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LES FRERES DE LA COTE

Durant la guerre des Droits de la Reine, nous avions rencontré de l'autre côté de l'Océan le concours d'une poignée d'hommes. Là, en Amérique, l'immense empire de Gharles- Quint était vulnérable. Un transfuge nous avait indiqué des points faibles qu'il avait relevés avec les procédés

(1) 2 000 fantassins et 1000 cavaliers. Louis XIV à Beaufort, 2 mars (Archives Nat., Marine B-7, fol. 26).

(2) Par le traité de La Haye. 23 janvier.

(3) Louis XIV à Beaufort. 19 juin (Archives ÎNat., Marine B*7, fol. 68).

méthodiques et sournois de l'espionnage allemand. Allemand, Balthasar Pardo de Figueroa ne l'était qu'à moitié, étant né à Douai de la fille d'un colonel d'outre-llhin et d'un mestre de camp espagnol. Des missions de confiance, les grades de chef d'escadre des galères d'Espagne, général de la flotte de Chine et de l'armée navale dir Pacifique, la colonisation des îles Salomon et l'hydrographie <iu détroit de Magellan, n'avaient point enchaîné sa gratitude, ni réfréné son ambition. Marié à une princesse Inca, il rêvait du trône des Indes. Révoqué pour son indiscipline, condamné à une amende de trente millions de maravédis et banni en 1G6G, » le protecteur général " des Indiens nous apportait son concours et la promesse de lever a dans moins de rien trente mille chevau.x et trente mille hommes de pied » au Chili et au Paraguay.

Pour il dissiper aussy aysément que le vent toutes les forces » ennemies, " qui n'étaient que des ombres, " Figueroa nous demandait trois pataches, six pinques, quinze cents hommes : sous couleur d'aller à Madagascar, u le général » Figueroa appareillerait sous escorte jusqu'au Brésil. Au sortir de la baie de Todos Santos, des plis cachetés révéleraient le but de l'expédition. Une base navale une fois créée dans le détroit de Magellan, de légers bàlimenls sous pavillon vert de forbans, bien tapis dans des embuscades, brûleraient ou couleraient les galions du Callao qui allaient à Panama, ceux d'Acapulco à destination de la Chine et les brigantins de Californie entretenus pour protéger la pêche des perles. La Hotte détruite, les fortifications des villes dont Figueroa donnait le plan ne résisteraient pas à une insurreclion indienne. Et ne laissant rien au hasard, le redoutable aventurier dénombrait dans ses moindres détails le corps expéditionnaire que nous aurions à fournir, marins, soldats, directeurs, géo-

graphes, ingénieurs, interprèles, artisans de tous genres,^ jusqu'à des imprimeurs (1).

Quelques années plus tard, en 1687, des corsaires français pénétraient pour la première fois dans le Pacifique. Mais leurs pirateries n'avaient rien de commun avec la colossale conception de Pardo de Figueroa (2;. Ce n'était que Textension au Pacifique des opérations maritimes des flibustiers. ...D'un îlot des Grandes Antilles, les défenses naturelles ont fait un formidable réduit en l'entourant, comme de ft côtes de fer, » d'une ceinture de grands rochers. La Tortue avait plusieurs fois changé de mains, passant des Anglais aux Français et réciproquement, quand elle fut conquise de façon définitive en IG57 par Jérôme Deschamps du Rausset. Le propriétaire était sous les verrous, à la Bastille (3), quand la Compagnie des Indes en 1664 se substitua à lui.

La Tortue était la place d'armes des boucaniers. Ainsi nommait-on, de la claie en caraïbe boucan, où ils fumaient leurs captures, les chasseurs qui allaient tuer des taureaux sauvages dans l'île de Saint-Domingue pour en vendre les peaux. Un étroit caleçon et une chemise flottante « comme les roupilles de nos rouliers, ces deux pièces si noires et si imbibées de sang et de graisse qu'elles sembloient être de toile goudronnée, » des bas de cuir et ^ un cul de chapeau dont il restoit environ quatre doigts de bord coupés en pointe au-dessus des veux i-4j, u donnaient aux boucaniers

("1) Mémoire présenté à Louis XIV par D. Balthazar Paudo de Figcero.» pour l'engager à entreprendre la conquête du Pérou, publié d'après les papiers de Colbert par H. Teuxaix-Compass, Archives des Voja(jes. Paris, s. d., t. II, p. 241.

(2) E. W. Dahlgrex, les Relations commerciales et maritimes entre la France et les côtes de l'Océan Paci/itjne. Paris, 1909, in-S", t. I. p. 93.

(3) 15 novembre 1664 (Archives 2s at, Colonies G"*!. — MoRExr dk S\i>t- MÊEY, Lois et constitutions des îles de l'Amérique sous le vent, t. I, p l28).

(4) L.vBAT, Nouveau voyaqe aux Iles d'Amérique. Paris, 1742, t. VII, p. 235.

la plus pittoresque des allures. Un long fusil et un arsenal de <i couteaux comme des bavonneltes " les rendaient, pour les cinquantaines espagnoles lancées contre eux, de terribles adversaires. S implantant peu à peu sur la côte de Saint-Domingue, les boucaniers substituèrent des maisons aux ajoupas de feuillages qui leur servaient d'abri (Ij.

Un avatar leur donna pour chef un capitaine au répriment de la Marine. Victime du bluff d'une société coloniale, Bertrand d'Ogeron de La Bouère avait réalisé sa fortune pour s'établir dans le soi-disant paradis terrestre d'Oiianatigo en Guyane. En débarquant de la Pélagie en septembre 1()57, il avait vu s'évanouir le mirage. Déçu, il devint le compagnon de chasse des boucaniers «habitués le long des costes de ceste isle Espagnole (2i, dans des lieux inaccessibles entourés de montagnes et de mer, » Cul de Sac, Port à Piment, Ile à Vache (3). Subjugués par l'ascendant d'Ogeron de La Bouère, les boucaniers qui vivaient Il comme des sauvages sans aucun chef, " se groupèrent autour de lui au Petit-Goave, ou auprès de son ancien domestique nommé Giraut au Port-Margot. Notre colonie de Saint-Domingue était créée. En IGG5, Ogeron en était nommé gouverneur ainsi que de l'île de la Tortue. Et dès le mois de mai, il exposait au lieutenant-général marquis de Tracy, venu au Port-Français pour lui donner l'investiture, tout un programme d'action (4).

...Dans l'église Saint-Séverin à Paris, une plaque rappelle le souvenir de Bertrand d'Ogeron. Recueillez-vous

(1) Il y avait des boucaniers à Saint-Domingue dès 1653 (Archives ^Jat., Co/oH!e./FH68).

(2j Hispaniola ou Saint-Domingue.

(3) Bertrand d Ogeron à Colbert. De la côte de Saint-Domingue, 20 juillet 1655 (Archives Nat., CoLouiex C"!).

(4) Dr TKRTnE, t. III, p. 146. — « Mémoire sur ce qu'on pourrait entreprendre sur Saint-Domingue espagnole. » 20 septembre 1666 (Archives Nat., Colonies F»164; CaI).

devant elle. Si l'on parle encore français à Saint-Domingue, c'est à ce modeste serviteur du pays que nous le devons. « Riche, brave, généreux, doué d'une bonté singulière, le père des pauvres lit passer tous les ans plus de trois cens hommes à ses despens » dans la grande île. En un temps où "on uzait d'une étrange manière à l'endroit des pauvres passagers, -i il prescrivait au capitaine de la Nativité d'en (i prendre grand soin, " de fournir « aux malades des matelas et de bonnes couvertures, aux pauvres nouveaux venus, " altérés par les vivres salés du bord, une nourriture saine et des vivres frais (1). Grâce à son souci de l'hygiène, Ogeron pouvait écrire : « De deux cent vingt cinq hommes et femmes qui estoient dans mon bâtiment de 70 tonneaux, il n'est mort personne dans la traversée (2). " Et ailleurs : >> La collonie de la Tortue et coste de Saint-Domingue était environ de quatre cents hommes, lorsque j'en fus receu gouverneur il y a quatre ans. Elle est à présent de plus de quinze cens, tant gens de guerre que chasseurs, habitans et engagés (3). » A sa mort en 1677, on lui rendait cet hommage : « La colonie de Saint-Domingue, par les soins et par la dépense de ce capitaine, est parvenue à un tel point de grandeur qu'elle possède aujourd'huy plus de quatre-vingts lieues de pais sur neuf ou dix de large, quatre à cinq mille habitans qui font tous les ans pour deux millions de livres de tabac (4),» et qui réalisent des millions « en fribuste. "

Les Elibustiers ! De ces bandits de la mer l'un des leurs

. (i) « Le capitaine qui commandera mon vaisseau la JSativite, aura soin... » 166S (Archives JNat., Colonies G'aI).

(2) Bertrand d'Ogeron à Colbert. La Tortue, 23 septembre 1669 (^Ibidem).

(3) Bertrand D'OoEnos, u Mémoire qui regarde la Tortue pour Mgr Colbert » (Ibidem).

(4) « Mémoire concernant la colonnie de la côte Saint-Domingue. » 8 juillet 1677 (Ibidem).

disait (I) : u Ils n'ont point de pais certains; leur [)atrie est le lieu où ils trouvent de quoi s'enrichir; leur valeur est leur héritage. Le succès de leurs entreprises semble justiHer leur témérité; mais rien ne peut excuser leur barbarie; et il serait à souhaiter qu'ils fussent aussi exacts à Tarder les loix qui maintiennent le bon ordre parmi les uitres hommes, qu'ils sont hdèles à observer celles qu'ils établissent entre eux. "

De races diverses, de religions variées, malgré les plus noients contrastes, ils pratiquaient au plus haut degré 'esprit d'association et méritaient le surnom de Frères de a côte qu'ils se donnaient. Amatelotés deux à deux, ivant tout en commun jusqu'aux femmes, les Frères de la ;ôlc s'associaient pour chaque expédition par une charte )u cliasse-partie, qui réglait la part des bénéfices et les ndemnités allouées pour les blessures. Les Français de a Tortue et les Anglais de la Jamaïque se donnaient endez-vous dans quelque île perdue comme « l'ile d'Or, n troche le continent, ou l'île Sanla-Catbarina près du ^osta-Ilica, où ils avaient installé comme gouverneur e sieur Saint-Simon, un de ces gens de bonne noblesse

(1) Alexandre-Olivier OExmelin, Histoire des avanturiers flibustiers nui t sont siijualéz dans les Indes.. Trévoux, 1744, 2 vol. in-i2. Cet ouvrage, apital pour l'histoire des Hibustiers, parut en hollandais en 1674, en espano! en l()8i, puis en anglais. — Do Tkrtre, Histoire (générale des ntisles de l'Aniericpie. Paris, 1667-1G71, 4 vol. in-4°. — Lk I^kii.s, His- )iro de Saint-Domingue : B. N. nis. ; franc. 8992. — Charlevoix, Histoire de île Espagnole ou de Saint-Dominque . Amsterdam, 173-3, 4 vol. in-12. — lAHAT, JSouveau voyage aux isles de l'Âmeririue. Paris, 1742, 8 vol. in-12.

- Haveseau de Lussan, Journal du voyage fait à la mer du Sud avec les ibustiers de l'Americiue en 1684 et années suivantes. Paris, 1689, in-12.

- Beauvai.-Ségur, Histoire de Saint-lJomingue : Bibl. INat., ms. nouv. cq. franc. 9326. — Moreau de Saikt-.MÉry, Lois et constitutions des côtoies des islcs de l'Amérii/ue sous le vent. Paris, 1784-1785, 6 vol. in-4°.

- W. Noël SAiNSnrRY, Calcndar of States papers. Colonial séries, America iid West Indies, 1661-1668. London, 1880, in-8°. — Pierre de Vaissière, aint-Dominqne (1629-1789J : la Société et la vie créoles sous l'ancien é(/imc. l'aris, 1909, in-8°.

qui ne manquaient point parmi les flibustiers, tel Monbars.

" 11 semble que la Providence ait suscité les avanturlers pour châtier les Espagnols, fléau des Indiens; mais je n'en sache point qui leur ait fait plus de mal que le jeune Monbars, surnommé l' Exterminateur. La taille haute, droite et ferme, l'air grand, noble et martial, le teint l)azané, les sourcils noirs et épais en arcade au-dessus des veux, dans le combat 11 commençoit à vaincre par la terreur de ses regards, et 11 achevoit par la force de son bras. "

De la race de ces justiciers que révolte l'iniquité, — dans l'espèce les cruautés exercées aux Indes par les Espagnols, — ce jeune Languedocien s'est embarqué au Havre sur vin vaisseau du roi commandé par un de ses oncles. Au premier bâtiment espagnol qu'on rencontre, Monbars fond comme un lion sur l'équipage et s'en rend maître. L'action s'était déroulée près du Port-Margot, à Saint-Domingue. Monbars descend à terre pour donner un coup de main aux boucaniers, qu'un parti de cavalerie espagnole poursuit et qui l'écrasent dans une embuscade. Ces boucaniers et des Indiens qui les ont aidés, forment l'équipage de sa prise. Huit jours après, son oncle et lui tombent, au sortir d'une baie, au milieu d'une escadre espagnole, envoyée au-devant de la flotte d'argent. L'oncle, " tout goûteux qu'il est, " tient tète à deux adversaires, qu'il finit après trois heures de combat par couler à fond, mais qu'il suit de près dans l'abîme. Aux prises avec deux autres navires, Monbars n'a pu se porter au secours de son oncle ; l'exaspération redouble ses coups : un de ses ennemis sombre : l'autre, abordé de front par Monbars et à revers par ses Indiens, est bientôt enlevé. Monbars, d'entrée de jeu, avait ainsi gagné deux beaux vaisseaux.

S'il est des sceptiques i^ tentez de prendre l'historien pour un romancier, écrivait Oexmelin, je ne conseille pas

à ces Messicius de lire la vie des HihusLiers, où tout est extraurdinairc. " lA pourlaiil rien de plus vrai ; oyez plutôt le gouverneur de la Tortue : .^ Je conviens avec luy (1) de toutes les choses surprenantes cjue les Ilibustiers ont faites en fort petit nombre; » à cinquante d'entre eux, cinq cents Espagnols ne pourraient tenir léte. Le Dieppois Pierre Le Grand attaque avec vingt-huit hommes et quatre pièces légères le galion vice-amiral d Espagne armé de cinquantequatre gros canons, pénètre dans la cabine du commandant, qu'il fait prisonnier : ses hommes s'emparent de la sainte-barbe, et l'équipage terrorisé se rend.

François Nau ou TOlonnais, sobriquet u sous lequel on le connaissait dans toute 1 Amérique, " part en croisière avec vingt et un compagnons. Aux abords de la Havane, masqués derrière les arbres du rio Efferra, nos flibustiers aperçoivent une frégate montée de (juatre-vingts soldats, la prennent entre deux feux et, quand ils voient le sang couler à Ilots, montent à 1 abordage. Un bourreau était à bord pour pendre nos flibustiers. L'Olonnais l'apprend et, de rage, fait lui-même sauter la tète aux Espagnols, au fur et à mesure qu'ils sortent de l'écoutille; il n'en laissa qu'un en vie pour mander sa vengeance au gouverneur de la Havane.

A la gloire de l'Olonnais, la prise de deux navires chargés de cacao et de munitions ajoute la fortune. Les flibustiers de la Tortue, des volontaires arrivés de France, deux neveux du gouverneur d'Ogeron, le major d'Artigny, quatre cent quarante hommes s'enrôlent en 1666 sous son pavillon ("l'^. Car il a hissé pavillon amiral sur la Cacaoyère,

(1) Avec 1 ingénieur RIondel qui disait des flibustiers ce que devait dire Œxuielin .Mémoire de M. d'Ogeron du 20 septembre 1666 (Archives JNat., Colonies F'' 164).

(2) « Declaracion que presto en Veracruz el niaestre de nao Manuel Suarcz Maldonado, retiriendo el desembarco de enernigos en Maracaibo coa fuerza de 800 hombres. y 1666 (F. Dl-ro, Ai-mada Espmiola, t. V, p. 168).

de seize .canons, qu escortent la frégate vice-amiiale de Moïse Vauclin, la Poudrière de Dupuis, le brigantin de Pierre le Picard et trois barques. Michel le Basque commande les troupes de débarquement... « L entrée du lac de Maracaïbo est comme une gorge, " que commande de SCS quatorze pièces le fort de File des Ramiers, occupe par deux cent cinquante Espagnols. Après un vif engagement, Michel le Basque enlève la position : la flotte entre dans le lac, mais ne trouve personne à Maracaïbo; les habitants ont fui à Gibraltar, un gros bourg défendu par une batterie. Au nombre de six cents, et sous la direction du gouverneur de Mérida, Gabriel Guerrero de Sandoval, ils opposent une si vigoureuse résistance que les cinq sixièmes d entre eux demeurent sur place, tues ou blesses. L'()lonnais a cent hommes hors de combat; à ce prix, il est maître du Gibraltar du Venezuela, qu il pille, puis incendie. De Maracaïbo, il enlève tous les objets de prix et jusqu aux cloches, pour en doter une chapelle à construire dans 1 ile de la Tortue; et il prend le chemin du retour, après avoir causé aux Espagnols plus d un million d'ecus de dommages (l).

Pour la campagne suivante, l'Olonnais n'accepte que six cents hommes. Aux abords du lac de ^Nicaragua, se trouvent, aux dires d un Indien, des richesses inouïes. C'est là qu'il veut aller. Mais jeté par les courants hors de sa route, il arrive à Puerto-Cavallo, v enlève un vaisseau espagnol, puis marche sur San-Pedro. Des embuscades ne l'arrêtent pas; mais le bu lin se borne à des charges d indigo. Il pense se rattraper sur une belle hourquc de cinquante-

(1) Le protit de» flibustiers n'atteignil pourtant que 200 écus par tète (B. d'Ogeros, k Relation de ce qui s'est passé à l'isle de la Tortue depuis la Toussaiats... jusqu'au 20 avril 1667 : » Archives ^at., Colonies ¥' 164). — - De Tb:rtre (t. IV, p. 172) prétend que le butin comprenait 80 000 pitoes de huit, des toiles, etc.

six pièces, qui arrive frEspa{i;ne. ^fais à bord, on ne trouve que du papier, de la toile est du fer.

La déception entraine la débandade. Pierre le Picard quitte son clief pour aller piller Verajjua de Costa-Rica; Moïse Vauclin hérite d'un vaisseau amené de France parle chevalier Du Plessis et qui a perdu son capitaine dans une rencontre contre une frép;ate cspa^jnole. L'Olonnais n'a plus que son vaisseau et point de vivres. Il s'obstine. Son vaissean se brise sur un récif. L'Olonnais tombe entre les mains des féroces Indiens bravos dn Darien ; et cet homme, qui ouvrait le ventre de ses prisonniers, fut haché en morceaux et rôti, puis mangé.

Un moment, la guerre entre la France et TAngleterre Ht des l'rères de la côte des frères ennemis. Tous ceux des nôtres qui se trouvaient à la Jamaïque sont arrêtés : de quoi les flibustiers de la Tortue éprouvent une telle exaspération qu'ils auraient attaqué la capitale de la Jamaïque s'ils avaient eu des munitions (]]. Ils n'étaient pourtant qu'un contre douze, «sans aucuns vaisseaux considérables,» alors qu'il y avait à la Jamaïque « trente cinq vaisseaux grans et petis armés en guerre, près de 4 mil soldas et 8 à 9 mil habitans (:2). » Mais la valeur suppléait au nombre. Guillaume Champagne, ainsi surnommé de sa province d'origine, — il était de Vitrv-le-François, — n'avait que trente-cinq hommes à bord de laFortune et des fusils contre des canons, quand il se mesura le 8 novembre 1667 avec le Hope de Londres. Le Hope avait arrêté une dizaine de nos matelots. Champagne l'attaque avec furie, tue cinquante-deux hommes, en blesse quinze et ramène le reste à la Tortue (3).

(1) Rertranfl d'Ocebon", « Relation de ce qui s'est passé à l'isle de la Tortue depuis la Toussaints jusqu'au 20 avril 1067» (Archives iSat., CnfoniesV^ 164) (2 Bertrand d'Ojjeron à Colbert. l^a Tortue, 20 avril, 1667 (Archives • N.at., Colonies C^aI).

(3) S.MNSBURY, n" 1907. — Affaires Étrangères, Angleterre 105, foi. 146.

48fi HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE

La paix rétablit entre les Hil)iistiers des deux nations une telle intimité que les nôtres se rangèrent sous les ordres d'un Anglais.

Le Gallois Henry Morgan s'était acquis par ses courses dans le golfe du Mexique la réputation d'un nouveau Drake. Le gouverneur anglais de la Jamaïque le chargea en 1668 de parer une attaque contre l'île. Morgan rallie aux Gayes de Cuba nos flibustiers, prend Puerto Principe et tombe le 26 juin sur le lieu de rassemblement des Espagnols, enlève Puerto Rello d'assaut, commet pour un million et demi de dégâts et exige du président de Panama 225 000 pesos de rançon (1) .

Le 2 janvier 1669, comme il vient de décider avec nos flibustiers assemblés à l'île à Vache l'attaque de Carthagène, VOxJord où s'est tenu le conseil de guerre saule et deux cents flibustiers avec lui. Le vaisseau détruit fut remplacé par le Cœur volant de la Rochelle (2j. Et Pierre le Picard guida l'expédition vers les ports qui lui étaient familiers, Maracaïbo, Gibraltar. Partout, le silence; la population a fui. Mais voilà que de l'entrée du lac, le 24 avril, un ultimatum est envoyé aux flibustiers. Les trois frégates du contre-amiral Alonso del Campo leur barrent le chemin du retour au cas où les pillards n'auraient pas tout restitué.

Contre des vaisseaux de 20, 34 et 50 canons, Morgan n'a que des barques. Un brûlot, garni de troncs d'arbres en guise de canons et « déguisé " en vaisseau, accroche la Maddalena et l'enflamme; la Marquise de Coètquen, achetée aux Malouins par les Espagnols, est enlevée à l'abordage; le San Luis incendié.

(1) Relation officielle de l'amiral Henry Morgan. Port Roval de la Jamaïque, 7 septembre 1668 (W. N. Sainsbutiy, n° 1838). — Amiral Gabriel Febnandez de Vm.i.aldbos, Desgravios de las Indias (1685), dans C. Fernandez DuBO, t. V, p. 409.

(2) l)e 18 canons et 45 hommes, capitaine « La Veven " (\V. N. SainsnuRY,... Addenda, 1574-1674 London, 1893, in-8°, n° 1207).

Voilà nos flibustiers en mer, triomphants, lorsque soudain six vaisseaux de guerre (1) les « allarmèrent terriblement. » Ils étaient en présence du comte Jean d'Estrées, lieutenant-général des armées de Louis XIV, chargé d'affermir dans la possession des îles françaises la Compagnie des Indes Occidentales : » Lorsque nous redoutions sa valeur, écrivait l'un d'eux (2), nous éprouvâmes sa bonté; s'étant informé de nos besoins, il nous secourut généreusement. " C'est que les flibustiers étaient pour Jean d'Estrées d'éventuels auxiliaires : les instructions qu'il avait d'observer l'ilinéraire des galions d'Espagne, d'envoyer reconnaître le rio de la Plata et de s'entendre avec Bertrand d'Ogeron sur » tout ce qui se pouvait entreprendre dans l'étendue de ces mers, » ne laissaient aucun doute sur les intentions royales ('3).

Consulté sur l'opportunité d'occuper les îles Caymans, <i considérables pour la pêche des tortues (4), » Ogeron indiqua un autre point autrement utile à coloniser : la Floride. " L'on peut y faire de grands établissements; la terre est bonne, le vin v vient aussi bon qu'en Espagne. » Cent vingt hommes, deux petits bâtiments, deux chaloupes, une case démontable pour les vivres et les munitions, des outils suffiraient â y former une base d'opérations (5).

Mais c'eût été rentrer en conflit avec l'Espagne. Et le

(1) Escadre des Antilles en 1669 : le Saint-Louis, monté par le comte d'Estrées, capitaine IJes Rabesnières, l'Infante, le Tigre de Villepars, la Ville de Rouen de Cliàtcau-Renault, Içt Diligente de La Clochotterie, le Lion rouge (H. N., Clairainbault 532, fol. IG)}).

(2) OÉXMELI.N, t. II, p. 95.

(3) « Mémoire du roi au comte d'Estrées, lieutenant général des armées de S. M., commandant l'escadre de ses vaisseaux s'en allant dans les isles de l'Amérique. » 5 septembre 1668 (Archives Nat., Colonies F'' 26).

(V) Ibidem.

(5) « Avantages et utilité qu'on peut tirer de la collonie de la Floride, « joint à la lettre de Bertrand d'Ogeron du 23 septembre 1669 (Archives JSat., Colonies G>H).

comte d'Estrées observait si scrupuleusement les clauses du traité d'Aix-la-Chapelle... que Louis XIV le désavoua : «Les Espagnols, écrivait-il le l;i juin 1669 (1), n'exécutant point l'article qui donne la liberté entière de commerce à mes sujets hors d'Europe, je ne suis pas obligé de ma part à exécuter la paix dans l'estendue desdits pays : en sorte que vous examinerez s'il ne convient pas au bien de mon service de permettre aux boucaniers et llibustiers de leur faire la guerre. »

Ainsi honorée d'une investiture officielle, la flibuste fut commissionnée par Bertrand d'Ogeron : François Trébutor, capitaine d'une frégate de quatorze canons et quatrevingts hommes d'équipage i2j, Restou, Du Moulin et autres capitaines furent armés par le gouverneur de la Tortue pour courir sus aux Espagnols. Restou fut capturé par eux (3) ; Trébutor fut arrêté comme forban par le capitaine de vaisseau de Yillepars sur la plainte des Portugais (4) ; une autre frégate de Bertrand d'Ogeron, la Tortue, fut enlevée par les Hollandais. Mais ces avatars n'empêchèrent point les flibustiers de se multiplier.

A la fin de l'année 1670, ils se rassemblaient tous, Français et Anglais, pour exécuter une entreprise dans l'isthme de Panama. La première division, sous le pavillon anglais d'Henry Morgan, comprenait vingt-huit navires, avec 180 canons et 1 326 hommes; la seconde, sous pavillon blanc, était de huit navires français, 59 canons et 520 hommes (5). Le lieutenant-colonel Joseph Bradley

(1) Au comte d'Estrées (Archives Nat., Colonies H*4, fol. 151 : Lettres de COLBERT, t. 111, 2" p., p. 455).

(2) Coimnission donnée à Trébutor par B. d'Ogeron. La Tortue, 28 juillet 1669 (Archives Nat., Colonies CH).

(3) Ibidem.

(4) De Baas à Colbert. Saint-Christophe, 17 novembre 1671 (Archives ISat., Colonies G»H).

(5) Liste des vaisseaux sous les ordres de l'amiral Henry Morgan. 1071

enlevall la foiteicsse qui dcfeiidait l'entrée du rio Chap,res : Morj^an lemontali en bateaux la rivière, puis, avec douze cents hommes, marchait à travers hois sur la ville de Panama qu'il atteignait le 17 janvier 1671. Deux mille sept cents hommes, assemblés par le président Juan Ferez de Gusman, furent culbutés par la petite troupe anglo-française. Panama mise au pillage et en partie incendiée, le 14- février, les flibustiers reprenaient le chemin du retour avec d énormes richesses (Ij, un siècle presque jour pour jour après une autre expédition franco-anglaise aussi fructueuse, celle de Drakc et Le Testu.

Yis-à-vis des Frères de la côte, les commandants de nos divisions navales jouaient le rôle de douaniers. Le viceamiral d Estrées et, après lui, Mathurin Gabarct avaient pour consigne d'assurer le monopole de la Compagnie des Indes Occidentales, en pourchassant les navires étrangers qui cherchaient à trafiquer avec nos colonies ("2), les Hollandais surtout, habituels fournisseurs de nos boucaniers. Il en résulta Tinsurrection de Saint-Domingue, fomentée sous main par le Hollandais Pieter Constant, futur gouverneur de Tabago (3) ; à Léogane et au Pelit- Goave, les boucaniers tirèrent sur les Armes de la Compagnie, que montait Bertrand d Ogeron, puis forcèrent le gouverneur à regagner précipitamment la Tortue. Découragé au point de songer à se retirer en Floride

(W. N. Sainsbury, Caleiidai- of States. Colonial séries, America and West Indics (1669-1674). Lontlon, 1889, in-8''; n» 701 (I).

(1) l'elation de l'aiiiiral Henri Morgan (W. N. Sai.nsbuby, n° 50'f) — Une relation espa{jnole de la campagne tomba entre les mains du corsaire Trébutor et fut envoyée à Colhert (De Baas à Colbcrt. Saint-Christophe, 17 novembre 167J : Archives JNat., Colonies C*'-^l).

(2) Louis XIV au comte d'Estrées. 13 juin KifiD ; — à Mathurin Cabaret. 9 avril l(j70 (Archives Nat., Colonies Bl, fol. 154; H2, fol. 47 : Stcwart L. MiM,^, Colbert's West India policy. New liaven, Y^ale University Press, 1912, in-8", p. 195).

(3) De Baas à Colbert. La Martinique, 28 février 1672 (Archives Nat., Colonies C>*-^L).

avec ses fidèles (l), Bertrand dOgeron fut mal secondé par Gabaret, bon navigateur, mais chef médiocre, qu'il avait fallu doubler du chevalier de Sourdis, » homme de qualité plus fier et plus vigoureux (2). » Sous le prétexte que ses instructions limitaient ses opérations aux Iles du Yent, Gabaret refusa d'agir sans nouveaux ordres venus de France (3).

Il montra la même faiblesse dans le châtiment des mutins. Arrivé à Léogane le 14 février 1671 avec Ogeron, il parlementa avec eux, au lieu de maintenir l'ordre de mettre bas les armes que leur avait intimé le chevalier de Sourdis; et il se rembarqua sans avoir rien ol)tenu. Au Petit-Goave, tous les habitants, en armes et en ordre de bataille, l'accueillirent au cri : » Vive le Roy, point d'Ogeron. " Il n'eut de succès qu à Port-de-Paix et au Port-Français (4). A peine Gabaret était-il de retour à Rochefort qu'une nouvelle escadre, aux ordres de René de Gousabats de Villepars, appareillait avec l'ordre exprès de ramener à l'obéissance les rebelles de Saint-Domingue (5). Mais la diplomatie du gouverneur de la Tortue évita toute effusion de sang : moyennant une amnistie générale (6), il fit reconnaître son autorité dans toute la partie française de la grande île.

(1) Ogeron à de Baas. 9 octobre 1670 et à Colbert (B. iN., Nouv. acq. franc. 9325, fol. 176. — Chablevoix, t. II, p. 89 : S. Mims, p. 203).

(2) Colbert de Terron à Colbert. La Rochelle, 20 juin 1669 (B. N , Mélanges Colbert 153 bis, fol. 630)

(3) Gabaret. A bord du Normand, Martinique, 3 juillet 1670 (Colonies, Moreau de Saint-Méry, F. 17, Grenade).

(4) Mims, p. 204.

(5) Gabaret arriva à Rochefort le 28 avril 167J , d'oîi partirent les deux vaisseaux et les trois frégates de Villepars, le Mazariu, le Saint-Sébastien, la Petite-Infante, la Belle-Isle et l'Aurore (B. N., Mélanges Colbert fol. 184). — Instructions à M. de Villepars (W. Noël Saissbubv, Calendar qf State papers. Colonial séries, America and West Indies (1669- 1674), n" 638).

(6) Colbert à d'Ogeron. 21 octobre 1671 (Archives INat., Colonies F* 164).

Dans l'Amérique méridionale, nous avions tenté de lier des relations commerciales avec les Galibis de l'Ouarabiche, rivière proche de l'Orénoqvie. Le baba ou roi de la tribu avait échangé des otages avec notre gouverneur de la Grenade, prémisses obligées de relations suivies (1). Mais le véritable continent dont les Antilles étaient solidaires, c'était, pour une question de main-d'œuvre, l'Afrique.

(1) 1670 (Archives Nat., Colonies C» ^ 1).

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