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COMPLICATIONS AVEC L'ANGLETERRE

« Un homme d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la gueri'e, qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance (l), " s'essayait au rôle d'arbitre du monde. Ayant achevé de cimenter dans le sang le Royaume-Uui qu'avait désagrégé la guerre civile, Olivier Gromwell avait frappé les États coupables d'avoir donné asile aux royalistes. Atteints par ÏActe de Navigatioîi du 9 octobre 1651 qui assurait au pavillon britannique le monopole des importations coloniales, les Pays-Bas avaient livré bataille pendant deux ans, mais n'avaient pu triompher des Têtes rondes (2). Par le traité du 15 avril 1654, ils reconnaissaient la supériorité de la marine adverse, son droit de visite et son droit au salut. Le 14 septembre, Cromwell obtenait du Danemark l'ouverture du Sund. Le Portugal et la Suède assuraient au pavillon britannique d'autres privilèges (3).

(1) BosSDET, Oraison funèbre d'Henriette de France. 1669.

(2) Samuel Rawson Gardiker, Letters and paperx relating to first Dutch war (1652-1654). London, 1909, 2 vol. in-8".

(3) S. 1\. Gardiner, Historj of the Commonwealtli and Protectorale, t. III (1654-1656).

Vers le Protecteur convergeaient les regards et les attentions. Condé lui envoyait des délégués; l'Ormée lui offrait un port et, sans prononcer le mot de république, laissait entendre que Bordeaux était prête à u prendre Luio forme de gouvernement toute nouvelle (1). n Si Gromwell n'y donna pas suite, sa conviction que « ceux de la Religion » à la Rochelle seraient » très disposez à un soulèvement, » motiva la relâche du général à la mer William Penn aux abords de la citadelle du protestantisme {"2). Une autre proie était offerte à Gromwell : le marquis de Leide lui proposait la coopération du roi Catholique pour rendre Calais à l'Angleterre (3). Et Venlôme déclarait ^ impossible, dans lestât de nos affaires, l'en empêcher la prise (4). »

Telle était la gravité de la situation que nos côtes de 'Océan furent mises en état de défense (5) et le rappel de îotre ambassadeur envisagé (6). Les officiers de marine jui avaient abandonné le service eurent ordre de le 'ej)rcndre : le capitaine Nicolas Truchot de Bellegrange •eçut commission pour acheter quatorze navires légers m Hollande (7) ; en Danemark et en Suède, deux armaeurs cherchèrent à acquérir pour un demi -million loixante (8) « des plus beaux vaisseaux qu'on eût vus de

(1) Adresse de l'Ormée à l'illustre Conseil d'État de VVhitehall. Bordeaux, » avril 1653 ^Mémoires de Le.net, p. 605. — A. Commuxay, L'Ormée à Bordeaux d'après le journal inédit de J. de Filhot, p. 6-4-).

(2) Dépèche de M. de Bordeaux, ambassadeur de France à Londres, • novembre 1654 (Affaires Etrangères, Angleterre 64, fol. 244).

(3) Ibidem.

(4) Il Mémoire que M. de Vendosme m'a envoyé par le sieur de Boiseune. » Octobie 1655 (sicj (Affaires Étrangères, Angleterre 66, fol. 116).

(5) Mazarin au comte d'Estrades. 12 décembre 16)4 (Lettres de Mazaii.N, t. VI, p. 665).

(6) Dépêche du nonce Bagni. Paris, 19 décembre 1654 (Vatican, Niiniature di Francia 281, fol. 47 v°).

(7) A. Jal, Abraham Du (^uesne, t. I, p. 454, note.

(8) Dépèche du nonce. 9 avril 1655 (Vatican, Nunziature di Francia 09, à la date). — Nouvelles de Madrid, 1*^^"^ mai (Avisos de D. Jeronimo de

longtemps sur l'Océan (1). » Vendôme préconisait contre l'Angleterre une vaste coalition des nations maritimes, Hollande, Suède, Danemark, Pologne, Hambourg et Portugal (2), à laquelle des Anglais eux-mêmes eussent pris part. Les royalistes réfugiés en France, sous l'active impulsion de Gh. Grosse, ancien gouverneur des Sorlingues, et de George Garteret, ancien gouverneur de Jersey, avaient armé à Brest huit frégates de course (3), qui rendaient pré-} caire le trafic britannique (4). Nous donnerons « la loyj à la Hotte anglaise plutost que de la recevoir d'elle, » | disait déjà Mazarin (5). j

Notre ambassadeur à Londres était beaucoup plus cir-1 conspect. 11 ne cachait pas que notre a manquement dej force navalle, » — nous n'avions qu'un vaisseau de lignes en chantier (6), — élait connu des Anglais et faisait» naître, de l'autre côté du détroit, des « prétentions desraisonnables. '» Et il déconseillait de rompre avant que nous fussions amplement pourvus de vaisseau.^ de guerre (7),

Babrionckvo (1654-1658), éd. A. Paz v Melia. Madrid, 1892, in-12, t. I.j p. 304). — B. N., Mélanges Colbert 62, fol. 511. t

(1) Mazarin à l'évêque d'Orange. 2 avril (Lettres de Mazaria, t. VI, p. 688). j

(2) « Mémoire que M. de Vendosme m'a envoyé par le sieur de Bois-j jeune. » Octobre 1655 (Affaires Étrangères, Angleterre 66, fol. 116).

(3) Deux de ces frégates brestoises, dont l'une commandée par Giosse, ] et montées de 76 et 50 hommes, furent capturées par le Nighlinf/ale du, capitaine Robert Vessey. Rapports de Vessey. Plymouth, 25 juillet eti 21 septembre 1655 (Mary Anne Everett Green, Calendar of State papers.] Domestic séries (1655). London, 1881, in-8°, p. 258, 303, 538). Deux] autres vaisseaux de guerre brestois étaient comniandés par les capitaines; Adrian Vindiman Swart et Jacob Johnson Governor (Robert Pentland Mahah-y, Calendar of State papers rclating to Ireland (1647-1660), p. 843).

(4) Nouvelles ordinaires de Londres, 1655, p. 1009, 1020.

(5) Mazarin à l'évêque d'Orange. 20 avril 1655 (Lettres de Mazarim, t. VI, p. 691).

(6) LJ Hercule de 38 canons, qui ne fui achevé qu'en 1660 (P. Levot, j la Marine française et le port de Brest, dans le Bulletin de la Société i académique de Brest, t. I, p. 23). '

(7) M. de Bordeaux au comte de Hrienne. Londres, 13 et 27 mai et 23 juillet 1655 (Affaires Étrangères, Angleterre 65, fol. 112, 125, 157).

Cette leçon de prudence inspira les instructions données au commandeur de Nuchèze qui allait renforcer, avec sept vaisseaux du Ponant, les navires de guerre et les six galères armés à Toulon par les chevaliers Paul et de La Perrière (1) : " Il est de mon service, écrivait le roi (2), que vous esvitiez la rencontre de l'armée anglaise. Mais si le hazard vous met en présence, je ne doubte point que vous ne conserviez les advantages qvii me sont deubs. n Nuchèze fut desservi par le » hazard » et, avant de gagner Toulon (3), laissa un brûlot aux mains des Anglais. Blake était parti à la tête de vingt navires de guerre pour la Méditerranée où il devait pourchasser nos corsaires autant que les pirates barbaresques (4). -t " 'j

Or, le chevalier Jean-Baptiste de Valbelle rencontrait le 23 février 1655 (5) quatre frégates anglaises qui croisaient entre Cabrera et Majorque, avant de rejoindre Blake devant le port barbaresque de Porto-Farina. Au salut qu'on exige de lui, il répond par un refus; et aux bordées que ses adversaires en ligne de file ne cessent de lâcher contre lui de leurs cent quarante-quatre bouches à feu (6), il riposte de ses trente canons. Un boulet lui abat le mât de hune. Le

(1) Dépêche de l'aiDliassadeur de Venise. Paris, 20 avril (B. N., Italien 1841, fol. 47 v") : les vaisseaux atteignirent ainsi le chiffre de 24.

(2) Au commandeur de jNuchèze. 6 novembre 1654 (Ch. dp: CuergÉ, François de Nuchèze, p. 20).

(3) Le 31 janvier 1655. Bidaud à Mazarin, Toulon, 2 février (Affaires Etrangères, Mémoires et documents S97, fol. 20, 64).

(4) Instruction du 29 septembre 1654 (Clowes, The Royal Navj, t. II, p. 210).

(5) « Le combat donné entre un vaisseau français commandé par le chevalier de Valbelle et quatre frégates angloises vers les isles de Cabrères et de Maillorque : » Gazette de France, 1655, p. 377. — Julian S. Corbetï, England in the Mediterranean (1603-17 13), t. I, p. 283, 303, note. — Despré.s, u La vie de M. le baiily de Valbelle, « Bibl. d'Aix, ms. 1194. .

(6) Le Lancjport de 50 canons et 260 hommes, le Diamond et le Ruby de 36 canons et 160 hommes chacun, et la Pearl de 22 canons et 100 hommes (Granville Penn, Memorials of tlte professional Life and times o/sir W. Penn. London, 1833, in-S", t. II, p. 150.)

pauvre Persée, forcé de s'acculer dans l'anse de Campos à Majorque, prend pourtant la supériorité du feu sur ses quatre ennemis : leurs canots sont tenus à distance par les pierriers de sa chaloupe. Le Ruby, qui s'aventure à demiportée de mousquet pour lui donner le coup de grâce, talonne; et l'équipage anglais est réduit à se cacher sous la poulaine pour esquiver nos rafales. Le capitaine Edmund Curtis propose à Valbelle un accommodement que toutefois Roger Cuttance, capitaine du Langpori, refuse de ratifier : chacun eût tiré de son côté, nous vers Toulon, les Anglais vers Tunis. Pour triompher de Yalbelle, il fallut, après trois jours de combat, l'appui d'une batterie de six pièces amenée par le vice-roi de Majorque. Quatre-vingtsept hommes, le tiers de notre équipage, étaient hors de combat; le Persée avait quatre-vingt-trois blessures quand il amena pavillon; les survivants, Valbelle, Vincheguerre, les lieutenants d'Isnard et Bar, les capitaines d'armes Murris et Baptiste, et leurs braves furent rapatriés à la Ciotat. La rupture entre la France et l'Angleterre semblait imminente; le major Robert Sedgwick avait déjà pris possession de nos forts en Acadie (1); Blake venait nous livrer bataille dans la Méditerranée (2), quand un coup de théâtre se produisit. Blake reçut l'ordre d'intercepter les flottes espagnoles à destination ou en provenance des Indes Occidentales (3). Après avoir balancé entre les avances de la France et de l'Espagne, Gromweli s'était retourné contre le roi Catholique. Le 3 novembre 1655, le traité de Westminster avait rétabli entre les Anglais et nous la sécurité des transactions commerciales.

(1) Noël Saissbcry, Calcndar of State papers. Colonial séries (Î576i660). London, 1860, in-8°, p. 424, 497.

(2) Babrionuevo, p. 3J8.

(3) Cromwell à RIake. 13 juin 1655 (Thomas Cablyle, Olivier Croviwell, sa correspondance, ses discours ; traduit par Edmond Barthélémy. Paris, 1914, in-12, t m, p. 405).

LA GUERRE AVEC L'ESI'AOiNE -211

DERNIERE EXPEDITION DE NaPLES

il Ce monde n'étant qu'une comédie, le premier acte de la mienne s'était achevé par des coups de bâton, comme fait d'ordinaire celuy des comédies italiennes (l). " Ainsi devisait gaiement de son expédition napolitaine de 1047 Henri de Lorraine, duc de Guise. Le second acte se joua sur le même théâtre, mais non plus avec une poignée de figurants. Les licutenants-générau.v Du Plessis-Bellière et Folleville, avec sept mille hommes, et le lieutenant-général des mers du Levant chevalier Paul (2), avec les vingt-cinq vaisseaux du vice-amiral Mole et les six galères du chef d'escadre de Manse, faisaient escorte au prétendant. Mazarin écrivait à tous (3) que la France ne s'unissait aux Napolitains que pour les débarrasser de la domination espagnole. Mais le jeune frère du roi laissait entendre que la conquête du royaume de Naples serait à son profit et qu'il y renouerait la tradition des anciens rois angevins (4).

Le chevalier Paul avait malheureusement à compter avec l'indiscipline des capitaines, qui allait jusqu'à menacer u de jeter à la mer n l'intendant Colbert de Tcrron (5), et avec la vétusté des vaisseaux, insuffisamment pourvus

(J) Les Mémoires de feu Monsieur le duc de Gcisk, éd. de 1668, p. 521.

(2) Promu au choix le 10 mars 1654 (H. Oddo, le Chevalier Paul, p. 105). — Colbert à Mazarin, iO juillet (B. N., Baluze 176, fol. 94).

(3) Aux cardinaux d'Esté, Bichi, Orsini, Barberirii. 9 décembre 1654 (Lettres de Mazarin, t. VI, p. 664).

(4) Dépêche du nonce, il décembre (Vatican, JS'uuziaturc. di Francia

(5) Mazarin à l'évêque d'Orange. 16 janvier J655 (Lettres de Maz.\ris,. t. VI, p. 673, 678^. i

212 HlSTOIllE DE LA MaRINE FRANÇAISE

de voiles et de cordages (1). Le Purgatoire et la Victoire sombrèrent, l'un avec les munitions de l'armée, l'autre avec quatre cents hommes du régiment d'Estrigy. Le Marabout, chargé de huit cents hommes, faillit avoir le même sort durant la longue traversée qui mena la flotte dans le golfe de Cagliari, à l'île de la Favigliana et enfin à Malle, alors que l'objectif était Reggio en Galabre. Le crochet par Malte nous valut une avanie, — l'Ordre nous refusa à coups de canon l'entrée du port, — et la ruine de notre plan de campagne. Comme les vents empêchaient d'embouquer le phare de Messine pour atteindre Reggio, on se décida à contourner la Sicile pour venir mouiller, le 13 novembre 1654, dans le golfe de Naples devant Caslellamare di Stabia (2).

Sous la protection de nos vaisseaux, les marquis Du Plessis-Bellière et de Yallavoire prirent pied à droite et à gauche de la ville. Une contre-attaque de treize galères, venues de Naples, échoua devant les bordées du chevalier Paul. El le lendemain, 14 novembre, le duc de Guise entrait à Castellamare. Au lieu de garder prisonniers les cinq cents Napolitains de la garnison, il les renvoya en les chargeant de manifestes destinés à soulever le peuple. Mais la marche de l'armée sur Naples fut arrêtée dès la Torre délia Nunziata, où les Espagnols soutenus par leurs

(1) Affaires Etrangères, Mémoires et documents 1718, fol. 224.

(2) Henri de Guise, Relation de tout ce (jui s'est passé ait voyaqe de Naples. Du Cap de Corse, le 17 décembre 1654 : publiée dans le Recueil historique contenant diverses pièces curieuses de ce temps. Cologne^ 1666, in-12, p. 146. — De Folleville, la Responce au manifeste de M. de Guyse envoyé à la Cour, ou la véritable relation de son voyage au royaume de Naples. In-4», s. 1. n. d. (B. N., Franc. 15645, fol. 87). — tieiation de l'intendant Colbert de Tereon à Madame. « De Castelamare, ce 15" novembre 1654, le lendemain de la prise de la ville » (B. N., Franc. 20475, fol. 69). — Di Castel a mare, li 16 di novembre 1654. In-fol. (Ibidem, fol. 57). — » Ce qui s'est passé en la navigation de la flotte commandée par le duc de Guvse. Paris, 11 janvier J655 » (Gazette de France, 1655, p. 37).

LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 2lâ

galères Firent tête : le marquis du Plessis-Bellière fut mortellement blessé, le maréchal de camp de Lioddy fait prisonnier. L'approche de l'armée de Carlos de La Gatta obligea à battre en retraite et à rembarquer les troupes, puis, après quinze jours de station dans le golfe de Naples, à reprendre la route de la Provence. Les superstitieux Napolitains attribuaient au vol d'une statue de saint à Castellamare la tempête qui nous avait assaillis dans le golfe. Le 22 décembre, au moment même où le commandeur de Nuchèze avait ordre de rallier Paul avec la division du Ponant (1), l'expédition prenait fin par le retour de la flotte à Toulon.

L'échec laissa Mazarin indifférent : « Ce n'est pas la faute de .\L de Guise, nv la nostre ; c'est la faute du mauvais temps. Après tout, le mal n'est pas grand (2). »

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