‹ Histoire de la marine française (volume 4)Chapitre 56 sur 75 · LE HOLLANDAIS FRANÇOIS CARON,- DIRECTEUR DE NOTRE COMPAGNIE DES INDES · texte numérisé non relu

LE HOLLANDAIS FRANÇOIS CARON,- DIRECTEUR DE NOTRE COMPAGNIE DES INDES

En France un port d'armement, aux Indes un entrepôt, « de l'argent, des vaisseaux ne suffisaient pas; j1 fallait des hommes expérimentés et capables de commencer un grand ouvrage. " Un Hollandais d'origine bruxelloise fut sondé : (i Si on le pouvoit attirer au service du Roi, écrivait notre ambassadeur aux Pays-Bas (3), il amènerait avec lui tous les meilleurs maistres de navires et pilotes accoutumés de naviguer aux Indes. "

Ce n'était rien moins que l'ancien directeur de la factorerie néerlandaise d'Hirado au Japon, le conquérant de

|i) Cf. plus haut (p. 4-45) le récit du combat.

(2) Mémoire des directeurs de la Compagnie au roi. Février 1667 (Archives Nat., Colonies : Compagnie des Indes Orientales, administration en France, reg. C-2, fol. 250. — Jules Sottas, Une escadre française aux Indes en 1690. Histoire de la Compagnie royale des Indes Orientales (1664-1719). Paris, 1905. in-8", p. :33. — F. Jégou, Histoire de la fondation de Lorient. Lorient, 1870, in-S").

(3) Godefrov d'Estrades à Colbert. Juin 1664 (B. N., Mélanges Colbert 121 his, p. 944).

Formose et de Ceylan : F'rançois Caron. Un de ses anciens compagnons, — un voyageur français (1) qui avait combattu à Manille les Espagnols et à Macao les Portugais, commandé un poste à Formose et commercé au Japon, aux Indes et en Chine, — donnaifbien sur lui de médiocres renseignements de moralité. Fils de ce résident d'Hirado qui avait provoqué par une manœuvre abominable le massacre des chrétiens du Japon et livré passage aux bourreaux, François Caron avait été, par un juste retour de la fortune, frappé lui-même et expulsé du rovaume du Soleil Levant avec « sa concubine et ses enfans qui estoieut cinq (2j . » El le dépit seul de ne pas être nommé gouverneur général des établissements hollandais l'avait amené à mettre » sa femme et ses enfans entre les mains » du Roi. Mais à II une réputation universelle de capacité et de probité gagnée par vingt-deux ans au service de la Compagnie des Indes Orientales de Hollande, » Colbert ne voulut voir aucune ombre (3). Il laissait à un étranger le soin de régler nos destinées.

Tout de suite, en I()65, François Caron traça un programme d une ampleur énorme pour nous ouvrir dans tous les rovaumes d'Extrême-Orient des débouchés commerciaux i'4) : Grand mogol, rois de Visiapour et de Golconde, princes du Bengale, grand mataran de Java, seigneurs de la côte de Malacca et de l'île de Banca, empereurs de la Chine et du Japon, il n'était prince qualifié auquel on n'enverrait une ambassade. Batteries de campagne, cui-

(1) M. de La Tesserie, après ses voyages aux Indes, s'était établi au Canada où il avait épousé la veuve du gouverneur de Lauzon (Affaires Etrangères, Mémoires et documents, France 2135, fol. 146).

(2) François Garou avait écrit une description du Japon : Beschrijvinghe van het macfitiqh coninckrijcke Japan. T'Amsterdam, 164-8, in-4°.

(•i) Mémoire de Colbert pour la Compagnie des Indes Orientales. 30 décembre 1070 [Lettres de Colbert, t. III, 2'' p., p. 509).

(4) SorcUU DE liENNEKOBT, p. 294.

rasses fleurdelisées, pistolets à deux coups, carabines à bandoulières en peau d'élan, lames de cimeterres curieuses, (i tapisseries fort hautes, " cabinets d'ébène, dentelles, toiles d'or et d'argent, pendules sonnantes, estampes de batailles, épagneuls et minuscules chiens de Boulogne, il n'était rien de trop beau comme présents pour donner aux potentats orientaux une haute idée de la France.

Par l'établissement de comptoirs à Surate, en Goromandel et au Bengale, débuterait la campagne. La flotte gagnerait en 1667 avec la mousson du sud le pavs des épices, Bantam, Jambly, Palambang, Macassar. Mais c'est dans une ile où abondaient les bois d'œuvre et les bons havres, à Banca, que notre Compagnie des Indes établirait sa base d'opérations. De là rayonneraient ses vaisseaux vers la Chine, la Tartarie et le Japon, étant spécifié qu'au Japon n'iraient que des équipages protestants, pour éviter de donner prise aux préventions des insulaires. Et comme « le profit accoutumé par toute l'Asie était de cent pour cent, )) chaque voyage de l'Inde aux îles des Épices et de celles-ci au Céleste Empire ou à celui du Soleil LcA'ant doublerait notre mise. — Caron obtint blanc-seing pour réaliser ce programme grandiose, sauf approbation de son collègue de Paye, a dont toute la politique consistoit en de certains détours que les habiles gens appellent finesses de marchands. »

Les deux directeurs quittèrent la Rochelle le 14 mars 1666 avec une dizaine de navires de la Compagnie fl), deux mille hommes et plus d'un million en espèces ou marchandises. Un ancien mestre de camp de cavalerie,

(1) Le Saint-Jean, amiral, et la Marie, vice-amiral, de 36 canons chacun; le Terron, le Saint-Charles, la Mazarine et la Duchesse, de 2V; les houcres le Saint-Denis, le Petit Saint-Jean, le Saint-Luc et le Saint- Rohert, de 4. La flottille fut convoyée jusqu'au large de l'Afrique par l'escadre royale du chevalier de La lloche-Saint-André (Archives Nat., Colonies C-2, fcl. 234 v°. — Jules Sottas, p. 24).

promu a amiral et licutenanl-fjcnéral pour commander les places et vaisseaux François au-delà de la Lif^ne équinoxiale, " François de Lo|)is marquis de Mondevergue, était à la tête de l'expédition. Tandis qu'on voguait vers les Indes, la lenteur du Terron fl), un incendie à bord du vaisseau amiral, dont trois braves « rabattirent la fureur en se jettant à corps perdu sur le feu, " les maladies qui firent rage sous les Tropiques, et l'avis péremptoire du directeur de Fave « toujours préoccupé du Brésil, " firent virer de bord vers Pernambouc l'a) pour réparer les vaisseaux et soigner les malades. Par le « grand déconcert " qu'elle occasionna, cette relâche insolite fut « la cause essentielle de toutes les difficultés " advenues par la suite f3).

Elle causa un tel retard que l'expédition n'entrait en rade de Fort-Dauphin qu'après un an de voyage et à bout de vivres. Et rien pour la ravitailler ou pour la recevoir : <i tous les passagers durent travailler à se bastir des cases à la mode du pavs (4) ; » des « chefs de colonie, " partis en exploration, revinrent « dégoûtez de ce qu'ils ne trouvaient pas des richesses toutes prestes. Madagascar n'estoit pas tenable : » le directeur de Fave en préconisa l'abandon. Et l'on avoua, à l'assemblée des actionnaires ('5), a avoir

(1) Commandé par le capitaine de vaisseau de La Géraudière, suivant commission du duc de Beaufort du 22 janvier 1666 (Archives }iat., Marine B-3, fol. XXVIII, XXX v°). — Relation d'un voyage aux Indes fait par le comte de Mondevergue. Ténériffe, 12 mai (Bibl. de l'Institut. Godefrov 68, fol. 390).

(2) Lettre de Mondevergue datée du « Récif de Fernanbouq, » 6 octobre 1666 (Archives Nat., Marine B*3. fol. 81).

(3) Colbert à de Fave, 31 mars 1669 [Lettres de Golbkrt, t. III, 2'' p., p. 439). — Les Capucins de Pernambouc étaient Français, nous apprend l'écrivain de la Mazarine. « Du vaisseau la Mazari'ne en rade du Fort Dauphin de l'isle Dauphinne ditte de Madagascar, le 27 février 1668 » (B. N. Moreau84i, fol. 184).

(4) B. >\, Moreau 841, fol. 184.

(5) Le 15 décembre 1668.

fait une faute considérable de s attacher à y envoyer les flottes. "

Dans l'impossibilité de faire dans les Indes V a éclatante ouverture de commerce » rêvée par Caron, le conseil résolut de débuter " en fort petit équipage (1). " Le Saint- Jean appareilla pour IHindoustan avec Caron et le conseiller Macara, un Persan d'origine arménienne. A la suite d'un différend avec son chef, Macara fut renvoyé, les fers aux pieds, à Madagascar. Le vice-roi cassa la sentence et donna raison au Persan. Un conflit naissait où Mondevergue allait perdre et sa place et la liberté. Le directeur de Fave en augmenta l'acuité. 11 emmena dans l'Inde Macara et les commis révoqués par son collègue, qui dut leur faire amende honorable (2).

Ces pénibles explications vidées, les deux directeurs, en riches palanquins derrière l'étendard de France et le drapeau de la Compagnie, firent une entrée triomphale à Surate le 12 mars 1669, pendant que tonnaient les canons de l'escadrille (3) . Et ils prirent officiellement possession de la loge et du jardin concédés par le grand mogol Aureng-Zeb (4). Surate était un grand port de commerce peuplé d'Hindous, de Persans, de Turcs, d'Arméniens et d'Européens, en relations avec les ports du golfe Persique, de la mer Rouge, du Gange et du détroit de Malacca. D'une quinzaine de trois mats que nous y vîmes alors, le nombre s'accrut si vite qu'en 1686 François Martin en compta soixante-douze au moment où il quitta Surate pour Pondichéry (5).

(1) SoucHu DE Ren>efort, p 244.

(2) Ibidem, p. 278.

' (3) La Marie, l'Aigle d'Or et la Force.

(4) Par Hrman du 26 de fakir an 9 : 4 septembre 1666 (Souchc de Ren>e- FORT, p. 286, 319).

(5) Rapport de François Martin. Pondicliér\-, 15 février 1700 (Pierre Maegrt, Relations et mémoires inédits pour servir à l'histoire de la France dans le pays d' Outre-mer . Paris, 1867, in-S", p. 117).

Colbert pensait associer la fortune des Portugais à la nôtre : leur empire colonial, que les Hollandais avaient anéanti à Ceylan, à Gochin, à Cananore, nous eût encore assuré des comptoirs à Goa, à Diu, au Tonkin et en Chine (1). » Mais il ne se faut point du tout presser avec cette nation (2). " Elle fit le meilleur accueil à nos vaisseaux (3;, sans aller plus avant dans lu voie d'une entente cordiale.

Libéré de tout contrôle par la mort de son collègue de Fave, Caron revint à ses projets grandioses. Il établissait des comptoirs à Cuitapour et Balepatam près de Cananor, dépéchait Macara au royaume de Golconde pour fonder rétablissement de Mazulipatam, obtenait à Bassorah franchise d'entrepôt (4), rappelait au souvenir du roi de Ceylan le " François Caron qui avait repris le 9 janvier I6i4 sur les l*ortugais la forteresse de Negombo (5), » recevait enfin du roi de Macassar une invitation » empressée, " et du roi de Siam l'offre « d'une maison magnifique (6). "

Caron avait rencontré à Surate deux voyageurs français, le joaillier du shah Abbas II et le médecin du grand mogol Aureng-Zeb : Jean Chardin (7) et François

(1) Colbert h M. de Saint-Romain, ambassadeur à Lisbonne. 16 mars 1669 {Lettres de Colbert, t. II, 2« p., p 456).

(2) Colbert au même. 23 août 1670 (Deppixg, Correspondance administrative sous le rècjne de Louis XIV, t. III, p. 498; cf. p. 423). — \'' de Gais de Saist-Aymoctr, Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres de France depuis les traités de Westphnlie. Portuijnl. Paris, 1886, in-8", p. 116.

(3) Goa, 9 janvier 1668, selon un ordre du roi de Portugal en date du 30 mars 1665 (B N., Portugais 33, fol. 86, 87).

(4) .luurnal du vaisseau la Force. 1668-1670(8. N., Mélanges Colbert 62, fol. 1).

(5) K Fait en rade de Cochim dans mon navire le 29 décembre 1667 »

(SorOllU DE PiENSEFORT, p. 313).

(6) Ibidem, p. 317, 324, 343. — Le Phœnix transporta en conséquence au Siam Mgr Pallu, évêque d'Héliopolis, et ses missionnaires.

(7) J. CuARDi:*, Récit du couronnement du roi de Perse Soliînan II. Paris, 1671.

Bernier (1). Bernier, le premier roumi à pénétrer dans « le paradis terrestre des Indes, chef-d'œuvre de la nature et roi des royaumes du monde, " au Cacliemyr, fit bénéficier de son expérience Caron et son collègue. De Surate, le 10 mars 1G68 (2), il leur donnait des conseils d'une sage diplomatie pour ne pas effaroucher Aureng-Zeb : « Parler médiocrement de la puissance et de la grandeur de notre roi " vaudra mieux que de fournir un argument à nos ennemis qui nous représentaient comsiie n une nation guerrière, impérieuse et turbulente. " Et puis, " patience, prudence, diligence et phlegme; » et les Français sont sûrs de réussir, n C'est une nation qui est comme un bois dont on peut faire toutes sortes d'ouvrages. " î^ous avions déjà pied dans l'Inde : Bernier s'était lié à la Cour du Grand Mogol avec un Français natif d'Alep, Jean-Baptiste Chomber, (i très capable de servir en tout; » à Agra, avec n un honnête homme, » fils de Français, " Signor Jokomo; " à Delhi, avec un médecin originaire de la Palisse, M. Saint- Jacques, homme à « faire acheminer et hâter les affaires; n à Mazulipatam, avec un marchand du nom de Junet, au «cœur bien français " Et il indiquait comme les meilleurs points à établir des i' féturies, " (Tolconde, Mazulipatam et Kassim-bazar au Bengale.

Nos missionnaires nous ouvraient d'autres perspectives encore. Le descendant du premier sauvage amené en France, le petit-Fds de l'Indien Essoméric venu en 1505 sur l'Espoir de Honfleur, était un chanoine de Lisieux nommé Jean Paulmycr de Corlonne. Persuadé que son ancêtre était originaire de la Terre australe, l'abbé Paul-

(1) Voyages de François Bermer, contenant la description des Etats du Grand Mogol. Amsterdam, ift99, 2 vol. in-12.

(2) Bernier, Mémoire sur i établissement du commerce dans les Indes, publié par H. Castom^kt Des Fosses, François Bernier, documents inédits sur son séjour dans l'Inde, dans les Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts d'Angers, année 1884, p. 209.

mver réclamait riionneur, comme « originaire de cette même terre," d'aller y prêcher rÉvangile. Qu'on lui prêtât deux vaisseaux du roi avec une batterie; et la Société Australe qu'il comptait fonder, nous doterait d'une colonie dont Madagascar serait la métropole... (1). Un siècle plus tard, Kerguélen découvrait dans les parages indiqués l'archipel qui porte son nom, mais qui n'avait aucun habitant.

Un autre de nos missionnaires, qui avait résidé une demi-douzaine d'années « tant à la Cochinchine qu'à Camboje et à Macao, " exposait à la Compagnie des Indes Orientales tout le mécanisme du trafic à y établir. Et son supérieur, l'évêque d'Héliopolis, n'hésitait pas à préconiser une alliance, pour pénétrer au Japon, avec Il Hyquant, ce fameux pirate chinois qui avoit pris la forteresse de Taivan sur les Hollandois et tout ce qu'ils avoient dans l'isle Formose (2). »

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