LA REPRISE DE DUNKERQUE
Noire entente avec l'Angleterre avait galvanisé chez nous des ardeurs belliqueuses que la fatigue éteignait. En 165(3, l'escadre du chevalier Paul se tenait prête à renforcer la flotte de Blake (1), à qui le Protecteur assignait comme objectif Gibraltar : u Six frégates légères abritées là, disait Cromwell 2), feraient aux Espagnols plus de mal qu une flotte, ce qui allégerait nos charges. " Mais pour enlever Gibraltar, il fallait cinq mille soldats; et Cromwell dut renoncer à la dangereuse entreprise (3), pour se contenter du bombardement de Cadix et de Malaga.
Plus pratique et plus facilement réalisable par les Anglais et par nous, le traité du 23 mars 1657 organisait la conquête, à frais communs, des places maritimes du Nord. Dunkerque et Mardick étaient dans le lot des Anglais (4), qui devaient appuyer de six mille hommes et de vingt vaisseaux les travaux de siège.
(i) Dépêches de l'ambassadeur de Venise. 28 mars et J5 avril 1656 (B. N., Italien J842, fol. 15 et 22).
(2) A Blake et Montagu, 28 avril 1656 (Carlylk, t. III, p. 459).
(3) Cromwell aux mêmes, 28 août [Ibidem, p. 478).
(4) Dans un écrit empreint d'une patriotique indignation, le cardinal de Retz protesta contre « la remise des places maritiuies de Flandres entre les mains des Anglais» {OEuvres, t. V, p. 275).
Le 25 mai 1658, Dunkcrque était investie par l'armée de Turenne et par la flotte anglaise d'Edward Mounlagu, qui débarquait les troupes de William Lockart avec une batterie de siège pour nous soutenir. Louis XIV était venu encourager l'armée de siège : à Mountagu, il avait donné son portrait avec une chaîne d'or, des médailles aux capitaines, des pistoles aux matelots. Don Juan d'Autriche et Condé tentèrent de secourir la place. Mais pris de flanc par l'artillerie de la flotte anglaise, le 14 juin l()58, ils furent battus par Turenne à la bataille des Dunes. Onze jours plus tard, Dunkerque capitulait : et Lockart en prenait possession au nom de l'Angleterre (I). La ville devait nous faire retour quatre ans plus tard par un rachat en espèces. Et c'est son ancien défenseur, le brave d'I^strades, qui aura la joie d'en « ménager par sa bonne conduite et par sa prudence la rédemption (2). »
La prise d'Audenarde, Ypres et autres villes avait suivi. Et pour coopérer à la campagne de 1659 contre les Pays- Bas espagnols, notre escadre méditerranéenne avait ordre de passer dans le Ponant (3).
Mais une grave émeute qui avait éclaté à Marseille en juillet 1658 avait montré la nécessité de maintenir dans le Levant nos forces navales. G est la division du chevalier Paul, mandée de Toulon, qui avait réprimé l'insurrection avec l'aide de cinq régiments en partance pour la Cata-
(1) Gazette de France, 1658, p. 494, 596. — Mémoires du maréchal de Turenne, éd. Paul Mariciial. Paris, 1914, in-S", t. II, p. 94 (Société de riiistoire de France). — Mercurius politicus, 22 juin 1658. — F. R. Harris, The Life of Edward Moiwtagii, K. G.first earl of Sandwich (1625-1672). London, 1912, in-8", p. 110. — Lieutenant-colonel J. Bourelly, Cronnvell et Ma'^arin. Deux campagnes de Turenne en Flandre : la bataille des Dunes. Paris, 1886, in-12, p. 150
(2) Janot à Colbert. La Haye, 28 décembre 1662 (A. Jal, t. I, p. 287, .note).
(3) « Projet d'armement des 6 vaisseaux qui c'oivent passer en Ponant " , avec 1800 hommes d'équipage. 1659 (Archives Nat., Marine B*o, fol. 67)!
logne : la popularité du chevalier dans une a ville qui avait eu la gloire de l'avoir vu naistre, » avait contribué à apaiser les esprits (l). Deux ans plus tard, les troubles éclataient à nouveau, au point de motiver le voyage du roi à Marseille. D'autres symptômes de mécontentement décelaient l'énervement d'un peuple las d'une guerre qui durait depuis un quart de siècle. Ils n'avaient point échappé à un ambitieux qui disposait des finances de l'État. Et nous verrons ailleurs à quel danger latent un acte d'énerpie opportun parvint à nous soustraire (2).
Louis XIV aussi s'en rendait compte. Il avait, dès le 15 août 1658, manifesté son désir de mettre fin à la guerre en adhérant comme a membre de la paix » à la Lip^ue du Rhin. De discrètes avances à l'Espagne lui avaient clairement laissé entendre qu'au prix d'une alliance matrimoniale, a la paix serait bientôt conclue. » Les conditions de l'une et de l'autre furent longuement débattues au congrès des Pyrénées, qui ne liquida une guerre que pour en amorcer une autre.
Si la paix des Pyrénées nous donnait le Roussillon, la Gerdagne, l'Artois et le Barrois en compensation de la ligne de l'Yser restituée par nous, elle stipulait que l'Infante Marie-Thérèse ne renonçait à la succession paternelle que « moyennant le paiement effectif » de 500 000 écus. Le mariage avec Louis XIV fut consommé en juin 1G60 sans que la dot eût été versée. Dès lors caduque, la renonciation conditionnelle de l'Infante ne pouvait écarter une nouvelle guerre. Elle la motiva (3).
(1) H. BoncHE, l'Histoire clironolofjique de Provence, t. II, p. 1008. — Ad. GnÉMiEux, t. II, p. 550.
(2) Voir ci-dessous, au chapitre Colbert : le Vrai crime du surintendant Fouquet.
(3) Cf. plus bas u Guerre des droits de la reine.
Qu'il est loin, le temps où des Compagnies à monopole sous pavillon français se partageaient l'Afrique Occidentale depuis Salé jusqu'au Niger; où un Rouennais audacieux, Charles Le Cauchois, après un séjour à Mexico, allait commercer pendant quinze ans aux Philippines (1) sévèrement interdites aux étrangers; où nos flottilles se succédaient en ordre dispersé vers les îles de la Sonde et des Moluques; où a vingt mille personnes avoient fait des colonies volontaires et des établissements à l'honneur de la France (2)! d
Dans les désordres de la guerre civile, dans l'indifférence des grands maîtres de la navigation, l'empire d'outremer issu du génie de Richelieu s'effondre. La Plus Grande France se désagrège. De la Nouvelle-France, la Nouvelle-Guyenne se détache pour devenir sous la domination anglaise la Nouvelle-Écosse. Les Iroquois, enhardis par notre faiblesse, déterrent la hache de guerre pour se porter contre Québec. Aux Bahamas, nous ne retrouvons plus la moindre trace de la colonie fondée sous Riche-
(1) De 1620 à 1635. Il fut arrêté et emprisonné à son retour à Mexico, au moment où s'ouvrirent les hostilités entre la France^ et l'Espagne (Lettres patentes de Louis XIV. 25 septembre 164'<- : Affaires Étrangères, Mémoires et documents 850, p. 89).
(2) FoucQtFKT, Défenses su?- tous les poincts de vwn procès, t. III.
lieu (l). Aux Antilles, la désastreuse rivalité de deux lieutenants-{]énéraux nous oblige à placer les îles sous l'égide de rOrdre de Malte. La France Equinoxiale devient un tréteau de charlatans : et la France Orientale, à Madagascar, tombe dans un inqualifiable abandon.