AU LENDEMAIN DE LA PRISE DE CANDIE
Tel était l'imbroglio de nos relations avec la Sublime- Porte qu'au moment de notre expédition à Candie, une de nos divisions était pacifiquement mouillée à Constantinople. Des intérêts commerciaux interdisaient de pousser
(l) Trente mille neuf cent quatre-vingt-cinq du côté des Vénitiens, 118 754 du côté des Turcs (0. Dappeb, Description exacte des isles tie l'Archipel. Amsterdam, 1703, in-fo1., p. 440).
(i) Paris, il octobre 1669 (Marquis de S\i>t-Macrice, Lettres sur la Cour de Louis XIV (1667-1670), publiées avec une introduction et des notes par Jean Lemoine. Paris, 1911, in-8°, p. 344).
(3) Brodard à Golbert. Candie, à bord de la Princesse, 27 juin-1" juillet 1669 (B. IN., Mélanges Golbert 153 bis, fol. 835).
29ti HISTOIRK 1)K LA MARINE FliANÇAISE
la tension jusqu'à la rupture : et même, le chef d'escadre Guillaume d'Alméras, ayant reçu de la Porte « toute sorte de courtoisie, de rafraîchissemens et de bons traitemens avec des passeports tout-à-fait honnêtes (1), « embarqua comme passager un envoyé extraordinaire que Mohammed IV dépêchait à Louis XIV (2).
Comme le Roi-Soleil et « l'Ombre de Dieu v cherchaienl mutuellement à s'éclipser, « l'Excellence mahométane v fut reçue en Cour avec le raffinement des mesquineries orientales, attente prolongée avant la réception officielle, présentation des lettres de créance au bas d'un sofa où le ministre de Lyonne trônait avec l'indolence d'un grand vizir. Mais quand on apprit que l'ambassadeur Suleiman- Aga était tout uniment — ô ironie orientale — un jardinier, on faillit l'expulser comme espion (3).
Cette insolence préméditée, semble-t-il. méritait une leçon. Quatre de nos « forteresses flottantes, » pénétrant dans le port de Constantinople le 22 octobre 1670, «i morguèrent » le Grand Seigneur en défilant sans saluer devant le Sérail. — Bak, « regarde, » béaient les Turcs frappés de stupeur. Le bey de Rhodes, Massamama, protesta. A son messager, le chef d'escadre Dumé d'Aplemont donna pour toute réponse... un soufflet. Ébahi, le capoudan-pacha Kaplan n'osait se risquer à une nouvelle mortification, lorsque la Sultane Validé avec l'adresse slave, — elle était russe, — sauva la situation. Elle obtint de notre courtoisie
(i) Mémoires du chevalier d'Arvieux, éd. J.-B. Labat, t. IV, p. 128, 168, 212.
(2) Il débarquait à Toulon le 4 août 1669 ([De La Hâte Vkntelet], Lettre d'un ambassadeur de France à Constantinople au roi Louis XIV, contenant une relation de son ambassade, dans Continuation des métnoires de lilte'rature et d'histoire. Paris, 1727, in-8°, t. IV, p. Il, p. 275).
(3) Lettre de M. de Lyonne, 3 novembre 1669 (Affaires Etrangères, Constantinople 9). — Albert Vandal, l'Odyssée d'un ambassadeur. Les voyages du marquis de JSointel (1670-1680). Paris, 1900, in-8°, p. 27).
Gl ERRE DE CANDrE 29"
ce que la menace n'aurait pu nous arracher : u\i salut (l). De pareilles prémisses n'étaient point de nature à faciliter la mission de Charles-Marie-François Olier, marquis de Xoinlel, qui était d'obtenir le rétablissement de nos prérogatives, l'astreinte des commerçants étrangers à arborer noire pavillon, en un mot le renouvellement des Capitulations.
La tension de nos rapports avec les Barbaresques, vassaux de la Porte, ne lui facilitait point davantage la tâche. L'expédition de Candie les avait déclanchés contre nous à 'invite du capoudan-pacha (:2). Avec des bandits, toute saix reste boiteuse, étant de ces gens qui « baisent la main ju ils ne peuvent couper (3). » « Ils ne reconnaissent amais que la force (4). u Une bastonnade leur était néceslaire. A Alger, il suffit d'une menace; dès l'apparition de 'escadre commandée par Vivonne (5), on nous rendit railon. Les Tunisiens furent plus rétifs, parce qu'ils auraient !u de lourdes restitutions à nous faire : le seul navire du îapitaine Vidal leur avait rapporté trois quarts de milion (6).
Administrée par le pacha, Tunis était une république [ont le chef était le dey, « l'oncle maternel, » le sultan liant le père des soldats et la république leur mère nourri-
(1) [PÉTis DE La Croix], « Journal des campagnes de l'armée navale thomane » (B. N., Franc. 14679, fol. 174). — Mémoires du sieur de L.\ :iioix, cj (levant secrétaire de l'ambassade de Coiislaiiliiiople. Paris, 1684, i-t2, p. 27.
(2) Ismaël, pacha d'Alger, à Louis XIV. Alger, 6 décembre 1668 Eugène Plantet, Correspondance des deys d'Alger avec la Cour de 'rance. Paris, 1889, in-8'', t. I, p. 65).
(3) Dicton rapporté par l'intendant Arnoul (A. Jal, t. I, p. 494).
(4) Arnoul à Colbert. 15 janvier 1669 (Archives Nat., Marine B« -o, )1. 130).
(5) ■' Ilelation de ce qui s'est passé à Alger pendant que M. le comte de ivonne y a esté avec quatre vaisseau.x. .. 28 mars 1669 (Archives Nat., farine B'g, fol. 249).
(6) R. N., Mélanges Colhert 156, fol. 134.
cière. Ses vaisseaux de guerre séjournaient d'ordinaire à Porto-Farina et ses galères dans la rade de Bizerte, dont un de nos diploma'tes prédisait, deux siècles et demi d'avance, le magnifique avenir : « L'on pourroit, disaitil, V faire un port des plus considérables et des plus sûrs (1). " Pour l'instant, « les Marseillais et quelques autres peuples de Provence » pensaient faire un second Malte (2) d'une île de légendes, où « les faiseurs de romans ont hardiment avancé que Rolland le Furieux s'était retiré par desgout du monde. " L'îlot désert de Lampedouse était res rtultnis, à telle enseigne « qu'une grotte sous un rochei servoit d'oratoire commun aux Chrétiens et aux Turcs. » Une crédence recevait les ex-voto offerts à la Vierge, une grande caisse en forme du sépulcre de Mahomet, les offrandes des musulmans au Prophète (3). Telle était la base navale que nous eûmes la velléité d'occuper (4) e1 qui nous eût fort servi pour le blocus de la côte tunisienne et tripolitaine, pour une guerre d'usure où nos divisions allaient sans fin se succéder.
il Le marquis de Martel ayant proposé de brûler tous les vaisseaux de l'une ou de l'autre des villes d'Alger, Tunis el Tripoli, 1) carte blanche lui fut donnée pour exécuter son programme (5) avec quinze vaisseaux et trois mille ceni
(1) D'Abvieux, t. IV, p. 52, 57.
(2) PouLLET, Nouvelles relations du Levant. Paris, 1668, in-8*, p. 547,
(3) Ménioifes de... J.-B. de Larrocan d'AigbebÈre, commandeur de Bordèies, publiés par le cotnte de Luppé à la suite des Mémoires et caravanes de J. B. DE LcpPE DU GaruanÉ, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem. Paris, 1865, in-o", p. 45. Larrocan y trouva en 1655 un Provençal « bien dégourdi. »
(4) 1671 (B. N., Marine V,\^, fol. 381, 397). — « Si dice che il nostrc Re Christianissiino habbia intentione di far un porto e forfezza nell' isola Lanipadosa per itiipedire alli corsari di Tunisi e Algieri. » Wansleben à Garcavy. Malte, 2 juin 1671 (tl. Omoxt, Mif^sinns archéologiques françaisa en Orient aux XVJI" et XVIII" siècles). Paris, 1902, in-4°, p. 73 (Collection des documents inédits).
(5) 12 octobre 1669 (E. Plantkt, Correspondance des beys de Tunis avec la Cour, t. I, p. 249).
cinquante hommes. Il exigea d'Alger la libération de nos prisonniers, bloqua Tunis et Porto-Farina sans parvenir à a conclure la paix comme il l'eût désiré. " Sommé le 12 avril 1670 de restituer nos compatriotes prisonniers, le dey Hadj Ghaban répondit : — " Contre argent comptant. » Et pour nous enlever tout moyen de prendre des gages, il cOula derrière les forts de la passe de Porto-Farina ses treize vaisseauJc de guerre (1).
L'an d'après, en 1671, le chef d'escadre d'Alméras reprit la mer avec onze vaisseaux. Les Tunisiens n'avaientils pas eu l'audace de venir croiser avec douze bâtiments à l'embouchure du Rhône au moment de la foire de Beaucaire! Jean-Baptiste de Valbelle, La Fayette, Des Pallières et Beauvezet, se mêlant à eux, les canonnèrent «si furieusement » qu'ils en coulèrent six, dont l'amiral ; deux autres furent mis à mal durant leur fuite par Beauvezet. Valbelle avait failli être tué en attaquant à portée de pistolet l'amiral : " Un de ses valets de chambre qui luy versait à boire, receut un coup de mousquet qui luy cassa la tête : la cervelle tomba sur le collet et les mains du chevalier (2). "
Tourville se signala de son côté par « une action généreusement entreprise et vigoureusement exécutée. «
Celait à Sousse en août 1671 . Son vaisseau, le Duc, isolé de l'escadre d'Alméras, trouvait acculés dans le port seize bâtiments barbaresques. De nuit, Tourville emmène deux chaloupes, enlève une polacre et y met le feu. Que l'incendie gagne, et toute l'escadre ennemie est brûlée. Il advint par malheur que l'équipage d'un vaisseau de guerre
( l) Colbert au marquis de Martel. 17 inai et 27 août 1()70 (F^ugène Plamtkt, Coj-iespondance des heys de ruiiis et des cnnsu/s de France avec la Cour, t. I, p. 253, 256).
(2 Toute la campagne de Martel en 1670 et d'Alméras en 1671 est relatée par DKSpnÉs, capitaine de brûlot, « La Vie de M. le bailly de Valbelle « : Bibliothèque d'Aix, ms. 1194. — Matharel à Colbert; et Colbert à Tourville. 16 et 30 octobre 1671 (J. Delarbre, p. 70).
300 HISTOIRE Dt LA MARINE FRANÇAISE
algérien, bord à bord avec la polacre, se rendit maître du feu. Tourville sera " au désespoir de n'en avoir pu faire davantage (1). "
Guillaume d'Alniéras, qui avait proposé d'embouteiller la passe de Porto-Farina avec des flûtes chargées de pierres (2), se contenta d'y détacher un vaisseau en observation (3) : il envova contre Tripoli, où le Lys de La Fayette faillit s'échouer (4), la division de Preuilly d'Humières, et contre Sousse, où armaient u ces Messieurs de Tunis, n la division Gombault. Gombault perdit vingt-cinq hommes et un brûlot sans parvenir à brûler un vaisseau réfugié sous les remparts (5). Tourville faillit, quelques semaines plus tard, réussir.
Le lieutenant-général marquis de Martel voulut en finir avec la flotte tunisienne. Après une relâche à Alger où il trouva (i le dey fort bien intansionné « à l'égard de la France (6), il donna rendez-vous aux dix galères de La Brossardière devant Porto-Farina : tout était si bien réglé
(1) Tourville à Seignelay. Porto-Farina, 12 août 1671 (Archives Nat., Marine B\, fol. 275 : J. Delarbre, p. 267). (2' B. N., Mélanges Colbert 156, fol. 134.
(3) Le Bourbon. — Guillaume d'Alniéras montait le Monarque, que suivaient huit autres vaisseaux et trois brûlots passés en revue en rade de Tunis, 22 juin 1671 (Archives ]Nat., Marine B*^, fol. 225». — DWlméras à Colbert. Tunis, 3 juin [Ibidem, fol. 221).
(4) Ibidem, fol. 280.
(5) « Routte des vaisseaux quy composent l'escadre commandée par M. le marquis d'Alniéras « [Ibidem, fol. 240).
(6) Dépêche de Martel. 12 avril 1672 (Archives JSat., Marine B*^, fol. 404). — Relation de ce qui s'est passé en la rade d'Alger depuis l'arrivée du marquis de Martel (B. N., Clairambault 1153, fol. 116). — Le marquis avait son pavillon sur la Royale Thérèse que suivaient sept vaisseaux, une flûte, un brûlot et une tartane : " Routte des vaisseaux du Roy commandez par M. le marquis de Martel " (Archives ?vat., Marine B*^, fol. 433). — Ce dev était l'ancien générai de la flotte algérienne Mehemel Tricq, que la perte de deux vaisseaux, capturés par le chevalier Paul et par Beaufort, nous avait rendu » tousjours contraire. » Jean Dubourdieu, consul à Alger, à Colbert. 29 septembre et 4 novembre 1671 (Affaires Etrangères, Affaires reli(jieuses et missions dans les pays barbaresqiies (1660- 1806).
GUERRE DE CANDIE 3'Jl
d'avance que lintendant Araoul avait transmis au roi le plan d'attaque, avec la position des batteries ennemies et celle de nos vaisseaux (1). Mais les galères arrivèrent au rendez-vous avec douze jours de retard (2) : notre coup de main était manqué.
Louis XIV autant que son ministre s'énervaient de ces échecs : "Je m'assure que, après tous les entretiens que nous avons eus, vous ferez quelque action d'éclat, " disait l'un (3). " Il y a quelque sorte de honte, » ajoutait l'autre (4), et " il me deplaist fort d'avoir à faire si longtemps la guerre avec d aussv puissantes forces que celles que j'ay présentement en mer, contre d'aussy faibles ennemis (5). "
(jes faibles ennemis, c'étaient les corsaires salétins contre lestjuels le vice-amiral d'Estrées avait emmené six vaisseaux de ligne en 1670 (6), dix vaisseaux et six frégates ou brûlots l'année suivante. « Et la campagne de 1671 allait faire voir combien l'on avoit peu de connoissance de ce qu il V avoit à faire dans cette petite guerre, et combien on avoit de fausses opinions et sur les mouillages et sur l'approche de la coste (7). » Ayant chargé le marquis de Langeron de dresser par un beau clair de lune l'hydrographie du port de Salé, le vice-amiral d'Estrées en commença le bombardement le 30 juillet 1671 (8), pendant que le Tigre
(1) « Dessein de l'entreprise sur Portfarine. » 27 juin 1672 {Ibidem, fol. 414).
(2) I^eltre du chevalier de Breteuii. 9 juillet (^Ibidem, fol. 508).
(3) Colberl à d'Aiinéras. 24 avril 1671 (^Lettres de Colpert, t. III, p. 359). — " Que la fortune de la marine change, " éciit Louis XIV à d' Aimeras. 10 juin (B N., iNouv. acq. franc. 9390, fol. 77;.
(4 Louis XIV au comte d'Estrées. 14 juin 1071 (Archives ]Nat., Marine B*302, fol. 59. 73).
(5) Louis XIV au comte d'Estrées. 1"^ octobre (Ibidem, fol. 111).
(6) « Instruction donnée au sieur comte d'Estrées pour l'escadre de dix vaisseau.x, trois frégates légères, une flûte et deux brûlots " qu'il commande. 22 mars 1671 (B. N., Mélanges Colbert 84, fol. 211).
(7) Archives Nat., Marine B* 301, fol. 13.
(8) Vue de Salé et de ses baUeries, avec le Saint-Louis, iAlsace et
armé en brûlot tâchait de pénétrer dans la passe. Mais faute de chaloupes et de pilotes, il ne put incendier les six vaisseaux des pirates. Et le vice-amiral de France s'en alla sans « pouvoir faire quelque action qui pût donner à Sa Majesté l'opinion de sa marine qu'elle souhaitoit (Ij. » Château-Renault, qu'il laissait derrière lui avec une petite division (2), réussit mieux : en harcelant sans trêve les pirates, il en détruisit six, leur ravit des prises, les jeta dans le découragement et les inclina vers la paix.
Mais le roi de Fez « naturellement dur » s'opposait à tout accommodement avec les chrétiens. Un malheureux incident avait excité Muley er Rachid contre nous, u Le consul de la nation françoise en la ville d'Albouzème, » Roland Fréjus (3), avait commis l'imprudence de projeter la construction d'un nouveau bastion de France sur l'une des îles Alhucemas. En tirant son mouchoir de sa poche, il en laissa tomber le planque ramassa un renégat français. Portée au roi do Fez, la pièce motiva l'arrestation immédiate de notre consul (4).
A Constantinople, nos affaires n'allaient guère mieux. Furieux de notre intervention en Crète et de notre entrée insolite dans le Bosphore, le grand vizir Ahmed Kupruly exhala sa rancune avec des paroles malséantes que notre ambassadeur ^Soinlel n'osa toutes rapporter : a II se peut que votre roi soit un puissant monarque, mais son épée est encore neuve, '^ grondait Kuprulv (ô) ; et il nous
l'Hermine qui bombardèrent la ville (Archives Nat., Marine B*r, fol. 306). (i) Le comte d'Eslrées à Louis XIV. 15 et 23 août {Ilndem, fol. 193, et B' 302, fol. 133, 161).
(2) Le Saint-Louis, les Jeux et la Mutine.
(3) Ses provisions de Consul sont du 19 novembre 1664 (Archives ?sat., Marine B' 49).
(4) Le consul Du Pin à Colbert, 10 octobre 1671 (Affaires Étrangères, Maroc, 1577-1693 : Paul Masson, Histoire des établissements et du commerce français dans i Afrique barbaresque . Paris, 1903, in-S", p. 191).
(5) CiiARDis, Voyage en Perse et autres lieux. Amsterdam, 1721
OUKRRE DE CANDIE 303
3nnait six mois pour nous déclarer amis ou ennemis.
A cette impérieuse alternative, la France oppose une lise en demeure aussi énergique (1) : ou le rappel de otre ambassadeur, ou « le renouvellement gracieux des apitulations. " Le courrier de cabinet dépêché près de la orle, Laurent d'Arvieux, homme fort spirituel, le metteur 1 scène du ballet turc du Bourgeois gentilhomme et le jlporteur des tragédies de Corneille dans le Levant (2), icha de trouver un terrain d'entente. Mais son esprit ne ut avoir raison de la force d'inertie orientale. Aux ré- DDSCS équivoques du grand vizir, le drogman Panaiotti onna une allure si fluide que notre ambassadeur, Nointel, iclama ses passeports (3j. Il ne les obtint pas. Et le Diamant, qui avait amené cinq mois auparavant le chevalier Arvieux, quitta Conslantinople le 29 juillet l(n2 avec des épéches éplorées.
Déçu, le courrier de cabinet ne rêvait que représailles, jppel de notre ambassadeur, évacuation des Echelles par os marchands, forcement des Dardanelles, occupation des liâteaux d'Europe et d'Asie, blocus de Constantinople, lainmise sur » toutes les isles de lArchlpel en moins 'un mois. Douze coups de canon pourroient mettre par ;rre le château de Smyrne. Chio naltendroit pas qu'on rat un seul coup pour remettre ses clefs, et I épouvante 3 répandroit dans toute l'Asie (4j. »
Un philosophe renchérissait. A la croisière, Leibniz roposait de substituer la croisade; à la France il offrait Egypte, à la Chine de l' Occident la Hollande de F Orient,
le sanctuaire des prodiges de la nature, " le nœud des
(1) 1(5 août 1071 (Mémoires du chevalier d'Abviecx, éd. J -B. LiBAT. IV, p. 300).
(2) D'AnviEux, t IV, p 252, 351
(3) Nointel h Pomponne l*''^juin 1672 (Vaxdal, p. 98 .
(4) Projet soumis à Louis XIV par le chevalier d'Arvieux. 24 sep- ;mbrc 1672 (d'Auvikus, t V, p. 18).
continents. La conquête faite, « les destinées de l'empire turc seront finies; il croulera de toutes parts et, pour arracher à la France le sceptre du monde, l'Europe entière se liguerait en vain (1). »
Tel était le rêve; quelles étaient les possibilités? Guillaume d'Alméras les avait résumées dans un plan de campagne destiné à « interrompre le commerce des Estats du Grand Seigneur. » De Milo et de Paros comme bases, il commanderait toutes les routes qui de Morée, d'Asie ou d'Egypte convergent vers la capitale. Au besoin, il forcerait les Dardanelles pour a aller jusqu'à la porte de Constantinople. " Les soixante galères du capoudan ne l'efîrayaient pas, et si celui-ci appelait comme réserves les Barbaresques, les Maltais seraient là pour les contenir (2).
Et voilà comment les vingt-cinq navires de Guillaume d'Alméras et du marquis de Martel jetèrent en 1672 l'épouvante à Constantinople. Le capoudan-pacha entra dans une colère folle contre le grand vizir : « Dort-il, criait-il; ou est-il yvre; ou est-il fou? Voilà l'ennemy à nos portes. Nous serions en seureté si on me donnait une armée comme je l'ay demandé tous les jours. Toutes nos isles sont dégarnies de monde, la Candie, Chipre, Rhodes, Scio, Mételin. Quand le roy de France aura débarqué du monde dans quelqu'un de ces lieux, nous aurons de la peine à l'en faire sortir (3). »
Mais l'ennemi que venaient chercher nos marins jusque dans le cul-de-sac du Levant, n'était plus le Turc, ni le Barbaresque. Un traité hâtivement signé le 28 juin 1672
(1) Leirmz, De expeditione œqyptiaca, epistola ad i-eqem Franciœ scripta, dans les OKuvi-es de Leibniz, éilition Foucher de Careil, t. V.
(2) Ce plan de campagne avait été dresse par d'Alméras le 14 octobre 1670, à l'invite de Colbert (Archives Nat., Marine B*^, fol. 5).
(3) Journal d'Antoine GALLA^D pendant son séjour à Constantinople (i672-i673), éd. Ch. Schefer. Paris, 1881, in-8", p. 28, à la date du 28 janvier 1672.
avec Tunis (1) avait mis un terme provisoire à nos expéditions en Afrique. Le redoutable adversaire contre lequel se concentraient nos forces navales et qui avait vainement offert au sultan le concours d'une forte escadre pour obtenir son entrée en ligne contre nous (2), c'était le Hollandais.
(1) E. EoDARD DE Gard, Traités de la France avec les pays de l'Afrique du Nord. Paris, 1906, in-8», p. 129.
(2) État qénéral de l'empire ottoman, par un solitaire turc, traduit par M. DE La Croix. Paris, 1895, in-12, t. I, p. 301.
Quaad la reine Anne d'Autriche s'était revêtue de la Grande Maîtrise de la navigation, le procureur général Omer Talon, chargé de requérir en Parlement l'enregistrement de ses lettres d'office, n'avait trouvé pour cette extravagance que d'hyperboliques éloges. Divinité du Bon vent adoré des Grecs, dieu-conduit tutélaire que les vaisseaux portaient au miroir de poupe, météore précurseur de l'accalmie, si connu sous le nom de feu Saint-Elme, il n'était métaphores dont le courtisan n'usât pour saluer la nouvelle Maîtresse de la mer f l) . Qu'eût-il bien pu imaginer vingt-trois ans plus tard pour se faire entendre du commandant suprême de nos forces navales! Ce a capitaine général de la mer, " l'amiral de France, était en 1669... un bébé de deux ans. A quoi bon le nommer? Le bâtard de Louis XIV etde Mademoisellede La Vallière {2) ne passera à l'hisloire que par des signatures apocryphes, ' les estampes et caractères " d'une griffe apposée sur les actes officiels (3) et par des jetons de marine allégoriques figurant un alcyon sur la mer ou sur un rocher... une huître (4).
(1) Harangue d'Oiner Talon. 16 juillet 1646 (^Mémoires d'Oinei- Talon, dans la Collection Michaud et Poujoulat, 3" série, t. V, p. 189).
(2) Louis de Bourbon, comte de Veniiandois, né le 2 octobre 1667, mort le 22 novembre 1683, fut nommé amiral de France le 12 novembre 1669
(3) Par un conseiller dEtat, suivant lettres-patentes de novembre 1669 (Biiiiiothèque du Service hydroqrnphique, ms. 4 (87'^), pièce 47).
(4) Feuahdest, Jetons et me'reaiix, t. I, p. 92 : et jeton de 1675 dans la collection d"; l'amiral de Milford Haven, à East Gowes.
Femme et enfant, un météore et un hochet, n'est-ce )oint là signes symboliques de la surprenante légèreté avec aquelle les Français confient leurs destinées maritimes à les fantoches ! Pourtant, — et voilà son excuse, — si la einc a pris en mains la grande maîtrise de la navigation, ;'est qu'elle refuse de la confier à un prince du sang tur- )ulent et séditieux, bientôt l'un des fauteurs de la Fronde, I Condé. Ft la nomination plus tard d'un amiral-enfant, ;'est, — l'opinion ne s'y méprend pas, — « un coup de lîonsieur Colbert pour se rendre maître de la marine (1), " lisons mieux, pour rendre la marine au roi. La royauté vail abdiqué, entre les mains du surintendant de la navi- ;atlon, tous ses droits souverains, nomination des officiers, dministration de la justice, entretien et commandement le la flotte : si bien que la marine était tombée dans un liscrédit profond. Le dédain des « hommes de qualité " ►our des emplois militaires qui ne relevaient point du roi, l'avait d'égal que le mépris des " hommes de bonnes nœurs et de bonne famille " pour les charges vénales des mirantes (2). C'est à réformer tout cela que va s'employer ean-Baptiste Colbert.