B. N., Recueil Cangé 9, fol. 155),
(2) Le texte de la capitulation, signée en vue de Tarragone le 24 novembre, est dans Abrec y Bemodano, Coleccién de los tratados de pa-^. Madrid, 1751, in-4°, t. VI, p. 73.
(3) Carta del Excmo. Sr. Ditque de Ai-BUQtiEnQUK, capitan gênerai de
Ifi8 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE
nait comme renforts notre escadrille, cinq cents soldats, quatre pièces lourdes, deux mortiers, un milier de mousquets, était aux mains de l'ennemi. Trois jours plus tard, la place capitulait.
La fin héroïque du " Lion Couronné, h
(17 juin 1651.)
Pour Tété qui vient, c'est contre la capitale de la Catalogne que les Espagnols concentrent leurs forces, les recrues du Milanais, les contingents de Naples, de Sardaigne et de Sicile, la flotte de Don Juan d'Autriche, l'escadre de l'Océan. Et dans notre détresse, qui va tenter de porter secours à Barcelone? Deux galères (1). Qui va barrer la route à l'avalanche? Un simple vaisseau (2). Nulle de nos histoires n'a relaté ce magnifique fait d'armes qui, sans nos adversaires, resterait ignoré (3).
las (paieras de Espana. . . en que se da cuenta de la Victoria que Dios le ha dado en la costa de Cataluna contra cuatro navios de guerra... de Francia. Valencia, 1650, in-fol., réimprimé dans les Memorias de la real Academia de la Historia, t. X, p. 396. — Relacion de la gran vitoria que han tenido las qaleras de Espana, siendo gênerai de ellas el Excmo. senor duque de Albuquerque . Sevilla, 1650, in-i" : réimprimé Ibidem, t. X, p. 393. — Conquista de Cataluna por el marques de Olias y Moi'tara, p. 49, etc.
Les sources franco-catalanes sont moins abondantes : Guerre, Archives historiques 126, fol. 315. — Mémoires de François de Paule de Clermont, marquis (^/e MoxTGLàT (1635-1660). Amsterdam, 1728, in-4'', t. III, p. 127. — Miguel P.\nETS, dans le Mémorial historico espahol, t. XXIV, p. 372.
(1) Louis XIV au duc de Richelieu. 15 mai 1651 (Archives Xat., Marine B«, , fol. 26).
(2) Le Lion Couronné, de 26 canons, avait participé à plusieurs batailles (Archives Nat., Marine B*.^, fol. 35-38); sous les ordres du chevalier de La Perrière, il avait, le 18 décembre 1648 en vue de l'Etna, « arrambé » le vaisseau anglais l'Atalante, qui refusait d'exhiber ses patentes et qu'il fit sauter d'un coup de canon à bout portant, tiré dans la sainte-barbe. Le Lion Couronné avait cinquante hommes hors de combat sur trois cents (Journal des voyages de M. de Monconys [qui était à hord de l'Atalante,^ t. 1, p. 483.)
(3) Relacion diaria... de lo que ha obrado la armada del senor Don Juan
LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE lUg
Quoi de plus beau, en effet, que la bataille livrée par un petit vaisseau de vingt-six canons à toute une flotte! Le Linn Couronné était, le 17 juin 1651, en croisière près de l'ile Formentera, lorsque la vigie signala au large des Baléares quatre gros vaisseaux et onze galères, sous pavillon espagnol. C'étaient les divisions des Deux- Siciles, que Don Juan d'Autriche, deuxième du nom, fils naturel du roi d'Espagne, amenait à la rescousse de Barcelone. Loin de reculer devant des adversaires qui se chiffraient par milliers, les marins du Linn Couronné font tête et, à une rafale des pièces de chasse de la Réale, ripostent par une bordée : sept galères les enveloppent d'un croissant dont les pointes sont formées pai les capitanes de Sicile et de Naples aux puissantes batteries de chasse.
Au signal d'abordage, la Quatralbade Fernando Garrillo agrippe notre vaisseau par l'espolon, mais doit aussitôt lâcher prise sous une décharge à mitraille qui la force à battre en retraite, à demi fracassée, à la remorque d'une autre galère. L'artillerie espagnole reprend son tir et fait rage; une grêle de grenades et de feux d'artifices s'abat sur le Lion Couronné ., cette seconde préparation d'artillerie exécutée. Don Juan d'Autriche fait donner toute la réserve, les troupes d'élite de la Réale, les volontaires du marquis de Bayona, capitaine-général des galères de Sicile, les contingents de la Patrona et de la Saîi-Miguel. Il y a quatre
de Austria desde que tomô el navio llamado el Léon Coronado (jue fué a 22 de junio, hasta agosto deste ano de 1651. Impreso a Madrid por Diego Diaz, 1651, in-fol. — Don Francisco FABRO-BREMU.NDA^^, Hisloria de los herlios del serenissimo senor Don Juan de Austria en el principado de CaUtluna. Çaragoza, 1673, in-fol,, p. 53. — Pedro de La Mota Sahmiexto, Majordouio de Don Juan, Diaiio de lo sucedido a su Alteza el S' D. Juan de Austria en el sitio de Barcelona... Con la naveçjacion que hizo de Sicilia a Espana para este efecto. — Verdadera relaciôn... que déclara la feliz vitoria... del S' D. Juan de Austria. Madrid, 1651, in-foL : réiinpr. dans les Memorias de la real Academia de la Histoj-ia, t. X, p. 402.
no HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE
heures que dure ce combat de titans; et le capitaine de La Chesnaye tient toujours ,1).
... Sourdis, l'amiral-archevéquc, disait de lui et de son équipage, lors de l'affaire de Guétaria, qu'ils avaient fait <i tout ce qu'on peut attendre de gens de cœur, qui savent le métier. " Cette fois, La Chesnaye s'est surpassé. Il n'a plus qu'une poignée d'hommes; cent trois cadavres gisent à bord, et parmi eux quatre chevaliers de Malte; cinquante-huit hommes sont blessés; les survivants, épuisés, à bout de forces, parlent de se rendre. La Chesnaye refuse de rien écouter. Il descend, la mèche à la main, vers la sainte-barbe pour mettre le feu au.v poudres; et ce geste électrise ses derniers matelots; ils redoublent de vigueur, quand La Chesnaye, qui a repris sa place parmi eux, tombe, le bras fracassé d'une balle; un des siens, un lâche, l'achève à coups de pistolet. C'en est fait, cette fois, de la lutte. Le pavillon est amené. Les survivants, blessés compris, ne sont pas plus de cent soixante-dix.
Le Lion est dompté, mais à quel prix ! Peu de victoires ont été aussi glorieuses pour nos armes que sa défaite. Les vainqueurs, consternés, chiffrent leurs pertes à trois cent vingtsix hommes hors de combat, dont quatre capitaines de vaisseau; et les avaries de la plupart des bâtiments sont telles qu'au lieu de continuer leur route, ils sont contraints de relâcher à Iviça.