‹ Histoire de la marine française (volume 4)Chapitre 36 sur 75 · L'APPRENTISSAGE D'UN MINISTRE · texte numérisé non relu

L'APPRENTISSAGE D'UN MINISTRE

A une époque de tradition où les grandes charges se transmettaient par survivance, où Beaufort succédait à Vendôme, Louvois à Le ïellier, Mortemart à Vivonne, où, sous cette apparente diversité de noms, c'étaient des iils qui héritaient de leurs pères, Jean-Baptiste Colbert se donnait pour coadjuleur son fils aîné Jean-Baptisle, marquis de Seignelay. Frais émoulu d'un cours de hautes études juridiques, Seignelay abordait à dix-neuf ans, en IG70, la carrière paternelle. De sévères axiomes en ornaient le seuil : " C'est la volonté qui donne le plaisir à tout ce que l'on doit faire; et c'est le plaisir qui donne 1 application. " " L'esprit naturel du François porte à la légèreté; la jeunesse y précipite. Mais il faut que vous résistiez (l). »

Avant fait cette découverte qu'un ministre de la marine avait besoin d'un apprentissage, Colbert octroyait à son fils 'i la grâce » de prendre en mains son éducation professionnelle. Il lui formait u le style et le jugement (2^ » par des lectures quotidiennes sur les questions maritimes, par des voyages dans les ports et des mémoires à écrire sur un questionnaire dressé d'avance, où il trouvait lui-même son compte. Du fauteuil ministériel où l'attachaient les multiples devoirs de ses charges, Colbert n'aurait pu suivre de visu les progrès de nos constructions navales, ni examiner celles de nos voisins. A l'œil du maître pourtant rien n'échappa, grâce au Missiis dnminicus que fut son fils.

(1) Lettres de CoLBiiRï, t. III, i' p., p. V, 14, 4(i.

(2) Seignelay à Colbert, La Rochelle. 11 août 1670 (Ibidem, p. 10).

Ce Missus dominicus, tel tableau de Versailles nous le Sgure, 1 air doux et presque étonné, au moment oîi le jénéral des galères duc de Vivonne et l'intendant Brodart ni font les honneurs de la Réale dans le vieil arsenal de Marseille (l).

L'initiation avait commencé par un stage à l'arsenal de Rochefort, où Seignelay dressa des états de solde et d'armeiients sous la direction de l'intendant Colbert de Terron. Il Ne le flattez point du tout, écrivait Colbert au cicc- 'one (2), particulièrement sur la facilité qu'il a de comjrendre : je ne crains rien tant que cette facilité, parce ju'elle le porte à avoir bonne opinion de luy et à se con- .enter de cette première connoissance des choses, laquelle le fit jamais un habile homme. » Ainsi la promptitude l'assimilation de Seignelay alarmait la lenteur réfléchie de ;on père. Elle lui vaudra de nombreuses apostrophes aaternelles : " Gecy est parfaitement gallopé, en mauvais icribe, et non en maître qui en veut faire son proffît. Si irous ne voulez pas faire i-eflexion à tout ce qui regarde la narine, vous verrez assurément que tout menace une 'uine prochaine, et tout cela parce que vous ne voulez pas "aire ce que je vous ay desjà escrit cinq ou six fois et ce jue je vous ay dit peut-être cinq cents. Il n'est point quesion de travail, mais seulement de penser aux principales choses que vous avez à faire lorsque vous arrivez en carrosse mesme, en vous levant, en vous habillant et en toutes )ccasions. Ce que je vous demande, se peut faire par homme le plus incommodé, et quelque indisposition que

(1) .Iean-,I . Marqukt dk Vasselot, la Galère Réale et le vieil arsenal de Marseille vers 1673-1676 d'après un tableau du musée de Versailles, 'aris, 1901, 8", extrait delà Bévue (Vhistnire moderne et contemporaine .90()-l»>01. t. II, p. 178.

(2) 4 août 1070 {Lettres de Golbeut, t. III, p. 269 et 2'= p., p. 9). Sei- [nelav adressa à son père une série de mémoires sur les constructions lavales, le personnel, les munitions. 1670 (B. N., Mélanges Colbert 84j

j'aye eue, j'en ay toujours fait beaucoup davantage (1). » En 1671, Selgnelay avait visité l'Italie, la terre classique des beaux-arts où le futur surintendant des bâtiments était appelée se former le goût autant que le futur ministre de la marine à inspecter « les forces maritimes de tous les Estats, ensemble tous les ouvrages qui se font contre la mer, cela estant de la fonction qu'il devait faire pendant toute sa vie fâ). " D'où une double touche dans sa relation de voyage, où une étude très fouillée sur la marine vénitienne voisine avec les notes dun critique artistique (3).

Alors commence pour Seignelay l'ère des missions de confiance, où il se fera " une affaire d'honneur de réussir. » La reine des batailles, alors comme aujourd'hui, « celle qui décide de tous les combats de mer '4), « c'est l'artillerie. En quoi étions-nous inférieurs à nos rivaux hollandais et anglais, en fait d'alliages, manœuvre des pièces, rapidité du tir, accroissement de la portée (5), emploi des gros canons au « furieux poids. » usure des pièces, usage des cartouches, des boulets à pointes, à chaînes, à tranchants et à deux têtes, c'est ce qu'il fallait scruter au cours d'une minutieuse enquête à l'étranger (6). L'imminence d'une guerre avec les Pays-Bas en soulignait l'urgence et aussi les difficultés. Nonobstant le mauvais

(i) 22 février i(i78 [Lettres de Colbkht, t. III, 2" p., p. 194).

(2) « Instruction pour mon Hls dans son voyage d'Italie " . 31 janvier 1671 (Lettres de Colbp;rt, t. III, 2' p , p. 29).

(3) Relation du vovage du marquis de Seignelay en Italie. 1671 (Ibidem, p. 221).

(4) Mémoire sur les magasins des arsenaux. 8 octobre 1670 ^Ibidem, l^'p., p. 296\

(5; Un Hollandais avait le secret pour augmenter la portée du canon. (Dépêches de Colbert en 1669 : Archives >'at , B*9, fol. 217).

(6) Colbert recommandait à son cousin Colbert de Croissv, ambassadeur en Angleterre, d'inviter toujours à sa table, en même temps que Seignelay, « trois ou quatre des principaux ofHciers de marine d'Angleterre, afhn qu'il puisse toujours parler de leur mestier. » 16 janvier 1672 (Deppi.nc, t. IV, p. 706). — « Instruction pour mon tils pour son voyage d'Angleterre et de Hollande. .. 9-10 juillet 1671 {Lettres de Colrkrt, t. III, 2^ p., p. 35).

vouloir qu'opposèrent des esprits " effarouchés et sur leurs gardes, de ne laisser entrer personne dans Tcnclos des magasins et des vaisseaux. (Ij, » Seignelay parvint à ses fins : le fonctionnement des cinq amirautés, la liste de la flotte, les services des arsenaux, n'eurent pas de secret pour lui : et il nota particulièrement l'usage des pièces lourdes du calibre de 48 livres et des mousquets à rouet pour cracher la mitraille {"2).

La brillante campagne de reportage de Seignelay valut à sou auteur le plus flatteur des suffrages. Le:2;îmars I()72, Golbert avait la joie d'écrire : « Le Roy a aujourd'huy accordé à mon fils la grâce de l'admettre à la signature et aux autres fonctions de ma charge de secrétaire d'Etat (3).

— C'est une jeunesse; il a vingt et un ans, et c'est assez dire. Mais en m'appliquant à l'instruire, je redresserai facilement ses fautes jusqu'à ce que l'âge luy avt donné plus d'expérience (4). " Et le mentor était rigide : <■<■ Je vous déclare, mon tils, que si vous ne changez et ne vous appliquez davantage, vous ne durerez guère. Voici cinq heures entières que j'emplove aujourd'huy à vostre instruction sur des matières qui devroient vous faire la dernière honte (5). — C'est une chose bien extraordinaire que vous n'ayez point encore appris à lier un cahier de papier (6).

— Que ce soit la tin de mes instructions, et qu'enfin je voye quelque fruit et quelque soulagement de tant de peine que je me donne depuis dix ans (7). i Et en bon

(1) Seignelay à Colbert. Amsterdam, 22 juillet 1671 {Ibidem, t. III, 2^ p , p. 293),

(2) Mémoire concernant la marine de Hollande [Ihii/cni, t. III, 2'' p , p. 30J).

(3) Colbert à Brodart (Ibidem, t. III, I"p., p. 4231.

{'*) Colbert à Colbert de Croissv. 28 juin 1673 {Ibidem, i. lll, I"^^ p., p. 495).

(5) Golbert à Seignelay, 24 août 1673 {Ibidem, t. III, 1" p., p. 123).

(6) Ibidem, t. m. 2= p., p. 141.

(7) K Mémoire pour mon Hls. » 1673 {Ibidem, t. lll, 2' p., p. 138).

fils, Sei^nelav dresse un » mémoire de ce qu'il se propose de faire pour se rendre capable de soulager son père (1). ->

La collaboration du père et du fils est devenue si intime qu'on ne sait trop parfois duquel émane les dépêches de la marine. Ce qui est certain, c'est qu'en 1678 Seignelay signe toutes les dépêches de son département, au cours des déplacements du roi (2), et que les registres de la correspondance générale de 1681 portent : « Ordres du roy concernant la Marine expédiez par Monseigneur le marquis de Seignelay. " Colbert se réserve de lui donner toutes les directives nécessaires, dont voici quelques-unes : « Aymer à faire plaisir sans préjudicier au service. Faire promptement tout ce que le roy ordonne pour les particuliers. Ne jamais rien expédier qui n'avt esté ordonné par le Roy. "

Ces axiomes font partie d'un petit traité autographe de Colbert sur la marine de guerre, qui est une merveille de lucidité (3). On y voit défini nettement ce qui est 1 apanage de l'amiral, la justice qu'il exerce par les juridictions d'amirauté, et la guerre qu'il conduit au moyen des viceamiraux, lieutenants-généraux et chefs d'escadre. Le reste, « tout ce qui reste à faire pour mettre les vaisseaux en mer, " relève du secrétaire d'Etat. Nous apprenons par là qu'un bon ministre doit être un critique militaire, capable d'apprécier la valeur des gens. Et qu il est urgent, pour relever la marine, de donner aux hommes de valeur le moyen d'émerger.

(i) P. Clément, Histoire de la vie et de i administration de Colbert, p. 307.

(2) Archives Nat., Marine B^44, fol. 4. — Bibliothèque du ministère de la Marine, G. 184, n" 39. — J. HkYEM, Mémoires et documents pour servir il l'histoire du commerce en France. Paris, 1911, ia-8°.

(3) « Instruction pour mon fils pour hien faire la première coniniission de ma charge. » 1671 {Lettres de Colbkrt, t III. 2^ p., p. 46).

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