‹ Histoire de la marine française (volume 4)Chapitre 25 sur 75 · COMPLICATIONS AVEC LES P.AYS-BAS · texte numérisé non relu

COMPLICATIONS AVEC LES P.AYS-BAS

Depuis le traité de Westphalie, les Hollandais ne cessaient de prêter des transports aux Espagnols (5V Parfois même, ils leur servaient de compères. Ainsi, le 10 novembre IQô'i, le Postillon, qui allait de Marseille à Smyrne avec une cargaison d'un million, venait d'échapper à la poursuite de trois requins de l'escadre espagnole de Dunkerque; et « ses canons détapés, » mais " ses mèches éteintes, par une œconomie peu sensée et qui ne se pratique jamais dans les vaisseaux du Roy, » il reposait à l'ancre dans le port de Livourne, quand trois navires hol-

(1) Le iO novembre 1657 (Alfred Franklin, Christine de Suède et l'assassinat de Monaldeschi. Paris, 1912, in-lS).

(2) La Viez-ge, le Faucon, le Tigre, la Licorne, la liéqine et le Dragon.

(3) « Estât des trouppes embarquées à Tolon pour passer en Italie » : 1536 hommes. 3-8 mars 1658 (B. N., Franc. 21432, fol. 225. — Franc. 20660, fol. 84. 108. — Gazette de France, 1658, p. 365, 459).

(4) Gaudenzio Claretta, la Regina Cristina di Svezia in Ltalia (1655-1689). Torino, 1892, in-S", p. 115.

(5) Dépêches de Du Quesnc, 10 novembre 1648; Le Roux d'Infreville, 17 mars 1649, etc. citées au chapitre précédent, de même qu'un arrêt du Conseil d'Etal du 27 janvier 1650 prohibant les prises de navires hollandais frétés par l'Espagne.

landais tenus pour amis le joignent. Le Saint-Pierre se jette sur le Postillon, mais si maladroitement qu'il embarrasse son beaupré dans nos haubans et ne peut faire jouer son artillerie, tandis que les pierriers du capitaine Nicolas Grimaud, dirigés par un septuagénaire, font « un carnage prodigieux u des assaillants hollandais. La forteresse de Livourne, en couvrant de projectiles des combattants qui violaient les eaux territoriales de la Toscane, leur fit lâcher prise. Il nous resta, en guise de trophée et de témoin de Taltentat, le chien du Saint-Pierre, dogue monstrueux « qui grimpait dans les cordages comme les matelots les plus alertes (1). »

L'incident de » la Régine " et du " Chasseur » .

(28 février 1657.)

Pareille félonie de la part des Hollandais légitima des représailles dont ils eurent promptement à se repentir. Ils chiffrèrent bientôt les prises faites sur eux à trois cent vingt-huit bâtiments et trois cents tonnes d'or. Exaspérés aussi du meurtre de leur consul à Toulon, éventré, disaientils, pour avoir demandé justice (2), les Hollandais obéirent Il aux suggestions des Espagnols qui remuaient ciel et terre pour les engager à rompre (3 . "

Le 28 février 1657, deux vaisseaux du roi, le Chasseur et la Régine de vingt-huit et trente-deux pièces, cent quatre-

(1) Mémoires du chevalier d'Arvieux, eni'oyé extraordinaire du Roy à la Porte, consul d'Alep, d'Alger, de Tripoli et autres Echelles du Levant, par le R. P. J.-B. L*BA.T. Paris, 1735, in-12, t. I, p. i^

(2) Gérard Brasdt, La vie de Michel Ruyter... oit est comprise l'histoire maritime des Provinces Unies depuis l'an 1652 jusques en 1676, traduit du hollandais. Amsterdam, 1698, in-fol., p. 78.

(3) Mazarin à M. de Bordeaux, ambassadeur de France à Londres, 28 avril 1657 illettrés de Ma/arin, t. VIJ, p. 452).

vingt-deux et deux cent trente hommes, rangeaient la Corse en revenant de conduire des troupes à Viareggio, lorsqu'ils aperçoivent une escadre sous pavillon anglais, le cap sur eux. Ils hissent leurs perroquets pour éviter la rencontre : mais l'escadre mouille ses voiles, largue ses garcettes, les rattrape, hisse les couleurs de Hollande à la place du faux pavillon d'Angleterre et somme les chevaliers de Ladignac et de La Lande de venir à bord de l'amiral. L'un est cerné par Ooms et Van der Zaan, l'autre par Ruyter et de Wildt : l'un de nos lieutenants envoyé en parlementaire est sommé, (i pistolet à la teste, " de persuader son commandant de venir au bord de Ruyter. Il refuse avec indignation. La Lande est alors prié avec civilité d'être Tbôte de l'amiral hollandais, qui l'appréhende comme ayant à purger vingt condamnations : les vaisseaux du roi sont confisqués, les équipages dépouillés, puis débarqués à Barcelone; la Régine est vendue à Cadix, les capitaines acheminés sur Amsterdam (1).

» L'insolence de Ruyter " peut avoir d'incalculables conséquences. Sous l'affront, Louis XIV frémit de colère. Le Conseil est résolu d'aller u aux dernières extrémités plutôt que de souffrir l'injure, » malgré les avis plus modérés du chancelier, de Brienne et de Villerov {2). — « Vos gens ont excédé, éclate le monarque courroucé devant l'ambassadeur Boreel : dans mes mers qui m'appartiennent en souveraineté, ils ont pris mes vaisseaux. — La

(1) SouKCES HOLLANDAISES : Déposition du Cloppenburg, maître du San Salvador (Barthélémy Piélat, la Vie et les actions mémoiables du sieur Michel de Ruyter. Amsterdam, 1677, in-12, p. 47. — Journal du voyage de deux jeunes IJollandois (de Villiees) à Paris en 1656-1658, éd. A. Faugère. Paris, 1862, in-8°, p. 114, 154. — Rrandt, p. 80.

Sources françaises : B. IN., Franc. 17871, fol. 70. — Gazette de France, J657, p. 187, 381, 452, 524, 572, 632, 727. — A. J.\l, Abraham Du ■Quesne, t. I, p. 215. — Cuércel^ Histoire de France sous le ministère de Mazarin, t. III, p. 58.

(2) Brandt, p. 82.

mer est un élément commun à toutes sortes de nations, chicane le diplomate. — 11 semble que vous veuillez faire icv le déclamateur, interrompt brusquement le cardinal. — Monsieur, j'ay l'honneur de parler au roy. — Jamais ambassadeur ne parla si haut à la Cour, riposte Mazarin; vous pourries bien vous en repentir (1). "

Les navires des Pays-Bas sont partout confisqués, le paiement des lettres de change suspendu : « et ce qu'il y a de bon, c'est que nous trouvons plus de fonds qu'il ne nous en faut pour la despense de nos armements, dans les saisies faites. Nous pi'enons nos mesures pour armer quarante vaisseaux de guerre en Angleterre et, en France, vingt-quatre de ceux du Roy. De Bretagne, la Rochelle, Normandie et Provence, l'on faict desja des propositions pour armer près de cent vaisseaux aux despens des particuliers (2). i> Les dix vaisseaux du marquis de Martel iront quêter l'appui du Portugal (3), si acharné contre les ravisseurs de ses colonies que nous devrons plus tard servir de conciliateurs entre les Hollandais et lui (4). Au traité d'alliance signé le 28 mars avec l'Angleterre, un codicille secret est envisagé qvii prévoit la conquête de la Hollande à frais communs (5). Et Mazarin de jeter cette menace aux gens des Provinces Unies : " Au lieu de venir fermer les embouchures de nos rivières, ils verront possible pratiquer contre eux quelque chose à laquelle ils ne s'attendent pas (6). »

(1) PiÉLAT, p. 47-126. — Journal... par deux Hollandais, p. 114.

(2) Mazarin à M. de Thou, ambassadeur de France en Hollande. 17 mai J657 [Lettres de Mazabin, t. VII, p. 463).

(3) B. N., Franc. 21432, fol. 230. — Gazette de France, 1657, p. 809, 882, 956.

(4) Le 19 octobre 1657 (Ph. Tamizky de Labroqce, Lettres du comte de Cominges, ambassadeur extraordinaire de France en Portugal (1657- 1659). Pons, 1885, in-8", p. 14, 18).

(5) Projet du 10 mai (B. IN., Cinq-Cents Colbert 323. — Affaires Étrangères, Angleterre 69, fol. 39).

(6) Mazarin M. de Thuu. 17 mai.

Le blocus de nos côtes, tel est en effet le plan de campagne des Hollandais : Tronip opérera dans la Manche, Evertsen dans l'Océan, Ruyter en Méditerranée, avec Tappui éventuel des escadres espagnoles que l'ambassadeur du roi Catholique leur a fait entrevoir ([).

Or, le chef d'escadre Pierre de Certaines de P'ricambault, qui sillonnait les mers du Levant à la poursuite des pirates (^j, fut lui-même pris en chasse par Ruyter. Il venait de conduire à Viareggio, sous l'escorte de cinq vaisseavix de guerre, «juatre transports chargés de troupes, quand il fut rejoint le i25 juin par son redoutable adversaire. Circonstance aggravante pour nous, les transports sont tous des navires saisis sur les Hollandais. Fricambault gagne le large et distance Ruyter, ne laissant qu'un traînard : l' Agneau blanc de Horn, de vingt-quatre canons, que montait le capitaine Courdeau avec soixante soldats, se rend sans résistance. Fricambault gagne l'abri du port de la Spezia. Ruyter n'était plus qu'à une portée de pistolet de nos huit voiles, lorsque le gouverneur de la forteresse l'invita fermement à s'abstenir de tout acte d'hostilité. A l'observation de Ruyter, que trois des navires bloqués devaient lui être restitués, le go.uverneur répliqua qu'il n'avait pas à en connaître et qu'il ne permettrait à personne de se battre dans le port, sans un ordre écrit de la Seigneurie de Gênes.

En attendant l'autorisation de livrer bataille, qu'il envoya par deux fois demander au doge de Gênes, Ruyter maintint le blocus de notre division navale et, pour parer l'attaque à revers d'une demi-douzaine de vaisseaux qui s'apprêtaient à Toulon, invita le commodore de Wildt à

(J) Toulon arme deux brûlots pour se couvrir contre l'attaque éventuijlle d'une flotte espagnole. 18 juin (Archives municipales de Toulon, BB. 61).

(2) D'après les instructions de Louis XIV des 18 et 24 octobre 1650 (B. N., Franc. 5581. fol. 6 et 7). Il commandait le Soleil.

rallier le pavillon. Le doge, menacé de représailles parle duc de Modène et par nos troupes, au cas où il laisserait insulter nos vaisseaux sous la forteresse de la Spezia, avait repoussé la proposition de Ruyter. Frlcambault, à court de vivres et enfermé comme dans un trébuchet, désespérait d'en sortir. Mais " né gentilhomme d'une bonne maison du Nivernais, 11 n'avoit nulle inclination qui ne répondit à sa naissance. Plein de cœur, d'honneur et de probité (1), " il ne capitula point, il fit touer vers la terre ses bâtiments, les rangea flanc à flanc et, de ses mâts de hune et de ses vergues, fabriqua une estacade pour les couvrir contre l'attaque des brûlots. Ayant débarqué canons, poudre et munitions, 11 s'apprêtait à couler bas ses navires; il les avait même percés de trous que bouchaient provisoirement des chevilles; ses marins désertaient en foule, et Ruyter, avec ses huit vaisseaux de guerre, esquissait une tentative d'attaque que le gouverneur de la Spezia avait peine à réprimer en bordant de nombreux soldats les remparts, quand le blocus reçut une solution inattendue... Le 14 juillet, un capitaine hollandais apportait la nou-* velle que toutes difficultés étalent aplanies entre la France et les Pays-Bas (:2).

Le 20 juin 1657, l'ambassadeur de Thou avait mis fin au déplorable incident de la Régine et du Chasseur, en obtenant des Etats généraux restitution des navires saisis et blâme d'un acte commis « contre les lois de la mer, » sous la clause que le roi, par réciprocité, ferait bonne et promplejustice aux sujets lésés des Pays-Bas. Une courtoise visite de Ruyter (3) effaça les traces de la fâcheuse ten-

(1) Suivant les termes du journal de la campagne de 1666, durant laquelle Fricambault mourut à Lagos, le 4 juin (A Jal, t. I, p. 400).

(2) Gérard Br.\ndt, p, 88-93.

(3) 25 juillet-2 août {Ibidem. — Archives municipales de Toulon, BB 62, fol. 70).

sion : l'amiral hollandais restitua les canons de ses prises et livra les déserteurs français qu'il avait recueillis à la Spezia, après avoir préalablement obtenu du commandeur Paul la promesse qu'ils n'encourraient aucun châtiment.

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