‹ Histoire de la marine française (volume 4)Chapitre 35 sur 75 · LE VRAI CRIME DU SURINTENDANT FOUQUET · texte numérisé non relu

LE VRAI CRIME DU SURINTENDANT FOUQUET

Jean-Baptiste Colbert s'était formé aux affaires publiques sous Michel Le Tellier et Mazarin. Du ministre de la guerre, il est à vingt ans le commis, et du cardinal, à trente-deux ans, l'intendant. D'aucun, il ne reste le dis ciple, mais bien d'un maître depuis longtemps disparu qui n'est pas sans porter ombrage au Roi-Soleil : « Voilà Colbert qui va nous répéter : Sire, ce grand cardinal de Richelieu... » raillait Louis XIV (1). Et Louis XIV avait tort. La grande figure du cardinal éleva au-dessus des mesquines questions d'intérêt personnel, où il se serait enlisé, l'intendant de Mazarin.

Ni Le Tellier, ni Mazarin ne pouvaient être des modèles L'un, « esprit doux, facile, insinuant, qui promettoit beaucoup et tenoit peu, excelloit en patelinage (12), » ce qui n'est point le piopre d'un grand homme d'Etat. L'autre était irrésolu et prime-sautier au point que deux affaires ne pouvaient trouver place simultanément en son esprit, c'est Colbert qui l'observe avec finesse : « Quand l'une est un peu pressante, elle efface l'autre : et quoi que la mémoire fasse pour l'y remettre de temps en temps, la place étant remplie, elle ne peut mettre le pied que sur le seuil de la porte, d'où elle est rechassée immédiatement (3). "

Bien plus! La souplesse de caractère de lltalien, porté

(1) Mpinoires du marcjuis de Villette^ ëd. MonmkrquÉ, p. 52.

(2) Mcmoires de Sainï-Hilaire, t. I, p. 8.

(3) Colbert à Le Tellier. 12 avril, 12 juin 1650 (P. ClÉmknt, Histoire de Colbert, Paris, 1874, in-8", t. 1, p. 10),

à trouver « tout accommodement facile, pourvu qu'il le pût faire pour de l'argent, » offusquait l'homme rigide que guidaient des maximes d'une mâle beauté : « La principale et seule partie d'un honnête homme, écrivait Colbert, est de faire toujours bien son devoir à Tégard de Dieu, d'autant que ce premier devoir tire nécessairement tous les autres après soi et qu'il est impossible qu'on s'acquitte de tous les autres, si l'on manque à ce premier... Il n'y a que l'application qui attire du mérite, d où vient l'estime et la réputation, qui est la seule chose nécessaire à un homme d'honneur... Aucun homme n'a de satisfaction et de gloire dans le monde qu'autant qu'il entreprend des choses difficiles et qu'il en vient à bout (1). «

Mazarin, en mourant le 8 mars 1661, avait légué au roi son « domestique » en lui décernant un certificat de « fidélité (2) )) : « Je vous dois tout. Sire; mais je crois m'acquitter en quelque manière en vous donnant Colbert (3). » Et dans l'ombre du roi comme il le fut dans celle du cardinal, Colbert va remettre sur pied le budget de l'État. Pour y arriver, tous les moyens lui seront bons : on ira jusqu'à dire de cet honnête homme qu'il était " capable de perfidies noires, de violences et de bassesses (4). » Et pourquoi? Parce qu'un drame édifiera sa fortune sur la ruine d'autrui. Pourquoi, dis-je? Parce qu'il fut un justicier (5).

Les finances sont entre les mains du surintendant Nicolas Fouquet, un homme à bonnes fortunes, mécène des gens de lettres et des artistes, mais un voleur. Le fastueux propriétaire du château de Vaux puise à pleines mains dans les coffres de l'État dont il a la garde, pour subvenir

(1) P. Clément, t. I, p. 490.

(2) Id., ibid., p. 112.

(3) Mémoires de iabbé de CnoiSY.

(4) E. Lavjsse, Histoire de France, t. VII', p. 144.

(5) ChÉucel, Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet. Paris, 1864, 2 vol. in-S"

à SCS dépenses paiiiculières, sans souci de conduire à la ruine le crédit de la France.

Colberl, dès 1659 et encore qu'il ne soit que l'intendant de Mazarin, a donné l'alarme et prononcé le mot de banqueroute (l). On ne l'a pas écouté. Mais depuis la mort de Mazarin, Fouquetse sent l'objet d'une surveillance occulte qui Fait dire à la marquise d'Assérac, son amie : u L'envie est d'ordinaire l'ombre des grandes fortunes : plus la vôtre s'élèvera, plus l'effort de vos ennemis sera grand. »

Et près de qui trouver un refuge? Un tableau allégorique, au château de Vavix, représente un écureuil blotti entre les pattes d'un lion, et un Fouquet n'est autre que l'hôte agile de nos bois. Ajoutez au tableau un accessoire; ajoutez la couleuvre emblématique de Colbert à l'écureuil de Fouquet, et vous aurez le sens du drame poignant qui se joue, en présence du roi, entre l'intendant et le surintenilant. Quelle prise n'offrait point à la critique l'étrange système financier qui faisait de Fouquet le débiteur direct des fonds empruntés pour le roi et du roi le débiteur de Fouquet (2). Colbert n'a point eu de peine à convaincre Louis XIV de la fausseté des états qu'on lui présente, où sont majorées les dépensL's et les recettes amoindries. Forcé de s'expliquer, Fouquet « avoue ses volenes, » mais promet de s'amender (3). Et le roi magnanime se contente de li prendre avec lui des sûretés » en lui donnant » Colbert pour contrôleur, » ce sont les propres expressions des Mémoires de Louis XIV (A) . Ainsi l'arme dont Colbert a frap[)é son rival ne l'a pas abattu; en a-t-il une autre eu réserve?

Dans un u Mémoire échappé de ses mains » le 1" oc-

(1) P. ClÉmeti-, Histoire de Colbert, 2^ éd., t. I, p. 93.

(2) Jules Laïr, Nicolas Foucquet, procureur général, surintendant des finances, ministre d'État de Louis XIV. Paris, 1890, 2 vol. in-8°.

(•5) Discours de Louis XIV à l'ouverture du Conseil des tinances (P: Clé- MKNT, t. I, p. 151).

(4) Paris, 1806, in-8°, t. I, p. 4.

314 IlISrOlRE DE LA MARIiNE FRANÇAISE

lobre IG59, Golbcrt incitait vivement Mazarin à " rétablir la gloire et riionncurdu royaume sur la mer, en remettant sur mer un nombre considérable de galères et de vaisseaux, en reprenant surtout les voyages de long cours (1). » En deux traits, « le domestique » du cardinal traçait le programme du futur ministre de la marine. Mais par qui et au profit de qui le voit-il réaliser?

D'un homme qui avait pour devise V orgueilleux Qito non ascendety ce ne fut pas 1 une des moindres outrecuidances de se poser en unique héritier de la politique de Richelieu : « Monsieur le cardinal m'avoit faict l'honneur de me confier, à moy seul, un illustre dessein et digne d'un si grand homme pour la gloire de l'État. Ce dessein étoit fondé sur les colonies (2). » « J'achetay des vaisseaux marchands et envoyay à la Terre Neufve, aux Indes Orientales, à l'Amérique et aux balaines. J'avois des lumières pour produire au Roy des revenus immenses (3). v

Au Rov? Non. Mécène des expéditions exotiques, des explorateurs qui lui dédient leurs ouvrages (4), des missionnaires qui l'implorent (5), des géographes qui lui offrent leurs caries (6), c'est à lui-même que songe Fouquct en essayant de fonder « une grande Compagnie où il prendrait une part très considérable. » Mais par malheur, dans le conseil qu'il tient « toutes les semaines au logis pour discuter les affaires de marine et de commerce, » il est épié par un implacable argus, par Colbert (7).

(i) P. Clkmkxt, t. I, p. 94.

(2) l\éponse de FoucQcET à l'acte d'accusation du procureur {jénéral Denis Talon (B. N., Mélanges Colbert 32, loi. 652 v»).

(3^ FoucQUKT, Défenses sur tous tes points de mou procès, G*" chef, p. 70

(4') Etienne Di Flacol'rt, Description de Madagascar. Paris, 1658.

(5) Le P. Pkllkpii.vt, Relation des tnissions des PP de la Cnmpaqnie de .li'sus dans les isles et dans la terre ferme de i Ainericiuc méridionale. l'aris, 1655.

^6) N. S.xNSo.N, l Amrrinue en plusieurs ciirtes nouvelles ■■ B. N , l'. 43.

^7) FouiQUKT, 6" clief, p. 70.

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Fouqiiet a acheté en Hollande une demi-douzaine de vaisseaux, et des frégates » qui volent sur la mer (1) » sous la conduite d'un magnifique bâtiment aux armes parlantes, le Grand Écureuil. Il en tient en partance pour la Baltique où Ton songe à envoyer comme héritier du trône de Pologne, avec des monceaux d'or, le duc d'Enghien (2), pour Madagascar où le Hollandais Hugo va essayer de supplanter le gouverneur établi par le maréchal de La Mcilleraye (3), — pour Java et Sumatra où une Compagnie nanlo-rochelaise compte expédier trois navires avec retour (4j à Belie-Isle, — pour les Antilles où Fouquet a acheté l'île Sainte-Lucie (5) et fondé à la Martinique un poste fortifié (6), pour Terre-Neuve où les Anglais veulent évincer (7j un malheureux mutilé, Gargot dit Jambe-de- Bois doté, en fief héréditaire, du comté de Plaisance, du Pelit-I^aradis et de toute la côte méridionale de 1 île (8). Obligé de vendre ses pauvres « bardes » pour payer sa

(1) La Renovunée, le Saint-Jean-Baptisle, l'Aigle d'Or, le Jardin d,.- Hollande, le Saint-Antoine de Padoue, la Sainte-Anne, le Saint- Sebastien (B. N., Mélanges Colbert 32, fol. 651, 653, etc. — Mél. Colbeit 107. fol. 45.)

(2) Le Saint-Jean, entre autres navires de Fouquet, commandé par le capitaine bordelais de I^age, devait charger, en guise d'une cargaison de sel, (leu.v millions en or (D'fcnscs de FoucouKT, t. XI., p. 31. — J. JjAin, t. Il, p. 5, 23). — - Sur ses achats en Hollande en 1660, cf. la Continuation de production de M. FoucQrKT, p. Î04, 205, 208.

(3) S()U(;uc DE Rkn.neiort, Histoire des Lndes Orientales. Paris, 1688, in-'*".

(4) Piopositions faites à Foucquet avant sa détention (B. N,, INouv. acq. franc. 9342, fol. 59).

(5) Trente-neuf mille livres (B. ^\, Mélanges Colbert 32, fol. 655).

(6) Aux Trois Rivières. La Payre à Dolu, La Martinique, 14 mars 1663 (B. ?^., Mélanges Colbert 116, fol. 115).

(7) Mémoire sur les prétentions des Anglais à s'approprier Terre-INeuve, 27 oeti.bre 1661 (B. N., Mélanges Colbert 105, fol, 26).

(8) En 1658. Une commission royale lui fut délivrée en 1660 pour aller se saisir du Grand et du Petit-Plaisance, du Petit^Païadis et autres lieu.v à Terre-Neuve (B. N., Baluze 149, fol. 5. — G. M.vrgei,, le Surintendant Fouquet, rice-roi d'Ainériijiie. Paris, 1885, in-i8"', extrait de la Revue de Géo(jrapliie).

logeuse (I), Gargot ne pourrait prendre possession de Terre-Neuve, si Fouquet ne lui avançait en sous-main les frais de l'expédition. Mais le mystère planera sur l'intervention du surintendant (2).

Il plane de même sur la création d'une vice-royauté des deux Amériques qui englobe sons une direction unique nos possessions du Nouveau-Monde (3). Le bénéficiaire, Isaac de Pas, marquis de Feuquières, reconnaissait, le 15 septembre 1660, dans une contre-lettre tenue secrète, que K la charge de vice-roy d'Amérique appartenoit au sieur Fouquet, qui l'avoit payée trente mille escus. »

Par une autre personne interposée (4), Fouquet mettait la main sur la puissante Compagnie du Nord pour la pèche des baleines (5), aux « vingt cinq à trente grands vaisseaux armez et équippéz en guerre, force toute parée à servir à l'occasion contre les ennemis (6).ii

... Contre les ennemis du surintendant. Car Fouquet en a, et il se prémunit contre eux. Au gouverneur du petit port fortifié de Concarneau qu'il a acquis, il fait signer (7) l'cn-

h) Ménioii'e de la vie et des aventures de Nicolas Gargot. S. 1. n. d., in-4°.

(2) Gargot à Fouquet, 21 décembre 1660 (G. Marcel, p. 12). — Gargot à Colbert, 17 juillet 1662 (B. N., Mélanges Colbert 109 bis, fol. 847).

(3) En août 1660 (G. Marcel). — La Compagnie de la Nouvelle-France protesta " contre la prétention de M. de Feuquière d'estendre l'authorité de sa charge de vice-roy de l'Amérique sur la Nouvelle-France » (Affaires Étrangères, Amérique 2, p. 192).

(4) Robert Ivon de Saint-Maur.

(5) Ordonnances des 23 juillet et 6 octobre 1660 (B. N., Franc. 21432, fol. 15. — Cb. DE La RosciÈre, la France Arctique ou les baleiniers basques au Spitzberq, dans la Revue du Be'arn et du pays basque, t. II (1905), p. 102).

(6) Mémoire servant de très humbles remontrances au Roy pour la Compaqnie du Nord, establie en France pour la pesche des ballaines. In-fol. (B. N., Factum Fol. Fm 3916). — Un de ces baleiniers, la Sainte-Barbe, avait livré bataille pendant une demi-journée à deux grands vaisseaux espagnols. — Cf. aussi Galette de France (1661), p. 1109, 1156, 1320).

(7) Le 2 juin 1658 (Cheruel, t. I, p. 364). — Défenses de FoucocEï, t. III, p. 299). — C'est des chantiers de Concarneau qu'étaient sortis deux

gagement de le servir u contre toutes sortes de personnes sans exception d et d'accuniiiler « sans mot dire » vivres et munitions " pour quand il seroit temps. " Presque en même temps, le 5 septembre 1(J58, sous le prétexte qu'il y a danger à le laisser aux mains d'une famille aussi frondeuse que celle du cardinal de Retz, il se fait céder flj un nid d'aigle : Belle-Isle-en-mer. Ce » chasteau extrêmement fort et pres(jue imprenable, étant situé sur un rooher, si bien qu'il est impossible de le miner par dehors (2), » lui servira de " retraitte en cas de quelque sinistre accident. »

En juin 1661, une légion d'ouvriers y travaillent dans un tel mystère qu'il est impossible à Colbert de se renseigner sur la nature de leurs travaux (3). Et voici pourquoi : quand liiigénieur d'Aigremont aura renforcé les défenses du château en enveloppant d'une vaste enceinte la future capitale de l'île (4), quand le Hollandais Loger en aura approfondi le port pour contenir la flotte du surintendant, quand un arsenal y aura été créé, Fouquet pourra, à l'abri de deux cents canons venus svibrepticement d'Angleterre et de Hollande (5), défier toutes les attaques. Or, il dispose d'autres ports : il a chassé de l'ile d'Houat en 1659 une garnison espagnole, acquis secrètement le port de Vannes et vingt seigneuries d'alentour (6) : et une

de ses vaisseaux, le Grand Ecureuil et le Petit Chalain; celui-ci portait le nom du président Fouquet de Clialain, son parent (B.N., Mélanges Colbert 32, fol. 653).

(1) Pour 1300000 livres (B. N., Mélanges Colbert 32, fol. 644 v». — Chkruel, t. I, p 395).

(2) Le Mercure hollandois. Amsterdam, 1676, in-16, p. 642.

(3) Colbert de Terron à Colbert. 10 et 17 juin 1661 {^Lettres de Colbert, t. I, p. cxciv).

(4) Les plans de l'île aux armes de Fouquet, avec les projets de travaux, se trouvent à la B. N., Estampes, topographie du Morbihan. — Lair, t. I, p. 522.

(5) Cinquanle-trois canons de fonte, 157 de fer (B. N., Mélanges Colbert 107 Ins, fol. 368).

(6) Janvier 1661 (/>e surintendant Foufjuet et le port de Vannes, dans la Revue des Etudes historir/ues, 19i0).

veuve de ses amies, Pélagie de Rieux, marquise d\\.ssérac, s'est engagée secrètement à lui remettre dès la première réquisition (I) l'île d'Yeu, Guérande, le Croisic et la forteresse invincible du Mont Saint-Michel.

Alors apparaît le danger de ces nombreuses bases d'opérations navales dans une province où les natifs, très braves, mais très indépendants, rattachés depuis un siècle et demi à la Couronne, ont encore « la présomption de croire qu'ils ne sont pas des sujets à mesme tiltre que les autres. » Ils ont maintenu leur autonomie maritime : et un simple ingénieur des fortifications prendra « la liberté » de mettre Louis XIV en garde contre « les tentations que la mer et la STiggestion de quelques mauvais voisins peuvent inspirer à des sujets que l'inviolabilité de leurs privilèges persuade quelquefois de l'impuissance des princes qui ne les ont pas voulu violer (2). "

Mais il y a pis. La marine royale elle-même va échapper au roi. Fouquet est le maître occulte de la mer. En juillet 1661, il a acheté le généralat des galères (3) pour un homme de confiance, François de Créquy, gendre de la marquise Du Plessis-Bellière, sous la clause secrète que son propre fils en héritera. Le 7 mai, il a payé au commandeur de Nuchèze la charge de vice-amiral de France (4) , dont le fils de Mme Du Plessis-Bellière est assuré par une contre-lettre de recevoir la survivance : « M. le commandeur de Neuchaize n'a fait achapt de la charge de vice-admiral de France que des deniers qui luy ont esté bailés par M. Fouquet, écrit-on secrètement à Golbert avec prière d'en informer le roi. La

(J) 26 février 1659 (Ghérukl, t I, p. 367. — L\ir, t. I, p. 5V6).

(2) Le chevalier de Glerville à Louis \IV . Brest, 14- janvier 1667 (Bibliothèque du port de Brest, ms. 163j.

(3) Payé 200000 livres au duc de Richelieu (Le P. Anselme, t. VII, p. 937. — B. N., Franc. 8025, p. 7).

(4) Ch. DE GhergÉ, François de Nuchèze, vice-amiral, iiileudant (général de la marine de France. Poitiers, 1854, in-S".

COLIiKUT 3IÎ>

luspart des officiers qui commandent à présent Tarmelent de mer, sont de sa cabale et faction. Sur M. de Ven osme, il a eu tant de crédit que, par le moien de l'argent udit Fouquet et des pensions qu'il donne aux domestiques e M. l'admirai, il a establi presque tous les officiers, tant apitaines que commissaires. Le sieur Du Quesne, dont ;s desseins sont aussv cachés que ceux du sieur commaneur, est un des pensionnaires dudit Fouquet, avec lequel conférait souvent à Paris et dont il dépendoit en toutes hoses (1). " Que se trame-t-il donc dans l'ombre?

Colbert n'a pas attendu, pour agir, cet avis anonyme. Un oup de théâtre se prépare, que le ^iachiavel n'a point irévu... Nous voici à Nantes, où Louis XIV est venu tenir es États de Bretagne. Le 4 septembre 1661, des mouve- [lenls insolites de troupes donnent l'alarme aux familiers u surintendant. Mais lui d'en rire : « Vous êtes de mes rais, dit-il, je vais m'ouvrir à vous. Colbert est perdu. Ce era demain le plus beau jour de ma vie. J'ai donné moiaéme les ordres pour le faire conduire au château d'An- ;ers. »... Le lendemain, Fouquet sort de l'audience royale, onvaincu » d'être dans l'esprit du roi mieux que personne lu royaume, " quand d'Arta;i;naa le rejoint à la tête de es mousquetaires et l'arrête. L'ordre d'écrou est signé de jOuis XIV, et c'est Colbert qui a réglé tous les détails de incarcération. Jamais secretd'Étatne fut si bien tenu. Le lOir même, cinq compagnies d'infanterie partaient pour )ccuper la forteresse du surintendant à Belle-Isle, pendant ju'Abraham Du Quesne recevait ordre de saisir, où qu'ils 'ussent, les neuf vaisseaux du captif (2).

Colbert triomphe. Des perquisitions sont opérées dans

(1) Avis à Colbert (B. >., Mélanges Colbert 107 bis, fol. 1157).

(2) Guerre, Archives historiques 170, p. 10. — B. N., Mélanges Colvert 107, fol. 453; Mélanges Colbert 113, fol. 642. — G. Dcbvillk, Voyage le Louis XIV à Nantes. ÎSantes, 1918, in-8".

tous les hôtels et palais du surintendant : et voilà qu'à Saint-Mandé, des sondages dans les murs amènent la découverte, derrière une glace, d'un plan de révolte " en cas d'oppression (1). » Colbert se hâte de le mettre sous pli cacheté. Il tient une inculpation capitale.

Dans le plan insurrectionnel, le vice-amiral de Nuchèzc opposera aux ordres de la Cour la force d'inertie : " et jamais homme, écrivait Fouquet, n'a donné de parolles plus formelles que lui d'cstre dans mes intérests en tout temps, sans distinction et sans réserve, envers et contre tous, Gomme les principaux establissemens sur lesquels je me fonde, sont maritimes (2), » la marine aura un rôle pré' pondérant. Par Calais, le surintendant tient la clef di détroit; par le Havre, la clef de la Seine; et Belle-Isle es le réduit central d'où il peut lancer ses vaisseaux dani toutes les directions. Et voici son plan. Un capitaine d( vaisseau déterminé, Guinant (3), prendra le comman dément de sa flotte et, par des croisières sur les côtes, pai une irruption dans la Seine, par l'armement en mass( des prises au moyen de matelots étrangers, il exercen un blocus qui jettera la Cour dans l'épouvante. La Frond< qui couve encore (4), peut en rebondir.

Le 16 septembre, un ambassadeur étranger, l'abbé Siri écrivait : « Fouquet avait renforcé de cinquante canoni l'artillerie de Belle-Isle et acquis tout récemment des vais seaux de guerre en Hollande : qu'il eût cultivé des intel ligences avec l'Angleterre, et il aurait très facilemen'

(1) J. Lair, t. II, p. 66, 77, 79, 315.

(2) Ch. DK ChergÊ, François de Nuchéze, vice-amiral, p. 26.

(3) Guinant commandait en 1652 le vaisseau l'Anna dans l'escadre d( V^endôuie, qui remporta la victoire du Pertuis d'Antioche.

(4) Il Le principal subjet de mon voyage ea cette province a esté d< restablir la tranquillité dans cette ville de Marseille. « Louis XIV à Mercœur. Marseille, 6 mars 1660 (Guerre, Archives historiques 161^ fol. 318) — Sur l'esprit de fronde qui sévit en Poitou et en [Normandie, cf. une lettre de Colbert du 17 août 1659 (P. Clément, t. !, p. 84).

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réussi à se maintenir en dépit de la France, voire à causer de jjraves embarras en Bretaj^jne. Aussi le roi était-il pressé de s'assurer de cette place et fort soucieux de l'issue de l'entreprise dont le succès l'enchanta (1). " A quoi les Mémoires de Louis X/F répondent comme un écho : a Fortifier des places, former des cabales et mettre sous le nom de ses amis des charges importantes dans l'espoir de se rendre bientôt l'arbitre souverain de TElat, " tel fut le vrai crime du surintendant Fouquet.

Mais lui de s'en défendre devant la chambre de justice instituée pour le juj^jer sous la présidence du chancelier et sous l'impulsion occulte de Colbert. De ce que Belle-Isle a ouvert ses portes dès la première réquisition, de ce que ses capitaines de vaisseau n'ont pas esquissé de résistance, il tire parti et argument. Il n'est qu'un pacifique armateur, son plan de révolte qu'une extravagance sans lendemain. Et quant au.\ tractations qui mettaient ù sa discrétion les titulaires des grandes charges de la marine : u Je pouvois avoir besoin de ces personnes, expliquait-il, tant pour les eslablissemens de colonies que pour les voyages au long cours. "

Là était le nœud de l'affaire : ces obligés seraient-ils, le cas échéant, des complices? La Chambre de justice n'en connut pas. Pourtant, si elle avait suivi après l'incarcération du protagoniste la trace de ses éventuels comparses, elle aurait vu ceci : un de ses capitaines de vaisseau. Forant, en fuite aux Dunes d'Angleterre (2) ; un vice-amiral de France, mortellement inquiet d'être mandé au procès de Fouquet (3), implorer Colbert qui lui dépeint l'état de

(1) Archivio di Stato di Napoli, Carte Faniesiaiic. Francia, fascio 196, fol. 166 : dépêche du 16 septernl)re 1661.

(2) Et forcé de ramener en Seudre le vai.'sseau de Fouquet (Archives Nat., Marine BU, fol. 67).

(•î) Billet, non signé, du duc de Beaufort. Fontainel)Ieau, 19 octobre

ses affaires comme à moitié désespérées (I). " — « Lorsqu'on m'en parle, ajoute le grand maître de la navigation (2), je réponds des épaules, puisque vous estes caché de moy comme des autres. " Et Nuchèze finira par confesser à l'intendant Colbert de Terron » une partie de ses affaires, tout en avant bien de la peine à se descouvrir (3) . » Un chef d'escadre, voisin de campagne de Fouquet, Du Quesne, est contraint à de pénibles explications pour n'avoir pas incorporé à sa division navale les navires du surintendant (A). Le capitaine de vaisseau Guinant, l'homme de main de Fouquet, rachète son erreur ou sa faute par l'offre de retourner contre l'Angleterre le blocus qu'il devait diriger contre la France (5). Le général des galères et le vice-roi d'Amérique, deux prête-noms de Fouquet, sont disgraciés (6). Sa grande amie, la marquise d'Assérac, restée frondeuse, "prendra sous sa protection» les matelots bretons qui se mettront « sur le pied de rebelles (T). » Et l'ingénieur d'Aigremont, le constructeur de la forteresse de Belle-Isle, trahira. Il guidera en 1674 l'escadre hollandaise qui infestera les côtes de Bretagne,

(1) Lettres de Colbert. 14 et 26 octobre, 9 et 24 novembre.

(2) Lettre de César de Vendôme. 31 octobre (Archives de Nuchèze : Cb. DE ChergÉ, p. 30-32. — A. Jai., Abraham Du Quesne, t. I, p. 238. — B. IS , Nouv. acq. franc. 4968, fol 328 et suiv.).

(3) Colbert de Terron à Colbert. Brouage, 30 octobre; La Rochelle, 24 novembre (B. N., Mélanges Colbert 103, fol. 313, 328).

(4) Lettre d'Abraham Du Quesne. Février 1662 (B. N., Mélanges Colbert 107 bis, fol. 1155).

(5) Colbert à Colbert de Terron. 29 mars 1666 (Lettres de Coi.hebt, t. HL

(6) Le 5 octobre 1661, Feuquières remettait sa démission (G. M.\rcel, p. 8). — Dès le 16 août, un arrêt du Conseil d'État, en révoquant les concessions faites des terres et pays de l'Amérique et de lAfrique, semblait atteindre le marquis de Feuquières comme vice-roi d'Amérique (H. H.4n- RISSE, Sotes pour servir à l'histoire, à la bibliographie et à la cartographie de la Nouvelle-France. Paris, 1872, in-8°, p. 103).

(7) Lettre de l'intendant de ÏNarp. Saint-Malo, l''^ février 1673 (B. IN., Mélanges Colbert 163, fol. 182).

fera une descente à Belle-Isle et préparera sourdement en Cornouallles 1 insurrection des Bonnets ronges (1).

Ainsi, à la lumière de ces faits nouveaux, à l'attitude suspecte des éventuels complices, les ténébreuses machinations de Fouquel apparaissent comme tout autre chose que le « fantôme " d'une cabale : elles étaient pour l'État un danjjer latent. L'instruction ne le mit point en évidence, malgré la durée interminable des interrogatoires, malgré la diligence des affidés de Colbert. Écartant le crime de lèsemajesté, sous le prétexte que le projet de révolte n'avait reçu aucun commencement d'exécution, le rapporteur d'Ormesson ne retint que le chef de péculat, et la Chambre ne prononça que le bannissement. Mais Louis XIV commua la peine en l'aggravant. 11 frappa le condamné d'une réclusion terrible, qui le retranchait du monde des vivants; il le mit en chartre privée sans fenêtre sur le dehoi's. Dans l'àme du jeune monarque, la guerre civile avait imprimé un tel sentiment d'horreur qu'il voulait à tout prix en conjurer le retour : car le vrai crime du surintendant, pour Louis XIV, c'était d'avoir u voulu bouleverser l'État. "

On sait combien l'opinion en France est émotive et combien elle se passionne pour l'infortune. Joignez que, de phvsique agréable, Fouquet avait de la galanterie; Colbert était de glace, " le Nord, " disait la spirituelle Mme de Sévigné; il n'en fallut pas davantage pour ameuter pour l'un et contre l'autre la Cour et la ville. Si bien que la généreuse indignation de Mme de Sévigné, des légendes attendrissantes sur le prisonnier mystérieux de Pignerol et de l'île Sainte-Marguerite, la compassion de quelques gens de plume ont prêté au surintendant Fouquet une fausse auréole de martyr, à Colbert et Louis XIV une vague allure de tortionnaires.

(1) Arthur de La Bordkhie, la Révolte du papier timbré advenu en Bretarjne en 16 75. Saint-Brieuc, 1884, in-S", p. 93.

A. celle fantasmagorie, 1 hisloire ne peut s'arrêter. Nymphes de Vaux, séchez vos larmes. Gardez les vôtres, belle marquise, pour de plus nobles causes, pour celle par exemple de vos pauvres paysans de Bretagne que ron pend. Et vous, crédules partisans d'une légende, n ajoutez point au châtiment le poids d'un masque de fer que le condamné ne porta jamais. Laissez passer la jtislice de Louis XIV. Elle ne fut point exclusive de pitié. L'homme qu'elle mit hors d'état de nuire, n'était point seulement un prévaricateur, c'était un insurgé. Avec lui, s'évanouit le spectre de la ?>onde. Ce fut le premier service rendu par Colbert à l'État. Et voici le second qui est le corollaire du premier.

LOUIS XIV ET LA MARINE (i)

ïlien ne met plus en relief le péril du plan de Fouquet que la faiblesse de la marine royale. La fâcheuse leçon du règne précédent, où 1 Etat avait du mendier une escadre anglaise et une escadre hollandaise pour réduire en 1625 des sujets rebelles (2j, avait été complètement oubliée. La marine de guerre était à l'agonie : l'inventaire, qui en fut dressé en IG61, était un uécrologc de vaisseaux coulés bas dans les ports ou bons à rompre, à vendre et à servir de

(l) Dans le petit volume que j'ai fait paraître récemment sur Colbert (Paris, Pion, 1919, in-12), ce chapitre portait comme titre : L'indifférence (le Louis XIV pour la marine. Ce titre, je ne le maintiens pas, parce que les sentiments du roi furent complexes. Si le roi s'abstint par exemple d'apporter à ses marins, comme il le faisait pour ses soldats, le réconfort de sa présence, il n'était insensible ni à leurs succès, ni à leurs déboires. Mais les critiques incessantes de Du Quesne l'indisposirent (cf. p. 331) autant que les premiers échecs d'une marine improvisée.

.'2) Cf .wprà, t. IV, p. 432.

COLBEHT 325

brùlols (l). « Depuis dix ans, écrivait Golberl, l'on n'avait jamais vu en mer plus de deux ou trois vaisseaux de guerre François; tous les magasins de guerre étaient entièrement dénués; tous les vaisseaux réduits à vinjjt, — plusieurs niesme hors d'estat de servir, — toute la chiourme à huit ou neuf cens forçats, la pluspart malades et affoiblis; six meschans corps de galères; enfin cette nature d affaires en laquelle réside la meilleure partie de la gloire du prince et le respect de son nom dans les pays eslrangers, réduite au plus pitoyable estât que l'on puisse imaginer. ■»

Pas de flotte! Pas de budget! Trois cent douze mille cent quatre-vingt-une livres en 1G5() au lieu des cinq millions consacrés à la marine dix ans auparavant (2i. Et le Suisse Georges Pelissari, trésorier général de la marine, M chicane jusqu'au mourir pour voler le Roi (3). "

Pas de marins! Six mille ont pris du service à l'étranger. Les autres?... Le chef d'escadre d'Alméras s'est fait cavalier : (i Ce n'estoit pas luy qui avoit quitté la marine; la marine l'avoit quitté, luy; et personne n'ignore, disait-il, que le désordre des guerres civilles a supprimé la marine en France. Qui est celuv de toute la marine qui n'a pas interrompu le service plus qu'Aimeras. Depuis 1648 jusques IGGO, personne n'a esté à la mer trois fois. Du Quesne a esté douze années sans aller à la mer (4). »

{^ij Sur dix-huit vaisseaux, deux datent de 1640, deux de 1645 et sept de 1646 {Lettres de Golbert, t III, 2 p., p. 699). — " Estât des vais- ■seaux et tlustes appartenant au Roy , vaisseaux inutilz, 2; vaisseaux vieux et hors de service qui ne peuvent plus servir qu'à rompre pour en avoir le fer, 3; vaisseaux de service, 6, la Sainte-Anne, ne vaut pas son i-adouh. » Toulon, 3 mai 1661 (Archives Nat , Marine B*I, fol. 48).

(2) P. ClÉ.ment, Histoire de Colhert, 2* éd., t. I, p. 403.

(3) César de Vendôme au vice-amiral de JNuchèzc, 12 juillet 1661 (A. JiL, Abraham Du Quesne, t. I, p. 231.

(4) Observations sur le règlement de la marine de 1647, par G. d'Ai.mk- EAS (Archives Nat., Marine R-8, fol. 3 v°).

E» pourtant, « la France a veu depuis trente années que les plus grandes conquestes qu'elle a falotes pendant ces dernières guerres, ce a esté par les forces maritimes : et quand on les a négligées, la perte des dittes conquestes s est cnsulvye (1). » Mais qui est en état de le comprendre et « d'effacer cette tache qui ternit en quelque manière le lustre de notre histoire, la honte que le premier empire du monde ayt esté si longtemps le plus foible de tous sur la mer (2), » Quel homme est capable de « restablir un corps abattu dans une vigueur digne du nom francois? « Qui le mettra en mesure de « faire connaître que ceux qui offencent les grandz roys, ont toujours subjet de s'en repentir (3)? » Le grand maître de la navigation, César de Vendôme, a tout laissé péricliter; le secrétaire d'Etat qui expédie les affaires de la marine, Hugues de Lionne, ne s'occupe que des Affaires étrangères.

A la marine, le salut viendra d'un modeste « membre du Conseil du grand maître de la navigation (ij, » d'un simple intendant des finances qu'une lettre de service accrédite près des officiers généraux et des ambassadeurs comme chargé de » prendre soin de toutes les affaires de la marine (5). » Coîbert, en 1(361, n'a point d'autres titres. Mais il a un passé. Il n'a pas, comme Richelieu, la bonne fortune d'appartenir à la marine par toutes les fibres de son être, d'avoir pour bisaïeul un vice-amiral, un capitaine

(1) « liaisons principales pourquoy le Roy doibt avoir incessanment de ses vaisseaux en nier. « 15 novembre 1661 (Archives Nat., Marine B*.2, fol, 125).

(2) Discours du maître des requêtes Charles Colrert aux Etats de Bretagne. 19 août 1665 (Dkppisg, Correspondance administrative sous le rèpie de Louis XIV, t. I, p. 486, note).

(3) Testard de La Guette à Colbert. Toulon, 3 et 17 octobre 1662 (Archives Nat., Marine B^3, fol. 38 et 57).

(4) C'est le titre que porte Colbert en 1661 (A. Jal, Dictionnaire critique, art. Colbert).

(5) Circulaire du 31 décembre 1662 renouvelant ses ^oxwo'irî, (^Lettres de Coi.BF.nT, t. III, p. 28).

de vaisseau pour aïeul et pour père un armateur, d'être le neveu d'un chevalier de Malte en renom et le frère d'un voyageur qui a fondé une colonie au Maranhào (Ij. Non, Colbert est un terrien. Mais depuis une dizaine d'années, il s'est familiarisé avec les questions maritimes pour le compte de Mazarin ou du roi : il s est occupé d'armements au bénéfice du cardinal (2j , de constructions navales pour l'État. Son cousin, Colbert de Terron, intendant de la marine à Brouage, a parachevé cette initiation. Et voilà pourquoi Jean-Baptiste Colbert a percé à jour les plans ténébreux de Fouquet; voilà comment il est en mesure dès 1(559 de tracer déprogramme le son futur ministère de la marine : " Rétablir la gloire etl'honneur du royaume sur la mer, en remettant sur mer un nombre considérable de vaisseaux, en reprenant surtout les voyages de long cours (3). » Tout de suite, il se place sous le patronage moral de son maître : u Je ne faisois que fournir la carrière dans laquelle le cardinal de Richelieu était entré. De tout ce que le cardinal de Richelieu avoit entrepris pour la gloire du royaume, il n'y avoit rien de plus important que la navigation et le commerce (4). » Et malgré qu il ait une situation subalterne, qu'il ne soit point grand mailre de la navigation comme le cardinal, mais simple conseiller du grand maître, Colbert prend sur les officiers de marine un tel ascendant qu'il craint d'offusquer un monarque décidé à gouverner par lui-même. «Ce m'est une morliffication très sensible que l'on me traitte avec cette manière soumise, »

(1) Cf. supra, t. IV, p. 486.

(2) Envoi de l'Hudson à Terre-Neuve, de la Vierqe en Levant, etc. 1656 (B.N., Nouv. acq. franc. 4968, fol. 247). Mazarin écrit le 20 juin 1651 à Colbert : « Mes vaisseaux consistent à l'Anne, le Fort, le Berger, i Espérance et le Sainson. »

(3) Mémoire du 1'^ octobre 1659.

(4) Testament politi(iue de Jean-Baptiste Colbert. La Haye, 1693, in-i2, p. 185, 193.

328 HISTOIRE UE l.A MARINE FRANÇAISE

écrit-il au vice-amiral de Niichcze . Ij . Mais son ^ inquiétude » d'exciter la jalousie du roi (2j est mal fondée (3).

(i) Le 7 juillet 1662 (J. Delarbre, Tourville et la marine de son tenipx. JSoles, lettres et docuiiieiits (1642-1701^. Paris, 1889, in-8°, p. J5).

(2) Colbcrt à Testaril de La Guette. 30 novembre 1662 (J . I»EtAnniiE,

(3) Sur Colbert, intendant, puis ministre de la marine et des colonies, consulter : Sodeces : Archi\es nationales, Marine B-1 à 49, dépêclies concernant la marine (1662-1683): — ' B^5 à 43, réponses des intendants, etc.; — B*2 à 9, campagnes navales; — B^l à 15, dépêches concernant les galères; — G. 184-185, lettres et mémoires autographes de Colbert.

Archives Nationales, Colonies C^i, 0^62, C«l, Cl, C^H, CH, C^H, C'O-^l, G'O^, C'^; — Moreau de Saint-Méry, F326, F'164-168.

Bibliothèque Nationale : Fonds Français 8025 à 8030, notes et mémoires autographes : 8031-8033, 8751-8752, etc.; Mélanges Colbert 111 à 176 bis, correspondances adressées au ministre ; — Cinq-cents Colbert li6 et .^03, dépêches concernant la marine ; — Nouv. acq. françaises 9342, 9390, etc. Copies faites par Marcry, archiviste de la Marine, de documents sur la Marine et les Colonies; — Nouv. acq. franc. 4967 à 4973, copies faites par A. Jal. historiographe de la Marine, de documents relatifs à la marine au temps de Du Quesne; — Fonds Clairambault 709, registre de dépêches, 854, inventaire des papiers de Colbert sur la marine.

Affaires Étrangères, 292, 298, 872, 874 à 876, 879, 881 à 885, correspondance.

Rochefort, Archives de la marine, dépêches de Colbert publiées par L. Delavaud, Rochefort en 1672 et 1673 : correspondance de la Cour avec les intendants. Pons, 18S3, in-S", extrait du t. XI des Archives historiques de la Saintonqe et de l'Aunis.

Lettres, instructions et mémoires de CoLnERï, publiés par Pierre ClÉmext. Paris, 1861-1882, 10 vol. in-S", et surtout les tomes III' : Marine et Galères, et III- Colonies. — Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, recueillie par G.-B. Deppixg. Paris, 1850-1855, 4 vol. in-4" (Collection de documents inédits sur l'histoire de France). — Testament politique de Messire Jean Baptiste Colbert. La Haye, 1693, in-12. — Mémoires de Colbert pour son hls dans la Collection des documents inédits sur l'histoire de France, Mélanges historiques, 1848, t. IV.

Sandraz de CocRTiLZ, Vie de M. Colbert. Paris, 1695, in-S" (pamphlet). — Claude Perrault, Mémoires contenant beaucoup de particularités et d'anecdotes intéressantes du ministère , de M. Colbert. Avignon, 1759, in-12. — Pierre Clément, Histoire de la vie et de l'administration de Colbert. Paris, 1846, in-8''. — Pierre CLÉME^•T, Jlisloire de Colbert et de son administration. Paris, 1874, 2 vol. in-8". — Alfred Nevmarr, Colbert et son temps. Paris, 1877, 2 vol. in-8'. — L. Cordier, les Coinpagnies a charte et la politique coloniale sous le ministère de Colbert. Paris, 1906, in-S". — Slewart L. MiMS, Colbert's West Jndia policy. New Haven, 1912, in-8''.

COLRERT 329

Louis Xn n éprouve j)as une prédilection marquée pour une arme dont le succès des ra])ord ne vient pas rehausser sa gloire (Ij, celte gloire, dit-il, dont u Tamour a les mêmes délicatesses, et si je iose dire, les mêmes timidités que les ()lus tendres passions (i . .. Son a aversion naturelle pour les profusions lointaines (3), » s'aggrave à chaque déboire nouveau, la perte de Djidjelli en 1664, la stérile campagne navale de 1666, la désastreuse expédition de Candie en 1669, sans .. luv faire perdre entièrement la pensée d'avoir des forces maritimes. » Colbert se sent si seul, si peu soutenu, qu'il écrira dans un accès de découragement : u 11 vaudroit mieux abandonner tout à fait le dessein de la marine que de s'engager à des dépenses exorbitantes et s'exposer en mesme temps à la raillerie des estrangers, qui se mocquent de ce que nous emplovons si inutillement des sommes immenses. D'Angleterre, Ion nous traicte comme des ridicules et des gens incapables des affaires de la mer (4). v Et quand, peu d'années après, Colbert aura transformé les railleurs en envieux, le roi écrira en 1671 à son ministre : u Si la marine ne vous convient pas, si vous ne l'avez pas à votre mode, si vous aimeriez mieux autre chose, parlez (5). »

Colbert avait parlé. Quatre ans auparavant, se sachant des «ennemis en grand nombre (6), » il avait demandé à être relevé d'une tache qui n'était point officiellement la sienne.

(Ij « Sa Majesté tesiiioijjne estre fort dégoustée des affaires de la marine. .. Colbert a» vice-amiral de Auehèze. 7 juillet 1662 (Lettres fie Coi-

BEBT, t. III, p. 5).

(2) Mémoires rie Louis XIV (1806), t. l, p. 12.

(^3) Reiazione di Francia di Giovanni Morosim. 28 octobre 1671 (Nicolo Barozzi et Guglielmo Berchet, Le relazioni de<fli Stati europei lettc al tenaio defjli amlyasciatori Veiieti, Série II, vol. lil, Francia, p. 2J5).

(4) Colbert à Testard de La Guette. 15 septembre 1662 (J . Delarbre, Tourville et la marine de son temps, p. 17),

(5) Louis XIV à Colbert. 23 avril 1671 ( Letties de Colbkrt, t. VII. p. 53).

(6) Testament polii^i,/ue do Messire Jean Baptiste Goi.berï, p. 187.

330 HISTOIRE DE LA M A Kl NE FRANÇAISE

M Affaires de la marine, économie des vaisseaux, correspondance avec les consuls, conservation et augmentation des colonies françoises, direction des Compagnies des Indes » étaient alors du ressort d'Hugues de Lionne. Mais Hugues de Lionne s'était défendu d'enlever à un collègue, qui s'y était » acquis une grande facilité par une longue expérience, " le soin de rédiger les dépêches maritimes : il se bornait à en assurer les expéditions il), jusqu'au jour où Colbert devint titulaire, le 7 mars IGOi), du département de la marine (2).

Dans les Mémoires de Louis XIV, si précis pour les opérations militaires, il n'est question que d'une seule campagne navale, celle de IG60. Et encore pourquoi? Parce que le roi veut se justilier du grief allégué par les Hollandais, ses alliés, d'avoir à leur dam ménagé sa flotte. Un autre fait témoigne de l'indifférence royale pour les choses de la mer. Dix-huit ans après avoir pris en mains le pouvoir, le roi-guerrier n'avait encore vu aucun de ses vaisseaux. Depuis les tristes jours de la Fronde où il était entré tout enfant à Bordeaux à la tête des débris de la flotte royale, Louis XIV n'avait en effet pris contact avec la marine de guerre que pour en constater la ruine en 16G0 et casser aux gages des galères branlantes de vétusté (3).

Il en comprime les crédits et les ramène de dix millions,

(1) Il en résultait un véritable imbroglio administratif : « Ledit sieur Colbert, déclarait le règlement du il mai 1667, fera les mémoires des ordres à expédier, les lira en présence de Sa Majesté et, après les avoir lus, les remettra audit sieur de Lionne pour en dresser les expéditions. Après que ledit sieur de Lionne les aura faites, il les enverra toutes à cachet volant audit sieur Colbert, y joignant des lettres de sa main pour ceux auxquels les lettres s'adresseront. Colbert les accompagnera d'une de ses lettres. » (Archives Nat., Marine B-8, fol. 27. — - Lettres de Colbkrt, t. III, p. 91).

(2) Lettres de Coi.bkrt, t. III, p. 104.

(3) Louis XIV, ayant « par son Ordonnance du XIl^ du présent mois cassé et supprimé le corps des gallaires, » ne conserve que huit d'entre elles. Toulon, 18 février 1660 (Guerre, Archives his^riques 161, p. 211).

COLUERT 331

en 1070, à quatre, eu 1(375 (I), somme infime pour payer la gloire qu'Abraham Du Quesne jetait enfin sur les fleurs de lis. Mais Du Quesne, par ses critiques et « difficultés Infinies, " en signalant sans cesse une » grande ignorance dans la marine, faisait beaucoup de peine au Roi » (2) et ne servait pas une cause dont se désintéressait l'opinion. Par un fâcheux paradoxe, un pays que baignent [juatre mers, un pays qui a des fenêtres ouvertes de toutes parts sur les océans, ignore les questions maritimes. Pour îduquer l'opinion, la Restauration imagina de créer au Louvre, comme leçon de choses, un musée de marine. Pour éduquer Louis XIV, Colbert avait fait mieux encore. Comme le roi n'allait point à la marine, la marine vint à lui et non pas seulement sous la forme des vues ou u tableaux de l'armée navale " du peintre La Rose (3). Le ministre qui avait tiré du sol comme par enchantement un palais des mille et une nuits, improvisa au milieu des terres

(1) Hudgcts de la iiiarine au temps de Colbert : I6(i7. Comptes arrêtés à 10225 361, plus les fortitications 820 583 1. (Archives Nat., Marine B*l, fol. 311 y").

Prévisions

pour la marine :

Dépenses

pour les galères :

— marine :

— galères :

— marine :

— galères :

— marine :

— galères :

(Carnets de Louis XIV à la Bibliothèque Nationale, Franc. 6763-6782; el B. N., Nouv. acq. fr. 4972, toi. 1, 20, 36, 108).

f « Balance de.s fonds et des remises faites pour la marine en 1681 n , signée de Louis XIV le 29 janvier 1682 : Bibliothèque du service hydrographique, ms. 126, fol. 123).

(2) Colbert à Du Quesne, 9 mars 1677 et 8 mai 1678 (A. Jal, t. II, p. 296 et 319).

(3) De Jean-Baptiste de La Rose, Mignard se plaisait à louer « le grand talent pour les marines. » — En 1668, une de ces marines fut envoyée de louion au roi (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 534. — A. Jal, Uicliontiaire critique de biographie et d'histoire, p. 740).

332 HISTOIRE DE LA MAhlNK FRANÇAISE

une Petite Venise avec Grand Canal et canaux, où deux gondoles étincelantes de dorures offertes par le doge et montées de harcaiuoli de l'Adriatique aidaient à la couleur locale (1). Tel, dans le lac de Nenii, 1 empereur Tibère avait des trirèmes de plaisance qu'on aperçoit encore à travers les ondes transparentes du Miroir de Diane, tel, Louis XIV eut à Versailles une Hotte en miniature. Dès'l6G9, des embarcations mandées de Rouen par le duc de Beaufort et une chaloupe venue de Biscaie, se rangent dans le Grand Canal derrière une galiotte du Havre (2) armée de trente-deux canons minuscules (3).

La Petite Venise devient un musée naval, où les tvpes les plus divers se donnent rendez-vous, où la sveltesse de Tart levantin se marie à la robustesse des constructions du Ponant. Les felouques napolitaines et provençales, les gondoles, les piotes » à la mode de Venise. » les yoles 4) contrastent avec les lourds heus de Hollande et les chaloupes dunkerquoises. Deux yachts construits en Angleterre par Maître Deane, « le plus habile homme qu'il y eût au monde (5), » et qu'une mission de peintres et de sculp-

(1) Sur la Petite Venise et la Hotte du Grand Canal, voyez : Just Fen'.ne- BRESQrE, la Petite Venise, histoire d'une corporation nautique. Paris, 1899, in-8". — J. Fes:«ebresqce, Versailles royal. Paris, 1910, in-8", p. 1 et 52 : « La petite Venise » et « la flottille du Canal. » — P. de Aoluac, la Flottille de Louis XIV au Grand Canal de Versailles, dans le Correspondant du 25 mai 1900. — P. de Noluac, la Création de Versailles. Versailles, 1901, in-fol.,p. 155. — P. de NoLu.^c, Histoire du château de Versailles. Paris, 1911, in-4°, t. I, p. 189. — Jules Gciffrey, Comptes des bâtiments du roi sous le règne de Louis XIV, t. I, p. 339.

(2) Colbert à Dumas, commissaire au Havre, \iS69 (Alphonse Martin, la Marine militaire au Havre. Dix-septième-dix-huitième siècle. Fécamp, -1899, in-S").

(3) Sculptées en 1670 par Gaspard Marsv : la galiotte elle-même avait été Ornée de sculptures par Mazeline.

(4) Archives >"at., Marine B^31, fol. 196, 199 — Bibliothèque du ministère de la Marine, ms. 342 (G. 187), fol. 14, 15.

(5) Ces « iacks « de 15 mètres de long et un mètre de tirant d'eau, dont les sculptures avaient été préalablement soumises au roi, furent amenés par Deane au Havre et remontant la Seine jusqu'à Marlv, furent trainés de là à

COLBKKT 33S

leurs a été décorer oulrc-mer d'après les dessins de Le Brun ' l), rivalisent avec la Grande Galère du Marseillais Chaberl et avec le Grand Vaisseau du marquis deLangeron, cjui bat pavillon royal et porte fanal de commandement. Car la flottille de Versailles, — on peut s en assurer par les Dfravures de Pérelle, — a, comme la grande flotte, des équipages en justaucorps uniformes, commandés par u le capitaine des vaisseaux " Consolin, et des forçats barbaresques aux ordres d'un comité et d'un sous-comite, en tout deux cent soixante bommes i:2).

Là, en IG73, l'ingénieur Massiac de Sainte-Colombe sera invité à expérimenter, avec le seul secours d'une u façon de :abestan qui faisait mouvoir des roues posées sur les costés Ju bastiment, " noire premier navire à aubes ( 3 . Là, en 1081, le ÎSapolitain Biagio Pangallo. u Maître Biaise, " îxhibera une frégate qui voguera par vent frais et huniers léferlés sur le Grand Canal fi) et dont le gabarit sera »do[)té pour nos vaisseaux de ligne (5) comme un Modèle, î'est le nom qui lui est donné dans les comptes des bâtiments (6). Là sera institué entre les char[)entiers de marine in concours dont Tourville et Du Quesne formeront le

^'cisailles en 1675 (Archives >sat.. Marine R-30, fol. 209 v'\ — Lettres de JoLiiKiiT, t. IH, p. 535; t. V, p. 323).

(1) Colhert à Le Brun. 3 mais et 30 avril 1675 {Xonrcllcs arcliivc^ de 'art français, 3' série, î. V, p. 170).

(2) Archives Nat., 04792.

(3) Colbert à Colbert de Terron. 9 mars 1673 : " Mémoire douiu' par 11. le vice-ainiral pour des machines proposées par le sieur de Saintt^iolombe, pour en parler au roi. » (B. ]N., Nouv. acq. franc. 9480, fol. 18). — Poinlis à Seifjnelav. 4 juin 1687 [Ibidem, fol. 21).

(4) Parmi les navires armés contre Alger figure une « petitte frégatte de 55 tonneaux que M. le chevalier de Tourville a fait bâtir par un charpenier italien M-nitrc Biaise,... l'Ardaute, du mesme gabari que celle qui est i Versaillc, qui est aussi de l'ouvrage de ce Maître Biaise. » Brodeau à ^abart de Viliermont. Brest, 23 février 1682 (B. N., Franc. 22799, fol. 86).

(5) Tourville à (Colbert. 6 et 15 août, 17 septembre 1680 (J. Delarbr?;, Tourville et la marine île son temps, p. 290).

(6) ,1. Fk.nnkbrksque, la Petite Venise, p. 49.

jury (1). Là enfin, le sculpteur Pugel, le décorateur de notre flotte du Levant, proposera d'érij^er sur le Grand Canal un Apollon gigantesque dont les jambes écartées eussent laissé passer la flottille (2) : Cependant que le fils d'un ingénieur napolitain, Philippe Caffiéri, reproduit pour le Grand Vaisseau les poulaines, bouteilles, cariatides et dieu-conduits qu'il a conçus pour nos vaisseaux de ligne (3).

Car dans la flottille, châteaux d'arrière finement ciselés, galeries à cariatides, artillerie minuscule, tout est la miniature Il des différentes espèces de bastimens dont on se sert à la mer (4)." jjorsqu'en descendant du Tapis vert, on aperçoit le pavillon rouge fleurdelisé, les girouettes en toile qui ondulent au vent, les tendelets de brocart bleu ou de velours rouge des brigantins et des berges, les flammes, les cornettes, les matelots en justaucorps, les gondollei's en veste de brocart cramoisi, on se croirait sur les bords de la mer plutôt qu'à Versailles (5). C'est la seule façon pour le ministre de donner au roi « une légère idée de la magnificence de la marine (6). "

Hanté du désir de montrer à Louis XIV les progrès réalisés, Colbert avait imaginé de lui offrir comme spectacle la construction accélérée d'une frégate ou d'une galère. Jadis, les Vénitiens avaient bâti une galère en vingt-quatre

(1) J.-A. Le Roi, Travaux hydrauliques sous Louis XIV. Versailles, 1865, in-8°, année 1681.

(2) Philippe AuQUiER, Pierre Puget. Paris, 1904, in-8°.

(3) Jules GuiFFREY, les Caffiéri. Paris, 1877, in-8°, p. 464. — Les dessins de marine de Caftiéri sont à la Bibliothèque du ministère de la marine, ms. 342 (G. 187); aux Archives Nationales, Marine D'56, 63, 65; au musée de la Marine au Louvre, etc.

(4) Colbert à Brodart en lui demandant une galère en miniature pour Versailles. 15 mai 1681 (Lettres de Colbert, t. III, 2' partie, p. 208).

(5) FÉLiBiEN, Description soinmaire des châteaux de Versailles. 1674, in-8°.

(6) Colbert cherchait en vain « la première occasion de faire paroistre un vaisseau devant ses yeux. » Colbert à de Seuil. 21 décembre 1678 (Lettres de Colbert, t. III, 2* partie, p. 139).

heures en présence de Henri III, et les gens de Saardam se disaient en mesure de lancer un vaisseau par jour. Dans un concours de vitesse entre les ports, Rochefort réussit à monter une frégate en trente heures, Brest en vingt-deux, et Marseille en sept (1). Sur une galère mise en chantier à six heures et demie du matin à Marseille, Seignelay et le maréchal de Vivonne s'embarquaient à cinq heures du soir pour se rendre au château d'If (2j. Les répétitions se succédèrent d'année en année. Dix ans, le ministre annonça dans les ports Tauguste visite; il avait combiné un uniforme tricolore, bleu, blanc et rouge, aux couleurs de nos bannières de marine (3 , pour les marins appelés à l'honneur de manœuvrer devant le monarque (4); on recruterait les soldats de marine <» les mieux faits et les plus grands " aux quels on laisserait » venir une grosse barbe, cela servant beaucoup à parer un soldat. »

En juillet 1680 enfin, l'épreuve tant souhaitée j)ar Colbert et tant remise par le roi, la simple « occasion de faire paroistre un vaisseau devant ses yeux, » eut lieu, et encore de façon accidentelle, à Dunkerque. Colbert saisit l'instant où Louis XIY venait inspecter les fortifications de Yauban, pour lui présenter un vaisseau de ligne. Ce fut au chevalier Henri Cauchon de Lhérv qu'échut l'honneur d initier le monarque aux choses de la mer par la visite, ^ de toutes

(1) Sur la frégate bâtie en sept heures, cf. Arehises Nat., Marine B'32. fol. 389 et aussi 118, 212 et 385. — Colbert à Brodart, intendant des galères à Marseille. 26 août et 26 décembre 1678; — Colbert à Levasseur, contrôleur à Brest. 17 juillet 1679; — Seignelay à Valbellc, 27 juillet (Lettres de Colbebt, t. III, 2* partie, p. 115, 121, 162).

(2) Gazette de France, 11 novembre 1679.

(3) I^a frégate la Charité avait « une bannière d'étamine rouge, blanche et bleue » en 1647 (A. Jal, Abraham Du Qiiesne, t. I, p. 165, note).

(4) Camisole rouge, pantalon et bonnet bleus, écharpe blanche pour les matelots avec galon d'argent pour leurs bas-ofHciers ; justaucorps bleu, chausses rouges et plumet blanc pour les ofticiers. Colbert à de Seuil. 21 décembre 1678. 10 janvier et 11 mars 1679 (/,e«/es </e Colbert, t. III, 2' partie, p. 139, 141, 147).

manières» de l'Entreprenant (1). Colbert avait été à la peine; il fut à la gloire (2). Pour la Cour, le spectacle d'un branle- Las fut une révélation :

a 11 est impossible d'antandre tous les applaudissements que le Roy et les courtisans doneulaus merveilles qu'on voit icvdela marine. Sans vous en faire un compliment en particulier, Sa Majesté fut hier près de deux heures sur le vaisseau du chevalier de Léry, ne pouvant se lasser d'en admirer la beauté et la magnificence... Les soldats firent l'exercice avec la mesme justesse que les mousquetaires du Roy; et pourles matelots, la légèreté et la vitesse avec laquelle ils montèrent et descendirent plusieurs fois du plus haut des verges et des mats du vaisseau, servit de spectacle aussy divertissant pour toute la Cour qu'il étoit extraordinaire et nouveau (3). "

Surpris et charmé, Loui? XIV avouait : <i J'entendray bien mieux présentement les lettres de marine que je ne faisois. Je n'ai jamais vu d'hommes si bien faits que le sont les soldats et les matelots. Si je vois jamais beaucoup de mes vaisseaux ensemble, ils me feront grand plaisir (4). » Ce plaisir, il l'évita.

(1) L'E)itreprcnant avait un eapitMino, un capitaine en btcond, quatre lieutenants, quatre enseignes, Itt garcles-niarincs, 68 oflicicrs mariniers, 182 matelots et 100 soldats.

(2) Journal du voyaqe du Roy en Flandre, avec une relation de ce qui s'est passé sur le vaisseau l'Entreprenant et au combat des deux frégates à la rade de Dunkerque. Paris, 7 août 1(580, in-32. — Relation de ce qui s'est passé sur le vaisseau l'Entreprenant, et le combat des deux frégates en présence de leurs Majestés, à la rade de Dunkerque, avec la suite du journal du voyaqe du Roy. Paris, 1689, in-32 : réimprimé par Quarré-Reybourbon. Lille, 1883, in-8° — Emile Manckl, l'Arsenal de la marine et les chefs maritinu's a Dunkerque (1662-1899). Dunkerque, 1901, in-8", p. 69. — B. N., Clairambault 290, fol. 84.

(3) Colbert de Maulevrier à Colbert. 27 juillet 1680 (B. N., Mélanges Colbert 135, fol. 443). — Kiffaut de Château-Guillaume à l'abbé Bernon (B. N., Clairambault 299, fol. 84 : A. Jai,, t. II, p. 377).

, (4) Louis XIV à Colbert, Î9 juillet (Pierre Clément, Histoire de Colbert, t. II, p. 415. — E. Ma>«:ki., p 72).

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COLIÎERT 337

Car sa fugitive impression n'aura pas de lendemain! Désolé de rester incompris, tout en étant comblé d'honneurs, (i Colbert mourra de chagrin après avoir rendu les plus grands services au Rov. Seignelay, plusieurs fois, sera sur le point de quitter sa charge à cause des chagrins qu'il y recevait : » en vertu de quoi, l'intendant général d'Usson de Bonrepaus refusa de leur succéder (I) comme ministre d'une marine qui connut sous eux l'apogée et qui, eux disparus, tombera de chute en chute.

Colbert? des caricatures le représentent sous les traits d'un avare qui compte ses écus, taadis que la mort aux orbites vides se penche sur lui. Telle est pourtant la probité et l'esprit d'ordre du petit-fils des drapiers que le roi a étendu « le département de sa charge» à des attributions qui seraient aujourd'hui du ressort d'une demi-douzaine de ministères : le contrôle général des finances, la surintendance des bâtiments, des arts et des manufactures, la bibliothèque royale, " la Maison du Roy, Paris, l'Isle de France et le gouvernement d'Orléans, les affaires générales du clergé, le restablissement des haras, la marine, les galères, le commerce, les consulats, les Compagnies des Indes Orientales et Occidentales et le pays de leur concession (2). »

Si diverses soient-elles, toutes les charges assumées par Colbert, dans une harmonieuse cohésion, se prêtent un mutuel concours pour répandre dans le monde le rayonnement du Grand Règne. Le contrôleur des finances ouvre ses coffres au » chef perpétuel » des compagnies de navigation qui assure des débouchés aux produits du surintendant des arts et manufactures. Le surintendant des arts et manu-

(1) D. îSeuville, les Etablissements scientijitfues de l'ancienne marine. Paris, 1882, in-S», p. 102 note. — J\eymarck, t. II, p. V53.

(2) ■< Instruction pour mon fils pour bien faire la première commission de ma charge. >> 1671 (Lettres de Colbert, t. III, 2* p., p. 46).

factures crée une école de drogmans, « les Jeunes de langue, » en vue des consulats dont il a également la charge, il met à la disposition du ministre de la marine des ingénieurs et des architectes en renom povir la construction des arsenaux, des astronomes et des savants, des peintres et des sculpteurs pour le décor de vaisseaux dont la sobre élégance fera sensation dans le monde. Comme garde de la Bibliothèque royale il héberge la commission qui réforme les longitudes et donnera une base sûre à la navigation. Ainsi l'œuvre de notre premier ministre de la marine a avitrement de plénitude que celle du premier grand maître de la navigation. 8i la conception de notre empire colonial est de Richelieu, son assiette date de Golbert. C'est à lui que dans tous les domaines, administratif, militaire, scientifique, législatif, la marine devra son statut fondamental.

Avec l'ampleur des résultats, contraste l'économie des moyens. Jamais ministre de la marine n'eut moins d'auxiliaires : un secrétaire général (1), sept ou huit commis (2), voilà toute l'administration centrale du temps. C'est que le ministre rédige tout lui-même.

Courbé sur sa lourde tâche, Colberl s'exténue : « Il pile du soufre (3;. " Un mauvais estomac, des insomnies fréquentes, des accès de fièvre qu il combat par le quinquina, des accès goutteux et tout le cortège des misères inhérentes au surmenage le condamnent à un régime sévère : « Un seul poulet à disneravec du potage, le soir et le matin, un morceau de pain avec du bouillon, » tel est le sobre menu

(1) Le Foin, qui succéda en 1670 à Louis Malharel.

(2) Desniarets tils, Clairambault, Roze de Coye, Bessard, Charles Perrault, de Matucières et de La Grange en 1670 (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. 1, p. 584, n. 2.) — Lagarde, autre couiniis, avait parfois la signature des dépêches en l'absence du ministre (Lettres de Coliîkbt, t. III, p. 508.)

(3) Disait un bel esprit, le commandeur de Jars (Journal d'Olivier Lekèvre d'Oumesson, t. II, p. 495).

que se fixe ce rude travailleur (L), en un temps de ^vos mangeurs où « les dames de la Cour sentent la soupe cl le rayoïit et ont bu à neuf heures du matin cinq ou six sortes de vin (2). " Courtoisement, Louis XIV marque sa sollicitude à son précieux auxiliaire : u Vostre santé m'est nécessaire ; je veux que vous la conserviez et que vous croies que c'est la confiance et l'amitié que j'ai en vous et pour vous qui me font parler comme je fais. "

... Et aussi l'intérêt. Car il n'est pas de ministre plus dévoué, témoin le magnifique portrait de Colbert par un étranger : u Cette multitude de fonctions exercées avec l'exactitude dont il assaisonne ce qu'il fait, l'expose à une foule prodigieuse de gens qu'il est besoin d'escouter. Il s'en dépesche par des audiences réglées qu'il donne plusieurs fois la semaine avec beaucoup de patience, de modération et d expérience, agissant à l'esgard de tous d'une manière telle qu'on voit aisément qu'il cherche bien moins k se faire des créatures et des amis qu'à faire le profit et l'avantage de son maistre (3). "

Après l'audience, la méthode de travail du ministre n'a rien qui allège le poids de ses occupations. Après avoir lu et relu toutes les dépèches, il les annote en marge; il corrige les réponses; il en fait d'amples extraits pour les soumettre au roi chaque vendredi. Par celte répétition, on ;'im[)rime fortement dans l'esprit toutes les matières qu'on ioit traiter, expliquait-il à son fils en le mettant au courant lu métier (-4).

(1) Colbert à Colbert de Croissy. 19 novembre 1672 (Lettres ue Colrhht, . III, p. 479).

(2) Journal... D'OnMKssoN, t. II, p. 495.

(3) Relation de la conduite présente de la Cour de France, par un Sei- ;neur romain de la suite de S. E. Mgr le cardinal Flavio Chigi. I(i65, dans hMBKR et Dxyjov, Arcliiues curieuses de l'histoire de France. 2' série, t. X, ). 62

(4j ■( Méa)oire pour mon tils » (Lettres de Colbert, t. III, 2* p., p. 138j.

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