L'INSCRIPTION' MARITIME
L'accroissement de nos forces nuu-itiiues posait un grave problème, qui arrachait à Louis XIV ce mélancolique aveu : » Il est impossible de faire de grands arméniens, si je ne trouve moyen de changer Taversion presque insurmontable qu'ont les gens de mer de s'engager au service de mes vaisseaux (I). » Nos adversaires en étaient si bien persuadés qu à la veille d'entrer en lutte contre nous, les Pavs- Bas recevaient de leur ambassadeur en France ce dédaigneux rapport : « La France n'a pas de quoi fournir à la monture de quarante vaisseaux de guerre i'2j . » Manquaitelle donc de matelots? Non. » Au moindre témoignage que je donnai de ma volonté, écrivait plus tard Louis XIV, il s'en trouva une si grande abondance qu'au lieu de soixante vaisseaux que j'équipois, j en aurois pu armer plus de cent. Des provinces presque entières s'étoient offertes à me servir 3) . »
Quel était le secret de cette métamorphose et quel était le magicien? Le bon plaisir du roi n'v était pour rien. Rendons à Colbert ce qui était dû à son génie. Au svstème de la presse, à la levée par force (i , dont l'arbitraire et la violence provoquaient la désertion des matelots, il avait
(1 Louis XIV au duc de Beaufort. i9 avril i(J69 [Lettres de Colbert, t. III, p. 120).
(2) Rapport du 22 janvier J672 (Lettres de Pierre de Groox à Abraham de Wicquefort, p. 64^.
(3) Mémoires de Locis XIV, éd. de 1806, t II, p. 73.
(4) Ordonnances d'avril 1(535, 5 mars 1647, 14 avril 1654, 17 décembre 1665, 16 février 1667 (Jacques Captier, Elude historique et économiijue sur V inscription maritime. Paris, 1907, in-S", p. 19, 147. — B. N., Mélanges Colbert 143, fol. 177, 178, 278, 291).
substitué un régime plus souple, plus conforme aux tendances du caractère français. Tenant compte des judicieuses observations de certains intendants (1), il avait cherché à satisfaire les instincts de liberté et d'égalité des marins, au lieu de les traiter en » bêtes farouches " et d'en pendre pour l'exemple, comme le demandait le roi des Halles (2j. Il avait d'abord songé à traiter avec les communautés maritimes pour obtenir annuellement de chacune un chiffre fixe de matelots (3). Puis il avait trouvé mieux.
Sans rien connaître de cette savante organisation byzantine qui s'abritait, contre la fougue arabe, d'un double rideau de flottes servies par des inscrits, sans être initié davantage aux arcanes de la Descripiion maritime proposée au roi Henri H, les mêmes maux appelant les mêmes remèdes, Colbert réinventa l'Inscription maritime. Ce fut toute une révolution navale qui assura à la marine de Louis XIV les bénéfices de la conscription moderne. En voici les étapes :
22 septembre 16(>8, enrôlement de tous les gens de mer (4) et recensement général comme il n'y en avait plus eu depuis de longues années (5).
4 septembre 16(39, répartition des inscrits parévêchésen « tant de départemens qu'il faudrolt pour former des équi-
(1) «J'estime que le meilleur serait de laisser les matelots et soldats libres d'aller chez eux ou de demeurer entretenus; car de les tenir trois années enfermés dans un vaisseau par contrainte \ c'est leur faire fuir le service. » La Guette à Colbert. 3 janvier 1665 (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 833).
(2) Lettre de Beaufort du il mars 1668 (Ibidem, p. 544).
(3) Colbert de Terron à Colbert. 5 janvier 1668 (J Captikr, p. 387).
(4) Édils, déclarations, rèqlcmens et ordonnances du roy sur le fait de la marine. Paris, 1677, in-4°, p. 307.
(5) Car il y en avait eu auparavant. Le 10 février 1608 par exemple, l'amiral de Montmorency faisait dresser un état de tous les marins (Institut, Collection Godefroy 264, fol. 145). En 1624, l'amiral Henri de Montmorencv renouvelait la prescription, qui fut reproduite en 1629 dans le Code Michaud.
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pages de 300 hommes, " capitaine, lieutenant et enseigne compris, de façon que la niol)ilisation navale fût instantanée (l;.
13 juillet l(>70, institution du svstènje des c/a55e5, c'est-àdire du service par roulement sur les vaisseaux du roi, avec peine de mort ou des galères pour les déserteurs (2). Les inscrits étaient pourvus de livrets militaires en parchemin où le commissaire du département portait leurs u noms, surnoms, aages, demeures, signaux (signalement) et qualitéz, ensemble celuy de leurs femmes et le nomhre de leurs enfants. " Ne pouvaient s'engager dans la marine marchande que les inscrits dont la classe n était pas appelée. Et pour que nul n'en ignorât, un double des rôles était affiché à « la porte principale de la parroisse (3; . »
La réforme de Colbert eut, suivant les provinces, une fortune diverse. La perspective de toucher une demi-solde en cas de non-emploi sur la flotte royale séduisit les matelots bretons qui s'enrôlèrent en foule. Alors qu'un recensement opéré en Bretagne en 1667 (4) n'avait relevé que cinq mille cent quarante marins, 1 Inscription maritime en fournit vingt mille (5 . Et Louis XIV put dire d'eux que, s'il l'avait voulu, ils n'auraient laissé dans leurs maisons que
(il B. N., Mélanges Colbert 84-, fol. 172. — Lettres de Colbert, t. III, p. 159
(2) Édits de janvier 1670 et 19 septembre 1(Î76 (^Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises, t. XVIII, p. 369 : t. XXI, p. 165).
(3) B. X., Clairambault 854-, fol. 116. — «Instruction pour le s' Dorinville, chargé de l'establissenient des classes... des éveschéz de Tréguier, Léon et Quiinper. » 28 mars 1680 (Captieb, p. 389).
(4-) Par les marquis de Coëtlogon et de La Coste : Livre des cartes particulières de la province de Bretagne (Bibl. du Service hydrographique, a.s. 3964, fol. 13).
(5) « J'av esté surpris, écrivait Colbert le 4 septembre 1673, qu'il n'y ait que 6 773 matelots dans toutes les classes depuis la Bretagne jusqucs à Bayonnc: la Bretagne seule en fournit près de 20 000 (Delavaud, Rochefort en 1672 et 1673, p. 73).
leurs femmes et leurs filles pour se rendre en plus grand nombre sur la Hotte (I).
Ailleurs, l'inscription maritime fut accueillie beaucoup plus fraîcbement. Elle donne lieu, en Béarn. à des émeutes dont « la chaleur n a peine à se calmer; à Martigues, à Marseille (2), à de violentes manifestations contre u les chausses rouges et le chapeau blanc " des commis des classes, à qui on ne parle de rien moins que de « coupper la porge (3). " Malgré la menace de voir occuper leurs maisons par des garnisons militaires qui vivraient à leurs dépens (4), les matelots de Rochefort, plutôt que de servir, abandonnent en masse la ville 'o). Au Havre, il faut fermer les portes de la cité pour aller de maison en maison prendre tous les hommes qui ont monté en mer (Oj . » Ceux de Dieppe, aussi insoumis, se réfugient dans le voisinage (7). " A Marseille, il n'y a pas un matelot qui n'ait un gentilhomme ou une femme qui le protège et ne cherche à l'exempter du service 8) . »
Le système des classes fonctionnait malgré tout, quand la guerre de Hollande lui porta un coup des plus rudes. Il fallut appeler « tout ce qu'il y avait de bons officiers mari-
(1) Mémoires de Lodis XIV, t. II, p. 73.
(2) Lettre de cinquante matelots « du cartier de St-Jean- au gouverneur de Marseille (CiPTiER, p. 433).
(3) Rapport de Brodart. 6 septembre 1670 (Archives ]Sat., Marine B^9, foL 362 : CiPTiEB, p. 125. — Et Archives Xat., Marine B*29, fol. 361 : Captier, p. 433).
(4) Lettre de Colbert de Terron. Piochefort, 10 mars 1672 (B. N., Mélanges Colbert 158, foi. 364; CàPTiEB, p. 135).
(5) Colbert au duc de Saint-Aignan. 21 juin 1673 {Lettres de Colbkrt, t. III, p. 493).
(6) Colbert à Brodart. 25 mars 1673 (Ibidem, p. 489, note).
(7) Arnoul à Colbert. 6 décembre 1676 (B. N., Nouv. acq. franc. 21322, fol. 283). — Presque dans les mêmes termes, Colbert écrivait à l'intendant de Seuil, à Brest, le 22 novembre 1669 : » Il n'y a pas un matelot qui ne donne volontiers trois et quatre pistoles pour s'exempter du service » (Lettres de ColberT; t. III, p. 191).
(8) Louis XIV à Colbert de Terron. 4 janvier 1672 [Ibidem, p. 412).
nicrs, matelots et soldats dans l'estendue des costes, sans considérer les classes de service. •> Le remède, c'était la création d'effectifs permanents au moyen d'engagements volontaires jusqu'à concurrence de deux mille par port : les classes n'eussent constitué en ce cas que la réserve de l'armée de mer (1 . Le projet resta lettre morte, parce que trop onéreux : « Voicy nostre marine establie, avait écrit Colbert : il faut travailler à présent à la conduire avec économie (2). »
Le premier malaise passé du reste, le svstème des classes s'est acclimaté parmi les gens de mer. D'autant que des mesures de prévoyance sociale, jointes aux libéralités de l'Inscription maritime, achèvent de donner aux matelots une situation privilégiée. C'est la délégation de solde aux familles pendant la durée de la campagne (3 ; c'est l'instruction gratuite donnée aux enfants des inscrits par les curés des paroisses (4) ; c'est le paiement à domicile, afin d'éviter les ruineuses prodigalités et les dégradantes débauches du retour à terre (5; ; c'est enfin la Caisse des Invalides, dont l'institution porte la date du 23 septembre IG73.
Une retenue de 2 pour 100 sur la solde })ermet de créer à Rochefort et Toulon le pendant de l'Hôtel des Invalides; c'est là que la marine hébergera ses mutilés, s ils ne préfèrent rentrer dans leurs foyers avec une indem
(i) Mémoires des 6 mai et 25 juillet 1674, préconisés par Coll)ert de Terron dans une lettre à Louis XIV le 6 août (B. N , Mélanges Colbert 168 his, fol. 515. — J. DE Culsenoy, Mémoire sur V Inscription maritime adresse à la Commission d'enc/itéte sur la marine marchande. Paris, 1870, p. 32).
(2) Colbert à Colbert de Terron. 6 novembre 1670 {Lettres de Colbebt, t. lit, p. 307).
(3) 7 août 1677 (Kdits, déclarations, rèt^lements et ordonnances du roy sur le fait delà marine. Paris, 1677, in-4°, p. 767).
(4) Colbert au commissaire Lombard. 31 mars 1682 (^Lettres de Coi.bebt, l. m, p. 219),
(5) 20 octobre 1672 {Kdits..., p. 368).
iiité égale à » trois années entières de leur subsistance (l). » L'institution était si équitable et si humanitaire que les marins des galères, qui formaient corps à part, en réclamèrent le bénéfice, moyennant une semblable « retenue de deux liars pour livre (2). » Quant aux forçats, ils avaient à Marseille leur hôpital : conçu par saint Vincent de Paul, il avait été réalisé par Gaspard de Simiane, chevalier de La Goste, un saint aussi, qui avait consacré sa fortune à le construire et ses démarches, — onze mois de sollicitations à la Cour, a un enfer! » — à obtenir de quoi Tentretenir : trois sous par jour et par forçat! C'était peu : et comme « les religieux de la Charité ne voulaient pas s'embarquer sans biscuit dans l'administration de l'hospital, » La Coste eut recours aux prêtres de la Mission (3j. Ajoutons enfin qu'un vaisseau-hôpital attachée chaque division navale (4; recueillait les infirmes et les blessés.
Colbert « posait pour fondement » que toutes les entreprises maritimes devaient être réalisées « avec nos seules forces maritimes sans aucun secours de la terre, d'autant que ce meslange » eût amené la confusion (5). D'où la
(1) 23 septembre 1673 {Ibidem, p. 397. — Le P. Théodore de Hi.ors, Histoire île Rochefort, p. 249). — « Roolle de partie des niatelotz et soldats estropiez dans la dernière campagne contre les Hollandois et des sommes qui leur ont esté payez pour leur récompense. » Rochefort, 25 décembre 1673 (Captier, p. 399).
(2) Du Plessis-Brossardière à Colbert. Marseille, 19 novembre 1675 (Archives Nat., Marine B*6, fol. 333).
(3) De Ruffi, la Vie de Monsieur le chevalier de La Coste. Aix, 1659, in-8", p. 123, 132, 156, 174 : lettres du chevalier des 29 décembre 1649, 9 février, 23 février et 15 juillet 1646, relatives à l'hôpital des forçats.
(4) Aux termes du règlement du 6 octobre 1674. Mais déjà les Hottes de Brézé en 1640 (B. N., Franc 8022, fol. 33) et de Beaufort en 1669 étaient pourvues d'un navire hôpital. Cf. aussi D"' E.-T. Hamy, les Blesses de Béveziers. Notice pour servir ti l'histoire des débuts de la médecine navale en France. Extrait du Bulletin de la Société française de l'histoire de la médecine (1902).
(5) Colbert à Colbert de Terron. 21 août 1670 (Cuampoluo.n-Figeac, Documents historiques tirés des collections manuscrites de la Bibliothèque Nationale, t. IV, p. 523, Coll. des documents inédits).
nécessité de troupes crinranleric de marine. Le ministre décida en IG(Jl) qu'il v aurait deux régiments de vingt compagnies chacun, le Royal Marine et le Vermandois, Tun pour le Ponant, l'autre pour le Levant (l). Il avait déjà délivré des brevets d'ofticiers, quand Le Tellier et Louvois protestèrent " qu'on faisoit tort à leurs charges ; Louis XIY leur donna raison et rattacha les deux régiments à la Guerre (2). u Déchus» des avantages qu'ils avaient trouvés à former un corps séparé de l'armée, les officiers du Royal Marine et de Vermandois servirent avec dégoût à bord et dans un esprit tout contraire à la discipline (3). Il fallutles relever dès HJTl du service maritime, où des compagnies de soldats gardiens d'arsenal, des demisoldes et autres créations éphémères tachèrent de suppléer à leur absence (4 . Encore ne conservait-on que les cadres, « les testes des compagnies, sergens, caporaux ou principaux soldats, " deux cents hommes (5) .
11 n'y avait pas davantage d'artillerie de marine. Golbert pressait ses intendants de former quatre ou cinq compagnies de canonniers et d'exciter leur émulation par des pi'ix pour les meilleurs tireurs fO) . Mais les cadres manquaient. On ne rougissait point de mander d'Angleterre ou de Hollande des canonniers pour u dresser " les nôtres (7), quand l'invention des galiotes à bombes vint révolutionner le tir en 168:2. Des officiers de marine furent
(i) Golbert à CoIIilmI de ïerroii. 2 déeeml)re 1669 (Lettres de Colbebt, t. III, p. 197).
(2) Mémoire sur la levée des équipages. 7 juin 1671 {Ibidem, p. 373).
(3| Mémoire de i6S2 (Archives N'at., Marine B* 301, p. 3. — D. Neuville, État soinmaire des areliivcs de la marine, p. 419).
(4) I). Neuville, p. 420.
(5) Coibert à Du Quesne. 25 septembre 1678 (Lettres de Golbert, t. III, 2^ p , p. 129\
(6)Goli)ert à 1 intendant de Toulon. Avril Hj72 (Lettres de Golbeut, t. III, p. 231).
(ï) 1660 (Archives Nat., Marine BH, fol. 37j.
envoyés à l'école d'artillerie de Metz pour en suivre les cours. Et l'on forma un corps d'artillerie de marine, avec trente officiers et deux commissaires, qui tout de suite étonna le monde par son habileté (1).
... Si l'inscription maritime pourvoyait à l'équipement des vaisseaux, le recrutement de la chiourme pour une trentaine de galères restait un problème. Les volontaires, les bonnevogh', se raréfiaient. Quant aux forçats, les comités les décimaient par leurs violences, « étant quelquefois quelque chose de pire que les cochers de Paris, qui tueroient volontiers leurs chevaux pour passer les premiers, i» Et l'intendant Arnoul renchérissait : il Nos malheureux forçats vendent leurs chemises et habits pour ivrogner, j'en ai fait châtier en ma présence quatre ou cinq, mais comme les coups de gourdins et de lattes ne sont que des chatouillements pour eux, je leur ai promis de leur faire couper le nez aux Chrétiens et les oreilles aux Turcs. Il faut nécessairement cette sévérité, et quelque chose au delà, et forcer son naturel (2). «
Ces damnés étaient de toutes races et de toutes provenances, des vagabonds, des déserteurs, des faux-sauniers, des rebelles, des prisonniers turcs et barbaresques dont les chevaliers de Malte faisaient trafic (3), des Sénégalais achetés sur le pied de trois cents livres tout venant (4), mais qui se laissaient mourir de froid, de mélancolie et " d'obstination, i> des " esclaves Russiens (5), » des Iroquois dont la capture provoqua une telle révolte parmi leurs compatriotes qu'il fallut les relâcher. Le temps n'est
(1) Cf. les mémoires cités par D. Nedvili.e^ p. 423.
(2) Arnoul à Colbert (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 483).
(3) Lettres de Colrerï, t. III, p. 392, 400, 502.
(4) Et livrables à la Rochelle. î^oveinbre IGIG (B. jN., Mélanjjes Colbert 173 bis, foi. 631. — Lettres de Colbert, t. 111, 2*= p., p. 154).
(5) Lettres de Colberï, III, t. 2' p., p. 39.
plus loin OÙ on leur adjoindra des Français condamnés pour cause de religion (l).