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LE RENVERSEMENT DES ALLIANCES

Fidèle héritier de la politique de Richelieu, Golbert, en nous dotant d'une flotte puissante, avait en vue, en cas de mort du roi Catholique, la conquête des Deux-Siciles et des Pays-Bas espagnols (1). En se mettant en travers de nos projets lors de la Guerre des droits de la Reine, les États généraux de Hollande détournèrent contre eux un courroux (2) que le persiflage de leur ambassadeur porta à son comble. JosuéYan Beuningen se flattait d'avoir comme son patron arrêté le soleil. A Louis XIY qui menaçait de « mettre les Hollandois à la raison par terre et par mer... — Par mer, Sire? " avait ironiquement interrompu l'ambassadeur (3). L'offense n'avait pas atteint que Louis XIV : « Il n'est rien que je désire tant, écrivait un ingénieur (i),

(1) « Relazione di Fraacia di Giovanni Moroslxi, ainbasciatore appresso Luigi XIV. 28 ottobre 1671 » (Nicolo Barozzi et Guglielmo Behchet, Le relazioni degli Stati europei lette al senato dagli anibasciatori veneti, série II, vol. III, Francia, p. 215).

(2) Lettre de Pierre de Groot. 12 septembre 1673 {Lettres de Pierre de Grooï, ambassadeur des Provinces Unies, à Abraham de Wicque fort {1668- 1674J, par F. J. L. Kramer. La Haye, 1894, in-8», p. 18V.

(3) Comte DE Saist-Maioi,e, Histoire de la guerre de Hollande. Paris, 1682, in-16, p. 33.

(4) Sainte-Colombe en 1669 (D. rSEUviLLE, les lùablissemeiits scientifiques de l'ancienne marine, p. 94).

que (le voir morlifier ces créatures de la France, révoltées conlre leur roi naturel. "

Ce sont les termes mêmes du traité secret de Douvres qui nous assurait, le 22 mai 1670, la coopération de TAnjjlelerre : " MortiBer l'orgueil des Etats-Généraux et abattre la iniissance d'une nation noircie d'une extrême ingratitude envers ses fondateurs, » est dès lors le but de Louis XIV. » Courtiers et maquignons de toute l'Europe, crocbetcurs et messagers de l'Océan, les Hollandais mesurent tous les étrangers à qui ils ont à faire, à l'aune de leur lucre et de leur profit. Us les adorent ou les méprisent à proportion de l'utilité ou du dommage qu'ils en reçoivent. Les antennes de leurs vaisseaux qui courent incessamment de l'un à l'autre monde, gémissent p,lus sous leur avarice qu'elles ne font sous l'haleine des vents (l). » Et ' se croyans puissans parce qu'ils sont extrêmement riches, ils ne gardent guères plus de mesures avec la Majesté " du roi (2).

Déjà lorsque nous étions leurs alliés, un de nos agents à la Hâve écrivait à Colbert : " C'est cette ville-là — Amsterdam — qui a faict traverser nos navigations dans l'Inde Orientale, à la coste de Guinée et à la coste méridionale de l'Amérique, ruiné les pescheries de nos Basques pour la baleine, «voulu faire la paix avec l'Espagne pour nous plonger dans la guerre civille (3). » Et notre ambassadeur aux Pays-Bas ajoutait : » La disposition de ces peuples à nostre égard ne peut estre plus mauvaise (4).h

Et ainsi, ce qui était un encouragement à notre marine

(i) Mémoires de Louis-Henri de Loinénie de lirieitne, dit le Jeuke Briknnk, publiés par Paul Bon.nefon, t. II, p. 209.

(2) Testament politique de Jean-Baptiste Colbkht, p. 235.

(3) Janot à Colbert. Middelbourg, 2 octobre 1665 (Dkpping, Correspondance administrative sous Louis A'/l', t. III, p. 7.t1).

(4-) Le comte d'Estrades à Colbert. La Haye, 9 septembre 1666 (Ibidem,

marchande, devenait contre eux une sanction (1); Colbert avait frappé le tonnage étranger d'une taxe de 50 sous par tonneau, qui atteignait surtout la marine des Pays-Bas; et il ne reculait pas devant l'éventuelle conquête des colonies hollandaises (2). Mais la gravité des événements d'Europe relégua au second plan les luttes coloniales. Les Hollandais étaient encore maîtres de leurs destins : » Une proposition qu'on leur fit, pouvait encore prévenir la guerre. Que Messieurs les Estais obligeassent par un équivalent les Espagnols de céder à la France la ville d'Ypres et les écluses de Nieuwport, » trait d'union entre les quartiers de Dunkerque et de Tournai, et la guerre était écartée (3).

Mais celui que les contemporains adulaient comme u l'un des plus grands génies du siècle et un politique plus que parfait (4-), " le grand pensionnaire Jean de Witt, se flattait de nous paralyser : a Le roi de France ne doit pas nous faire la guerre, de crainte d'être endommagé par nous; la guerre contre nous arrêterait la plus grande partie du commerce de France. Dans tous les cas, nous pourrons résister seuls et assez pour attendre que quelques puissants voisins viennent à notre aide. "

Ne rêvait-on point alors en Hollande d'une Ligue des nations assurant la paix du monde et la liberté des mers: Adjutis, defensis, conciliatis regibus; vindicala marium lihertate; stabilila orbis Eiiropœ quiète^ portait une médaille frappée par les Provinces Unies (5). Un pacifiste allemand, le philosophe ficibnitz, tentait de dériver nos

(1) En 1667.

(2) Cf. plus haut, p. 496.

(3) En 1671 (Lettres de Pierre de Groot, p. 201).

(4) Historiscli verhaal beginnende anno 1655 en eindigende in het jaar 1672. Amsterdam, 1677.

(5) P. Clément, Histoire de la vie et de l'administration de Colhcit, Paris, 1846, in-8», p. 330.

visées vers l'Egypte, "la Hollande de TOrient, » qui nous eût donné « le sceptre du monde (1). "

De façon plus positive, les Hollandais comptaient sur les deux autres membres de la Triple-A.llian'ce formée lors de la guerre des Droits de la Reine. Or, la vieille amitié de la Suède pour la France nous garantissait sa neutralité. Et l'Angleterre était avec nous. « Comme une de ces maladies que l'on ne peut pas bien connoislre pendant qu'on les peut facilement guérir, et qui sont devenues incurables lorsqu on les connoist parfaitement, » l'alliance s'était faite i'2). Elle avait été servie par la haine de Charles II pour la République qui, au.\ jours de son exil, l'avait chassé. L'action de la duchesse d'Orléans, sa sœur, avait fait le reste : a La France s est toujours bien trouvée du ministère des femmes dans les grandes négociations, parce qu'elles sont insinuantes et plus propres à flatter que les hommes (3). "

L'entrée en ligne de l'Angleterre aux cotés de la France surprit le monde à la façon u d'un coup de tonnerre dans un beau jour dhiver (4). u Le traité de Whitehall, le 5 février 1672, confirmant le traité secret de Douvres, renforçait de cinquante vaisseoux et vingt brûlots britanniques trente de nos navires de ligne et dix brûlots qui passaient sous le commandement en chef des Anglais (5). En dehors de cette masse de manœuvre, les garde-côtes

(1) Leibsiz, De expeditione œqyptiaca, epistola ad rcqem Franciac scripta

(2) Le chevalier Temple, Remarques sur lestât des Provinces Unies des Pais Bas. La Hâve, 1674, p. 354.

i'i) La y^ie de Corneille Tromp, lieutenant-amiral- qénéral de Hollande et de West-Frise.Y.a. Haye, 1695, in-12, t. II, p. 450. — Comte l>e Sai>t- Maioi.e, Histoire de la querre de Hollande.

(4) Le chevalier Temple, Mémoires de ce qui s'est passé dans lu Chrétienté depuis 1672 jusqu'il 1679, dans la Collection des Méiuoires Michaud et Poujoulat, p. 75.

(5) Archives ISat., Marine B'4, fol. 355, 359.

des deux nations, — Anglais, de la mer du Nord au Havre, Français, du Havre au détroit de Gibraltar (1), — assujétissaient à notre contrôle les rouliers des mers. Si le Portugal, comme on le lui offrait, était entré dans notre alliance, le contrôle se fût étendu aux mers d'Extrême-Orient. Mais en regard d'éventuels bénéfices, " la crainte des forces des Hollandois à la mer " retint les Portugais dans la neutralité (2).

Avec son immense réseau de lignes de navigation qui reliait aux ports de la mer Blanche et de la Baltique les Échelles du Levant, et aux Indes d'Occident le Japon elles Moluques, la Phénicie des temps modernes (3) se trouvait de toutes parts vulnérable. Elle tenta de se dérober aux coups en empruntant pour ses vaisseaux le masque du pavillon neutre (4), pour ses marchandises l'intermédiaire de " voituriers » suisses installés dans nos ports. A Marseille, ces courtiers avaient » composite avec le fermier des cinq grosses fermes et convenu qu'on ne visiterait aucune balle, caisse ou tonneau (5). " Mais la manœuvre fut éventée et tout vaisseau d'origine hollandaise déclaré de bonne prise (6).

(1) Louis XIV au vice-amiral d'Estrées. 19 octobre 1672 (Archives ?Sat., Marine BH7, fol. 131 v").

(2) Vicomte de Gaix de Saint- Aymocr, Recueil des instructions données iiiix ambassadeurs de France. Portugal, p. 130.

(3) LefÈvre-Pont.alis, Jean de Witt.

(4) Les Hollandais » s'alloient établir chez des princes, Etats ou villes qui n'étoient point intéressés dans la querelle, et continuaient sous des noms empruntés le même commerce. » Instruction au sieur de Gaumont allant inviter les Etats d'Italie à ne pas prêter leur nom et leur pavillon pour couvrir les opérations clandestines des Hollandais, 29 avril J 672 (Comte Horric de Beaucaire, Recueil des instructions données aux ambassadeurs... Savoie-Sardaiqne et Mantoue. Paris, 1898, in-8°, t. I, p. 54).

(5) " Mémoire des échevins et députes du commerce de la ville de Marseille contre le traité que les Hollandois sous le nom de quelques voituriers suisses, ont fait avec les fermiers des cinq grosses fermes » (^Mémoires pour servira l'histoire de ta Fronde en Provence. Aix,. 4870, p. 185).

(6) Arrest du Conseil d'Estat portant rèçjlement pour les vaisseaux

Inférieure comme cliirtie de population et à la France et à l'Angleterre, n'ayant que l'amitié latenlede l'Espagne (l), seule contre deux grandes nations, divisée elle-même entre républicains et orangistes, la Hollande " ressemblait à un malade soutenu à l'aide de stimulants (2). )> Mais sur elle, veillait u la prudence admirable de Ruyter, " qui avait su tenir à l'écart des querelles intestines ses marins (3).

Des nations maritimes en présence, chacune a ses défauts, chacune ses qualités. « La hollandoise peut se défendre pourvu qu'elle soit bien terrée derrière de bons remparts, étant trop molle pour attaquer; l'angloise au contraire, trop vive, propre à attaquer détermlnément, se trouve enveloppée dans la rage où sa colère la porte, voulant toujours les extrêmes, tout ou rien (4). » A ces observations qu'un de nos grands marins avait faites au cours de la campagne de 1G67, le roi d'Angleterre eût acquiescé pleinement : u Les Hollandais, selon Charles II, savaient exactement garder leurs ordres de bataille et n'étaient embarrassés d aucun mouvement qu'il fallait faire dans un combat; mais ils cédaient en vigueur et en courage aux Français et aux Anglais. Cependant trop d'ardeur pouvait

acheptéz des Hollandois, du 19 septembre 1672. Paris, 1672, in-4°.

(1) Suivant traité du 14- novembre 1671.

(2) A. -T. Mauas, Influence de la puissance maritime dans l'histoire, traduit par E. Boisse, p. 115.

(3) Le chevalier Temple.

(4) 11 Mémoire de M. Baert [.Jean Bart] sur une entreprise à exécuter dans la rivière de Londres « { Henri Malo, les Corsaires dun/ierquois et Jean Bart. Paris, 1913, in-8", t. U, p. 128).

troubler Tordre nécessaire pour les actions de mer, et surtout la prévention ([) des Français pour les abordages. Les abordages ne sont ni si aisés, ni si utiles qu'on le pense au commencement des combats; il n'est à propos de les tenter que lorsque les ennemis sont en grand désordre; mais alors, au lieu de se contenter de la prise de trois ou quatre vaisseaux, il faut avoir pour objet la ruine entière de leur armée (2). "

Peu propice aux bouillants assauts de la furia frayicese^ la stratégie nouvelle n'était point du goût de Grancev : (i L'on tourne en ridicule ceux qui parlent d'aborder ; on parle de se battre des trois jours de suite, et l'on nous recommande des gardes-corps à force pour se battre à coups de canon... Je les crois très inutile et aurois aussitost mis en madrigaux toute l'histoire romaine que garni mon navire de garde-corps (3). d

Le 13 mai 1672, Charles II passait en revue près de l'ile de Wight le contingent naval de la France, commandé par le vice-amiral Jean d'Estrées (4). Reçu le long de l'échelle par une haie de capitaines, il inspecta nos vaisseaux amiraux et apprécia en connaisseur le " peu d'embarras " du tillac, qui n'avait » ni retranchemens, ni corps de garde fermés. " Mais la comparaison de nos forces navales avec celles de nos alliés fit ressortir la faiblesse de nos équipages, l'absence de bâtiments légers «et fort vites à la voile» pour écarter les brûlots, enfin l'incapacité de nos chaloupes à tenir les mers du Nord (5). Excellente école de perfection-

(1) C'est-à-dire la prédilection.

(2) Mémoire du comte d'Estrées (E. ScE, Histoire de la marine française, 2' éd. Paris, t845, in-8°, t. II, p. 173). — « Ilelation de la visitte que le rov d'Angleterre fit des vaisseaux françois» (Archives Nat., Marine B*4, fol. 365)

(3) Grancey à d' Aimeras, 22 juin 1072 (B. N., Nouv. acq. franc. 9390, fol. 79, copie d'après les archives de la famille Bossolaschi).

(4) Qui avait été prévenu par lettres de Louis XIV, en date du 3 avril, de l'imminente rupture avec la Hollande (Archives Nat., Marine B^ 18, fol. 168).

(5) Colbert de Croissy à Coibert. 19 mai (E. Sce, t. II, p. 358).

nement, cette campagne navale nous permettait d'observer (i tout ce que les Anglois pratiquent, tant pour faciliter l'attaque des vaisseaux ennemis que pour s'en défendre, particulièrement des bruslots et tout ce qui se doit pratiquer dans les constructions (1). »

Le plan de campagne (2) communiqué par Charles II au comte d Estrées consistait à attirer les forces hollandaises dans une mer moins dangereuse que leurs eaux territoriales, puis à guetter sur le Dogger-Bank leurs Hottes des Indes (3). Il s'en fallut de quelques heures que ce plan échouât. Le roi d'Angleterre ne dissimulait pas que nous aurions à combattre « une armée fort instruite dans les combats de mer et conduite par un chef de grande expérience. " Elle le montra tout de suite.

Alors que la flotte anglaise s'attardait à lever des matelots «' avec des peines inconcevables, » recrutant par la force jusqu'à «des cochers, des valets et des mendiants (^j,» le 9 mai, Ruyter quittait le Texel avec l'intention de renouveler dans la Tamise sa victoire de 16GT. Mais la flotte anglaise, par un appareillage précipité, esquivait le contact grâce à «un brouillard épais survenu aussi à propos que dans les romans (5) » et, le 18 mai, ralliait notre flotte qui devint l'escadre blanche des confédérés.

Par une étrange rencontre, le grand amiral d'Angleterre,

(1) Colbcit à Jean d'Estrées. 30 mai (^Lettres... de Colbert, t. III, l'° p., p. 43V).

(2) Précédemment avaient été arrêtées des conventions pour la jonction des deux flottes, les 8 février et 7 avril 1672 (Archives iNat., Marine B* 303, fol. 25 et 35).

(3) " Relation de la visitte que le roy d'Angleterre fit des vaisseaux françois à la rade de Porsmuth » (Archives Nat., Marine B*4, fol. 365). — Relation de ce qui s'est passé entre les armées navales de France et d' Anqlcterre et celle de Hollande pendant les années 1672 et 1673. Paris, 1674, in-12, p. 6. — Mémoire du comte d'Estrées.

(4) Colbert de Croissv à Colbert. Londres, 18 avril 1672 (Affaires Etrangères, Angleterre 105, fol. 94),

(5) -Mémoire du comte d'Estrées.

Jacques Stuart, duc d'York, était, tout comme le viceamiral Jean d'Estrées, un ancien lieutenant général de nos armées de terre fl) ; et les vicissitudes de sa carrière, après l'avoir un instant assis sur le trône d'Angleterre, devaient le ramener en France comme proscrit. La guerre de 16G5 contre la Hollande l'avait familiarisé avec les manœuvres navales, et de ses " instructions pour bien mettre l'armée en bataille. » nous nous empressâmes de tirer profit \2). Son code de signaux devint le nôtre, le vice-amiral Ednard Spragge et le capitaine Holmes nos instructeurs (3;. Les Anglais, en fait de tactique, devenaient nos maîtres, comme Martin Tromp avait été le leur (4).

Le 29 mai, Cogolin, commandant l'Ëole, découvrait l'ennemi à cinq lieues sous le vent et à huit des bancs de Zélande. Le duc d'York fit le signal de courir, tribord amures, sur Ruvter afin de lui couper la route des Pays- Bas. Les Hollandais « tinrent le vent et se mirent en posture d'attendre, sur une ligne, les pavillons au milieu de leurs escadres. " Ruyter avait eu l'habileté de se mettre à couvert derrière un banc, où il pensait nous attirer : la sonde de notre vaisseau amiral n'accusaitque douze brasses d'eau; la nuit arrivait. On revira en remettant l'attaque au lendemain.

Le 30, par brume épaisse, Ruvter, à trois lieues, avait le vent sur treize vaisseau.^ anglais, que l'escadre blanche du comte d'Estrées rallia pour les défendre. On gouvernait au plus près, en bataille; mais la mer était trop grosse pour que l'on pût ouvrir les sabords des batteries basses. Et

(1) Suivant lettres du 9 juin 1654 (Pinard, Chronoloqie historique militaire, t. IV, p. 200).

(2) Ces instructions sont publiées à la suite de la Relation de ce qui s'est passe' entre les aimées navales fie France et d' Anqleterre.

(3) Golbert de Groissv à Colbert. Londres, 19 mai (E. Suk, t. II,

(4) Mémoires de Villette, éd. Moninerqué, p. 5.

comme l'eau potable man(|ualt, le duc d'York prit le parti, la nuit venue, d'aller eu faire sur la côte de Suffolk, à Southwold bay, dite aussi Sole bay il).

En voyant le vent sauter à l'est le 6 juin, le duc d'York exprima la crainte qu'il amenât la flotte ennemie. Son capitaine de pavillon John Cox, au lieu d'appareiller pour former la ligne de bataille hors de la baie, répliqua qu'il avait encore besoin de vingt-quatre heuies pour faire de l'eau et qu'au reste lUiyter était encore à Gorée. L'amiral de l'escadre bleue, lord Sandwich, insista vainement pour qu'on sortit de la baie : on le taxa d'un excès de prudence (2).

Bo taille navale de Solebay.

(7 juin 1672.)

Le "juin IG72, la flotte alliée était donc à l'aiguade de Solebav, les Anglais au nord, les Français au sud de la langue de terre qui s'avance dans la baie, lorsque à l'aube le canon gronda au large. L'Éole de Cogolin donnait l'alarme. Sans la vigilance de notre grand'garde, Ruyter réussissait un formidable coup de surprise. Inférieur en nombre, en hommes, en canons, en vaisseaux, il avait pour lui le vent, les brûlots et la persuasion qu'il y allait du salut de son pays. Image vivante de la patrie, bien en vue, sur une chaise curule que douze hallebardicrs à la livrée de Hollande encadraient, à l'ombre du pavillon orangé, bleu et blanc, le vieux Cornélis de Witt regardait

(1) Mémoire du comte d'Estrkes à Louis XIV. 1" juin (B. IS., Mélanges Colbert : E. ScE, t. II, p. 173). — « Relation de ce qui s'est passé à la rencontre des deux armées, » des papiers de l'intendant Arnoul (B. N., Nouv, acq. franc. 21312, fol. 273; et Nouv. acq. franc. 21322, fol. 393).

(2) Julian S. CoRiiElT, A Note on the drawings... illustrating the hattle of Sole Bay, p. 21.

si chacun faisait son devoir. Des compagnies de volontaires aux II bonnets à l'anglaise, bordés de velours rouge, bleu ou vert, " allaient rivaliser d'audace sous ses yeux.

Ruyter avait formé de dix-huit vaisseaux et dix-huit brûlots un échelon de choc qui arrivait vent arrière, par brise d'est-nord-est, u comme un torrent : " le torrent serrait la côte pour nous empêcher de nous élever au vent. Saisis, décontenancés, ses adversaires appareillaient en désordre, coupant leurs câbles et abandonnant les chaloupes à l'aiguade (1). Dès qu'au perroquet de fougue des Zeven Provinciën se déploya le pavillon sanglant, l'escadre de la Meuse fonça sur l'escadre rouge, Ruyter sur le duc d'York : l'escadre d'Amsterdam, menée par Willem Joseph Van Ghent, tombait à droite sur l'escadre bleue du comte de Sandwich; les Zélandais d'Adrian Van Trappen dit Banckert (2), à 9 heures, gouvernaient sur l'escadre blanche du comte d Estrées. Deux cent soixante-dix bâtiments, soixante mille hommes étaient aux prises (3).

" Les Anglois ne se corrigent point de la trop grande confiance qu'ils ont en leur supériorité et du grand mes-

(1) Une bonne étude sur la tactique de Ruyter durant la bataille a été écrite par le capitaine de frégate Castex, les Idées militaires de la marine du XVIII' siècle. De Ruyter à Suffren. Paris, in-S", p. 266; et du même, la liaison des armes sur mer au XVII" siècle, dans la Revue militaire générale, juillet-décembre 1913, p. 770.

(2) Un portrait d'Adriaan Banckert ou Banckers se trouve dans D. F. ScuECRLEEB, Herinneringsdagcn uit de nederlandsche Zeegeschiedenis. 'S Gravenbage, 1913, in-8°, p. 27.

(3) « La liste de la flotte angloise à présent en mer sous le commandement de son A. R. le duc d'York m comprend 67 vaisseaux, 12 frégates, 20 brûlots, 28860 hommes et 4390 canons. « La liste de la flotte françoise jointe à présent avec l'armée navale du duc d'York » atteint le chiffre de 30 vaisseaux, 8 frégates, 10 brûlots, avec 11230 hommes et 1768 canons (B. N., Mélanges Colbert 160, fol. 175 et 176). — A nos 147 bâtiments, à nos 40090 hommes et à nos 6158 canons, les Hollandais opposaient des forces beaucoup moindres, 75 vaisseaux, 58 brûlots et yachts, 20738 hommes (Glowes, The royal Navy, t. II, p. 300).

pris qu'ils ont pour les ennemis \l). Se mettre à l'ancre le cul en terre pour faire de l'eau, en présence d un ennemy comme celuv-Ià, paroist surprenant. » Aussi quel désarroi ! En gouvernant au plus près, tribord amures, c'est à peine si une vingtaine de vaisseaux, tant de l'escadre rouge que de la bleue, se trouvent en ligne pour soutenir le choc de Ruyler et Van (îhent.

L'escadre blanche, aux termes des instructions de l'amiral en chef (2), devait tenir le vent, le cap au nord. Mais

(1) Coll)ert à Golhert de Croissy. il juin (^Lettres de Colbert, t. III, l"p., p. 438).

(2) Bataille navale de Solebay, 7 juin 1672 :

SoDRCKS FRANÇAISES : Relation du comte d'Eslrées. 9 juin (Archives Nat., Marine B*4 : Gazette de France, 1672, p. 610). — Le comte d'Estrées à Coîljert. Lettres chiffrées du 9 juin « entre Artviche et Ostende « , « à la hauteur de Harwich presque à mi canal ce 9 juin, « 10 juin (B. N., Mélanges Coli)ert 160, fol 270. 278, 291). — «Relation de ce qui s'est passé pendant le coudjat du 7"" juin et le lendemain : « papiers de l'intendant Arnoul, embarqué sur l'escadre {B. N., Nouv. acq. franc. 21312, fol. 298). A cette relation, étaient joints « deux desseins, l'un de l'attaque, l'autre de la tin du combat. » Arnoul à Colbert, 14 août [Ibidem, fol. 128 v°). L'un de ces dessins est maintenant à la bibliothèque du ministère de la marine, ms. 142. — Relation du major Hérouard de La Piogerie (B. ]N., Franc. 25161, fol. 49). — Le marquis de Grancev à Colbert. 10 juin (B. N., Mélanges Colbert 160, fol. 291 : E. Sue, t. II, p. 232). — Mémoires du marcjuis de ViLLETTE, éd. Monmerqué, p. 5. — Colbert de Croissy, ambassadeur à Londres, à Louis XIV et à Colbert. Londres, le 8 juin à minuit, 9 juin, 13 juin à bord du Superbe à Sherness, 20 juin (B. N., Mélanges Colbert 160, fol. 226, 274, 396, 435, 477). — Relation de ce qui s'est passe entre les armées de France et d'Angleterre et celle de Hollande pendant les années 1672 et 1673. Paris, 1674, in-12. — A. Jal, Abraham Du Quesne, t. II, p. 64.

Sources anglaises : Divers journaux d'ofhciers anglais publiés d'après les manuscrits de lord Dartniouth dans les Historical manuscripts Commission reports, t. III, XI : La Relation du duc d Y'ork est également dans ScE, t. II. p. 200. — Xarbrolgiis Journal odhe Royal Prince à l'Admiralty Librarv. — Robert Kampthon à Williamson. A bord du Henry, 28 mai v. st. (Affaires Étrangères, Anqletei re 105, fol. 134). — Henry Rennet, comte d'Arlington, à G. Villiers, comte de Buckingham. 1" juin v. st. (Rritish Muséum, Additional manuscripts 37 951, fol. 4). — Relation véritable du condiat (le la flotte du roy commandée par Son Altesse royale donnée cotitre la flotte hollandoise le 28 may 1672 v. st., contenue en une lettre de Henri Sàvii.E, écrite du bord de son A. R. Impr. en la Savoye par Thomas Xewcombe, 1672, in- fol , etc. La liste des sources anglaises se trouve dans

devant la difticulté d'exécuter la consigne, le comte d'Estrées prit la fjrave décision de l'enfreindre : il courait la bordée du sud, bâbord amures, parallèlement à l'escadre de Banckert n qui avoit reviré probablement pour nous amuser (l). » Au lieu d'une bataille, il y eu eut deux à deux lieues d'intervalle, au nord entre Anglais et Hollandais, au sud entre F^rançais et Zélandais.

Nos officiers avaient de Louis XIV l'ordre formel de (1 montrer aux Anglais qu'ils ne leur cédaient point et même qu'ils les surpassaient en valeur et fermeté. " Encore fallait-il pouvoir lier le fer. Et Banckert, un n très vaillant homme, incapable de commander en chef, mais cjui passait pour bien obéir et bien faire (2), » n'usait de la maîtrise du vent que pour nous envover à portée de canon bordées sur bordées. De fait, u Ruiter avoit donné ordre aux escadres qui se trouveroient opposés à l'escadre de France, de ne la pouvoir enfoncer. " Il nous masquait en vue de porter tout son effort contre les Anglais (3). De nos trois divisions (4), celle d'Abraham Du Quesne tout en

Clowes, t. Il, p. 308, n. 1. — J. M.icphebsom, Mevtoirs relating lo (lie Life of James II, t. I, p. 61. — F. R. Harris, The Life of Echuard Mountagu. K. G.,first earl of Sandwich (1625-1672). London, 1912, in-8«, t.II, p. 267.

Sources hollasd.^ises : G. Bra>dt, la Vie de Michel de Ruiter, p. 477. — Cornélis de Wiu à son frère. 8 juin; et autres sources citées dans J. G. deJouge, Geschiedeuis van het nederlansche zeewezen. SGravenhage, 1837, in-8°, 3» p., 1" vol., p. 126. — .1 Note on the drawings [of Willem Vax DE Velde] in the possession of the earl of Dartmoiith illustrating the Batllc of Sole Bay 28, 1672, and for Battle of the Texel august 11, 1673, by Julian S. CoRBEXï. Printed for the Navy records Society, 1908, in-8° et atlas.

(1) Lettre du marquis de Grancey. 10 juin.

(2) Janot à Colbert. 4 décembre 1665 (A. Jal, t I", p. 373).

(3) Colbert à Colbert de Croissy. 25 juin (A. Jal, t. II, p. 84).

(4) aile droite ou avant-garde de l'escadre blancue :

l'Illustre, marquis de Grancey 70 canons 430 lioimnes

le Téméraire, de Larson 50 — 300 —

l'Admirable, de Beaulieu. . 68 — 500 —

LE Terrible, contre-amiral, Du Quesne 70 — 500 —

le Conquérant, de Tivas 70 — 500

queue de la ligne ne put agir qu'à une heure de l'aprèsmidi. Les deux autres soutinrent le feu des Zélandais et

le Prince, marquis d'Ainfrfville 50 canons 300 hommes.

le Bourbon, de Kerven 50 — 300 —

le Hhsarcleiix, de La Vigerie-Treillebois 38 — 240 —

l'Alcyon, Bitaut de Bléor 46 — 240 —

le Vaillant, chevalier de ^esmond 50 — 3iO —

3 brûlots, 2 frégates.

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