‹ Histoire de la marine française (volume 4)Chapitre 27 sur 75 · TARLEAU DE NOTRE DÉSARROI COLONIAL · texte numérisé non relu

TARLEAU DE NOTRE DÉSARROI COLONIAL

Aux Antilles, une faute avait déchaîné la guerre civile avant que la métropole en eût connu les horreurs. Richelieu y avait nommé (2) lieutenant-général Philippe de Longvilliers de Poincy, chef d'escadre de Bretagne. Ce chevalier de ^Nlalte, formé à l'école de Fressinet, son compagnon d'armes dans la terrible bataille de l'an 1609 où Fressinet, tout seul avec son galion, combattit quarantedeux galères turques (3), ce héros, qui avait tenu tète aux Anglais à la Rochelle (4), aux Espagnols lors de la conquête des lies Lérins (5), s'était révélé par surcroît un administrateur fort habile. JNon content d'accroître de tout un archipel (6) les possessions de la Compagnie des

(1) Aux Lucayes et Bahauias, « des Messieurs d'une Compagnie en France, ayans voulu faire un establissement, y envoyèrent un vaisseau chargé de monde; mais y en ayans envoyé trop tard un second, ils n'y trouvèrent plus personne; et ils ne purent sçavoir jamais si les Espagnols ou les sauvages les y avaient massacrez. » (« Information «uccinte de quelques establisseraens aux pays de l'Amérique méridionale prise de divers capitaines de navires, 1661 » : Archives Nat , Colonies, C* b ]).

(2) Le 15 sepleirdire 1638 (Cf. supra, t. IV, p. 664).

(3) Michel Haudiku, du Languedoc, Inventaire de l'histoire généralle des Turcz... avec la mort et belles actions de plusieurs chevaliers de Malte et austres (jentillhomnies et seicjueurs françois. Paris, 1620, in-4", p. 766.

(V) Cf. supra, t. IV, p. 544. — Durant cet hiver-là, 1627-1628, il captura près de la Rochelle sept navires anglais (Archives Nat., 7M 103).

(5) Cf. supra, p. 29.

(6) Cf supra, t. IV, p. 666.

Isles d'Amérique, il avait étendu son rayon d'action depuis l'Acadie, où il avait affermi notre domination (l), jusqu'à la Guyane, où des navires équipés à ses frais avaient jeté à Demerara les bases d'un établissement (2).

A la suite de dissentiments avec l'intendant des îles et le gouverneur de la Guadeloupe, Poincy fut pourtant remercié. Comme son successeur n'avait d'autre titre aux lourdes fonctions de lieutenant-général des Isles d'Amérique (3) que la faveur de la reine, Poincy jure de se faire tuer plutôt que de se démettre. Des lettres de cachet qui le rappellent, un exempt du grand prévôt qu'on lui dépêche, son neveu qu'on lui adresse en conciliateur, ne font que l'exaspérer. Le 25 novembre 1645, lorsque Noël Patrocle de Thoisy se présente devant Saint-Christophe à bord de t'Hoinme d'Or (4), Poincy refuse de le recevoir; que dis'je! Robert de Longvilliers, son neveu, parle de tirer sur le vaisseau royal, et le capitaine Labbé s'en a[)proche pour y mettre le feu. Thoisy se replie sur la Guadeloupe. Son adversaire entre en révolte ouverte, séquestre le gouverneur de la Martinique, lie partie avec les Anglais de Saint-Christophe, réquisitionne " d'auttorité et de force » six navires (5) qu'il place sous les ordres de son neveu de La Vernade, et se fait livrer « l'homme du roy » parles officiers de la Martinique (6). Le 24 janvier 1647,

(1) Cf. supra, t. IV, p. 647.

(2) Apologie pour la défense des habitans de l'isle Sainct-Christophle... sur le refus et opposition qu'ils font au despart de M. le Commandeur de Poincy. S. 1. n. d.. p. 24 (B. N., Franc. 18593, foi. 398).

(3) Noël Patrocle de Thoisy fut nommé le 26 décembre 1644 par Brézé et oommissionnc le 20 février 1645 par le roi (Le R. P. Du Tehtbe, Histoire générale des Antilles. Paris, 1667, ïn-k", t. I, p. 252).

(4) Capitaine Bontemps (De Tkrtre, t. I, p. 286).

(5) Le 31 décembre 1646.

(G) Inventaire des pièces rjue produit le sieur Thoisy, lieutenant général au gouvernement des Isles de l'Amerir/ue, contre le commandeur de Poincy. S. 1. n. d. (B. IN , Thoisy 123. fui. 196) — l^. Cl'ltru, Le c>mimandeur de Poincy il Saint-Christophe, dans la Jteinic de l'histoire des Colonies françaises (1915).

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des salves d'arlillerie saluaient ironicjuement l'entrée de Thoisyà Saint-Christophe... comme prisonnier. De nuit, il gagnait un navire malouin qui avait ordre de le rapatrier en France.

Poincy restait maître de la situation. Telle était la faiblesse des pouvoirs publics que sa révolte demeura impunie : Thoisy dut se contenter d'une transaction (1). La victime de l'affaire fut la Compagnie des Isles, dont l'autorité se trouva ruinée. Elle le comprit et liquida. Ses possessions formaient trois secteurs où de petites îles servaient de satellites à la Guadeloupe, la Martinique et Saint-Christophe ('2). C'est aux gouverneurs de ces trois îles qu'elle vendit le tout par lots : Hoiiel eut la Guadeloupe, Marie-Galante, la Désirade et les Saintes (3) ; Dyel Du Parquel, la Martinique, la Grenade, les Grenadins et Sainte-Lucie (4); l'Ordre de Malte, Saint-Christophe, Saint-Barthélémy, Saint-Martin et Sainte-Croix (5).

Promu bailli par son Ordre, Poincy reçut de Louis XIY jn mot d'éloge, car un souverain sait reconnaître en dépit les défaillances les services passés : et le «lieutenant géné- -ai cz isles de l'Amérique n'a rien épargné pour y mainenir nostre authorité et la dignité du nom françois (6). i- Restait la Tortue. Dans son nid d'aigle, où l'on accédait )ar une échelle mobile et par une corde à nœuds, le mguenot Le Yasseur narguait l'autorité du chevalier de

(1) 25 août 1651 (Du Tertre, t. I, p. 392j.

(2) .. Relatiou des isles de la Martinique et de Saint-Christophe, par le '.Jean IIai.lay ,. (B. N., Moreau 841, fol. 158). — [César de Rochefort], 'istoire naturelle et morale des îles Antilles de l' Amérique. Roterdani

(3) Le 4 septembre 1649 pour 60 000 livres.

(4) Le 27 septembre 1650 pour 60 000 livres. — Il céda la Grenade au )mte de Cérillac, qui y conduisait, en novembre 1657, 550 personnes et 58 nègres de Guinée {Gazette de France, 1657, p 1244)

(5) Le 24 mai 1651.

(6) Lettres de Louis XIV de mars 1653 (Du Tertre, t. I, p. 456).

Malte (1), son chef. Vivant en tyran, comme beaucoup de tyrans, il se fit assassiner. Poincy profila de l'incident pour envoyer dans l'île un de ses frères d'armes, qui prit le titre de gouverneur de la Tortue et de la côte de Saint- Domingue. Le chevalier Timoléon Hotman de Fontenay était à peine installé que cinq navires espagnols partaient de Saint-Domingue avec cinq cents hommes pour le déloger. Par mer, Juan de Morfa Geraldino, par terre, Gabriel de Royas linvestissaient le 4 décembre 1653. Écrasé par le feu d'une batterie hissée sur la cîme d'une colline, le chevalier de Fontenay capitulait : quatre-vingt-six canons et trois navires, tel était le butin de l'ennemi. Un retour offensif du chevalier pour reprendre la place, échoua (2),

Au Canada, la prospérité de notre colonie avait disparu depuis le départ du gouverneur, Charles Huaut de Montmagny, en 1648 (3). Les successeurs de ce digne héritier de Champlain ne surent ni tenir en respect les Iroquois, ni protéger contre eux les Hurons, nos clients. De nombreux combats où ceux-ci furent écrasés, refoulèrent les débris de leurs tribus jusqu'aux portes de Québec, dans l'île d'Orléans. La capitale de la Nouvelle-France, menacée par l'offensive victorieuse des Iroquois, dut se mettre en état de défense, les maisons furent barricadées, les murs des couvents percés de meurtrières; la ville courait les plus grands dangers quand une action sublime en mai 1660 la sauva. Une poignée de jeunes gens de Montréal, — seize hommes conduits par Adam Dollard des Ormeaux, — intimida les sauvages en faisant subir à sept

(i) Le récit de la conquête de l'ile de la Tortue par Le Vassenr en 1640 a été publié, d'après un rapport de Poincv, par Pierre de Vaissière, Saint- Dominçjue (1629-1789). Paris, 1909, in-8°, p. 375.

(2) CiiAiiLEVOix, Histoire de l'Isle Espc(quolc ou de Saint-Dominque. Paris, 1731, in-4°, t. II, p. 21. — C. Fernandez DuiiO, t. V, p. 36.

(3) Cf. supra, t. IV, p. 641.

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cents d'entre eux, au pied du Long-Sault, des pertes terribles : et comme T^éonidas aux Thermopyles, elle périt en combattant. Mais « la Nouvelle-France était réduite aux abois. Écoutez, sire, sa voix languissante et ses dernières paroles : Sauvez-moi! d écrivait un Jésuite (1). Le gouverneur Jean Du Bois d'Avaugour ne demandait pas moins de trois mille hommes pour la mettre à l'abri de l'insulte des Iroquois. La Compagnie de la iNouvelle-France n'était plus en mesure de consentir pareil sacrifice. Elle abdiqua, le 24 février 16(33, entre les mains du roi.

En Acadie, l'énergique lieutenant-général qui avait tenu tête aux Anglais (2), Charles de Menou d'Aulnay, étant mort le 24 mai 1650, ses fonctions... et sa femme furent revendiquées par son ennemi mortel. Charles de Saint- Etienne dit La Tour, l'ancien complice des Anglais, reprit possession du fort Saint-Jean au nord de la baie de Fundy. Mais l'armateur rochelais Emmanuel Le Borgne se fit adjuger les territoires du sud, les forts de la Hève, Port- Royal et Pentagoët, en nantissement des créances qu'il avait sur Menou d'Aulnay et en dépit de La Tour, qui appela comme jadis les Anglais du Massachusetts à la rescousse. Port-Royal, défendu par Le Borgne et cent cinquante hommes, se rendait le 16 août 1654 au major Sedgwick. La Hève était enlevée par les Anglais malgré la vigoureuse défense du Rochelais Guilbault. L'Acadie redevenait la Nouvelle-Ecosse; le colonel anglais Temple en était nommé lieutenant-gouverneur; et La Tour avait la honte de recevoir de Cromwell, le 9 août 1656, ses lettres d'investiture (3).

(1) Le P. Lejecne, Épistre au Koi en tête de la Relation de ce qui s'est passe (le plus >ema}-<iuahle aux missions des Pères de la Compac/nie de Jésus en youvelle Fiance. 1662.

(Z) W. Noël Sai.nsbl'ry, Calendar of State papers. Colonial séries (1574-

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Emmanuel Le Borgne fut plus énergique. 11 était de ces Rochelais qui n'avaient jamais cessé de hanter les parages acadiens, tel, David Lomeron, qui avait fondé au cap Fourchu le Port-Lomeron (1); tel, Rivedou, qui avait tenté au cap de Sable un éphémère établissement de pêche (2). Avec ses seules forces, Le Borgne voulut reconquérir l'Acadie. A la tête d'une trentaine d'hommes, en mai 1658, son fils Alexandre enlevait le fort de la Hève dont le gouverneur, Ralph Wolseley, était fortuitement absent. Wolseley revient à la rescousse, somme le jeune Le Borgne de se rendre, donne l'assaut. Il tombe; neuf de ses officiers, de nombreux soldais anglais sont hors de combat, avant que notre héroïque petite troupe consente à capituler. Le colonel Temple reste néanmoins si inquiet qu'il refuse, en 1659, la libre pratique à deux navires marchands venus de la Rochelle et qu'il se met en (i posture of defence » dans l'appréhension d'une attaque contre le fort Saint-Jean (3). Ces préparatifs furent vains.

Il n'a plus d'autre rival en Nouvelle-Ecosse qu'un paisible pécheur. Denys, u propriétaire de toutes les terres et isles depuis le cap de Gampseau jusques au cap des Roziers (4), « s'était fait décerner par Louis XIV les pro-

1660. Lontlou, 1860, in-8°, p. 437, 470, 472 : le capitaine John Leverett fut ensuite le commandant des forts pris aux Français en Xouvelle-Écosse. — Rameau de Saint-Père, Une colonie féodale en Amérique, l'Acadie (1604-1881). Paris, 1889, in-12°, t. I, p. 122.

(1) En 1634, il mène en Acadie le Saint-Jean (G. Musset, les Rochelais a Terre-Neuve (1500-1789). La Rochelle, 1890, in-12, p. 86).

(2) Que le capitaine de vaisseau Gabaret visita en 1651 (DE:)iYS, Description (jéocjraphique et historique des costes de l' Amérique septentrionale. Paris, 1672, in-12, t. II, p. 235).

(3) Lettres du colonel Temple. Roston, 6 septembre et 29 décembre 1659 (W. N. Sainsbury, p. 469, 474, 478).

(4) C'est le titre qu'il se donne en tête de la Description géographique de l'Amérique.

,'isions (le lieutenant-général du territoire, les iles de ferre-Neuve et Cap-Breton y comprises (1).

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