‹ Histoire de la marine française (volume 4)Chapitre 20 sur 75 · LE CAPITAINE GARGOT A LA JAMBE DE BOIS · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE GARGOT A LA JAMBE DE BOIS

Le Lion avait chèrement vendu sa liberté. Le Léopara n'eut pas la même fortune. Il revenait d'une croisière

(i) Avis de Gènes et de Salnt-Malo. 18 juillet 1651 (Gazette de Fiance, 1651, p. 766, 788).

LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE m

infructueuse à Terre-Neuve, où viu^t-trols terreneuviers espagnols cernés dans le port de Plaisance lui avaient échappe par suite d'une trahison : un transfuge leur avait apporté la nouvelle que le Léopard n'avait pas le temps d'attendre leur rançon. C'est que le capitaine Nicolas Gargot à la jambe de bois (l) avait deux adversaires chargés par le vice-amiral Du Daugnon de l'espionner : son lieutenant et son enseigne. Dès lors, il n'était plus maître à bord (2).

Le 27 mars 1651, après la prière du soir, Gargot prévint l'équipage que la disette obligeait à des restrictions alimentaires. Des murmures de mauvais présage le tinrent toute la nuit sur la dunette, sergents et soldats de quart couchant au corps de garde, l'épée au côté. Au jour, le capitaine descend dans sa cabine pour se reposer. Aussitôt les mutins d'enlever le poste et de mettre aux fers les matelots fidèles. Au bruit, Gargot s'éveille : mais le malin petit Turc q»ii le sert a caché sa jambe de bois, et vingt forcenés arrivent en criant : « Tue! tue! " Avec une baïonnette, il pare les coups de piques, puis se fait un plastron de y Hydrographie du Père Fournier, jusqu'à ce que ses mains, lardées de coups, laissent tomber l'in-folio. « Mourons en braves gens, crie-t-il à un de ses pilotes; donne moy deux pistolets qui sont derrière le chevet du lict. » Les coups ratent. Alors comme projectiles, il se fait armes de tout, pistolets, livres, tronçons des piques qu'il a brisées. " Voyans qu'ils ne pouvoient entrer dans la dunette, les traistres se résolurent d'amener une pièce de canon à la porte pour faire périr leur capitaine. » Gomme ils amorçaient la pièce, Gargot, dont le sang ruisselait par vingt-

(1) Il avait perdu une jambe au siège de la Mothe en Lorraine.

(2) Mémoires de la vie et des aventures de JSicolas Garrot, capitaine de marine. S. 1. n. d., in-4". — o Les cruautéz exercées à l'endroit d'un Français, capitaine de marine, par la trahison de quelques-uns de son vaisseau » : Gazette de France, 1651, p. 1169.

trois blessures, tomba évanoui en murmurant : « Je meurs très bon serviteur du Rov. »

Mais voilà qu'un navire suspect paraît à l'horizon. Tremblant de tomber aux mains des Barbaresques, nos deux cent cinquante braves supplient leur capitaine de garder le commandement. Le péril passé, ils reprennent leur arrogance et viennent, — les Judas, — livrer au gouverneur de la ville de San Lucar le Léopard et son capitaine

Dans le cachot du port Santa Maria, où il est réduit à il faire provision d'une grosse pierre " comme oreiller, de sa belle casaque écarlate en guise de matelas, à.Q?, Essais àe Montaigne pour toute consolation, le pauvre mutilé renouvelle le geste de Bayard. Au duc de Médina-Sidonia, qui lui offre avec des lettres de commission signées du prince de Condé le grade de chef d'escadre général des Flandres, Gargot répond : "Monsieur le Prince a le malheur de porter les armes contre le Roy auquel je dois obéissance jusqu'à la mort. " Et le captif refuse de quitter pour une vie large et brillante la geôle où « l'incommodité de la vermine et les fâcheuses images de son malheur ne permettaient point au sommeil de venir charmer ses ennuvs. " Gargot n'a-t-il point pris pour règle dévie cette admirable formule si peu connue : « Les particuliers ne font que remplir leur devoir, quelques services qu'ils rendent à l'État; estant obligez de donner leurs biens, leur sang et leur vie pour sa conservation, ils ne les exposent et ne les consument que comme des choses qui luy appartiennent. " Les héros de l'antiquité firent-ils jamais mieux?

Mais tandis que ceux-là eurent un Plutarque pour les célébrer, les nôtres demeurèrent dans l'oubli, que dis-je? dans le discrédit. C'était l'époque que choisissait un frondeur égoïste, La Rochefoucauld, pour proclamer dans des aphorismes la faillite de l'abnégation, au moment où de

pauvres gentilshommes campagnards venaient sur des chevaux harassés de fatigue «s'offrir an Roi, " au moment où l'esprit chevaleresque de la race compromettait notre politique étrangère en donnant asile à une grande infortune.

Page 1