A L ENSEIGNE DU « LONG-VESTU
A renseigne du Long-Vestu à Reims, dans une de ces icilles maisons aux assises médiévales que respectait le
(i) Lettre du marquis de Saint-Maurice, 22 novembre 1669 (Marquis de aint-Matjhice, Lettres sur la Cour de Louis XIV (1667-1670), çat Jean .emoine. Paris, 1911, in-8", p. 363).
(2) Mémoire autographe de Colbert {f^ettres, instructions et mémoires de OLBKUT publiés par Pierre ClÉmknt. Paris, 186J-IS82, 8 vol. in-8", t. III, ° partie, p. 705). — Autre mémoire consacré par Colbert aux « pouvoirs t avantages de la charge d'amiral de France» (B N., Franc. 8025, p. 6.)
3' 8 HISTOIRE DE LA xMaRINE FRANÇAISE
temps, mais que le vandalisme allemand ne devait point épargner, naissait, le 29 août 1619, l'un des plus grands hommes que la France ait eus (1). Fils, petit-fils, arrièrepetit-fils de marchands rémois, Jean-Baptiste Colbert était de bonne souche bourgeoise. Mais au lieu d'en convenir, 1. il se piquait d'une grande naissance et avait là-dessus un furieux faible. » Une mauvaise langue lui prêtait même la folie d'avoir enlevé de nuit, dans l'église des Cordeliers de Reims, l'épitaphe de son grand-père, le marchand de laine, pour y substituer celle d'un » preuz chevaliers Richarl Colbert, dit li Escossois. » On put le voir agenouillé sui la pseudo-tombe ancestrale, qui l'eût rattaché aux roi{ d'Ecosse par les barons Guthbert de Castlehill (2) et qui permit aux siens de fournir de fallacieux quartiers dt noblesse.
« C'est l'aveuglement ordinaire à tous les gens eslevés, » écrivait philosophiquement un magistrat (3) d'un travers que les étrangers jugeaient avec plus de sévérité (■4) : .i Li France n'est point capable d'un grand trafique : le génie (le la nation n'y est pas propre pour y être trop attache aux plaisirs et à la vanité, n'y avant point de marchanc riche de cent mille écus et moins, qui n'emploie son hier à l'acquisition d'une terre ou d'une charge, et ne démeubh par ce moyen le commerce de toute sa subsistance. " L( petit-fils des drapiers rémois n'échappa point à la coiii' mune règle. Il sortit du commerce, mais pour se donnei tout entier à la France (4).
(1) Henri Jadart, la Maison natale de Colbert. Paris, 1900, in-S".
(2) Mémoires de l'abbé de Choisy, dans la Collection ^licliaud et Pou joulat, 3° série, t. VI, p. 575. — A. de Boislisle, Documents inédits sm Colbert. Nogent-le-Rotrou, 1874, in-8°, extrait du Bulletin de la Société di l'histoire de France.
(3) Journal d'Olivier LefÈvre d'Ormesso^, éd. CuÉRrEL dans la Collée lion de documents inédits, t. II, p. 549, à l'occasion de l'entrée d'Antoin' Colbert dans l'Ordre de Malte, 1668.
(4) Lettres de Pierre de Groot, ambassadeur des Provinces-Unies,. i.
Car, à cette faiblesse de croire à la vertu souveraine d'un titre nobiliaire s'arrêta le travers d'un bourgeois qui n'eut rien par ailleurs du bourgeois gentilhomme. Le cinplant caricaturiste que je citais tout à l'heure, ce singulier abbé de Choisy qui allait, costumé en femme et fardé de mouches, quélcr dans les rangs des fidèles, rend pleine justice à sa valeur :
Il Jean-Baptiste Colbert avoit le visage naturellement renfrogné. Ses yeux creux, ses sourcils épais et noirs lui faisoient une mine austère et lui rendoient le premier abord sauvage et négatif. Mais dans la suite, en rap])rivoisant, on le trouvoit assez facile, expéditif et d'une sûreté inébranlable. Il étoit persuadé que la bonne foi dans les affaires en est le fondement solide. Une application infinie et un désir insatiable d'apprendre lui tenoient lieu de science. La nature ne lui avoit pas été libérale. Il n"y avoit chez lui rien de bien fait que ce qu'il faisoit luimême, et il ne faisoit rien qu'à force de travail, » sans être jamais content.de lui. Avec sa fausse gloriole noljiliaire, contrastait l'humilité de ses actions. Écoutez-le : H II ne faut jamais se mettre dans l'esprit que ce que l'on fait, est parfait. Mais il faut toujours chercher à avancer pour approcher de la perfection, qu'on ne trouve jamais (l). » Ne croirait-on pas lire l'Imitation.
Et pourtant l'hnitation ne fut point son livre de chevet. Elle préconise le détachement des biens de ce monde, qu'il rechercha au contraire avec passion pour sa famille et pour lui, en » homme qui ne perd point les occasions " et à qui la fortune ne cesse de sourire (i2). a Je vous avoue,
Abraham de Wicquefort (1668-1674). La Haye, 1894, ln-8", p. »4.
(1) Colbert à Arnoul. 18 août 1673 [Lettres de Colrert, t. III, p. 503).
(2) Journal d'Olivier LefÈvre d'Obmesson, t. II, p. 417, 452 : décemhre 1665, mars 1666.
écrivait Colbert à un de ses frères (1), que je brûle d'envie de voir notre famille s'élever par les voies d'honneur et de vertu, et que tout le monde demeure d'accord que la fortune que nous avons, nous est due. Nous sommes quatre frères : les trois autres sont en assez bon chemin de parvenir, et je fais encore plus de fondement sur vous. 1) Charles Colbert, marquis de Croissy, ne déçut point cette espérance, puisqu'il fut ambassadeur et ministre des Affaires étrangères. Edouard fut lieutenant-général sous le nom de Colbert de Maulevrier; Nicolas occupa le siège épiscopal de Richelieu à Luçon. Mais aucun n'atteignit l'extraordinaire fortune de Jean- Baptiste, dont ses fils participèrent aussitôt : l'aine, le marquis de Seignelay, qui s'appelait tout uniment Jean- Baptiste Colbert comme son pcre, eut dès sa majorité la signature des actes ministériels; les filles furent recherchées en mariage par les familles ducales, Beauvilliers, Chevreuse, Mortemart; les cadets devinrent colonel, inspecteur général de l'infanterie (1), grand-croix de Malte et général des galères de l'Ordre, en produisant « les plus belles preuves de noblesse de la France »... Dans le temps que les pamphlétaires persiliaient : " Ou n'admet au gouvernement que des gens propres à faire des esclaves, des hommes d'une naissance au-dessous de la médiocre : tel, un Monsieur Louvois, petit-fils d'un bourgeois de Paris; tel, un Monsieur Colbert, fils d'un marchand de Reims {2). » A ces bourgeois, le soleil royal emprunta une partie de son éclat : à lui, ils durent leur fortune.
(1) Charles Colberl de Croissy. 8 août i659 [Lettres de Colbkivj, t. I, p. 106).
(2) Soupirs (le la Fiante esclave tjui aspire après sa liberté.
COLBERT Sll