LA HIERARCHIE .NAVALE
Mais la réforme capitale de Colbert consiste à mettre fin à rincohérence qui investissait de droits souverains le chef de la marine. Réservant exclusivement à la Couronne les nominations d'officiers jadis dévolues au grand maitre de la navigation, il tient pour nulle et non avenue toute provision qui n'émane point du roi (2). En conséquence, le jour même où le petit comte de Vermandois fut nommé amiral de France i3), tous ses subordonnés, le vice-amiral du Ponant (4), les deux lieutenants-généraux (5), les chefs d'escadre de Provence, Poitou, Normandie et Dunkerquc (0), les capitaines, reçurent également leurs provisions d'offices.
(i) Colbert à Arnoul fils. 16 novembre 1679 {Ibidem, p. 173). — Et au coinmissaire de Séraucourt : vos « lettres sont pleines de vos louanges; mais le malheur pour vous veut que vous soyez le seul qui les publiiez. » 26 novembre 1677 {Ihidem, p. 72). — Sur les divers intendants de la «narine au temps de Colbert, cf. D. Neuville, Etat sommaire des archives de la marine, p. 29.
(2) Mémoire de Colbert prouvant que le roi seul, et non l'amiral, a droit de nommer les capitaines (GuÉri.n, Histoire maritime de la France, t. III, p. 489).
(:5)Le 12 novembre 1669 (Archives Nat , Marine B^8, fol. 170 v°-181).
(4) Jean, comte d'Estrées. La vice-amirauté du Levant resta vacante.
(5) Abraham Du Quesne et le marquis de Martel, lieutenants généraux des 26 janvier 1656 et 27 août 1667 (Didier Neuville, État sommaire des archives de la marine antérieures a la Révolution. Paris, 1898, in-8°, p. 322). Un troisième lieutenant fut nommé en 1676.
(6) Provence : Guillaume d'Alméras. 9 octobre 1662; — Poitou : Ma-
Chose étrange, sous un roi dont le bon plaisir faisait loi, la légendaire ténacité des Bretons avait eu raison de la volonté royale et maintenu, en dépit des remontrances du Parlement (1), l'hégémonie maritime de leur u province et duché : " la Bretagne, exclue du ressort de l'amiral de France (:2j, prétendait ne relever que de son gouverneur, en " possession du titre d'amiral de Bretagne, marque de l'ancienne souveraineté » du vieux duché. Et le gouverneur voulait avoir, comme l'amiral de France, une compagnie de cent gardes-marines et une académie navale, u séminaire inépuisable de bons officiers (3), " qui de fait exista à Saint-Malo (4). Si bien que, en dehors de Brest qui relevait du grand chef de la marine française, le reste des ports de Bretagne était de l'obédience maritime du gouverneur : et la garde des côtes de la province fut confiée à l'escadre de l'Ordre du Monl-Carmel.
Même amputés du droit souverain de nommer les officiers de marine et restreints aux attributions militaires et judiciaires (5), les pouvoirs de l'amiral de France restaient considérables. Leur délégation à un enfant était un nonsens qu'on voulut corriger. Mais le personnage auquel on les proposa, le général des galères Rochechouart do Yivonne, en bon courtisan, se déroba, de peur de se faire
thurin Gabaret. 30 novembre 1669; — Normandie : François Thiballier de Thurelle. 12 novembre 1669 ; — Dunkerque : commission en blanc. Le nombre des chefs d'escadre fut porté à six en 1673. Les deux autres furent au titre de la Guyenne et du Languedoc.
(1) Colbert au procureur général du Parlement. 30 novembre 1669, 20 janvier 1670 (B. N., Franc. 17413, pièce 164).
(2) 12 novembre 1669 (Archives ?<at., Marine B*8, fol. 176).
(3) Placet du gouverneur de Bretagne aux Etats de la province (B. N., Thoisy 90, fol. 398).
(4) Colbert aux maire et échevins de Saint-Malo. 10 septembre 1669 {Lettres </e Colbert, t. III, p. 163). — Nous verrons ci-dessous qu'il y eut. pour la Bretagne, une rédaction spéciale de l'Ordonnance sur la marine. — Pour l'escadre de l'Ordre du Mont-Carmel, voir ci-dessous.
(5) « Instruction pour mon tils pour bien faire la première commission de ma charge « 1661 [Ibidem, t. III, 2' p., p. 46).
du bàlard du roi un futur ennemi (Ij. Le maréchal de Bellefonds qui avait collaboré en I6G6 au plan de la campagne navale 2) et sollicité le commandement d'un vaisseau (3), esquissa une candidature qui n'eut aucun succès (4j. Et ce fut en définitive le comte Jean d'Estrées qui recueillit, sous le titre de vice-amiral du Ponant, l'héritage du duc de Beaufort (5 . Il n'y eut d'autre viceamiral que lui.
De la hiérarchie navale. Colhert fixa les points encore obscurs avec ce souci de Tordre qui est la caractéristique du règne. Les deux, lieutenants-généraux sont assimilés comme grade à ceux de larmée de terre. » Les chefs d'escadre sont les mestres de camp des capitaines (6), " u les capitaines sont réputés colonels (";. » L'intendant a sur le chef d'escadre la préséance à terre, ainsi que dans les conseils de discipline (8j . En une formule lapidaire, Colbert a défini les rôles respectifs du général des galères ou du chef descadre et de l intendant : " Toute la guerre à M. le Général ; toute la justice, police et finance à l'inten-
(1) Vivonne à Duché de Vancy, 5 mai 1671 {Correspondance de Louis- Victor de Rochechouart, comte de Vivonne, éd. .1. Cordey, p. G3).
(2) " Mémoire sur la résolution que le Roy a prise après avoir entendu les sieurs marquis de Bellefonds et Du Quesne pour l'entretènement de ses forces maritimes. » 23 octobre J 666 (Archives ]N'at., Marine B-4,
(3) Le 6 décembre 1666 (A. .Iai.. Abraham Du Quesne, t. I, p. 473).
(4) Bernardin Gigauit de Bellefonds inspecte pourtant en 1669 les ports et les fonderies (F). ^Nkuvillk, les I-Jahlisxcnicnts de l'ancienne marine, p. 93)
(5) Moyennant indemnité aux héritiers de Beaufort (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 585).
(6) Mémoire de Colbert pour prouver que l'amiral n'a pas le droit de nommer les capitaines de vaisseau (GuÊrih, Histoire maritime de la France, t. III, p. 489).
(7) Vivonne à Duché de Vancv. 10 mars 1671 (Correspondance de Louis-Victor de Rochechouart, comte de V^ivossE, p. 34).
(8) Règlemenl du 21 mars 1668 Ce rcj^lcment, comme les suivants, est imprimé dans les lidits, déclarations, rèqiemcns et ordonnances du Roysur le fait de la marine. Paris, 1677, in-4°.
dant (1). " Vis à vis du lieutenant-général, le chef d'escadre prétendrait à l'indépendance et au commandement entier dans les ports de son département, " si une brève note ne le rappelait à l'ordre (2). Les capitaines en second, qui font un stage d'apprentissage au commandement, sont subordonnés aux II anciens lieutenans (3); " ceux-ci relèvent des capitaines de frégates légères (4), qui ont aussi le pas sur les capitaines de brûlots (5).
En marge de la flotte régulière, nous comptâmes deux escadres exotiques ayant capitaines généraux et bases à part : les frégates de l'Ordre du Mont-Garmel à Saint- Malo, les galères du marquis génois Ippolito Genturione à la Giotat. Genturione, propriétaire d'une forte escadre jusque-là entretenue à la solde de l'Espagne (6), avait conquis sur mer la renommée et la richesse : la renommée, en livrant bataille avec un seul navire aux quatre-vingts galères du capoudan-pacha (7) ; la richesse, en se mettant en mesure de nous vendre toute une escadre de haut bord (8), sans préjudice de l'escadre de galères qu'il nous amenait (9).
(1) Arnoul à Colbert. 4 février 1668 (A. Jal, Abraham Bu Qtiesne, t. I, p. 539).
(2) 12 mars 1672.
(3) 24 mars 1672.
(4) 18 juin 1672.
(5) 14 décembre 1674.
(6) Suivant traité du 25 décembre 1664, il servait l'Espagne dans les mers de Sicile en qualité de capitaine général des sept vaisseaux et de la patache lui appartenant (G. Fernandez Ddro, Armada Espanola, t. V, p. 424). — Inventaire de ses galères (Arcliives Nat., Marine Wi, fol. 220 v°. — D. Neuville, Etat soinmaire des archives de la Marine, p. 231, note 2).
(7) [De La Haye-Ventelet], Lettre d'un ambassadeur de France a Constantinople au roy Louis XIV; contenant une relation de son ambassade, publiée dans la Continuation des métnoires de littérature et d'histoire. Paris, 1727, in-8», t. IV, p. ii, 283.
(8) De ses cinq vaisseaux, nous n'achetâmes que la Princcssc-du-Ciel, le Saint-Auqustin et la Frégate de Portugal, de 40, 44 et 48 canon» (Archives Nat., Marine BH, fol. 345. — Bibl. de la Marine, ms. G. 1)
(9) Une capitane, une patronne et une galère ordinaire, suivant contrat
u Élever des jeunes gens de bonne famille dans les emplois de marine (1) « est la constante préoccupation de Golbeit. Aussi, dès l'année où il devient titulaire du ministère ie la marine, provoque-t-il la création de collèges spéciaux î Saint-Malo (2), à Bordeaux (3i, à Montpellier f4)... avec l'assistance du chevalier Gabriel Peschard, baron de Bos- >ac, et de l'Ordre du Mont-Carmel (5).
Mais a tirer les enseignes du collège ou de l'académie » 28t aussi vain, à l'estime d'un chef d'escadre (6), que de leur faire l'apprentissage de volontaires, " mcstier où on l'apprend jamais rien en mangeant les poullets du capitaine. '• Qu'ils sortent du rang en commençant par faire à bord le maniement du mousquet! Et l'on voyait, à bord de certains vaisseaux, des enfants de treize ans qui avaient déjà trois campagnes et des blessures (7).
La tradition est que les futurs officiers servent comme orardcs du pavillon ou gardes de l'étendard. Ceux-ci ont le prestige de luniforme fort seyant que leur a donné en 1670 le général des galères, une casaque bleue brodée d'un grappin, et (jue le même Vivonne change en 1681 en un justaucorps écarlate, avec culotte et bas de même, et bandoulière de veloui's bleu. Ceux-là sont embrigadés, depuis le 24 décembre 1669, en deux détachements, l'un pour le Ponant,
du II décembre 1669 (Archives i\at., Marine B*3. fol. 395. — Archives Nal., R. 1355, n" 1).
(1) Colhert à Colbert deTerron. 29 juillet 1669 (Lettres de Colbert, t. III, p. 163, note).
(2) Colbert au maire de Saint-Malo. 10 septembre 1669 (Ibidem).
(3) Colbert au commissaire général des fortifications, chevalier de Clerville. 12 février 1669 (D. îSedville, p. 99).
(4) En 1671, à Paris en 1677.
(5) Suivant lettres-patentes du 31 octobre 1669 (Gautier de Sibert, Histoire des Ordres royaux hospitaliers-militaires de Noti-e-Dame du Mont- Carmel et de Saint-Lazare de Jérusalem . Paris. 1772, in-i", p. 375).
(6) Guillaume d'Alméras, Mémoires de 1667 communiqués par Mme Bossolaschi à Margry (B. N., Nouv. acq. franc. 9390, fol. 56).
(7) Relation d'un vuyaqe fait en Provence, par M. /.. M. D. P. [De Prkchac] Paris, 1683,'in-12, Vp., p 81
l'autre pour le Levant, sous les ordres d'un capitaine aux gardes françaises ayant brevet de colonel et i-ang après les chefs d'escadre, M. de Cajac. Plies par des lieutenants, enseignes et maréchaux des logis à toutes les exigences de la discipline, « les Cajacs " reçoivent de maîtres d'hydrographie l'enseignement professionnel, de maîtres de dessin, de danse et d'escrime les connaissances nécessaires à un u honneste homme (1) : » et leur entraînement s'achevait à bord des vaisseaux amiraux ou à bord d'une frégate-école spécialement aménagée pour eux. Nous apprenons, par les notes du capitaine Le Bret de Flacourt, commandant la frégate-école, que certains gardes avaient jusqu'à vingt ans de services. Leurs effectifs, sans cesse accrus et répartis entre les trois grands ports, avec dépôt à Indret pour les nouveaux convertis, atteignaient huit cents hommes à la mort de Colbert : Lecti juvenes in navalem militiam conscripti oclingenti.
(i) Colbert à Brodart . 15 février 1670 : » L intention du Roy est de ne conserver que 25 gardes des 49 de feu M. le duc de Beaufort... n — Colbert à Matharel. 5 juillet i(i70 : » A l'égard des cent gardes de la marine qui sont à Toulon, j'ay cy devant envové à M. d'Infreville le règlement fait sur le nondire qui doit estre embarqué sur chaque vaisseau portant pavillon. » (Lettres de Colbert, t. III, p. 20;], 246). — Ordres du roi du 23 avril 1670 sur les gardes de la marine (Archives Nat., Marine B*301, fol. 357). — « Estât des bardes... que le sieur maréchal duc de Vivonne, général des galères de France, envoyé à Marseille pour habiller la compagnie de ses gardes. « 1681 (A. ikL, Glossaire nauticjue, art. Gardes de l'étendart; cf. aussi les art. Gardes de la marine et Capitaine-colonel). D'après le dernier texte de Jal, M. de Cajac conserva le titre de capitaine-colonel du 24 décembre 1669 au 18 décembre 1671. Il devint simple capitaine d'une des compagnies des gardes de la marine à la suite d'un démêlé avec un officier général de la marine (Le P. Tuéouore de Blois, Histoire de Bochefort. Paris, 1733, in-4°, p. 189). — " La frégate d'Ecole instituée pour l'instruction des jeunes officiers des vaisseaux et des gardes de la marine, « était en 1681 sous le counnandement du chevalier de Flacourt (Mercure Galant, janvier 1682, p. 241).