‹ Histoire de la marine française (volume 4)Chapitre 40 sur 75 · L'ART AU SERVICE DE L'ARCHITECTURE NAVALE · texte numérisé non relu

L'ART AU SERVICE DE L'ARCHITECTURE NAVALE

Le lamentable bilan de notre flotte, déposé en 1661 entre les mains du roi, se traduisait par un tel passif que, d'urgence, il y fallut remédier. Renversant la force centrifuge qui avait amené, faute d'emploi, l'exode de nos énergies, un mouvement inverse réalise l'attraction de toutes les initiatives et de toutes les capacités. On ne verra plus des Provençaux bâtir dans les chantiers do Tripoli toute une escadre de croiseurs i'2i, ou tel autre Français (3) essaver à Rotterdam un tvpe de navire destiné à révolutionner lart nautique. Non, toute l'Europe au contraire est mise à contribution par nous.

De Malte, Colbcrt rappelle Chabert, constructeur en renom (A); de Barbarie, de Barcelone, il fait revenir des maîtres charpentiers provençaux (5). De Hollande, il mande comme au temps de Richelieu, des constructeurs 6), des cordiers (7), des fabricants d'ancres, un sau-

(1) E. LiTissE, Sur les galères du Roi, dans la Revue de Paris, 15 novembre 1897.

(2) Maitre Auger, en 1654, et Maître Pierre Pellenc construisent à Tripoli six beaux vaisseaux de guerre (B. N., Franc. 12219, fol. 52).

(3) De Son. Cf. plus haut, t. IV, p. 613.

(4) r.ouis XIV au grand maître de Malte. Toulon, 16 fëvrler 1663 (Guerre, Archives historiques 161, p. 212).

(5) i> Maitre Jean, revenu de Barbarie, Maitre Audibert, retiré de Barcelone, » construisent chacun un vaisseau royal. 1666 (Archives Nat., Marine BH, fol. 228).

(6) Colbert de Terron, qui avait quatorze charpentiers hollandais à Rochefort, en réclame quarante autres. 1669 [Lettres de Colbert, t. III, p. 100. 133).

(7 1669 (Archives Nat., Marine B''l, fol. 142 : Lettres de Colbebt, t. III, p. 153).

veteur qui repêche « avec son vaisseau, ses machines et ses plongeurs » les bâtiments naufragés (1).

Des missions d'officiers, de charpentiers ou d'intendants ne cessent de parcourir les ports de l'étranger pour V quérir des vaisseaux ou des modèles comme au temps de Mazarin. Colbert achète au marquis Centurione de Gènes toute une division navale (2), à un cardinal de la Sainte- Église un vaisseau (3), au pape une galère (4), au duc de Courlande des navires plats de varangue et forts de membrure, propres à s'échouer sans se blesser, qu'un de nos capitaines a été examiner dans les chantiers de Mittau !^5). A Copenhague, il commande deux vaisseaux de ligne (6) et cinq à Amsterdam (71, que douze autres devront suivre (H), a D'un grand atelier m que notre résident a installé à Stockholm, sortiront six vaisseaux et du bois pour en bâtir trois fois autant fO). Joignez à cela des vaisseaux de course malouins, des long-courriers acquis par

(i) Privilège du « sieur Fluymer de Middelbourg de repescher les bastimens qui ont fait naufrage. » 7 août 1669 ^Lettres de Colbert, t. III,

(2) La Prince.fse-du-Ciel, le Saint-Augustin et le Saint-Antoine de Portugal, de 28, 24 et 40 canons, inventoriés par le capitaine de vaisseau de Saint-Tropez. Toulon, 28-31 décembre 1669 (Archives Nat., Marine B'I, fol. 345. — Bibliothèque du ministère de la Marine, ms. G. 1).

(3) Acheté en 1669 au cardinal de Vendôme. 1669 (Archives ^at., Marine B«l, fol. 52 v», 151).

(4) Décembre 1669 (Lettres de Colbebt, t. III, p. 200).

(5) « Instruction au chevalier de La Rochette-Gargot allant dans la Baltique. » 5 avril 1664; — « pour le sieur Gargot s'en allant par ordre en Poméranie, Prusse et Courlande » (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 917, fol. 58. — Archives Nat., Marine B^3, fol. 22).

(6) Le Grand Danois et le Frédéric (Archives Nat., Marine B-3, fol. IIP, XIX).

(7) L'Invincible, l'Intrépide, le Conquérant, le Neptune et le Courtisan d'Amsterdam (Archives Nat., Marine B-6, fol. VIII v", VII" II).

(8) Instruction pour Dumas et Forant. 8 janvier IQGd (Lettres de Coi.v,ETtT, t. III, p. 34).

(9) Colbert à Courtin, résident à Stockholm. 2 janvier 1666 (Ibidem, p. 33).

l'Etat (I^, (les navires d'armateurs provençaux (i2), des prises barbaresques incorporées dans noire flotte (3). De tous les échantillons possibles d'un navire de guerre, se dégagera un type idéal.

Nous cesserons d'être à la remorque des Hollandais '4). Depuis que le roi Henri IV a acheté chez eux son seul vaisseau de haut bord, le vaisseau de ligne qui écrasa à la Goulctte la flotte barbaresque, les Hollandais avaient conquis notre clientèle par leur renom d'habileté à » bastir légèrement (5) » et par un certain tour de main dans « l'économie et le mesnage des bois (6). » Le duc de Beaufort déclarait " de la dernière importance pour le roy de faire venir Jean de Wert, » l'un d'eux, « le plus habile ouvrier du monde, » que nous avions déjà mandé en IGiO pour inspecter nos vaisseaux (7) . « Luy en Seudre, Laurens [Hubac; à Brest et Rodolphe ^Gédéon! à Thoulon (8), les magasins fournis, le roy est maistre de la mer quand il lui plaira (0). t Comme on faisait grief à maître Rodolphe «de ne pouvoir quitter l'idée de la fabriqvie des vaisseaux de son pays " de Hollande, il démontra que le Saint-Philippe,

(1) Le Daupliîn de Saint-Malo, 44^ canons, deux navires de la Compagnie des Indes. 16(i7 {Ibidem, p. 49).

(2) Le Saint-Joseph de .Marin de la Ciotat, le Lion louqe d'Etienne Jean de Marseille, etc. (A. J.\l, t. I, p. 393).

(3) L'Etoile de Diane, la Perle^ le Croissant, la Couronne de 2\aplcs, le Soleil d'Afri(iiir (Archives Nat., Marine B'I, fol. 362).

(4) Etienne Hubac est envoyé en Hollande pour voir i< s'il v a quelque différence du gabarit des Hollandois au nostre et les raisons pourquoy. » 6 décembre 1669 (Lettres de Colbkht, t. III, p. 199).

(5) Colbcrt à Colbert de Terron, 5 mai 1670 (Lettres r/e Colbert, t. III, p. 239).

(6) Colbert à Colbert de Terron. 22 février 1669 (L.ettres de Colbert, t. III, p. 100).

(7) A. Jal, Ahrahani Du Oucsne, t. I, p. 150.

(8) K A Rodolphe Gédéons, maître charpentier des vaisseaux du roy suivant son contract faict en Hollande " (Archives Nat., Marine B"l, fol. 139).

(9) Reaufort à Colbert. Rrouage. 6 février 1662 (B. >'., Mélanges (îolbert 107, fol 432).

alors en chantier, avait des formes plus élancées et une plus grande hauteur d'entrepont que le Spiegel, bâti dans le même moment pour Ruyter (l). Tel était le premier effet de l'influence des méthodes anglaises.

Un capitaine hollandais, Louvis Van Heemskerck, s'en était si bien inspiré qu'il avait lancé à Portsmouth un navire rapide, le Sans-Pareil, allant « un cinquième plus vite qu aucun autre vaisseau : » et ayant pris du service en France, il offrait de nous doter de son invention (2). Nous n'étions point sans préventions contre les constructions britanniques, depuis qu'un vice-amiral anglais, venu avec la cour fugitive de Charles II, George Garteret, s'était fait l'apôtre des frégates légères (3), comme si le roi eût voulu « s'ériger en corsaire. Tous nos voisins ont tous navires fortz, grondait-on. Les Espagnols ont leurs gallions; les Anglois les plus beaux et les plus forts bastiments du monde; et pour le roi on bastit des frégatilles (4)! »

Mais bientôt, avec les missions d'Arnoul et de Seignelay en Angleterre, un revirement se produit dans l'opinion : et nos maîtres charpentiers sont invités à mesurer à l'étalon de la marine anglaise, et surtout des œuvres de maitre Deane, la valeur de la nôtre. Avec une louable modestie, « un de ceux qui avaient le plus travaillé au règlement sur les constructions, " maitre Guichard, convint que nos navires étaient « trop coupés (5), » n'ayant en long que

(i) ie Spiegel a 155 pieds de long, 4-3 de large, 6 1/2 de haut; Le Saint-Philippe 170 — 44 — 7 1/2 —

(« Mémoire du cappitaine Rodolphe, maitre charpentier des vaisseaux du rov. « 1663 : Archives Nat., Marine B'^, fol. 150).

(2) 1670 (Lettres de CoLBf;RT, t. III, p. 239. — Bibliothèque du ministère de la Marine, G. 144).

(3) Qu'il fait construire à Soubise : elles ont 800 et 400 tonneaux. 1656 (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 897, fol. 287).

(4) Lettre de Colbert de Terron. La Rochelle,' 23 janvier 1656 (B. N., JSouv. acq. franc. 4968, fol. 243).

(5j « L'opinion commune en France, c'est qu'un liastiment ne peut bien

LE ROYAL-LOUIS par Maiire Hotlolphe 11)68)

quatre fois leur largeur : a On se régloit pour lors sur les Hollandais et sur la mode qui couroit des estraves droites et dont ils éloient peu à peu revenus (1). » « Ce que nous gagnions par la coupe, nous le perdions par la pesanteur des membres et par la quantité de fer dont nous chargions nos vaisseaux (2). » Observant que « les vaisseaux anglais, plus longs et plus ras que les nostres, les surpassent en vitesse, " Colbert donne en conséquence l'ordre de s'en inspirer 3i.

Sveltesse des formes, sobriété d'ornements dans les galeries qui s'effilent, arrasement des ponts qui offrent peu de prise aux coups, rondeur de la poupe pour faciliter les virages, ventre qui bombe et haut qui sétrécit, les bâtiments de guerre anglais ont tout, le confort, l'assiette et la légèreté sous voiles. Avec cela, ils sont bâtis en force. Leurs ponts trapus, campés sur des piliers et des poutres en sautoir, supportent une artillerie lourde du calibre de •48 livres, sans que 1 alternance des sabords, qu'on se garde de superposer, affaiblisse la membrure. De fréquents radoubs dans des ^ docks, " oii la marée les pousse et où des écluses les retiennent à sec, donnent aux vaisseaux anglais une longévité de centenaires : V Arc-en-Ciel date d'Elisabeth; le Royal Snvereign, vieux d'un demi-siècle, garde son rang à la tête de la flotte (4). C'est à un

aller à la voille qu'il ne soit extrêmement taillé. " («Remarques faictes par... AnsouL :» B. N., Cinq-Cents Colbert 201).

(1) « Proportions angloises. — Métode du sieur Deane pour trouver les proportions de son navire » (Bibliothèque du Service hydrographique de la Marine, ms. 90, fol. 7 et 14). — Dépêche de Colbert sur le défaut des vaisseaux d'ilubac. 1669 (Archives Nat., iV/a/ùit' B-9, fol. 163).

(2) Colbert à Colbert de Terron. 19 février 1671 (Lettres de Comskrt, t. III, p. 337). — Nos " maitres de hache, » Laurent Hubac entre autres, préféraient aux vaisseaux longs de l'Angleterre des navires courts et larges, comme » se soutenant mieux à la voile. » ÎN'ovembre 1670 [Ibidem, p. 309).

(3) Colbert à de Seuil et à Colbert de Terron, 5 mai et 14 juin 1670 {Ibidem, p. 243).

(4) Mémoire de Skigsklay sur la marine anglaise. 1671 [Lettres de Coi,-

Anglais (Ij que nous devons l'usage des formes pour nos constructions navales, et peut-être des prélarts, tentes et paillets qui sont pour les vaisseaux u leur rohbe d'hiver (2). »

Un des grands avantages que les Anglais et les Hollandais ont sur nous consiste dans la rapidité de leurs constructions, Il les bastimens de mer étant beaucoup meilleurs quand ils sont achevés promptement (3). » La perspective de nous mesurer en 1066 avec la Hotte anglaise nous force à précipiter le rythme des nôtres, si lent qu'on ne bâtissait annuellement qu'un vaisseau par arsenal f4). Puis, notre Hotte de Toulon s'était accrue de cinq vaisseaux en deux ans, alors que les Hollandais n en lançaient pas moins de douze par trimestre (5). L'énergique impulsion de Golbert, réagissant contre cette mollesse, prescrit d'achever un vaisseau < de tout point en trois ou quatre mois à compter du jour que la quille est mise eu place (6). " Et le débit annuel (7), à partir de l()()9, fut de quatre vaisseaux de ligne pour un seul arsenal (8 .

La dernière patine à leur type idéal fut encore ^a■u^re

BEBT, t. III, p. 314). — .' Remarques faictes par le sieur Aenotl sur la marine d'Hollande et d'Angleteire. » 1670 (B. N., Cinq-Cents Coibeit 201, fol. 10).

(1) A Georges Carteret, d'après une lettre de Colbert à Arnoul. 16 août 1669 (Archives Nat., Murine W'ï, foi. 142;.

(2) A. Jal, Glossaire uautiqxie, art. Robe d'hiver.

(3) Colbert à Arnoul. 25 mai 1669 [Lettres de Colbkrt, t. III. p. 128).

(4) » Vous m'avez cy devant mandé qu'il ne faloit bastir qu'un vaisseau par année. « Teslard de La Guette à Colbert. 31 octobre 1662 (R. IN., Mélanges Colbert 112, fol. 427).

(5) Colbert à Leroux d'Infrevilie. 1" mars 1669 {Lettres de Coi.iiEirr, t. III, p. 103).

(6) Colbert à Colbert de Terron. 21 mars 1669 (A. Jal, Glossaire nautique, art. Vaisseau).

(7) En 1666, dans le seul port de Brest, Laurent Hubac n a pas moins de dix grandes frégates en chantier (Archives Nat., Mui-ine R'^1, fol. 228).

(8) Il Mémoire de l'aage des vaisseaux qui sont dans le département de Tholon, 11 par Matharel. Toulon, 14 août 1671 (Archives Nat., MurineVi'i, fol. 362. — A. Jal, Glossaire nautique, art. Vaisseau).

COLBERT S-iy

d'un étranger, malgré le désir de Golbert de " nous passer d'estrangers pour la direclion de nos ateliers (l) » et d'ériger Du Quesnc en grand niaitre pour a les règles et mesures » de nos constructions (2j. Trop d'accastillage, une taille trop courte, - point assez de soulier de l'avant et de l'arrière " et une tendance à u travailler extrêmement dans leur radoub (3) " sont des défauts que " le plus habile homme qu'il y eut" au monde s'appliquera à corriger. Il va « donner aux navires de bonnes manières et à nos poupes et à nos galeries un air que nous n'avions point encore. Jamais vaisseaux ne seront mieux conduits et avec de plus belles liaisons. - Ce maître qui mérita les suffrages de Tourville, cet homme ingénieux qui allait de port en port u montrer sa manière de bâtir " à nos charpentiers, à Salicon et aux fils de Coulomb, Honorât et Hubac, avait nom Biagio Pangallo; on l'appelait " maître Biaise. " C'était un Napolitain : il eut 1 honneur d'exhiber à Paris et de faire applaudir à Versailles les petits modèles qui jious servirent de gabarits (4), à défaut de ceux du grand constructeur anglais Deane qui s'était fait emprisonner outre-mer pour nous avoir servis (5).

De ces emprunts à l'étranger, a l'industrie française, qui renchérit toujours sur les inventions d'autruy (G), d a su tirer un tel parti qu'elle arrache à l'intendant Matharel (7) ce cri d'enthousiasme : » Il n'y a point, dans l'Eu-

(1) Colbcrt à d'Infreville. 5 mars 1666, — et à Arnoul. 3 août 1674 {Lettres fie Colbert, t. Ill, p. 67, 523).

(2)29 avril 1680 (Ilmlem, t. III, 2« p., p. 191).

(3) Tourville à Colbert. Uochefoit, 7 juillet 1680 (J. l>Ei,iBT)BK, Tourville et la marine de son temps, p. 289). — Colbeit à Tourville. 1"'' septembre {Lettres de Colbert, t. III, 2* p., p. 198)

(4) Tourville à Colbert llochefort, 6 et 15 août, 17 septembre 1680; — Renau à Colbert. Brest, 6 et 30 juin 1681 (J. Delarbre, p. 290).

(5) En 1679 {f.i'ttrps de Colbkrt, t. III, p. 536, note.)

(6) Coll)ert à Colbert de Terron. 6 juin 1669 [Ilmh-m, p. 132).

(7) 3 mars 1671.

rope, de vaisseaux qui aient la grâce et la beauté de ceux de France, rien qui frappe tant les yeux, ni qui marque tant la magnificence du roy " que leurs sculptures (l).

n Fort envolumé et chargé de quantité de figures qui contribuent à sa beauté, " un des vaisseaux construits par Rodolphe, le Royal-Louis^ porte la signature d'un peintre et d'un statuaire également célèbres, Charles Le Brun et Girardon, le directeur des Gobelins et l'auteur du mausolée de Richelieu, qui ont uni leur génie, l'un pour concevoir, l'autre pour exécuter l'ornementation du n vaisseau le plus magnifique qui ayt jamais esté à la mer (2). » Un concours pour le décorer avait été ouvert entre les artistes habituels du port de Toulon, le peintre Jean- Baptiste de La Rose, le sculpteur du Saint-Philippe, Nicolas Levray et Rombaud-Languenu.

Mais leurs devis furent trouvés insuffisants par Colbert, qui fit appel au talent du premier peintre du roi, Charles Le Brun, pour donner les dessins des peintures et des sculptures du Royal-Louis. Le commissaire Hayet (3)

(1) Sur les peintures et sculptures des vaisseaux de Louis XIV, consulter :

Louis CakkaisÉsa, Dépèches de Colbert relatives à la décoration des vaisseaux, dans les Nouvelles archives de i art français , 3' série, t. V, p. 168. — V. BuuN, Notice sur la sculpture navale et chronologie des maîtres sculpteurs et peintres du port de Toulon. Toulon, 1861, in-S". — Ch. Gisors, J)e la décoration navale au port de Toulon, dans la Réunion des Sociétés des Beaux-Arls des départements ci la Sorhonne en 1884, p. 340. — Léon Lagba^gk, Pierre Puqet, peintre, sculpteur, architecte, décorateur de vaisseaux, 2' édition. Paris, 1868, in-12. — Philippe Auouieb, Pierre Puqet. Biographie critique illustrée. Paris, 1904, in-8°, p. 69. — H. Jocix, Charles Le Brun et les arts sous Louis XIV. Paris, 1889, in-4'', p. 254, 617. — Cil. Gisorx, les Ecoles d'art à Toulon. Jean-Baptiste de La Rose. Paris, 1887, in-8°. — Jules Guiffrey, les Caffiéri. Paris, 1877, in-S", p. 464. — A. Jal, Dictionnaire criliijue de biographie et d'histoire, p. 740.

(2) D'Infreville à Colbert. 24 juillet 1668 (V. Brin, p. 16, 81).

(3) [Hayet, commissaire,] Description du vaisseau le Royal Louis : dédie à Mcssirc Arnoul. Marseille, 1677, in-4" : un dessin du vaisseau vu de

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POIPE DU ROYAL-LOUIS D'après les dessins de Le Bruii, sculptures de Girardou

va nous faire les honneurs de ses chambres féeriques aux parquets marquetés d'olivier, d'ébène et d'ivoire, aux ciels d'azur semés de soleils, de fleurs de lis et de couronnes d'or : sur les murs de la chambre des Volontaires, A.pollon poursuit Daphné ou tient compagnie à Giipidon. Dans la chambre du Conseil, Apollon joue du violon ou écorche Marsyas sous les regards u de nostr'invincjble monarque fait de la main du sieur Fauchicr, » de la Reine, du Dauphin et de Monsieur. Au dehors, la cloison est décorée de scènes de corps de garde. Les cabines de la dunette sont ornées de paysages, combat naval, siège d'un port, passage du Rhin, que le peintre Jean-Baptiste de La Rose a encadrés de victoires (l).

Sous la direction de Girardon, Gabriel Levray et Guillaume Gay (2) ont sculpté la poulaine de Renommées, sirènes et » tritons porte-grues. " L'arrière est une Gloire : en plusieurs étages de galeries, chevaux marins, sirènes et tritons servent de supports à Neptune et à Thétis qui offrent « les richesses de la terre et de la mer à la figure du Rov assis dans son trône de justice : " la Victoire la ceint de lauriers et la Paix lui tend le rameau d olivier. Le portrait royal et les statues de bâbord façonnes par Pierre Turreau ont été retouchés par Girardon qui leur a donné plus de sveltesse et contribué de sa main à l'apothéose du Roi-

l'airière et de 1 avant y est joint dans l'exemplaire de la Bibliothèque JNationale.

(1) Catalo<fiie des dessins de la collection du Jiianfiiis de Chennevières exposes au musée d'Alcnçon. Paris, 1857, in-12, p. 33. — l^éjà, en 1G62, un de nos intendants disait de notre Capitane des galères : <> La Capitane sera la plus éclatante que les François avent jamais mise en mer. Tout le dedans de la poupe sera marqueté comme sont les cabinets d'Allemagne, ayant fait venir des Flamands pour v travailler. Tout le dehors de la poupe sera peint et doré sur une des .sculptures les plus rares qui se puissent voir. . n La Guette à Colbert, 23 mai (A. Jal, Abraham Du Qnesnc, t. 1, p. 260)

(2) Guillaume Gay était Flauiand (A. Jai., t. l, p. 512).

Soleil (1). Au pied du mat d'artimon, est inscrite la devise :

Je suis l'unique dessus l'onde,

Et mon rov l'est dedans le monde.

L'apothéose se fera plus discrète en se renouvelant au carrosse de la Réale^ à l'arrière du Soleil-Royal et du Monarque. Apollon quittant Vénus assise sur une conque marine, pour s'élancer sur son char aux harnais fleurdelisés, cependant qu au-dessus de sa tête, des amours déroulent la devise : Nec pluribus inipai\ c est le Roi-Soleil (2); — Phœbus qui passe au galop entre les guerriers d'Orient et d'Occident, c'est lui; — lui encore, cet empereur romain environné de Renommées et auréolé de Génies, que Neptune et Cybèle en grand cortège de tritons et de cavales marines viennent saluer (3).

L'auteur de ces merveilles, u le plus habille sculpteur de France (4), " a posé des conditions olympiennes «avant que d'entrer au service du Roy dans son arsenal de Toulon. Il me sera permis, a-t-il spécifié (5), d'enrichir de mes ornemens à ma façon, sans qu'on me contredise, l'architecture du navire hors de l'eau. " D'où conflit : on reproche au grand sculpteur Pierre Puget de s'attacher plus ' à la démengeaison de faire de belles figures qu'au besoing, commodité et service du vaisseau. Ses pesantes machines ne font qu'embarrasser le derrière des navires. Que le Roy luy donne dix mille escus tous les ans, déclare brutalement

(1) Les statues de tribord étaient de Rombaud-Languenu (V. Brcn, p. 17).

(2) Voyez la description des sculptures do la Reale conservées au Louvre dans Jean Destrem et G. Clerc-Rampal, Musées Nationaux, Catalogue raisonné du musée de marine. Paris, 1909, in-8°, p. 222.

(3) Philippe AcQCiER, Pierre Puget, p. 69.

(4) Louis Testard de La Guette à Colbert, 7 novendire 1662 (Pierre Mar- GRY, dans les Archives de l'art français, t. V).

(5) Le 18 janvier 1667 (Ph. Auouier, p. 47).

le chef d'escadre d'Alméras,.-- pour ne mettre jamais le pied dans l'arsenal (1). » Et Guillaume d'Alméras, appuyé par le lieutenant-général de Martel, eut gain de cause, malgré l'avis de certains officiers qui a s'opiniâtraient » à réclamer de vastes galeries de poupe, grandes et ornées comme des « Jardins, " d où leur nom (2).

Puget se corrigea, soit que le ministre ait soufflé sur ses u chimères (3), " soit que la rivalité de Gaffîéri, grand artiste lui aussi en sculptures navales, l'ait contraint à se surpasser. S'adaptant aux besoins du vaisseau, le souple génie du sculpteur marseillais réalisa des modèles de sobre élégance : la nef des nautes de Lutèce, une grande dame qui joue de l'éventail au milieu d'un cercle de courtisans, deux figures finissant en queue de poisson, une nymphe à cheval sur un âne, ornent comme des armes parlantes l'arrière du Paris, de la Madame, de la Trompeuse, de la Bouffonne (4) .

Lps galères, dont la reine, la Réale, est une merveille de grâce et de splendeur, portent la marque française des Chabert père et fils (5 ". Moins pesantes que celles de Gênes (6 , aussi belles que celles de Pise (7), elles ont la rode de proue plus élancée et plus propre à fendre les eaux

(1) Mémoire au llov. il juin 1071 (H. 2s., Nouv. acq. franc. 9380, fol. 106).

(2) Lettres de Coliikrt, t. III, p. 403.

(3) Ph. AuQUiER, p. 68. — Les lettres de Coibert relatives aux ornements à faire aux poupes par Puget en 1670 sont aux Archives ?<at., Marine B-12, fol. 442, 449, 468.

(4) Ph. AcQuiER, p. 72.

(5) « Que vostre tils, écrit Colbert à Arnoul, s informe soigneusement de tout ce qui regarde les galères du pape, de Venise, Florence et Malte et les galéasses, ahn qu'il puisse à son retour m'envover une information exacte. >> 10 mai 1669 (Archives Nat., Marine B'^l, foi. 97). Arnoul, déjà, faisait peindre Ir tableau de la Capitane de Venise. 1668 (A. J.\L, t. I, p. 542).

(6) Tcstard de La Guette à Colbert. 31 octobre 1662 (B. N., Mélanges Colbert 112, fol. 427).

(7) Colbert à Testard de l.a Guette. 15 octobre 1662 [Lettres de Colmkiit, t. III, p. 17).

que celles de Venise, qui, par conlre, ont plus do plan, parlant moins de roulis, la poupe coupée et non « eu culde-nioulin, " le grand mât plus haut avec létal d'une chélamide, et le vibord garni d un parapet au lieu de batailloles et de Hlarets l). Et Colbert éprouve quelque tierté à dire : h Le roi n'a pas besoin d'avoir recours à aucun Eslat de la Chrestienté, ni à aucune personne pour la construction de ses galères f2). — Il nV a rien qui frappe tant les veux, ni qui marque tant la magniticence du roy (3 • que leurs ouvrages de sculpture. Un cours de constructions navales, que le jeune Ghabert eutordrc d'ouvrir à Marseille, initia les officiers subalternes des galères aux secrets du métier (4; .

En marge de ce Ivpe classique, une idée essavait de se faire jour, qui eût révolutionné l'art nautique. Un croiseur mixte avait été imaginé par le capitaine Henri d'Estival sur le même principe que nos cuirassés modernes. Au centre du franc-tillac, un réduit; sur les plages avant et arrière, deux couples de pièces lourdes; et comme moteur auxiliaire de la voilure, tout un jeu de rames sur des râteliers à postiche. Stabilité, légèreté, vitesse, Estival trouvait au nouveau tvpe de navire, long de 104 pieds sur 25, toutes les qualités, et les charpentiers de Brouage tous les défauts. Le prototvpe du cuirassé moderne fut donc condamné comme trop ras et u trop jaloux " aux coups de mer, trop faible contre les navires de guerre du temps (5). En guise d'encouragement, son inventeur eut cette fiche méprisante:

(1) Relation du voyage de SeiG.XKr.AY en Italie. 1671 (Letties de Colbkrt, t. III, i' p., p. 221). — Colbert à Arnoiil, 10 mai 1669 (Archives ]Sat., Marine B«l, fol. 97).

(2) Colbert à l'abbé de Bourlétiioiit à lîoine. 30 janvier 1671 (lettres fie Coi.BKnr, t. III, p. 336).

(3) Colbert à dinfreville. 19 juillet 1669 {Ibidem, p. U7).

(4) Colbert à Brodart. 19 mai 16S2 {Ibidem, t. III, 1' p., p. 223).

(5) Mémoire d'Estival et rapport des charpentiers de Brouage le 4 juin 1664 (B. N., Nouv. acq franc. 9483, fol. 16).

«Estival! Il ne sort rien de la teste de cet homme-là que des nuages et des embarras (l). »

Infortunés inventeurs! A "un Capucin qui proposait une machine flottante invincible, " on déclare brutalement que sa " resverie méritoit des bouillons restorans (2). " Un hébraïsant, Nicolas Thoynard, n'est guère mieux venu à parler d'un vaisseau à double quille, et l'ingénieur Massiac de Sainte-Colombe d'une machine capable de faire marcher un vaisseau sans vent, sans avirons et sans voiles. Golbert proféra cependant à ce propos une de ces maximes pleines de sens dont il était coutumier : a II y a égal inconvénient à admettre ou à rejeter trop légèrement des méthodes et des machines nouvelles dans la marine dont l'art n'est encore qu'au berceau. >» En vertu de quoi, il adopta les galiotes à bombes imaginées par Renau d'Eliçagaray (3).

Qu'il eût été bien avisé aussi, s'il avait suivi de près une invention qui préoccupait depuis un demisiècle les Anglais, celle des mines flottantes dirigeables. Un des nôtres était en voie (4) de perfectionner les water-mynes emplovées dès 1628 pour forcer le blocus de la Rochelle : it II v a à Londres, écrivait-on en 1666,

(1) Mémoire de Colbert de Tcrron sur les ofHeiers du Ponant, i" octobre 1671 (B. N., Clairambault 867, fol. 28).

(2) Testard de La Guetlc à Colbert. 19 décembre 1662 (Archives Nat., Marine 8^3, fol. 102).

(3) En 1682 (Cf. ci-dessous le chapitre : Bombardements d' Al fier).

(4) A bord de la Hotte de Buckingham, en 1626, il y avait, selon des états des 26 janvier et 29 juin : » 50 water mynes, 290 water pétards and two boats to conduct theni under water..., boutes to qoe itiider ivater, » torpilles et sous-marins! (British Muséum, ms. Harleian 429). — D'après l'interrogatoii'e d'un prisonnier rochclais Charles de La Grossetière, qui revenait d'Angleterre, le 25 juillet 1628, les torpilles du temps étaient des » globes d'artifices qui vont entre deux eaues : venant à toucher contre quov que ce soyt, ils se crèvent et enlèvent tout ce qui est dessus » (Affaires Étrangères, Mémoires et docii-

^^ments 788, fol. 78).

un arthlsan français qui prétend d'eslre un fameux méchanique. 11 travaille incessamment à des machines de feu qu'il prétend faire nager en ligne droite une lieue sous l'eau, avec tant de force qu'en abordant aucua vaisseau de guerre, il le mettra en pièces et l'enfoncera sur le moment. La machine en tout ne pèsera que dix livres (l). " ^^e croirait-on pas lire la définition de notre

torpille!

Et puisque nous parlons d'engins de guerre modernes, on connaissait aussi du temps de Louis XIV les gaz asphyxiants : ^'Les Hollandais, écrivait l'intendant Arnoul, ont des pots remplis d'une drogue dune puanteur épouvantable et capable de faire crever tout un équipage : mais ils ne s'en servent point, de peur que le mal qu'ils voudraient faire aux autres, ne leur arrivast, sy par malheur cela venait à crever chez eux (2j. »

A dater de 1671, l'effectif des vaisseaux de ligne dont le roi « veut bien se contenter (3), « mesurant nos forces navales à celles des Anglais (4) et aux capacités de l'Inscription maritime, reste fixé à cent dix, non compris plus d'une soixantaine de navires légers. A l'instar de la manne anglaise, ils sont répartis en cinq rangs (5), qui forment autant de classes homogènes aux pièces d'artillerie interchangeables : trois ponts armés en totalité ou aux deux tiers de pièces de fonte, deux-ponts ayant la moitié, les

(1) . Mémoires du sieur O'Riordan. » 1666 L\rchives Nat., Marine B*3,

(2) «Remarques faicles par le sieur Abnoul sur la marine d'Hollande. » 1670 (B. Î4., Cinq-Cents Colbert 201, fol. 21).

(3) Instruction pour l'intendant de Matharel. Avrd 16.0 (Lettres de COLBEHT, t. 111, p. 231, 295). — Colbert à Colbert de Terron, 22 septembre 1679 {Ibidem, p. 278).

(4) L'Angleterre avait, en 1671, 132 vaisseaux de hgne reparus en s..k rangs, 5 660 canons, 28 590 bommes d'équipage (Mémoire de Seig.nel.xv sur la marine d'Angleterre : Ibidem, p. 31V).

(5) Règlement du 1" décembre 1669 (Ibidem, p. 189).

deux tiers ou la totalité de leur artillerie en canons de fer (1).

A Iheure de prononcer son nunc fliniittis, en 1683, Colbert dressait un tableau impressionnant de son œuvre. La Il Comparaison de la marine de Tannée 1661 à celle de Tannée 1683 » opposait aux dix-huit mauvais vaisseaux qu'il avait trouvés à son arrivée et dont un seul subsistait, le chiffre imposant de cent dix-sept vaisseaux de ligne et trente galères, sans compter un bon nombre de frégates, flûtes, galiotes, barques longues et " bastimens interrompus. " Sur le pied de guerre, la flotte atteignait l'effectif formidable de douze cents officiers et cinquantetrois mille deux cents hommes (2). Encore le roi pouvait-il disposer, le cas échéant, d'une flotte auxiliaire de quatrevingts corsaires malouins, dieppois, rochelais, dunkerquois. qui portaient à deux cent cinquante'huit voiles le bilan de nos forces navales f3) .

(i) Voici la liste de la flotte française en 1677 et i683 :

En 1677 Eu 1683

Vaisseaux de i"' rang ^- \ ^^

— de 2= — 26 ) 20

— de 3« — 30 W16 29 > 117

— de 4» — 22 i 25

— de 5' — 26 j 21

Frégates 28 | 25

Brûlots 17/ 7

Flûtes 24 \ 83 20 ^ 69

Barques longues 14 l 10

Galiottes à bombes 0 j 7

« Bastimens interrompus » ? 68

(2) Agenda de marine. 1683 » : relié au.K armes de Coibert (B. N., Franc. 14284).

(3) Listes fies vaisseaux du Roy commandez par M^' le duc de Veimandois et par M*' le duc de Vivonne. Placard impr. de 1683. — Cf. Alphonse .Martin, la Marine du Havre, p. 177.

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