LE PREMIER MOTEUR
Alors que la bravoure de nos corsaires remplit le monde du bruit de fabuleux exploits, au moment où le chevalier de Théméricourt tient tête à toute la flotte du Capoudanpacha, où La Cbesnaye avec un seul vaisseau livre bataille à toute la Hotte de Don Juan d'Autriche, où Monbars l'Exterminateur, Nau rOlonnais et autres Frères de la Côte immortalisent le nom de nos flibustiers, c'est un spectacle lamentable que l'apathie de la marine royale et sa a disette d'habiles gens (1). " A ce spectacle, rien d'étonnant.
La Fronde avait porté aux premiers rangs de la marine trois rebelles. César de Vendôme, Foucault du Daugnon et le duc de Beaufort, trois de ces arrivistes dont Colbert traçait ce vigoureux crayon : « L'ambition donne des prétentions en des temps où le mérite est moins considéré que la faveur. Sans capacité ni pratique, certains font solliciter des emplois et allèguent des diflicultés sans fondement pour exclure de la marine ceux que le long service du Roy rend considérables (2) . »
u César, duc de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, avoit été de tous les partis qui s'étoient formés contre le gouvernement, sans s'être fait considérer dans aucun. Son humeur inquiète le portolt à embrasser toutes les nouveautés qui se présentoient (3), » et sa versa-
(1) Colbert au comte d'Estrées, iS janvier 1671 {^Lettres de CotnERT, t. III, l-^' p , p. 214 note).
(2) Mémoire de Colbert pour prouver que l'amiral n'a pas le droit de nommer les capitaines de vaisseau, publié par L. GcÉrin, Histoire tnaritime de France, t. III, p. 490.
(3) Mémoires de M. de '^^ pour servir à l'histoire du X\'II' siècle, dans la collection Michaudet Poujoulat, 3^ série, t. VII, p. 470.
tilité à délaisser complètement les intérêts maritimes dont il avait la charge. « Employez votre crédit et votre adresse pour empêcher que M. de Vendôme n'aille à la mer. Il y va du service du Roi (l). » Voilà ce qu'écrivait son fils à Colbert. Or, dès sa nomination en 1650, Vendôme avait assuré à ce fils ingrat la survivance de grande maîtrise de la navigation (2) et, par là, asservi nos destinées maritimes à un homme que les chansonniers traitaient « d'Oison ^ et le cardinal de Retz de » lourdaud, u
Il La mine efféminée, " avec de beaux cheveux blonds tout droits qui le faisaient prendre pour un Anglais, François de Vendôme, duc de Reaufort, avait hérité de sa grand'mère la beauté et du Vert-Galant la bravoure, — i^il étoit un des meilleurs pistoliers de France, » — mais non l'esprit. Ses u expressions basses et populaires (3 " l'avaient sacré roi des Halles au temps de la F' ronde. » Un corps de fer tenant ceux qui ont 1 honneur d'être avec lui dans une perpétuelle action qui n'est pas toujours utile (4;, » tel est cet agité. Avec cela, si peu docile à faire son « apprentissage " nautique (5), qu'un vice-amiral et un lieutenant-général, le commandeur de Nuchèze (6j et le chevalier Paul (71, usèrent leur patience à dresser » le plus jaloux et le plus difficile prince du monde (8). " Comment corriger en effet l'étroltesse d'esprit et la manie d'entrer dans le détail et de
(i) 20 février 1662 (A. Jai,, Ahraham Du Quesiie, t. I, p. 252).
(2) Vendoiue mourut le 22 octobre 1665.
(3) Mémoires de M. de "'. — Journal de Jean Vallier, éd. H Courteault, t. III, p. 353.
(4) Colbert de Terron à Colbert. 30 mai 1666 (A. Jal, t. I, p. 499'.
(5) Vendôme à ]^^ucllèze. 7 décembre 1661 (Archives de Nuclièze : A. Jal, Dictionnaire critique, art. Beaufort).
^6) " Il veut faire les choses comme il lui plait, et je n'en pcu.\ pas répondre. » Nuchèze à Colbert. 23 avril 1662 (B. N., Mélanges Colbert 108, fol. 216).
(7) Le chevalier Paul à Colbert. 15 mars 1665 (H. Oddo, p. 185).
(8) La Guette à Colbert. 3 janvier 1652 B. N., Mélanges Colbert HM bis,
• OLHEKT 347
faire les fonetions des ofHeicrs subalternes, au lieu d'apprendre le mclier de général. Une façon de donner des ordres eonfus et parfois contradictoires sans prendre l'avis des oflieiers supérieurs (1) , une '* précipitation à décidersur la marine sans y avoir fait de réflexion (2)," tels sont, jugés par Golbert, des défauts capitaux qui n'échappent point non plus à la perspicacité du roi (3).
On vit même cette chose inouïe : un gouvernement, et quel gouvernement! confesser le a défaut d'expérience de M. de Beaufort » et demander à nos alliés des Pays-Bas Il quelqu'un de leurs plus expérimentés capitaines pour mettre sur le vaisseau amiral de France et servir de conseil à M. le duc de Beaufort (4). »
Au lieu que toute impulsion doit venir d'en haut, aucun des successeurs de Richelieu et de Brézé dans la grande maîtrise de la navigation n'a été un entraîneur d'hommes, un excitateur d'énergie, un a Premier moteur, » selon la jolie définition d'un voyageur médiéval (5).
Un II Premier moteur, n c'est ce que sera pour la marine Jean-BaptisLe Golbert. De son fauteuil ministériel, il u tache d'animer tout le monde (0). " Ecœuré de a ne voir dans nos gens de marine qu'une ambition fort bornée, je ne sais pas, disait-il, quand nous serons heureux d'en trouver quelqu'un qui veuille faire quelque chose d'extraordinaire et relever la réputation des armes maritimes du Roy par
(1) Golbert à Colhert de Terron. 18 juin 1G()() { Lettres fl c CoLitKRr , t. III, ,..85).
(2) Quoi que fasse tJeaufort pour s'en disculper. 21 ot'tohre 16()2 (A. .Ial, art. cité).
(3) « J'ai bien plus de confiance en la valeur de mon cousin qu'en plnsieur» résolutions oîi elle pourroit le porter. » Louis XIV à Vivonne. 28 avril 1<)6V {OEuvres de Louis XIV, t. V (ISOtt).
(4) Louis XIV aux Etats généraux «les Pays-Bas. 26 février l(jO(i (B. N., Cinq-Cents Golbert 126, fol. 80).
(5) Cf. supra, t. 1, p. 264.
(6) Golbert à Golbert de Terron. 29 janvier 1666 (f.ettres île Goi.nKitr, t. III, p. 49).
quelque action éclatante fl). " Prébendiers endormis dans la douce quiétude des heati possidentes, les capitaines des galères, par exemple, attendent la belle saison (2) pour promener leurs " demoiselles, " — ainsi les appelle dédaigneusement Du Quesne (3), — n'ayant d'autre souci que d'en prolonger la vétusté existence aux frais du Trésor. Et que les contrôleurs de la marine demandent à l'un d'eux la justification de ses dépenses : " Je n'ay à donner compte à personne, " répliquera, en leur tournant le dos, Jacques do la Haye Du Plessis Brossardière (4). Et ainsi du reste.
Autre défaut : dans la marine traînent encore des relents de Fronde : « De grâce, Monseigneur, écrivait Du Quesne, faite que nous avons la paix dans ce corps, affin que nous servions tous le Roy avec alégrece (5). n a Tous nos vieux officiers ont dans la teste des maximes dont ils ne se peuvent déprendre (6), un esprit d'altercation et d'inimitié les uns contre les autres si contraire au service du roy (7) " que celui-ci en est « scandalisé (8). " A réformer cette mentalité, " Colbert n'épargna ni avis, ni instructions, ni récompenses. Il y employait surtout ces manières polies et engageantes qui font sentir aux gens de mérite l'estime et
(1) Colbert à Colbert de Tenon. 6 et 19 février 1671 (Archives Nat., Marine £-14-, fol. 75, 91 : Calmon-Mai.so\, le Maréchal de Château- Renault, p. 30). — Colbert au marquis de Martel. 17 mai 1671 (Lettres de
COLBEUT, t. III, p. 240).
(2) " Le moindre nuage épouvante » les galères, e'crit Colbert au chef d'escadres des galères de Manse. 27 juin 1677 (Lettres île Coi.BEnx, t. III, 2«p.,p.59).
(3) Documents d'histoire, édités par E. Grisellk (1911), p. 103.
(4) 18 avril 1658 (B. N., Franc. 20660, fol. 68).
(5) Du Quesne à Colbert. Messine, 6 mai 1676 (Lettre qui appailenait à M. Charles Gunat, historiographe malouin, copiée dans B. N., Nouv. acq. franc. 4972, fol. 216).
(6) Colbert à Colbert de Cioissy. 27 septembre 1673 (Lettres de Coluert, t. III, 2' p , p. 509).
(7) Colbert à d'Alméras. 1" juillet 1673 (Ihidem, p. 496).
(8) Colbert au marquis de Martel. 1'' janvier 1666 (Ibidetn, t. III, p. 29).
le discernement que l'on fait deux. Il avait soin d'expliquer ses intentions d'une façon claire et bien circonstanciée et ne connaissait point cette politique dangereuse des ordres ambigus qui s'interprètent suivant l'événement et qui laissent aux ordonnateurs la gloire des heureux succès et la liberté de rejeter sur l'exécution le blâme des mauvais. Il abandonnait volontiers à ceux qu'il mettait en œuvre le choix des moyens, voulant que, dans les occasions où la diligence est nécessaire (et elle l'est presque toujours dans les opérations de marinej, un homme en place sût vaincre les petites difficultés et prendre sur lui les partis les plus convenables au service (Ij. »
Il De l'application, de la diligence et du feu (2), » voilà ce qu'il demande : et aussi, de la dignité. Au chef d'escadre d'Alméras qui quête son appui : « Vous me dites que vous estes ma créature, écrit-il (3). Il n'y a qu'un créateur dans le ciel qui est Dieu et un créateur dans l'Estat qui est le Roy, lequel élève et récompense ceux qui ont l'honneur de le servir, suivant leur mérite et application. "
Autrement féconds que les Maximes désenchantées de La ilochefoucauld ou le scepticisme de La Bruyère, les axiomes directeurs de la politique colbertine ne dénigrent, ni ne dissèquent la société. Ils la moralisent par des principes de vie. Au lieu de dépeindre des Caractères^ ils en forment.
Dans une formule lapidaire, Colbert inscrivait au fronton de son ministère la condamnation du favoritisme : « Le Rov ne donne les charges de la marine qu'au mérite et non à la recommandation. Il n'y a qu'un moyen de parvenir
(1) l^ii)ANS\r UK ^I\inoi!KRT, Principes sur la Marine tires des dépêches de Colbert, publiés en appendice des Lettres de Coi.bert, t. III, 2' p., p. 708.
(2) Colbert à Seignelay. 16 février i()78 (B. >î., Nouv. acq. franc. 4972, fol. 280j.
(3) 20 avril 1668 (Archives de la famille Bossolasclii, copie dans B, N., Nouv. acq. franc. 9390, fol. 71).
dans le service : le temps et les belles actions (l). « La Bruyère disait : «Sa propre industrie ou l'imbécilité des autres. » Le temps! Avec un sens tout moderne des revendications sociales, la création d'une liste d'ancienneté constitue pour les officiers, pour ceux « qui prétendent avoir esté mis hors de leur rang ("2), " la meilleure sauvegarde contre les passe-droits. Un Saint-Simon, ami de l'intrigue, en sera scandalisé.
Ah! pour les courtisans, quelle abomination de ne plus se pousser par la faveur, de ne plus « passer sur le ventre » ri'autrui (3). u Vous n'avez que faire d'aller à la Cour, écrit le duc de Beaufort à un de ses officiers (4). Ce n'est pas là qu'on fait valoir ses services. " Un autre capitaine de vaisseau reçoit d'une cousine le judicieux conseil de ne pas effaroucher par ses démarches tel de ces ministres u qui appréhendent plus que toutes choses les gens inquiets et intrigants (5). » Et elle ajoutait : » Vous avez fait des merveilles. Mais continuez à vous aider, car mon crédit est médiocre; et ce que vous avez fait, sera votre meilleure recommandation] auprès du Roi et aura plus de succès que les offices de tout ce qu'il [yj a de dames en France (6). »
(1) Colberl à Médavy de Grancey. 1669 (Archives Nat., Marine B-9, fol. 492, 523); et au comte de Blénac. 11 décembre 1671 (Lettres fie Col- BERT, t. III, p. 408).
(2) Et qui produisent en conséquence leurs lettres d'ol'Hces; nous avons des spécimens de ces réclamations à la date du 29 octobre 1673 (B. N., Clairambault 867, fol. 99). — Les règlements relatifs à la liste d'ancienneté sont du 1" avril 1672 et du 15 janvier 1676.
(3) « Quelques capitaines que le crédit de M. de Mortemart m'a fait passer sur le ventre. » Le chevalier de Saint-Geniès à Cabart de Villermont. Toulon, 16 juillet 1684 (B. N., Franc. 22799, fol. 172). — C'est en 1668 qu'une quinzaine d'officiers avaient demandé la création d'une liste d'ancienneté (A. Jal, t. I, p. 536)
(4) G. d' Aimeras. Brest, 10 décembre 1666 (Archives de la famille Bossolaschi, copie dans B. N., Nouv. acq. franc. 9390, fol. 55).
(5) Mémoires du marquis de Villette, édités par Monmkrqik pour la société de l'histoire de France, p.' vu.
(6) Mme de Maintenon à M. de Villette à Messine 26 février 1676
COLHERT 351
La cousine en question devint, au soir du grand siècle, la compagne du roi. Pour le malheur de la marine, elle oïdjlia le conseil donné au capitaine de vaisseau Villette- Mursav. Et un sobriquet énergique cingla dans la marine les créatures de Mme de Maintenon : les bâtards du cotillon (I). Que les temps seront alors changés! Les officiers de marine viendront faire leur cour à Versailles, alors que le rigide Colbcrt les invitait à ne pas s'attarder aux délices d'un séjour où se perdaient les qualités et le coup dœil du marin f2).
Autre contraste! Huguenolte convertie, Mme de Maintenon n'aura pas la tolérance de i> ^lonsieur Colbert qui ne pense, dit-elle, qu'à ses finances et presque jamais à la religion. » Avec les débuts de la favorite, coïncident les proscriptions. L'ordre " d'oster petit à petit du corps de la marine tous ceux de la Religion prétendue Réformée (3)," prélude à la révocation de l'édit de Nantes, sous le prétexte que a le consistoire est un dangereux gouvernement qui fait les Républicains (4). "
Écoutez au contraire les paroles de concorde de Colbert, qui respecte les consciences, mais non la débauche : i^ Travaillez à réunir tous les cœurs et à les faire conspirer au bien du service (5). — Montrez plus de chaleur que qui que ce soit : et servez d'exemple à tous les autres officiers pour supprimer toutes les chicanes (Gj. — Il se commet
'^CorrespiDiilanct^ (jénerale de Madame de Mainte^jo^, éd. Th. Lavallée. Paris, 18(J5, in-12, t. I, p. 298).
(1) Journal de l'écrivain de l'Ecueil, publié par Jules Sottas, Une fscadre frniiraine aux Indes en 1690. Paris, 1905, in-8", p. 229.
(2^ Lettre de l'ambassadeur vénitien Contarini. 13 janvier 1678 (B. N., Italien 188(5, p. 155).
(3) 14 avril 1860 (Alemoire!: du marquis de Villettk, p. 177 note).
(4) B. >"., Franc. 7044, fol. 28. — Eugène Giittart, Colbert et Seignelay contie la Reliqion réformée. Paris, 1912, in-S", p. 28.
(5) Colbert au marquis de Martel, l'' janvier 1666, cité.
(6) Colbert à Des Ardents. 7 mai 1674 (Lettres de Colbert, t. III, p. 517).
des débauches infâmes dans la marine : appliquez-vous à connoistre ceux des officiers qui sont accusés de ces désordres (1). — Soyez bien persuadé de deux vérités (:2) : l'une, que vous ne pourrez rien faire pour votre gloire et vos avantages particuliers qu'en contribuant à la gloire et aux avantages de ceux qui vous commandent, et l'autre, que vous ne trouverez de disposition ni en mov, ni en mon fils à recevoir des traits de malignité contre qui que ce soit. Il n'v a rien à quoy le Roy nostre maistre s'applique davantage qu'à establir une subordination aveugle des inférieurs aux supérieurs. " " Point de quartier à cet égard (3). Point d'excuses envers le maistre (4). " — Que nous voilà loin du temps où le grand maître de la navigation, Beaufort, disait de trois de ses capitaines : "MM. deThurelle, Yillepars et Rabesnicres sont des manières d'amiraux qui ne rendent compte de leurs actions qu'autant qu'il leur plaist (5). "
Pour l'inflexible ministre, la discipline est chose sacrée qu'on ne transgresse pas en vain. Il ne souffre "ui chicane, ni difficulté, de quelque nature qu'elles soyent, sur le fait de l'obéissance dans la marine (G). " Château-Renault, un chef d'escadre, tarde à obéir... » Si Sa Majesté reçoit encore une lettre de vous par laquelle elle voye que vous n'ayez point exécuté son ordre, elle enverra celuy de vous faire arrester sur vostre bord (7). " Et à un intendant : il Exécutez avec vigueur et sans aucune circonspection l'ordre qui vous est donné de destituer les capitaines qui
(i) Colbert à Vauvré. 3i janvier 1682 (Ibidem, t. III, p. 217).
(2) Colbert à Valbelie. 1" juin 1676 (Ibidem, t. III, 2« p., p. 11).
(3) Colbert à Colbert de Croissj. 7 juillet 1673 (Ibidem, t. III, p. 499).
(4) Colbert à Colbert de Terron. 22 avril 1672 (Ibidem, p. 427).
(5) Beaufort à G. d'Alméras. Brest, 10 décembre 1666 (Archives de la famille Bossolaschi ; copie dans B. N., Nouv. acq. franc. 9390, fol. 55).
(6) Colbert à Cabaret, 12 octobre 1674 (Lettres de Colrkrt. t. III, p. 531, note).
(7) Colbert à Château-Renault, 2 octobre 1675 (Ibidem, p. 565).
ne voudront pas se soumettre au rèjjlenient (I). » a L'indulgence dans des matières contraires à la discipline n'est pas une qualité (2). "
Des châtiments exemplaires, l'envoi du lieutenantgénéral de Martel à la Bastille pour avoir osé à l'étranger critiquer son chef (;5), donnent aux paroles du ministre un saisissant relief. Pour avoir été absent du l)ord au moment où le Rouen a fait naufrage en rade du Havre, le capitaine Pierre Guérusseau Du Magnou est condamné par contumace à avoir la tête tranchée : en attendant d'être exécuté, il le sera a par effigie dans un tableau attaché à une potence. " L'enseigne et le maître d'équipage, condamnés aux galères pour impéritie, font préalablement n amende honorable au prétoire de la justice de la ville du Havre et ensuite à l'endroit du bassin devant un des vaisseaux de Sa Majesté, nuds, en chemise, la corde au col (4). »
Et voici l'envers du tableau, le sublime spectacle d'un commandant qui de son vaisseau se fît un cercueil. Au large d'Ouessant, le !21 octobre 1679, le Conquérant défoncé par les lames d'une mer en furie sombrait, quand parut un navire anglais accouru au canon d'alarme. il Enfans, sauve qui peut, " cria le capitaine Cyprien Ghabert à ses matelots, épuisés par la terrible lutte qu'ils soutenaient depuis la veille avec six pompes en batterie. Quand le dernier d'entre eux eut quitté le bord, stoïque, Cyprien
(1) Colbert à de La Guette. 8 décembre 1662 (A. Jal, Abraltain Du Quesiic, t. I, p. 288).
(2) Colbert à Château-Renault. 29 avril 1678 (Lettres de CoLnERï, t. III, 2* p., p. 97). Le préambule d'un règlement du 14 juillet 1675 débute ainsi : " Depuis assez longtemps, les ofHciers généraux, les capitaines et autres ofticiers de la marine se dispensent facilement de l'exécution ponctuelle des ordres » de Sa Majesté (A. J.\i,, t. I, p. 278).
(3) Seignelay à Colbert de Croissv, ambassadeur à Londres. 17 septembre 1673 (A. Jal, t. H, p. 121).
(4) Arrêts de l'amirauté du Havre des 8 et 10 mars 1670 (Al[)lionse Martin, la Marine militaire au Havre. Fécamp, 1899, in-S", p 104).
Chabert, « ayant enfoncé son chappeau dans sa leste, se retira dans sa chambre ;: pour accompagner son vaisseau dans labime (1). Voilà le fruit des leçons d'énergie données par Colbert : " Un capitaine doit être à l'égard de son vaisseau ce qu'un gouverneur est à l'égard dune citadelle. — 11 est de son devoir de le faire sauter j)lutôt que d'avoir la bonté de le remettre entre les mains de l'ennemi \2). "
Qui ne sait se sacrifier, qui ne sait obéir, est indigne de commander, telles sont <• les véritables maximes de la guerre : " elles mettront sur u un pied de bravoure et d'babilelé (3) " jusqu'alors inconnues la marine de guerre : elles lui feront prendre, suivant les termes du duc de Beaufort, 1' un vol plus grand que jamais (4). » Elles banniront «cette licence à quoy les officiers s'estoient insensiblement accoustumés (5) " et leur donneront l'esprit d'ofïensive qui est l'essence de la victoire (6) .
...A une condition : c'est que le choix des hommes réponde à la sûreté des principes. Et Colbert de faire appel aux chevaliers de Malte ~ , à l'Ordre de ]^otre-Dame du
(1) La Touclie à Pierre Arnoul. La Rochelle^ 27 octobre 1679 (A Jal, Abraham Du Quesne, t. II, p. 339); et enquête sur le naufrage (Archives Nat., Marine B-32, fol. 518 : cf. ci-dessous le chap. Deux grands marins).
(2) Colbert à Colbert de Terron. 11 décembre 1670; — et à de Seuil. 24 juillet \.G~ô (Lettres de Colbert, t. III, p. 315 et 550).
(3) Mémoires de l'abbé de Choisv.
(4) Beaufort à G. d'Alméras. Brest, 15 juillet 1668 (B. N., Nouv. acq. franc. 9390, fol. 73).
(5) Relation de la campagne du comte d'Estrées. 1670 (Archives ^at., A/a;me B*301, fol. 165).
(6) C'est ainsi que le capitaine de Gorris la Guerche en vient à refuser d'obéir au chef d'escadre Dumé d'Aplemont, parce qu'un pacifique retour à Toulon lui ravirait l'honneur de participer à « une action d'éclat sous le pavillon rouge. » (Gorris à Dunié d'Aplemont. Malte, 11 février 1671 : BORÉLY, Histoire de la ville du Havre, t. III, p. 87).
(7) Colbert à Arnoul. 30 août 1669 : savoir « le nom de tous les chevaliers de Malte qui arment en cours et leur réputation, afin que le Roy puisse choisir les plus braves pour servir sur ses armées navales » (Archives Nat., Marine B",, fol. 153).
Mont-Carniel (Ij et aux mousquetaires du roi (2 pour alimenter le corps des officiers de marine, dont rien ne peint mieux l'extraordinaire pénurie que le bizarre recrutement du grand état-major : un lieutenant-général des troupes de terre f3) et deux mestres de camp de cavalerie (4) pour amiraux; » un maître des requêtes transfiguré en homme de guerre (5), » un officier des troupes de Turenne (6) et un ex-abbé (7), devenu colonel, pour chef d'escadre!
Et mine erudimini. Tous ces marins d'occasion, si braves soient-ils, seront victimes de leur présomptueuse inexpérience. Esprit brouillon au point de se voir maintes fois inviter par Colbcrt à u changer de style, " comme si le stvle n'était pas la marque indélébile du caractère; le viceamiral comte Jean d'Estrées indispose par ses fausses manœuvres les amiraux britanniques et contribue par là à la rupture de l'alliance anglaise : puis, son impéritie met au plein sur les récifs des îles Aves toute une escadre, naufrage effroyable qui nous coûte des centaines d'hommes et cinq cents canons. Des deux mestres de camp de cavalerie envoyés comme amiraux par delà la Ligne d'équinoxe, l'un, François de Lopis de Mondevergue, est révoqué pour insuffisance et meurt de chagrin dans les cachots de Saumur; l'autre, Jacob Blanquet de La Haye, faute d'attaquer à Ceylan l'escadre hollandaise, se laisse grignoter par elle, perd un à un tous ses vaisseaux et est rapatrié en France prisonnier de l'ennemi. Aux Antilles, le maître des requêtes Antoine Le Febvre de La Barre laisse détruiie
. (1) Cf. infra le chapitre sur l'escadre de l'Ordre du Mont-Carinel.
(2) « Sur toutes les galères, il faudroit mettre quatre mousquetaires de la Compagnie du Roy pour y servir volontaires, lesquels se rendroient en peu d'années bons capitaines de galères. » i669 (Lettres de Colbert, t. III, p. 143).
(3) Jean, comte d'Estrées.
(4) François de Lopis de Mondevergue et Jacob Blanquet de La Haye.
(5) Antoine Le Febvre de La Barre.
(6) François-Louis de Rousselet, chevalier do Château-Renault.
(7) François-Bénédict Rouxel de iNIédavv, marquis de Grancey.
toute sa flotte le long de la plage du Port Saint-Pierre à la Martinique, pour n'avoir pas su prendre [)osition dans le cul-de-sac fortilié du Fort-Royal qui verra, un peu plus lard, un de nos plus beaux faits d'armes navals. Combien contraste l'inexpérience de ces marins d'occasion avec les brillantes qualités manœuvrières de vieux loups de mer comme Du Quesne ou de valeureux chevaliers de Malte comme Valbelle et Tourville.
Mais vovez le paradoxe. Tandis que l'aristocratique cardinal de Richelieu appelait au commandement les plébéiens et « plutôt de gros mariniers vaillants, novirris dans l'eau de mer et la bouteille, que des chevaliers frisés (l), » le petit-fils des drapiers rémois ne confiera les vaisseaux du roi qu'à des » gens de bonne famille (2), v à u des gens de qualité et qui ayent du bien f3) , » en vertu de cet axiome nouveau : u L'officier est l'àme du vaisseau : entre tous les officiers, ceux-là sont les plus considérables qui adjoutent la naissance et la noblesse aux autres qualitéz nécessaires, parce que le soldat et le mathelot ont pour eux plus de respect et d'obéissance (4). » Le naufrage du vice-amiral d'Estrées aux îles Aves amena le ministre à résipiscence : 'i ^os anciens capitaines de marine, néz matelotz et nourris dans la mer, ne seroient point tombez dans un aussv funeste désastre que celuy-là, avouait Colbert : par conséquent, il les faut cultiver et avoir le rolle de tous les capitaines marchands qui sont babil navigateurs, pour s'en servir dans les occasions (5). »
(1) Cf. supt-a, t. IV, p. 599 : Richelieu au commandeur de La Porte, 30 juin 1627.
(2) Colbert à Colbert de Terron. 2 mars 1666 (Lettres de Colbert, t. III, p, 64). — « Pour répondre au mémoire de mon tils. " 8 août 1673 (Ibidem, t. III, 2' p., p. 123).
(3) Ce que conseillait Beaufort en 1662 (A. J.m., Abraham Du Quesne, t. I, p. 272).
(4) B. N., Thoisy 90, fol. 398.
(5) 1678 (Archives >'at.. Marine B'8. fol. 254).
... Mais dans les occasions seulement, El telle était la morgue du temps que le marquis de Langeron osera dire du grand Du Quesne que a c'étoit un homme de rien (1). " Que nous étions éloignés du système anglais qui choisissait les capitaines de vaisseau .' sur la réputation qu'ils s'étaient acquise dans les vaisseaux marchands, où il se trouve quelquefois des occasions aussv chaudes que dans la p^uerre (2). " Seuls et par dérogation à l'Ordonnance qui défendait passements et broderies, des gentilshommes portèrent l'uniforme adopté par Colbert (3) pour les officiers de marine, u un justaucorps de couleur bleue, garni de galon d'or ou d argent jusqu'au nombre de quatre (4), " avec écharpe de satin blanc et bas de soie cramoisie; pour exciter l'émulation, il avait inventé cette petite chose à laquelle les Français sacrifient leur vie : une marque d'honneur, le galon. Et voici la conception que se fait le ministre d'un état-major idéal : u Je voudrais mettre toujours ensemble un bon capitaine gentilhomme, un lieutenant et un enseigne de mesme, avec trois officiers matelots en second, le tout d'un mesme pays en amis, en sorte qu'ils puissent bien s'accommoder ensemble (5). "
A celte réserve près que leur recrutement n'est pas ouvert à tous, la sélection des officiers d'avenir est entourée des plus sérieuses garanties. La valeur de chacun, » soit
(1) Rapport du commissaire généial de Combes. 15 novembre 1707 (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. II, p. 392).
(2^ « Uomarques failles par le sieur Arsoul sur la marine d'Hollande et d'Angleterre. » 1670 (B. N., Cinq-Cents Colbert 201, 2«p., p. 18).
(3) " Le juste-au-corps en une forme et manière » aurait été adopté pour établir l'égalité enti-e les oftifiers de marine et empêcher des prodigalités ruineuses pour les ofliciers pauvres (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 336)
(4) Ordonnance du 3 mars 1665 (Archives Nat., Marine B'8, fol. 14 v° : Édits, (leclaratio)ts, rèqlemens et ordonnances du fioy sur le fait de !a marine. Paris, 1677, in-4'', p. 722).
(5) Colbert à Colbert de Terron. 4 novembre 1669 (Lettres de Coi.bert, t. III, p. 185)
pour les actions de bravoure, soit pour les manœuvres, soit pour la conservation des équipages et la propreté du vaisseau (l), " est l'objet d'une fiche signalétique transmise au ministre par l'intendant. Rien de plus honnête et de plus perspicace que ces notes confidentielles : nous en pouvons juger par celles qui subsistent pour les départements de Brest et Rochefort. En deux traits, l'intendant de Demuin caractérisera la valeur relative de deux chefs d'escadre : " M' Gabaret, peu actif et d'une eslévatiou médiocre, n'ayant pas le relief nécessaire pour estre à la teste d'un corps. — M' le chevalier de Tourvilie, bon officier, uniquement appliqué à son mestier où il s'instruit tous les jours, capable de mettre la discipline dans la marine, et distingué par sa valeur (2). » L'histoire ne saurait mieux juger.
C'est que le grand minisire demande aux intendants, ses subordonnés directs, d'être des esprits nets, aussi ennemis du a galimatias (3) '! administratif que du » fatras des pièces inutiles -4 . " de même qu'il demande aux officiers d'épée d'être des " instruments tranchants (5). >i Tout u défaut de prévoyance et d'application )> est repris très rudement (6) ; et s'il y a récidive, si l'intendant compromet les mesures " prises pour eslablir un bon ordre
(1) Colbert à de Seuil. 14 octobre 1673 (Archives Nat., Marine B-24, fol. 499).
(2) " Liste des officiers de marine du département de Rochefort » , avec leurs notes signées de l'intendant « de Demtis » . Rochefort, 13 juillet 1673 (B. N., Clairambault 867, fol. 290). — « Mémoire concernant les officiers des vaisseaux qui sont du département de Brest, » signé de l'intendant « De Secil. » Brest, 3 mai 1681 (Ihulcm, fol. 327).
(3) Colbert à Arnoul fils, intendant à Toulon 15 juin 1671 (^Lettrcs de Colbert, t. III, 2' p , p. 111). — " Le secrétaire d'Estat doibt voir par leurs yeux tout ce qui se passe dans les ports " (Ibidem, p. 138).
(4) Colbert à Brodart, intendant des galères. 20 septembre 1677 {Ibidem, p. 64).
(5) PlDAXSAT DE MaiROBERT.
(6) Colbert à Arnoul fils. 22 février '678 (Lettres de CotnERT, t. III, 2^ p., p. 83).
dans la marine, " une lettre glaciale lui signifiera sa révocation :
« Vous pouvez compter dès à présent que le Roy ne peut plus se servir de vous, ni dans Temploy que vous occupez, ni dans aucun autre (1) . »