‹ Histoire de la marine française (volume 4)Chapitre 41 sur 75 · LE CEREMONIAL A LA MER · texte numérisé non relu

LE CEREMONIAL A LA MER

De notre puissance navale, le cérémonial à la mer donnait la mesure. C'était plus qu'une question d'étiquette : le maître du protocole, M. de Salo, graduait ainsi l'importance des quatre sortes de saints (Ij. Prendre le dessous du vent était simple marque de « civilité : » tirer plus de sept coups de canon à la vue d'un vaisseau de nation amie, était « excès de courtoisie : " y ajouter le feu d'artifice de quelques » boites, " tombait dans « la galanterie. " Amener les voiles, la maîtresse voile pour les navires marchands, le perroquet pour les valsseau.v de guerre, était plus sérieux. Les Hollandais avaient stipulé en 1646 que leurs bâtiments « ne seroient point tenus d'amener devant nos vaisseaux de guerre, mais seullement de se soustenir, c est à dire d'arrester un peu leur course pour donner moyen à une chaloupe de les aller visiter. » Quant au dernier mode de salut, il était la marque « de la plus grande soumission : » il consistait à abaisser le pavillon. Défense était faite à nos marins d'abaisser le nôtre. « Le pavillon admirai ne doit jamais commencer à saluer qui que ce soit (2). 1)

Sur terre et sur mer, à la Cour des rois comme à la surface des flots, il la France prétend que toutes les autres

(1) Résumé du mémoire de M. de Salo dans un manuscrit de peu postérieur à 1670 : Il Conférence des ordonnances et loix de la mer >' (chez M. Gougy, libraire).

(2) Gravier à Matharel, 2 janvier 1664 (Archives Nat., Marine B^8, fol. 13 V").

nations doivent luy céder (1). » Pour que nul n'en ignore, pour que les marins aient la notion très nette qu'ils ont en mains le prestige de la patrie, au grand mat est affichée la réglementation des saints f2i, que l'intendant « lit à haute voix dans l'arsenal en présence de tous les officiers (3j . » Elle ministre compte en régler le cérémonial d'après «ce qui s est pratiqué au temps des Romains. "

(1 Extrêmement jaloux des saints et du point d'honneur (4;, " Louis XIV a en effet tout de 1 Imperator qui à la mer comme au continent dicte ses lois. Et ce sentiment de la grandeur de la France est partagé par ses officiers. Sa flotte n'est encore en 16G2 qu'un fantôme qu'elle prétend garder le pas : ^ J'ai jadis trouvé l'amiral Tromp avec quatre-vingt-onze navires de guerre, quoi que je n'en eusse que cinq, écrit fièrement le vice-amiral de Nuchèze (5j, il m'a salué; et toute son armée » a fait de même.

Apprenant qu'une flotte britannique cherche la nôtre pour la contraindre à baisser pavillon, notre ambassadeur à Londres, le brave d'Estrades, riposte qu'elle se heurtera à vingt vaisseaux (?) et à vingt brûlots montés des « capitaines les plus déterminez. Cet armement peut trouver des flottes plus fortes en nombre, mais non pas plus résolues à périr, si on leur veut contester ce qui est deu à Sa Majesté iO). II

Déjà Richelieu avait envisagé divers expédients pour

(1) K Difficultés à examiner sur le sujet des saluts maritimes. » 25 septembre 1667 (Letties de Colbert, t. II i, p. 93).

(2) Elle est placée en tète dos Edits, déclarations, rèqlemens et ordonnances du Roy sur le fait de la marine. Paris, 1677, in-4°.

(3) Colhert à Desclouzeaux. 4 juillet 1663 (L. Delavaud, Rochefort en 1672 et 1673. Correspondance de la Cour avec les intendants, p. 54).

(4) Lettres de Colbert, t. III, 2"' p., p. 736.

(5) Journal de route de Nuchèze, 21 mars 1662 (Archives Nat., Marine R*2, fol 132).

(6) D'Estrades à Louis XIV. Chelsea, 20 janvier 1662 (Archives INat., Marine B-8, fol 39 v").

,.j„ HISTOIRE DE LA MABINE FBANÇAISE

„ conserver la bonne intelligence « entre les deux nations : la flotte qui sera.l dans les eaux du royaume voisin ou qui serait la plus fa.ble en nombre, par exemple, saluerait la première. Mais le card.nal ex.gea, un pied d-égalUé que les Anglais nadmetta.eut pomt . en telle matière, ne connaissant autre équ.te que a force (1) » Sur l'éperon du Royal Charles, on l.sa.t a devise : Quatuor maria vindico, qu'un juriste tentait de

légilimer (2). , „ „ i.

Des Anglais ,. les prétentions sont plus enllees que a mer Us prétendent que tout pavUlou doit se baisser à la rencontre de leurs vaisseaux dans la mer britannique; et la mer britannique, à leur compte, s'élenl ji.squ aux Pvrenées. En toutes les autres mers, on baisse les hautes voiles devant eux, qui ensuite rendent le même salut (3) . . Un de nos diplomates en prit texte pour élaborer une transaction qui nous eut donné le pas dans la Méditerranée et leût laissé aux Anglais dans l'Océan. 11 fui aussitôt désavoué • - Marché de . dupe, écrivit Colbert. Les Anglais ne peuvent jamais contester la mer Méditerranée. Il auro.t este du bien commun des deux nations et de l'intérest des rovs d'establir la parité dans toutes les mers (4). » Mais un é/al amour-propre à repousser .la chimérique prétention,, dlutrui à la suprématie navale, empêcha tout compromis. Ne voulant ., ni demander ni rendre aucun salut (oj,. bran-

(1) Tesumen. poliùq». d» cardinal duc .. Ric.u.r, dan. Keceil Je, testamens politiques, t. U, p- Q^-

(2) Seloen, Marc Cla^cs,nn honi.n., i63o ,

(3) Note de notre ambassadeur a Londres M. de ^^"^'8" '

la suite d'un entretien avec lord Coventry 14 novembre 16b. (A. J..L, Abraham Du Quesne, t. I, p. 531). ^ggg

(4) Colbert à Colbert de Croissy, ambassadeur ^ ^^^mUes ^l P (DEPP.NG, Correspondance administrative sous le reç,ne de Loms Xn ,

' ÎJI'^/Ïiglais (..«len^ent du 9 mai 1665: instructions du 21 avril 1680).

çais et Anglais s'évitèrent (1), même au temps où ils étaient alliés (2).

A l'unisson de l'Angleterre qui revendique comme siennes les mers Jermées (3j, " le Roy veut estre entièrement le maistre de la Méditerranée (4). » u Mes mers m'appartiennent en souveraineté, » dira-t-il en parlant des parages de la Corse (5). Il y aura des «mers gallicanes" comme il y a des « mers britaniques (G), n Et là, tous les drapeaux s'inclineront devant notre étendard, depuis le labarum de la Gapitane pontificale (7) jusqu'au pavillon d'une monarchie sur laquelle le soleil ne se couchait pas (8). iN'ayant que six vaisseaux contre quarante, le lieutenant-général de Martel jure de périr plutôt que de s'effacer devant l'amiral de Montesarchio (9^. Beaufort, Vivonne, Château-Renault, Du Quesne auront l'ordre formel de pourchasser les galères d'Espagne et de a les combattre, fort ou faible, si elles ne se résolvent au salut (10). I)

(1) Le roi d'Angleterre donna ordre «d'éviter soigneusement la rencontre de la flotte de France. " " I>ifticultés à examiner sur le sujet des saluts maritimes. » 25 septembre 1607 {Lettres de Colhert, t. III, p. 93).

(2) En 1672 (Archives Mat., Mcwine B*303, fol. 119). — Lettres de COLBEIiT, t. III, p. 424).

(3) Le débat sur la liberté des mers s'est rouvert, depuis la guerre, de façon passionnée. Les Allemands ont pris position contre toute restriction à cette liberté : Fr. Stier-Somlo, Die Freiheit der Meere iind das Volkerrecht. Leipzig, 1917, in-8". — W. vo:!< Siemens, Die Freiheit der Meere. Berlin, 1917, in-8". — J. Neumann-Frohnau, Die Freiheit der Meere. Berlin, 1917, in-S", etc.

(4) Louis XIV à Vivonne. 3 septendjre 1679 [Lettres de Coi.BKnT, t. III, 2» p., p. 165).

(5) En 1657 : cf. ci-dessus l'incident de la Réijinc et du Chasseu?- (p. 217).

(6) « Conférence des ordonnances et loix de la marine. »

(7) Vivonne au généralissime Rospigiiosi. 29 juin 1669 (Ch. Teblisden, L.e pape Clément IX et la (juerre de Candie, p. 339}.

(8) Beaufort met des galères espagnoles « en estât d'estre prises » pour avoir hésité à saluer. 8 août 1665 [Lettres de Colbert, t. III, 2* p., p. 655).

(9) Mars 1673 (Archives Nat., Marine B^5, fol. 3, 17).

(10) Louis XI V^ à Vivonne et à Château-Renault, 3 et 15 septembre 1679;

Quand il s'agit des " préséances et prérogatives de la Couronne de France, " Louis XIV ne supporte ni discussion, ni a tempérament. " Ordre est donné de couler bas les navires des Portugais, nos alliés de la veille, s'ils refusent le salut (Ij. Pour s être mis dans ce mauvais cas, Joaô Rodriguez, capitaine de deux vaisseaux de guerre portugais, est attaqué par ïEntreprenant du chevalier de Lhéry, le seul bâtiment de guerre qui ait eu l'honneur de recevoir à bord Louis XIV. Et après deux heures d'un vif combat, il est contraint de demander quartier et de saluer de onze coups notre pavillon (2). A Jjivourne, le contre-amiral Van Stirum est forcé de céder le pas aux galères du duc de Mortemart (3).

Louis XIV voudrait ériger en dogme notre suprématie navale. Nos navires marchands eux-mêmes, qui arborent (c l'ancien pavillon de la nation française, » bleu à croix blanche, écussonné de fleurs de lis (4), ont la faculté d'y ajouter n la même enseigne de poupe que nos vaisseaux de guerre (5), " rouge ou blanche, suivant que nous combattons les Espagnols ou les Anglais (6), qui ont la couleur inverse. Il n'en découlait point le droit au salut que le Roi exigeait pour ses vaisseaux, mais le pouvoir

Du Quesne, 21 avril 1680 {Lettres de Colbeut, t. III, 2* p., p. 164 et 187.

— Mémoires de Villktte, p. 266, note ).

(1) Versailles, 20 octobre 1673 (Archives Nal., Marine B*.^;, fol. 520).

(2) Le mardi 10 septembre 1680. Instruction au marquis d'Oppède allant en Portugal, 19 janvier 1681 (Vicomte de C.vix de Saint-Aymocr, Recueil des instructions données aux ambassadeurs de France, Portugal, p. 145).

(3) 1681 (Sandras de Courtilz, la Vie de Colhert, p. 215).

(4) Ordonnance du 9 octobre 1661 (Archives Nat., KK. 931, fol. 129;

— Marine A**, fol. 72; Marine B'8, fol. 38. — Jean de Boishsle, Mémoriaux du Conseil de 1661, t. I, p. 98, note ).

(5) Décembre 1669 (A. Jal, Ahraliam Du Quesne, t. I, p. 588).

(6) Procès-verbal d'une délibération signée de l'intendant d'Infreviiie, des chefs d'escadre d'Alméras, Preuilly d'Humières, etc. Toulon, 26 septembre 1669 (Ibidem).

d'esquiver le droit de visite des navires de guerre étrangers (l).

Ces exigences ne comportaient aucune restriction à l'égard des républiques, Hambourg, Gênes, Hollande (2) ; mais elles subirent à l'usage plus d'une rebuffade. Un chef d'escadre à notre solde, le marquis Ippolito Centurione, qui sillonnait la Méditerranée pour faire saluer l'étendard de ses trois galères (3), essuya à Villefranche un refus, à Naples une fin de non-recevoir, à Malte une leçon : l'Ordre, dont la Capitane avait rang après les Réaies, ne saluait point de simples cornettes (4).

La république de Gênes se montra encore plus désinvolte le 2() juin 1678 à l'apparition d'une de nos escadres venue pour réclamer le salut. « Aucune flamme sur les navires en rade, aucune bandière dans la ville : il sembloit que tout le monde étoit mort (5). " Une aubade de deux mille cinq cents boulets le réveilla, si bien que l'altière République ne sut bientôt plus « où donner de la teste (6). 'I Six ans plus tard, une aubade autrement terrible amènera le doge à Versailles dans l'humble posture d'un suppliant.

... Sur un jeton de marine où un aigle plane au-dessus

(1) Louis XIV au marquis de Villars. 15 avril 1672 (Depping, t. III, p. 492, note).

(2) Ordres et règlements du 9 mai 16<i5 et du 12 juillet 1670 (Archives Nat., Marine B-8, fol. 15 v°).

(3) Il Relation de voyage que M. le marquis de Centurion a fait à Malte avec les galères du Roy ». 1670 (Archives Nat., Marina B*7, fol. 13. — Kartolonieo dil Pozzo, Historia délia sacra reli<jione militare di San Giojauni, p. 391)

(4) Le pavillon du lieutenant-général marquis de Martel en novembre 1670, pas plus que la cornette du chef d'escadre de La Brossardière en juillet 1673 (B. dal Pozzo, p. 392, 411).

(5) Du Plessis-Brossardière à Seignelay. Gênes, 27 juin 1678 (.Vrchives Nat., Marine B*8, fol. 220).

(6) Du Plessis-Brossardière à Seignelay. Villefranche, 2 août; — Du Quesne à Seignelay. Par le travers d'Antibes, 2 aoû (Ibidem, fol. 226, 156).

des flots, on lit l'altière devise de Louis XIV : TOUT me

CÈDE ou ME FUIT (l).

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