LA COMPAGNIE DES INOES OCCIDENTALES
Mais la seule habitation française que rencontrât notre contrôleur n'était point à la côte de Malaguettc, où les nègres nous faisaient mauvais accueil depuis qu un navire dleppols avait enlevé comme esclaves quelques-uns des leurs (1). Elle était à la Cote de 1 Or, non loin d'Klniina : deux P'rançais sortis des prisons d Klmlna au moment où cette forteresse portugaise était tombée aux mains des Hollandais, avaient fondé un petit elal)lissement à Commcndo où nous étions aimés « par dessus tous les autres Européens. » Sommé de bisser les couleurs bollandaises, le roi indigène (2) avait fièrement répondu au gouverneur d Elmina a que de tous temus cette terre avoit esté possédée par les F'rançols (ii). » Et de fait, dès 1581 au moins, la Compagnie rouennalse du Maroc (4), puis, en 1034, la Compagnie malouine de Guinée (5) y avaient noué des relations. Pour être resté fidèle aux conventions passées avec Gérard Vente ty et ratifiées par Villault de Bellcfond, le roi du (îrand et du Pelit Gommendo fut bombardé par des Hollandais dont l'Europe fit taire le feu.
La jalousie des Hollandais s'affirmait ainsi en pleine paix, que dis-Je! en pleine alliance; elle s'exaspéra de la désertion de l'ancien chet de leur station navale en (tuInée. Le Brandebourgeols Hclnrich Garolof leur avait servi
(1) V'ers IGliO (Michel Claude Guiiiert, Mémoires pour servir à l'Iiisloire de Dieppe, éd. M Hardy, t. I, p, 338).
(2) 11 envoya en France une délégation qui débarqua à Rocheforl et se déclara « bien aise de venir voir Paris. « Colbert l'agréa, mais déclara qu'on la recevrait comme de simples particuliers. Colbert à Colbert de Terron, 7 juillet 1673 (L. Delavaud, Rocliefort en 1672 et 1673, p. 57).
(3) Coiutnenda ou Gormantin, à 25 kilomètres à l'ouest-sud-ouest de Cape-Coasl-Castle sur la Côte de l'Or, appartient depuis 1871 aux Anglais.
(4) Eustache Trevache, Jacques Le Seigneur, Laurent Halle... y envoyent à- cette date le Chérubin (Ch. uv. BKAUKKPAint;, Voyages normands en Guinée, dans le liulletin de la Société de l'Iiisloire de Normandie, années 1887-1890, p. 256).
(5) Relation inédite d'un voyage en Guinée adressée en 163-1 à Peiresc par le P. Coi.O.miu.n uk Na:«'J['ks, éd. Ubald d'Ale><;o>". Paris, 1906, in-8'^'.
494 m SI 01 RE DE I.A MARINE FRANÇAISE
de commissaire d'escadre au Brésil (1) et de commandant en chef lors de la conquête des colonies portugaises d'Afrique, Loanda, Angola et San-Thomé. Remercié par eux, il s'était retourné vers nous, nous faisant bénéficier du commerce qu'il continuait en Guinée sous pavillon danois (2). Il était devenu tout uniment un négrier (3), en même temps que le noble baron Johann Andréas von Woltrogue, son beau-frère. C est en cette qualité, conforme aux penchants de leur race, que nous leur donnâmes un emploi. Le 1'' novembre 1669, Carolof prenait passage à bord de la Justice que la Compagnie des Indes Occidentales envoyait en (juinée sous le commandement du commissaire général d Elbée.
Il avait jadis « bu bouche à bouche » dans le même verre avec un roi nègre et scellé par là un pacte d'amitié auquel notre Compagnie donnait suite. Le 4 janvier 1670, la Justice était à destination, en rade d'Ardres, où quatre vaisseaux hollandais nous avaient précédés pour nous contrecarrer 4 . D'une largeur de dix-huit lieues sur le littoral, entre « Popou et Aqua, » le royaume d'Ardres s'enfonçait profondément dans les terres : en cas de guerre, il pouvait mettre en ligne quarante mille hommes. Contre des coquilles qu'ils apportaient des Maldives, de Goa et de
(1) De 1646 à 1654 sous l'amiral Houtebeen.
(2) Notes sur les capitaines de la Compagnie des Indes d'Occident (B. N., Mélanges Colbert 164, fol. 524 v°j. — ■< Vraye relation de la trahison et perfidie de Henry Garloff. » 1665 (Archives j\at., Colonies, E. 64).
(3) Ses offres dataient de 1664 (Archives JNat., Colonies C? -^ 1, dépùche de M. de Tracv en date du 2 juillet 1664). — Par contrat du 8 février 1665, il s'était engagé à fournir de nègres du Congo et de l'Angola nos établissements des Antilles (Mnis, p. 117).
(4) Journal du voyaqe du sieur d'ElbÉe, commissaire général de la marine, aux isles dans la caste de Guynée pour l'établissement du commerce en ce pays en l'année 1669... avec la description particulière du i-oyainne d'Ardres, publié en appendice de la Relation de ce qui s'est passé dans les isles et terre ferme de l'Amérique. 2* partie. Paris, 1671, in-8°, p. 347 : suivi d'une « Instruction du sieur C.\p.Olok pour le vovage de Guinée. »
Cocliln. contre des damas de Java et des habiLs de Chypre, les Hollandais obtenaient jusqu'à trois mille nègres par an [Ij.
Ardrcs ou Allada est la ville sainte du Dahomey : le roi doit s V asseoir sur le tabouret tic ses ancêtres, avant de {Tayner sa capitale (2). A la mission française, le roi du Dahomey lit bon accueil et but bouche à bouche avec elle. Des souliers de velours, des mules écarlates, des bas de soie amaranthe et un carrosse tout doré qu'elle lui offrit, rehaussèrent son costume, compose d'une double jupe de satin et de taffetas.
En retour de nos politesses, il nous permit de mettre en coupe réj^lèe son bois d'èbcne, — la Justice, à elle seule, embarqua quatre cent trente-quatre noirs, — el d'installer une loge à a Offra » ou Whydah. Mais en monarque avisé, il nous la fournit toute faite à la mode indigène, dans la crainte que nous fissions un bastion capable de tenir toutes ses forces en échec... En 1838, M. de Péronne retrouvait intactes à Whydah, dans une armou'c de fer, des archives qui remontaient à Louis XIV.
Traitant en égal le roi Très-Chrétien, le roi du Dahomey lui dépêcha comme ambassadeur son u secrétaire d'Etat. " Matteo Lopez, escorté de ses trois femmes et de trois fils, s'embarquait en mars à bord de la Concorde. Festoyé magnifiquement à Tescale de la Martinique par le lieutenant-général de Baas, il était attendu à Dieppe au débar cadère par un des directeurs de la Compagnie (3). Flanqué de quatre nègres comme valets de pied et précédé d'un cinquième, qui tirait de temps à autre quatre ou cinq sons brefs d'une " trompette en forme de vignot, » l'ambassa-
(1) l^KTis DE La Cnoix, Relation universelle de l'Afric/ue. Lyon, 1688. in-12, t. IIL p. 150.
(2) L. .Mai.aviai.lk, le Dahomey. Montpellier, 1891, in-8'', p. 10.
(3) Le 3 tlccenibre L(J70.
406 HISTOIRE DE LA MARINE FRAiNGaISE
deurroulail carrosse (Ij. Il fut reçu en audience solennelle aux Tuileries, le 19 décembre 1G70, entre deux haies d'archers et de gardes du corps, tandis que les mousquetaires, les gardes suisses et les gardes françaises étaient rangés en bataille sur la place. De la part de son maître, Lopez offrit à Louis XIV li ses services et ses royaumes " (2). La pompe déplovée pour le recevoir répondait à Timportance des résultats escomptés : Colbert, assuré désormais de trouver pour les colonies d'Amérique une main-d'œuvre abondante, espérait obliger les Espagnols à « passer par nos mains » pour en avoir (3j.
C'était aller sur les brisées des rouliers des mers qui avaient multiplié aux côtes d'Afrique leurs comptoirs pour acheter » le bois d'ébène, » et aux îles d'Amérique leurs entrepôts pour le débiter. Mais Colbert ne redoutait point, bien au contraire, une rupture avec la Hollande. l*ur une lettre conlidentielle, il invitait le vice-amiral d'Estrées à envisager cette hypothèse (4). A quoi le vice-amiral répondit qu'il suffirait de six vaisseaux et trois flûtes pour enlever le château fort d'Elmina défendu par trente-six canons et deux cent cinquante hommes, l'aiguade de Souma près du Cap des Trols-Pointes gardée par cent hommes, et les autres petits postes. Le tour de Curaçao et Saint-Euslache viendrait ensuite (5j .
Le comte d'Estrées poussa jusqu'au Cap Vert où il
(1) Michel-Claude Guibebt, Mémoires pour sercir à l'histoire de la ville (le Dieppe, publiés par ^lichel Hardy. Dieppe, 1878, in-8°, t. I, p. 34i. Le vignot est un coqiiillage en forme de conque marine.
(2) Suite du journal du sieur d'ElbÉK, et la cause de ienvoy de l'ambassadeur d'Ardres en France.
(3) 11 formulait dès le 2 juillet i66V ce désir (Archives Nat., Colonies C«H).
(k) 15 juillet 1670 {Lettres de COLnKR" , t. III, p. 252).
(5) Seignelay à Colbert, à la suite d'un conseil ultra-secret tenu a\ ec le vice-amiral et l'intendant Colbert de Terron. La Rochelle, 11 août 1670 (B. N., Mélanges Colbert 84, fol. 31).
reconnut les défenses de Gorée (ij. Là, le chevalier d'ilailly, commandant le Tourbillon, se détacha de l'escadre pour recouper les renseignements rapportés peu avant par le capitaine Micheau (2). Il fit relever par 1 ingénieur de Gémosat le gisement des forts d'Axim, Botrou, Souma et Elmina, et cimenta le 2 janvier 1G71 avec le roi des deux Commendo, « le nègre le plus résolu de toute la Guinée, " un traité " d'amitié perpétuelle » qui nous donnait l'autorisation de construire un fort et nous promettait l'appui des nègres du pays contre les Hollandais (3).
Le moment des hostilités venu, la gravité des événements d'Europe relégua au second plan les expéditions coloniales, celle du capitaine d'Estival en Guinée (4j, comme celle de l'amiral de La Haye dans l'Océan Indien.
(1) Relation du comte d'Estrées (Archives Nat., il/a?me B* 301, fol. 165). lie vice-amiral s'y plaignait de « l'esprit artiHcieux et extrêmement difficile " d'Abraham Du Quesne.
(2) Parti en exploration le 24 avril 1669 (B. N., Mélanges Colbert 84, fol. 25. — Archives iS'at., Marine B* 301, fol. 27).
(3) « Mémoire du voyage de Guinée fait par le chevallier de Hally " (B. N., Mélanges Colbert 156, fol. 28). — Relation du voyage fait sur les castes d'Afrique aux mois de novembre et décembre de l'année 1670, janvier et février 1671, commençant au cap Verd, dans [Henri Justhl], Recueil de divers voyages faits en Afrique et en l'Amérique qui n'ont point esté encore publiez. Paris, 1674, in-4".
(4) Colbert à d'Estival. 15 juillet 1672 (Archives ?sat., Marine B' 19, fol. 398).